LES COMKTES DANS L'ANTIQUITE
aux âmes superstitieuses et crédules des foules, les prodiges si habilement exploités par les politiques et les sceptiques. Il vient de parler des pronostics qu'on peut tirer des aspects variés du soleil couchant relativement au temps, et il ajout» :
« Qui oserait accuser le soleil d'imposture? Le soleil nous annonce les sourds mouvements qui travaillent les empires, les complots, les guerres cachées qui fermentent. C'est lui qui, tiprès la mort de César, eut pitié de Rome, ({uand il couvrit son front brillant d'une rouille obscure, et que le siècle impie craignit une nuit éternelle. En ce tempslà, tout nous donnait des avertissements, la terre, les mers, les sinistres aboiements des chiens, les cris odieux des oiseaux. Que de fois nous avons vu l'Etna, rompant ses fournaises, se répandre en bouillonnant à travers les champs des Cyclopes, et rouler des torrents de flammes et dos roches liquéfiées ! La Germanie entendit des bruits d'armes dans tout le ciel ; les Alpes ressentirent des tremblements extraordinaires. Plus d'une fois aussi l'on entendit dans les bois silencieux des voix épouvantables ; on vit des spectres d'une pâleur affreuse errer à la nuit tombante : chose horrible, les bêtes parlent ! les fleuves s'arrêtent, la terre s'entrouvre; dans les temples, l'ivoire pleure comme attendri, et l'airain se mouille de sueur. Furieux et entrai-
liant les forêts dans ses tourbillons, l'Eridan, ce roi des fleuves, déborde et emporte à travers les campagnes les étables et les troupeaux. Jamais les tristes entrailles des victimes n'étalèrent aux yeux tant de fibres menaçantes ; partout le sang coule dans les puits ; et la nuit, nos villes épouvantées retentissent des hurlements des loups. Jamais la foudre ne tomba si souvent par un ciel serein, jamais tant de redoutables comètes ne s'enflammèrent dans les espaces. >>
i'2 LES COMÈTES
Tous ces prodiges, ce mélange de faits naturels et vrais et de faits bizarres imaginés par la crédulité populaire, sont pour le poète les témoignages de la colère et de la vengeance des dieux, les signes précurseurs de nouveaux désastres, le présage de cette bataille de Philii)pes où vont s'entrechoquer et s'ensanglanter des armes fraternelles. La nature se met à l'unisson des hommes, et ses manifestations sont une traduction de leurs fureurs. Tout, du reste, concourt à rendre éclatante l'intervention divine : tremblements de terre, éruptions des volcans, inondations. Les comètes et les bolides, par lesquels Virgile termine son énumération, apparaissent ainsi comme les signes suprêmes de cette intervention menaçante :
Non alias cœlo ceciderunt plura scrcno Fulgura ; nec diri toties arsere cometoc.
Plus tard, les comètes ne furent pas seulement des présages ; pour la tyrannie impériale, elles devinrent des. prétextes de persécutions. Ecoutez Tacite, à propos de la comète de l'an 64 : « A la fin de l'année, on ne s'entretint que de prodiges avant-coureurs de calamités prochaines : coups de foudre plus réitérés qu'à aucune autre époque ; apparition d'une comète, sorte de présage que Néron expia toujours par un sang illustre. » Plusieurs comètes parurent en effet sous le règne de ce monstre, et c'est de l'une d'elles que Sénèque a osé dire que « s'étant montrée sous Néron, elle a réhabilité les comètes » . Il ne semble pas du reste, et nous en verrons plus loin d'autres preuves, que l'auteur des Questiom naturelles ait partagé les préjugés populaires sur les comètes : il ne nie pas qu'elles causent des désastres par leurs apparitions, mais il penche manifestement vers une explication physique de ces phénomènes, il dit à propos de la comète de l'an 62 : « La comète qui a paru sous le
LKS COMÈTES DANS L'AXTUJUITÉ i3
consulat de Paterculus et de Vopiscus, a eu les suites qu'Aristote et Théophraste attribuent à ces sortes d'astres. Il y eut partout des tempêtes violentes et continuelles ; dans FAchaie et dans la Macédoine, plusieurs villes furent renversées par des tremblements de terre. »
Terminons ce que nous avions à dire des croyances superstitieuses des anciens sur les comètes, par la mention de deux ou trois apparitions fameuses ; elles nous suffiront pour montrer que de l'antiquité au moyen âge, des idées erronées des païens à celles des peuples chrétiens pendant celte longue nuit de l'histoire, on passe sans interruption, sans modification sensible.
