ACTE m, SCÈNE XIII
lieu d'un tel danger je suis parvenue, malgré ma faiblesse, non pas à vaincre ma flamme, mais du moins à me préserver de ses effets. Si j'ai rappelé don Juan, c'était pour lui donner le conseil de ne pas quitter sa patrie, où sa famille et l'amitié pouvaient soulager ses peines ; car je craignais, si le désespoir le réduisait à l'exil, qu'il ne succombât sous le poids de sa douleur. Hélas! que de périls l'entourent!... Mais je poursuis; nos instants veulent être mieux employés. Ainsi donc les liens de cette affection sont rompus, la source de vos plaintes est tarie; vous demeurez satisfait, et moi je reste avec ma tristesse, mon égarement et ma désolation... Âh! il est parti ! Vous avez réussi , monsieur, vous triomphez ! Mais pour moi, quel coup terrible ! 0 poignant souvenir de nos adieux ! Croyez-moi , la vertu est digne d'estime, c^r il faut l'acheter bien cher. Enfin, monsieur, par vous seul , par votre aveugle passion , et parce mariage abhorré, moi, pauvre jeune fille, j'ai été forcée d'immoler ma liberté à un vieillard , et à cette heure don Juan se précipite au-devant du trépas. Mais tant de cruels efforts doivent être payés, et un tel sacrifice mérite bien sa récompense. Oh ! j'y suis résolue, monsieur. Loin, bien loin de vous, je veux vivre dans la retraite la plus austère, si toutefois le séjour du cloître peut s'appeler encore la vie.
DONA BÉATRICE
Isabelle, cette résolution...
DON ROQUE
Folle ! que parles-tu de te cloilrer ? Par exemple l
il8 LE VIEILLARD ET LA JEUNE FILLE.
^ Non , grand Dieu ! C'est dans ma maison que tu te dottreras. A-t-on jamais vu pareille idée?
DON A BÉATRICE
Sœur ! . . .
DONA ISABELLE
J'ai bien réfléchi; rien ne saurait changer ma décision. En effet, comment veux- tu que ma présence ne lui soit pas odieuse? Il marcherait toujours de soupçons en soupçons. J'aurais beau essayer de lui inspirer de la confiance , les accès de jalousie , les plaintes n'auraient pas de fin. Chacune de mes actions serait un forfait ; chacune de mes paroles , une preuve contre moi. Ensuite, son âge, son caractère ! . . . Jamais nous ne saurions nous convenir ; jamais l'harmonie ne pourra régner entre deux existences aussi opposées. Notre séparation est donc nécessaire , et , jusque-là , c'est dans ta maison que je me fixerai, Béatrice. Et vous, monsieur, veuillez prendre vos arrangements en conséquence ; il serait généreux de les réaliser aujourd'hui môme. Oh ! je vous en supplie ! Vous le ferez , s'il reste dans votre cœur un seul vestige de la funeste passion que vous aviez conçue pour moi.
Allons, assez sur ce chapitre! J'oublierai tout plutôt; oui, tout.
DONA ISABELLE
Non, non, monsieur, vous m'accorderez cette grâce... il le faut!