‹ Les commandements expliqués d'après la doctrine et les enseignements de l'Eglise catholiqueChapitre 376 sur 409 · CONCLUSIONS TIRÉES DE LA DOCTRINE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS TIRÉES DE LA DOCTRINE PRÉCÉDENTE

De cette doctrine nous pouvons conclure :

(1) Une personne coupable, lorsqu'on l'interroge, même en justice, peut répondre : « Monsieur, je ne suis pas coupable, » — ce qui veut dire qu'il n'est pas prouvé qu'elle soit coupable.

(2) Toutes les personnes qui remplissent un rôle public peuvent user de restriction mentale ou d'équivoque relativement aux secrets qui leur sont confiés. Ainsi, les secrétaires, les ambassadeurs, les généraux d'armée, les magistrats, les avocats^ les docteurs, etc, chaque fois que le bien public,

Thonneur ou la réputation du prochain leur imposent silence, peuvent très bien répondre, si on leur pose une question indiscrète : « Je ne sais pas ; » ce qui veut dire, qu'ils ne savent rien dont ils puissent légitimement faire usage, ou qu'ils puissent communiquer. Un exemple parfait de cette négation permise, mensonge matériel ou échappatoire, me vient à la mémoire : « Un artiste demande à un Ministre qui posait dans son cabinet : Q.uelles nouvelles y a-t-il en France, Excellence } Je ne sais pas, répond le ministre, je n'ai pas lu les journaux. »

Sur ce point, le D' Newman donne les exemples suivants: « Supposez que l'on m'a confié quelque chose sous le sceau du secret le plus rigoureux, et que je ne pourrais pas le révéler sans un grave préjudice pour le prochain, que dois-je faire? Si je suis avocat, je suis protégé par ma profession. J'ai droit de traiter avec une souveraine indignation quiconque m'interroge sur une chose qui touche à l'inviolabilité de ma position.... De même, si je suis prêtre, je me croirai autorisé à parler comme si je ne connaissais rien de ce qui s'est passé au confessionnal. Et je pense bien que, dans des cas semblables, je jouis en fait de la garantie que je n'agis pas d'après mon appréciation personnelle... car la société me rejetterait de son sein, si, avocat ou prêtre, méconnaissant mon devoir envers mon client ou mon pénitent, je crqyais faire un mensonge en gardant le secret qui m'est confié. » ^

(3) Il est permis d'employer différentes formules que tout le monde comprend et qu'autorise l'usage, comme répondre à un emprunteur importun: « Je n'ai pas d'argent, » — c'est-à-dire qu'on n'a point d'argent à lui donner; ou de

I Newman, Apologie.

faire répondre à des visiteurs par la phrase habituelle: « Je n'y suis pas; » — le sens est qu'on n'y est pas pour ces personnes, ou pour recevoir des visites. On peut employer des formules de ce genre, il me semble, dans tous les cas où l'on doit répondre à des importuns.

(4) Pour ce qui concerne les enfants, il faut tenir pour règle de conduite l'opinion du D' Newman: « Je ne crois pas bien du tout de dire des mensonges aux enfants, même pour cette raison, qu'ils sont plus clairvoyants que nous ne pensons, et qu'ils se rendent bien vite compte de ce que nous faisons ; des exemples de ce genre ne peuvent que leur donner une mauvaise éducation. J'en dirai autant de l'équivoque: elle est d'une imitation facile, et nous-mêmes, nous finirions par en tirer le plus mauvais parti. » ^

(5) Quant aux aliénés, à ceux qui ne jouissent pas de leur raison, ou momentanément, par suite d'ivresse, ou toujours, par suite de quelque maladie mentale, afin de les calmer, ou de leur empêcher de nuire à eux-mêmes ou à d'autres personnes^ on peut user envers eux d'équivoques ou d'échappatoires dans le sens expliqué plus haut. Je ne vois aucune différence entre parler à ces personnes et parler' à des créatures dépourvues de raison pour lesquelles on peut tolérer une très grande élasticité de langage.

6. LA SIMULATION ET LA DISSIMULATION EXPLIQUÉES SENS DANS LEQUEL L'UNE EST PERMISE ET L'AUTRE NE L'EST PAS

Comme se rattachant à ce sujet, nous devons dire un mot de la simulation (feinte) et de la dissimulation. Saint Thomas

I Newman, Apologie.

définit la première; Un certain mensonge qui consiste dans des actes extérieurs; — c'est un mensonge en action. Elle a lieu, lorsqu'un homme, par des actes ou des signes extérieurs, exprime une chose différente de ce qu'il pense. Il conclut dès lors que, comme tout mensonge est un péché, ainsi toute simulation en est un aussi.