En l'an 69, selon Josèphe, plusieurs prodiges annoncèrent la ruine de Jérusalem : « entre autres présages, une comète, de l'espèce de celles qu'on appelle Xiphids^ parce que leur queue paraît représenter la lame d'une épée, fut vue au-dessus de la ville pendant une année entière. »
Pingre cite, à propos de la comète de l'an 79, ce passage curieux de Dion Cassius. Il prouve qu'il y a eu, parmi les empereurs romains, des esprits forts : « Plusieurs prodiges précédèrent la mort de Vespasien : une comète parut longtemps; le tombeau d'Auguste s'ouvrit de lui-même. Comme les médecins reprenaient Vespasien de ce que, attaqué d'une maladie sérieuse, il continuait de vivre à son ordinaire et de vaquer aux affaires de l'Etat : « 11 faut, répondit-il, qu'un empereur meure debout. » Voyant quelques courtisans s'entretenir tout bas de la comète : « Cette étoile chevelue, dit-il, ne me regarde pas ; elle menace plutôt le roi des Parthes, il est chevelu, et je suis chauve. Sentant sa fin approcher : je crois, dit-il, que je deviens- Dieu. »
La mort de l'empereur Constantin fut annoncée par nue comète, celle de l'an 336.
li LES COMÈTES
Eu Tan 400, « les malheurs dont Gainas menaçait Constantinople étaient si grands, disent les historiens Socrate et Sozomùue, qu'ils furent annoncés par la ]>lus terrihle comète dont les histoires fassent mention ; elle brillait audessus de la ville, et du plus haut du ciel elle atteignait presque jusqu'à Ui terre; elle avait la forme d'une épée. » La même comète fut aussi regardée comme le présage d'uue peste qui arriva à la même époque.
Enfin, les invasions des barbares, à une époque on le désordre moral et l'anarchie des idées étaient à l'unisson avec la désorganisation de l'empire, ne pouvaient manquer d'être signalées par des prodiges : oiseaux de mauvais augure, tonnerres fréquents, grêles monstrueuses, incendies, enfin apparitions de comètes, « ce spectacle que la terre n'a jamais vu impunément. » Nous tombons alors en plein moyen âge, et la croyance au surnaturel, à l'intervention des dieux dans les événements humains, va se fortifier, s'augmenter encore de toutes les rêveries mysti(pies dont la recrudescence des idées religieuses devait emplir les esprits .
§1(1 — Les Comètes au moyen âge
Recrudescence des supentitioiu populaires. — Les comètes annoncent les guerres, les pestes, les morts de souverains. — Les terreurs de l'an 1000 : les comètes et la fin du monde. — Jean Galetas Visconti et la comète de Tan 1402. — Ambroisc Paré ; les monslres célestes^ — La comète de Halley et les Turcs ; origine de TAngelus de midi. — Comète de 1066, conquête de l'Angleterre par les Normands ; apostrophes à la comète par un moine de Malmesbury.
Si Ton voulait faire une histoire complète des superstitions qui, pendant le moyen âge et jusque dans nos temps modernes, ont eu les comètes pour objet, il faudrait passer en revue toutes les apparitions de ces astres. 11 y aurait lieu d'y joindre tous les phénomènes accidentels dont la crédu-
LES COMÈTES AU MOYEN AGE iô
lité générale faisait autant de prodiges : aurores boréales, étoiles nouvelles et temporaires, bolides, etc. Intéressante au point de vue de la science qui trouve dans les naïves chroniques du temps les seuls documents un peu précis qu'elle aurait si grand besoin de posséder plus complètement, cette longue nomenclature serait fastidieuse sous le rapport de Tétude des aberrations humaines : c'est une constante et monotone répétition des mêmes croyances absurdes. Cette besogne, des savants, des érudits, Font faite en partie : il est vrai qu'à Tépoque où ils écrivaient leurs volumineuses compilations, on croyait encore aux influences cométaires, et eux-mêmes partagaient le préjugé universel.
Ici, je veux me borner à noter quelques traits caractéristiques de cette superstition si tenace, afin de bien mettre en évidence le progrès, j'allais dire la révolution qui s'est faite dans les idées sous l'influence croissante delà science, de l'astronomie notamment et de la physique. Partout où la lumière de la science a pu pénétrer, les fantômes du surnaturalisme se sont évanouis; les apparitions les plus extraordinaires, même lorsqu'elles sont encore inexpliquées, ne sont plus des prodiges, des présages, des manisfestations des dieux, mais des phénomènes naturels, dont tout homme de science, quelles que soient d'ailleurs ses croyances, ne cherche qu'à découvrir la loi.
