ACTE I, SCÈNK m. U
Je vais au théâtre.
DON ANTONIO
Je suppose bien que c'est pour voir la pièce nouvelle ?
DON PÈDRE
Ah! mon Dieu! le spectacle est changé? Bon! je nV vais point.
DON ANTONIO
Mais pourquoi ? Voilà encore de vos bizarreries.
( Pépé entre par la porte du fond avec un plateau chargé de verres et de flacons, qu*U pose sur le comptoir.)
DON PÈDRE
Pouvez-vous me demander pourquoi ! Ne suffit-il pas de contempler la liste des comédies nouvelles qui se représentent chaque année, pour apprécier bien vite les motifs qui m'engagent à ne point écouler celle de ce soir ?
DON ÉLEUTÉRIO*
Holà ! Je crois qu'il est question de ma pièce.
[ Il cesse d'écrire, et suit la conversation de don Antonio et de don Pèdre-)
DON ANTONIO
De deux choses Tune : ou cette comédie est bonne, ou elle est stupide. Si elle est bonne, on l'admire et on applaudit ; si , au contraire , elle est remplie de monstruosités, eh bien ! on rit dans son coin , on tue le temps; et parfois...
DON PÂDRE.
Oui , parfois ils m'ont donné des démangeaisons
de lancer sur le théâtre mon chapeau , ma canne et ma chaise^ en admettant qu'on m'eût laissé faire... C'est que là où vous trouvez à vous divertir , je ne
trouve, moi, qu'à m'indigner. (Don Êleutério serre son papier et son encre ; il se lève et 8*approche peu à peu , de manière à être placé à la fin entre les deux interlocuteurs.') En vénté,
VOUS me confondez , mon ami. Vous avez de l'esprit et de l'instruction plus qu'il n'en faut pour fournir un bon juge en matière de littérature , et pourtant vous êtes le protecteur né de toutes les farces ridicules. Ce même tact qui vous fait découvrir et vanter les beautés d'une œuvre de mérite, ne vous empêche nullement de combler d'éloges les parades
les plus méprisables et les plus absurdes. Grâce à un feu roulant de railleries, d'épigrammes et de louanges ironiques , vous parvenez à persuader au plus grand idiot qu'il est un prodige d'habileté. Oh ! je vous entends; vous me direz que vous vous amusez : mais , cher monsieur. . .
DON ANTONIO
Si je m'amuse? je vous jure bien que oui. D'un autre côté , ne serait-ce pas chose barbare que de répandre ici un flot de désenchantements amers sur certains hommas dont tout le bonheur consiste à s'ignorer eux-mêmes ? Et d'ailleurs , le moyen de graver dans leur tête...
Bah! le fait est... Mais, avec votre permission, messieurs, la pièce de ce soir est excellente de toutes les manières; et monsieur peut sans crainte