ACTE 11, SCÈNE VllI. îil
comme je viens de vous le dire, cette cabale montée par les suppôts de l'autre troupe : or, avec ces brigands-là . . .
DON ÉLEUTÉRIO.
Mais, monsieur, je suis pleinement convaincu que .ma pièce n'est pas déjà si mauvaise, et qu'elle a eu à lutter contre une légion de cabaleurs. Le seul tourment qui me déchire...
DON PÈDRB.
Hé quoi ! don Éleutério , pouvez-vous être encore dans une erreur si profonde?
*^DOM ANTOMIO, bas à don Pèdre.
Faites-lui grâce , mon ami !
DON PÈDRE
Non,, je ne veux pas lui faire grâce, par cela même (qu'il m'inspire de la compassion. Il faut. véritablement que monsieur soit aveugle au dernier point , pour s'obstiner, après un pareil échec, dans la a*oyance que sa pièce est bonne. Mais pourquoi , diable! le serait-elle?... Sur quels motifs, jeune homme, pourriez-vous établir vos prétentions au succès? Seraitpce, par hasard, sur les études que vous avez faites? Mais quel maître vous a enseigné les préceptes de la poésie? Quels modèles vous êtes-vous proposés, afin de les atteindre par l'imitation? Ne voyez-vous pas que dans tous les arts il y a une mé- Uiode d'enseignement à suivre et des règles à observer? qu'il faut y ajouter une application permanente I et un travail sans fin? et que si toutes ces nécessités préliniinaires ne sont point réunies au talent, jamais
il ne se produira de noms fameux , par cette simple raison que, pour savoir, il est besoin d'apprendre? Et , partant de là , je me demande , monsieur, comment vous, qui ne réunissez aucune des conditions requises , vous avec pu une seule minute vous imaginer avoir apporté sur la scène quelque chose de bon? Mais, grand Dieu!, il n'y aurait donc qu'à prendre une plume, et à la laisser courir vaille qiie vaille? On bâcle en huit jours un fantôme d'intrigue, ou enchâsse le tout dans de-s vers pitoyables, on le lance sur le théâtre, et votre bouche de répéter bravement : « Je suis auteur! » Ah! mon cher garçon, si c'est là ce que vous appelez écrire des comédies ! . . . Pour dire vrai, si elles doivent être de la force de la vôtre ou de toutes celles qui appartiennent à la même femille, j'avoue que le talent, l'étude et le temps n'ont rien à y voir. Mais s'il s'agit d'enfanter des chefs-d'œuvre, oh! n'en doutez point, leur
.création exigera la vie entière de l'homme, un génie transcendant, une étude infatigable, une observa-
; lion constante, une sensibilité plus que délicate, un jugement plus que sûr; et encore n'estK>n pas certain d'arriver à la perfection.
DON ÉLEUTÉRIO.
11 suffit, monsieur; je me rends à vos justes sévérités : mais en ce moment , hélas ! mes pensées sont tournées vers un abime. Si je me désespère et si vous me voyez anéanti , c'est que tout se brise à la fois entre mes mains ; c'est que mes veilles sont perdues; c'est que ma comédie tombe sans me rap-