On croit encore aujourd'hui, parmi les astronomes, à certaines influences possibles des comètes ; mais ces influences on en cherche la cause dans des circonstances naturelles. Ce sont ou des effets d'attraction, c'est-à-dire de masses, ou des effets physiques, produits par la chaleur, la lumière et l'électricité, ou enfin ce sont des actions chimiques.
Arrivons au fait que nous voulons citer.
Dans les temps anciens, chez les Grecs surtout, on a vu quelques comètes être considérées comme d'heureux pré-
Iti LES COMÈTES
sages. L'esprit plus sombre, plus triste du moyen âge ne voit guère dans leurs apparitions toujours imprévues, que Tannouce d'événements terribles : guerres, pestes, incendies, morts des souverains surtout. C'est la comète de 451 ou de 453 qui annonça la mort d'Attila, la comète de 455 i-elle de l'empereur ^'alentinien ; des comètes apparurent successivement pour amioncer la mort de Mérovée en 577, de Chilpéric en 584, de l'empereur Maurice en 602, de Mahomet en 632, de Louis le Débonnaire en 837, de l'empereur Liuiis 11 en 875. (Vesl une idée si répandue que les apparitions des comètes sont liées aux morts des grands, que maints chi*oniqueui's paraissent avoir imaginé, de bonne foi peut-éti'e, des comètes que pei*sonne n'a vues ; telle serait, selon Pingre, la comète de 814, présageant la mort de Chai*lemagne.
En Tan 1024, une comète |uirut, présage de la mort du i*oi de Pologne Boleslas T"; nue éclipse de soleil et une comète marquèrent à la fois en 1033 celle de Robert, roi de France ; des comètes apparurent en 1058, année de la mort de Casimir, roi de Pologne; en 1060, où mourut le nù de France Henri, enfin dans les aimées 1181,11 98, 1 223, 1250, I25i, 126i, 1337, 1402, 1476, 1505, 1516 et 1560. A ces divei'ses diites, moururent les souverains dont les noms suivent : le pape Alexandiv III, Richard V"^ d'Angleteri-e, le roi Philippe-Auguste, l'empereur Frédéric, déposé et excommunié, le pajH> Innocent IV, le pape Urbain \\y Jean Galéas ^'isconti duc de Milan, Charles le Téméraire, Philippe 1'^ d'Es[>agne, Fei^linand le Catholique, Fi-ançois 11 roi de France. On pourrait allonger considérablement cette liste. Chez aucim des chroniqueurs ou historiens qui raplH>rtent ces eomeideuees, ou ne trouve Tombre d'un doute sur la certitude des présages o\i leur signification. Les mentions de ces signes avant-iH.niivurs des morts souve—
raines sont faites le plus souvent avec une naïveté curieuse. Donnons deux ou trois exemples.
et Au commencement de juillet, dit une vieille chronique française, un peu par avant la moitié, par huit jours apparut un signe du ciel, que Ton appelle comète, dénotant Tétemuent du royaume; car Philippe le roi, qui longtemps étoit contraint de fièvre quarte, à Mante, clouist son derrenierjour, le 14 juillet 1223. » Jean Galéas Visconti était malade quand apparut la comète de 1402. Dès qu'il eut aperçu Taslre fatal, il désespéra de la vie : « Car, dit-il, notre père, au lit de la mort, nous a révélé que selon le témoignage de tous les astrologues, au temps de notre mort, une semblable étoile devoit paroître duremt huit jours. Ce prince ne se trompa point, ajoute T historien qui rapporte ces paroles ; surpris d'une maladie inopinée, il mourut peu de jours après. » Un autre chroniqueur donne à entendre que la comète ne parut que lorsque Jean Galéas était déjà atteint de la maladie dont il mourut. Mais la foi du duc dans l'avertissement céleste n'en était pas moins entière, tt En ce temps, on vit une grande comète. Galéas en fut averti ; ses amis Tavièrent à sortir de son lit, il vit la comète et s'écria : je rends grâce à mon Dieu de ce qu'il a voulu que ma mort fût annoncée aux hommes par ce signe céleste. Sa maladie empirant, il mourut peu après à Marignan, le 3 septembre. »
Pingre, en citant le premier de ces historiens, laisse eutendre que la maladie inopinée de Galéas a bien pu être occasionnée par la frayeur chimérique de ce prince : il aurait pu ajouter ou aggravée. Cette simple remarque du chanoine de Sainte-Geneviève marque assez la différence des temps. Jusqu'au xvu" siècle en effet, les écrivains qui rapportent les coïncidences des grands événements et des
comètes ne doutent pas ; ils signalent naïvement, comme
un fait évident de soi, la liaison de la comète et de révénement lui-même. Pingre écrivant au x\Tn* siècle, moins d'un siècle après les travaux de Newton, cherche des dates qui puissent lui permettre le calcul des orbites comctaires : il trouve heureux que dans ces temps d'ignorance de telles croyances absurdes aient existé ; sans elles, l'histoire n'aurait peut-être enregistré aucune de ces apparitions si précieuses pour la science.
Il y a eu toutefois des degrés, selon les temps, dans la terreur superstitieuse que sucerait l'apparition d'une comète ; cette terreur était aussi proportionnée à l'éclat de l'astre, à la grandeur de sa queue, à la forme plus ou moins étrange de la chevelure et de l'appendice lumineux. En l'an 1000, à cette époque lugubre, où les peuples attendaient, dans une anxiété si terrible, la fin du monde, les phénomènes les plus simples, dès qu'ils étaient imprévus, devaient prendre des proportions formidables. Il y eut des tremblements de terre, une comète fut vue pendant neuf jours. « Le ciel s'étant ouvert, une espèce de flambeau ardent tomba sur terre, laissant derrière lui une longue trace de lumière, semblable à un éclair. Son éclat étoit tel qu'il efirdya non-seulement ceux qui étoient dans les campagnes, mais même ceux qui étoient renfermés dans les maisons. Cette ouverture du ciel se refermant insensiblement, on vit la figure d'un dragon dont les pieds étoient bleus, et dont la tête sembloit croître toujours. » Il s'agit ici évidemment de Tapparition d'un bolide et peut-être d'une aurore boréale, non de la comète dont l'apparition dura neuf jours.
La figure que nous reproduisons ici de ces météores f< effrayants » d'après le Thealricum cometicum de Lubienietzkî, est intéressante à divers égards. Elle montre à quelles naïves imaginations la terreur montait les esprits ;
elle prouve aussi quel peu de cas il faut faire, scientifiquemeilt pî^lant, des descriptions du temps, qu'elles soient écrites ou figurées. Ce dessin est relativement moderne, je veux dire qu'il est de beaucoup postérieur à l'époque où eurent lieu les apparitions qu'il illustre ; mais celui que nous donnons plus loin (fig. 2) de la comète de 1 528, est tiré d'un ouvrage d'Ambroise Paré, contemporain de l'apparition : les têtes coupées, les sabres, les armes qui accompagnent
Fig, 1. — Le* phënomËnca de l'an 1000. Fac-àmile d'un deuin du Theatritm comelicum de Lubieniettki.
le dessin de l'étoile chevelue ne sont que la traduction des objets épouvantables que les imaginations populaires surexcitées croyaient voir dans les comètes ou les autres météores, signes du ciel '.
Ecoutez encore en quels termes l'historien Nicetas décrit la comète (ou le météore) del'an H 82. «Après que les Latins
1. Notre savant et regretté naturaliste F.-A. Fouchet dit, avec grande raison, dans une note de son beau livre l'Vnivert : <• On peut voir dans Ambroise Paré jusqu'à quel point les esprits les plus sérieux des derniers siècles se sont laissé égarer au sujet des comètes. L'illuslre r liirurgien, qui n'était certes pas superstitieui, donne dans son important ouvrage les plus fantastiques figures de quelques-uns de ces astres. Dans son chapitre intitulé des Monstres céleiles, Ambroise Paré parle de comètes chevelues, harbues, en bouclier, en lance, en dragon, ou en bataille de nuées. Et il y décrit surtout, cl y représente, dans tous ses détails, une comète sanglante qui apparut en 1538 (c'est
eureut été chassés de Constantinople, on vit un pronostic des fureurs et des crimes auxquels Andronicdevoit se^livrer.
Fie. 2. — ComÈte de 1528. Fii»v<iinile d'un deuin de> Montres cékates d'AmbroUc Porr.
Une comète parut dans le ciel, semblable à un serpeut tortueux; tantôt elle s'étendoit, tantôt elle se replioit sur
celle ligure que nous donuons ici). « Cette couiftc, dit-il, eeloil si horrible, si épouuanlablc qu'elle engendrait si grand terreur ou vulgaire, qu'il en niourul aucuns de peur, tes autres tomb6rent niatadcs. Elle apparoissoit eslre de longueur exccssiiue, el esloit de couleur de sang ; à la sommité d'icclle on lojoit la Dgure d'un bras courbé tenant une graudc cspôe en la main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avoit trois estoillcs. Aux deux côlÉs des rayons de cette comiîlc, il se ïovoit grand nombre de haches, couslcaux, espées colorée» de sajig, parmy lesquels il y auoit grand nombre de faces humaines hideuses, avec les barlies et les cheveux hérissez. «
elle-même ; tantôt au grand effroi des spectateurs, elle ouvroit une vaste gueule ; on auroit dit, qu'avide de sang humain, elle étoit sur le point de s'en rassasier. »
tt Comiers, dit Pingre, fait paraître au mois d'octobre 1 508 une horrible comète j fort rouge, représentant des têtes humaines, des membres coupés, des instruments de guerre, une épée au milieu. » N'est-ce pas, avec une erreur de date de la part de l'im ou de l'autre des chroniqueurs, la comète dont nous venons de parler plus haut, à propos de la figure dont nous reproduisons ici le fac-similé.
Quand nous étudierons les comètes périodiques, nous verrons que l'une des plus fameuses dans l'histoire est celle qui porte aujourd'hui le nom de Halley, du nom de l'astronome qui a calculé et prédit le premier ses retours. Cette comète s'est en effet déjà montrée vingt-quatre fois à la Terre, depuis Tan 1 2 avant notre ère, date de l'apparition la plus reculée dont on ait gardé le souvenir. Transcrivons ici, d'après Babinet, les plus remarquables particularités des événements auxquels les croyances populaires l'ont rattachée.
« Les Musulmans, avec Mahomet II à leur tête, assiégeaient Belgrade, défendue parHuniade, surnommé Vexterminateur des Turcs. La comète de Halley paraît, et les deux armées sont prises d'une égale crainte. Le pape Calixte III, frappé lui-même de la terreur générale, ordonne des prières publiques et lance un timide anathème sur la comète et siu» les ennemis de la chrétienté. Il établit la prière dite Angélus de midij dont l'usage continue encore dans toutes les églises catholiques. Les frères mineurs amènent 40000 défenseurs à Belgrade, assiégée par le conquérant de Constantinople, le destructeur de l'empire d'Orient. Enfin la bataille se livre ; elle dure deux jours sans désemparer. Une mêlée de deux jours fait périr plus de 40000 combattants. Les frères mineurs sans armes, le crucifix à la main, étaient aux
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premiers rangs, invoquant l'exorcisme du pape contre la comète, et détournaient sur l'ennemi la colère céleste dont personne ne doutait alors. Quels rudes astronomes ! »
Mais remontons plus haut dans l'histoire de cette comète. EUe apparmt au mois d'avril 1066, « Les Normands ont à leur tête leur duc Guillaume, surnommé depuis le Conque- ' rant, et sont prêts à envahir l'Angleterre, dont le trône a été usurpé par Harold, malgré la foi jurée à Guillaume. Per-
Fio. 3. — La comète de H«lley, à ion apparitioii de l'tn 1068. D'après la ttpiuerie de Bayeux.
sonne ne doute que la comète ne soit le précurseur de la conquête. Nouvel astre, nouveau souverain. Nova Stella, novus rex! Tel était le proverbe du temps. Je n'aïu-ais que le choix entre les chroniqueurs qui disent unanimement : Les Normands, guidés par une comète, envahissent l'Angleterre. » La figure 3 reproduit, d'après la célèbre tapisserie de Bayeux attribuée à la reine Mathilde, femme du Conquérant,l'épisode où l'apparition de la comète se trouve illustrée. G' estla comète de Halley, dans son apparition de 1066, qui occasionna les objurgations du moine de Malmesbury , cité par
Pingre d'après une vieille chronique anglaise ; « Voyant sa patrie sur le point d'être attaquée, d'un côté par Harald (Harold),roi de Norvège; de l'autre par Guillaume, et jugeant qu'il y auroit du sang répandu ; Te voilà donc, dit-il en apostrophant la comète, te voilà, source des larmes de plusieurs mères. Il y a longtemps que je t'ai vue; mais je te vois maintenant plus terrible : tu menaces ma patrie d'une ruine entière. »
P(G. i, — La comète de HaUey, en 68i. Fac-iiroile d'un de«rin de la Chronique de Stirtmberg.
En remontant plus haut encore, la comète de Halley est celle que nous avons déjà vue annoncer en 837 la mort de Louis le Débonnaire, survenue trois ans plus tard. Enfin, la comète de 684 (fig. 4) est aussi une de ses apparitions.
Nous ne dirons rien de la fameuse comète de 1556, à l'influence de laquelle on a longtemps attribué l'abdication de Charles-Quint, et la raison en est que le célèbre empereur était déjà descendu du trône quand la comète parut. Nous aurons d'ailleurs plus loin l'occasion de parler de l'annonce de son retour, entre 1848 et 1860, et de sa nonréapparition.
a LES COMÈTES
t^ IV — Les Comètes depuis l'époque de la renaissance
jusqu'à nos jours
Affaiblissement lent des croyances relatives aux comètes. — Bayle; pensées sur la comète de 1680. — Un passage d'une lettre de U^^ de Sévigné sur l'agonie de Maxarin et la même comète. — Au xviii<> siècle, rinduence surnaturelle se transforme, dans Topinion, en influence physique. — Restes des superstitions cométaires au xix^ siècle. — La comète de 1812 et la campagne de Rufsie; Nnpoléon !«' et la comète de 1769; la grande comète de 1861 en Italie.
Nous venons do voir les idées superstitieuses du moyen âge dominer encore en pleine Renaissance, puisqu'un savant comme Ambroise Paré, non astronome il est vrai, attribue aux comètes les mêmes sinistres influences que les foules de Tan 1000 attendant, dans les mortifications et les angoisses, la fin du monde. Cela devait être, la science n'étant point parvenue encore à assigner aux comètes, comme aux autres météores extraordinaires, leur véritable rôle dans Tordre de la nature.
Peu à peu cependant des idées plus saines se font jour, et à l'influence surnaturelle des comètes on va voir peu à peu succéder, dans l'esprit des hommes de science et des gens éclairés, l'influence purement physique, d'abord sous la forme de simples hypothèses, puis comme probabilités déduites des observations et des faits. Ce progrès se fait lentement, comme celui de l'astronomie cométaire ; mais il faut dire qu'il a eu pour auxiliaires des penseurs qui, sans être astronomes, étaient au courant des connaissances scientifiques de leur temps : en invoquant le simple bon sens, ils ont contribué à déduire des préjugés ridicules *. Tel fut
1. Voici une anecdote que nous empruntons à Bayle et qui prouve qu'au commencement du xyii» siècle on commence à traiter plaisamment un sujet dont généralement on n'avait pas coutume de rire. « Il me semble, dit M. do Bassompierre à M. de Lu vues, en 1621, peu après la mort de Philippe Uî, que
Bayle ; nous avons cité déjà quelques fragments de ses Pensées sur la comète; complétons ce que nous avions à en dire. Les Pensées diverses écrites à un professeur de Sorbon9W durent le jour aux rumeurs que causa dans le public de France et d'Europe Tapparition de la fameuse comète de décembre 1680. Dès le début, Bayle remonte à Topinion si judicieuse de Sénèque et renoue ainsi la chaîne des saines idées. Les comètes, dit-il, « sont des corps sujets aux lois ordinaires de la nature et non pas des prodiges qui ne suivent aucune règle. » Supposant que son correspondant partage les préjugés courants, il s'étonne « qu'un aussi grand docteur se soit néanmoins laissé entraîner au torrent, et s'imagine avec le reste du monde, malgré les raisons du petit nombre choisi, que les comètes sont comme des hérauts d'armes qui viennent déclarer la guerre au genre humain de la part de Dieu... »
11 examine alors la valeur des témoignages historiques que divers écrivains invoquent à l'appui du préjugé :
« Les témoignages des historiens, dit-il, se réduisent à prouver uniquement qu'il a paru des comètes, et qu'ensuite il y a bien eu des désordres dans le monde, ce qui est bien éloigné de prouver que l'une de ces choses est la cause ou le pronostic de l'autre, à moins qu'on ne veuille qu'il soit permis à une femme qui ne met jamais la tête à sa fenêtre, à la rue Saint-Honoré, sans voir passer des carrosses, de s'imaginer qu'elle est la cause pourquoi ils passent, ou du moins qu'elle doit être un présage à tout le quartier, en se montrant à la fenêtre, qu'il passera bientôt des carrosses. »
Bayle s'attaque ensuite à l'astrologie, à ses prétendus
la comète dont nous nous moquions à Saint-Gennain, ne s'est pas moquée d'avoir mis par terre en deux mois un pape, un grand-duc et un roi d'Espagne.» Une croyance qui s'exprime de cette façon touche à sa fin.
principes, comme aux sources mêmes de toutes les croyances extravagantes ayant les phénomènes célestes pour objet ; et en effet les préjugés sur les comètes n'en forment qu'un chapitre particulier, qu'on pourrait intituler V Astrologie corne taire.
a Le détail des présages des comètes ne roulant que sur les principes de l'astrologie ne peut être que très-ridicule, parce qu'il n'y a jamais eu rien de plus impertinent, rien de plus chimérique que l'astrologie, rien de plus ignominieux à la nature humame, à la honte de laquelle il sera vrai de dire éternellement, qu'il y a eu des honmies assez fourbes pour tromper les autres, sous le prétexte de connaître les choses du Ciel, et des hommes assez sots pour donner créance à ces autres-là, jusqu'au point d'ériger la charge d'astrologue en titre d'office, et de n'oser prendre un habit neuf, ou planter un arbre, sans l'approbation de l'astrologue. »
« L'astrologue vous dira à quels pays et à quelles gens ou à quelles bêtes la comète en veut principalement et de quelle sorte de maux elle menace. Dans le Bélier, elle signifie de grandes guerres et de grandes mortalités, l'abaissement des grands et l'élévation des petits, des sécheresses épouvantables pour les lieux soumis à la domination de-ce signe. Dans la Vierge, elle signifie des avortements dangereux, des maltôtes, des emprisonnements, la stérilité et la mort de quantité de femmes. Dans le Scorpion, ce sont, outre les maux précédents, des reptiles et des sauterelles innombrables. Dans les Poissons, des disputes sur des points de foi , des apparitions épouvantables dans l'air, des guerres et des pestes, et toujours la mort des grands, etc. »
... « Ce n'est pas d'aujourd'hui que les astrologues raisonnent sur de telles extravagances. C'était la même chose du temps de Pline. « On prétend, dit-il, que ce n'est pas ime chose indifierente que les comètes dardent leurs rayons vers
certains endroits, ou reçoivent leur vertu de certains astres, pu représentent certaines choses, ou brillent en certaines parties du ciel. Si elles ressemblent à une flûte, leurs présages s'adressent à la musique ; quand elles sont dems les parties honteuses d'un signe, c'est aux impudiques qu'elles en veulent ; si leur situation fait un triangle ou un carré équilatéral à l'égard des étoiles fixes, c'est aux sciences et à l'esprit qu'elles s'adressent. Elles répandent des poisons quand elles se trouvent dans la tête du Serpentaire boréal ou austral. » (Pline, lib. II, cap. xxv.)
Bayle cite un mot attribué à Henri IV, dont l'application se pourrait faire, aujourd'hui encore, à bien des genres de prédictions prétendues scientifiques, et notamment aux présages cométaires. « Henri IV, à propos des astrologues qui le menaçaient de la mort, s'écria : Ils diront vrai un jour et le public se souviendra mieux de la seule fois où leur prédiction aura été vraie, que de tant d'autres où ils ont prédit à faux. »
La lettre du célèbre publiciste est longue ; elle touche à mille considérations qui, intéressantes pour l'histoire des idées à la fin du xvn*" siècle, paraîtraient aujourd'hui, en 1874, bien éloignées de notre sujet ; mais la pensée philosophique qui l'a inspirée est toujours vraie ; elle peut se résumer en ces lignes éloquentes par où nous terminerons nos citations :
« Plus on étudie l'homme, plus on conçoit que l'orgueil est sa passion dominante, et qu'il affecte la grandeur jusque dans la plus triste misère. Chétive et caduque créature qu'il est, il a bien pu se persuader qu'il ne sauroit mourir sans troubler toute la nature, et sans obliger le ciel à se mettre en de nouveaux frais pour éclairer la pompe de ses funérailles. Sotte et ridicule vanité. Si nous avions une juste idée de l'univers, nous comprendrions bientôt que la mort
iH LES COMÈTES
OU la naissance d'un prince est une si petite affaire, eu égard à toute la nature des choses, que ce n'est pas la peine qu'on s'en remue dans le ciel. »
M"* de Sévigné, écrivant le 2 janvier 1681 au comte de Bussy, fait mention de la même comète alors en vue, et termine par une pensée qui, au fond, est celle de Bayle. Voici le passage :
« Nous avons ici une comète qui est bien étendue aussi ; c'est lapins belle queue qu'il est possible de voir. Tous les plus grands personnages sont alarmés, et croient fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son agonie d'un prodige, et lui dire qu'il paraissait une grcinde comète qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur dit plaisamment que la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire autant que lui; et l'orgueil humain se fait trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres, quand on doit mourir. »
Aujourd'hui quel est l'homme instruit, quel est l'esprit éclairé qui n'adhérerait entièrement à cette pensée du célèbre publiciste et de la spirituelle marquise? Cependant les préjugés relatifs aux comètes, aux météores célestes et même atmosphériques ne sont pas entièrement détruits. Nous en aurions pu chercher encore des traces dans le siècle dernier ; mais à cette époque du xvnf siècle , si favorable à la science , c' est sous une autre forme que se font jour les erreurs dont nous avons donné un tableau rapide depuis les temps les plus anciens jusqu'aux temps modernes; et, dans les chapitres où nous étudions les influences possibles des comètes sur la Terre, on verra que si les craintes populaires furent alors d'une autre nature, elles ne furent guère moins vives. En plein xix*" siècle,
LES COMÈTES DEPUIS LA UEiNAISSANCE -20
ces craintes se sont renouvelées : Tidée que la fin du monde peut arriver par la rencontre de la Terre et d'une comète, a trouvé des esprits tout disposés à accepter aveuglément une telle croyance. Mais il y a mieux : la vieille superstition de Tinfluence ou de la signification surnaturelle des comètes est vivace toujours dans les masses ignorantes, dont Tesprit n'a pu être modifié en rien par la science, puisque la science est toujours lettre morte pour elles. Voici un fait qui, il est vrai, a déjà soixante ans de date, et s'est passé en Russie :
« C'était ailleurs que dans l'échange des notes diplomatiques que les habitants de Moscou puisaient le pressentiment de quelque catastrophe prochaine. La fameuse comète de 1812 fut pour eux un premier avertissement. Voyons les réflexions qu'elle inspirait à l'abbesse de Dievitchi rnoncLstir (couvent de demoiselles) et à la religieuse Automne, Tancienne esclave des Apraxine. « Un soir que nous allions à un service commémoratif à l'église de la Décollation de Saint-Jean , tout à coup j'aperçois de l'autre côté de l'église comme une gerbe de flammes resplendissantes. Je poussai un cri, et faillis laisser tomber la lanterne. La mère abbesse vint à moi et me dit : Que fais-tu? Qu'as-tu donc? — Alors, elle fit trois pas en avant, aperçut aussi le météore et resta longtemps à le contempler. Je lui demandai : Matouchka, quelle étoile est-ce là? — Elle répondit : Ce n'est pas une étoile, c'est une comète. — Je lui demandai encore : Mais qu'est-ce qu'une comète? Je n'ai jamais entendu ce mot là. — La mère dit alors : Ce sont des signes dans le ciel que Dieu nous envoie avant les malheui^s. — Tous les soirs, cette comète flambait au ciel, et nous nous demandions toutes : — Quels malheurs apporte-t-elle donc? » [La grande armée à Moscou d! après les témoignages moscovites^ Revue des Deux-Mondes du 1^' juillet 1873).
Croit-on qu'une telle crédulité n'existe pas toujours aujourd'hui et ailleurs qu'en Russie ? N'y a-t-il pas des gens qui pensent encore que la grande comète dé 17G9, venue Tannée même de la naissance de Napoléon V% présageait Tcre de guerre qui a ensanglanté la fin du xyin*" siècle et le commencement du xix% et les désastres que ce trop fameux despote a déchaînés sur l'Europe et finalement sur la France? N'a-t-on pas encore vu enfin tout récemment, en 1861, quand apparut la grande comète de cette année, la rumeur publique considérer l'astre nouveau, en Italie et sans doute ailleurs, tantôt comme le signe du retour prochain de François II, de sa restauration sur le trône des Deux-Siciles, tantôt comme le présage de la chute du pouvoir temporel et de la mort du pape Pie IX ?
Il ne faut pas s'étonner de la persistance de ces superstitions, que seule la science , en se répandant partout, en portant partout la lumière, pourra faire disparaître sans retour. En voyant, dans le chapitre suivant, combien les idées vraies sur les comètes, soupçonnées il y a bien des siècles déjà, ont eu de peine à s'établir victorieuses, on ne sera point surpris que la part de Terreur se trouve faite encore, en plein xix* siècle, au sein de populations qu'on croit éclairées ; elles ne le seront sérieusement que le jour où l'instruction primaire leur aura enseigné quelques notions précises de physique, d'histoire naturelle et d'astronomie.