Voici en quoi la dissimulation diffère de la simulation. Par la première, nous cachons seulement notre intention, notre pensée, soit négativement^ par omission, soit positivement, en faisant quelque chose pour cacher nos pensées ou nos desseins. On peut avoir recours à la dissimulation sans pécher, lorsqu'elle se borne à cacher une vérité qu'il n'est pas utile de faire connaître, lors même que nous pourrions prévoir que quelqu'un sera par le fait induit en erreur: cette erreur est permise, mais ce n'est point ce que l'on a en vue. Ainsi, il est permis quelquefois de cacher sa foi; — et, dans certains cas, il est mieux de la cacher que de la manifester, par exemple, dans le cas où cela ne servirait qu'à l'exposer aux moqueries et à la faire tourner en dérision; ou encore dans le cas où la manifester ne pourrait faire aucun bien, mais exposerait à des souffrances et à des misères pour nous ou pour d'autres. Je parle ici, bien entendu, des cas où une personne n'est pas obligée de faire une profession de foi; parce que, où cette'obligation existe, nous devons le faire, même au péril de notre vie.

7. LE NOM ET l'autorité DE SAINT ALPHONSE VENGÉS PAR LE DOCTEUR NEWMAN ET EXEMPLES

Comme le nom de saint Alphonse est si étroitement mêlé à ce sujet, et que les écrivains protestants le désignent si

injustement et si étourdiment comme le patron du mensonge, je désire le citer ici comme un parfait exemple de sincérité et d'honnêteté, comme le prouvent les circonstances remarquables de sa vie, rapportées par le D'" Newman:

« De fait, il est notoire d'après la vie de saint Alphonse, que lui, auquel on a fait la réputation d'un tel laxisme en morale, était une des consciences les plus scrupuleuses et les plus troublées. Je ne dis même pas assez. Il était d'abord dans le barreau. En une certaine occasion il fut entraîné à faire partie d'une commission pour un cas qui avait toutes les apparences d'une tromperie, bien que ce ne fût qu'un accident. Ce fut là précisément l'occasion qui lui fit quitter sa profession et embrasser la vie religieuse. »

Nous trouvons dans sa vie le récit de ce fait remarquable: Bien qu'il eût examiné avec soin et à plusieurs reprises les détails du procès, il se trompa complètement sur un document, qui établissait le droit de la partie adverse. L'avocat du Grand Duc s'aperçut de la méprise, mais laissa Alphonse continuer jusqu'au bout son éloquente plaidoirie, et sans l'interrompre. Cependant, aussitôt qu'il eût fini, le Grand Duc se- leva, et d'un ton froid et mordant : <<r Monsieur, dit-il, le cas n'est point tel que vous le supposez; si vous voulez revoir le procès et examiner les pièces attentivement, vous trouverez exactement le contraire de tout ce que vous avez avancé. » — « Volontiers, reprit Alphonse, sans hésiter, la décision dépend de cette question: savoir si la terre a été concédée sous la loi lombarde ou sous la loi française. » Après étude du document, il fallut reconnaître que l'avocat du Grand Duc avait raison. — « Oui, dit Alphonse, tenant le papier dans sa main, j'ai tort, j'ai été induit en erreur. » Une découverte aussi inattendue et-»la crainte d'être accusé

de manque de loyauté, le remplirent de consternation et le couvrirent d'une telle confusion que tous la constatèrent sans peine. En vain le président Caravita, qui Taimait et qui connaissait son intégrité, essaya-t-il de le consoler, en lui disant que de telles méprises étaient communes, même parmi les hommes les plus distingués du barreau. Alphonse ne voulut rien écouter; mais, pliant sous le poids de la honte, la tête penchée sur la poitrine, il se dit à lui-même : « Monde, je te connais maintenant I sanctuaire de la loi, jamais vous ne me reverrez! » Et, tournant le dos à l'assemblée, il se retira chez lui, répétant sans cesse: « Monde, je te connais maintenant! » Ce qui le contristait le plus, c'était de voir que, ayant étudié plusieurs fois le procès pendant tout un mois, sans avoir découvert ce défaut, il ne pouvait se rendre compte comment il avait échappé à ses observations. » (D"" Newman.)

Tel est l'homme si profondément froissé à la simple apparence d'une tromperie, qu'on nous représente avec tant de légèreté comme le défenseur du mensonge.

Qu'il me soit permis de citer, d'après le même eminent auteur, l'autorité et l'exemple de saint Philippe de Néri.

« Saint Philippe, dit l'Oratorien Romain, qui a écrit sa vie, avait une aversion particulière pour l'affectation, chez lui et chez les autres, dans les paroles, dans les vêtements et en tout.

« Il évitait toute espèce de cérémonies qui sentaient les compliments mondains, et il se montra toujours, et en toutes choses, grand observateur de la simplicité chrétienne. C'est au point que, lorsqu'il avait quelque chose à démêler avec des hommes d'une prudence mondaine, il ava't de la peine à se plier à leurs manières.

« Il évitait autant que possible d'avoir la moindre chose à faire avec les personnes â double face, qui n'agissent pas en toute simplicité et droiture dans tous les détails de leur vie.

« Quant aux menteurs^ il ne pouvait les supporter ; et il rappelait constamment à ses enfants spirituels qu'ils devaient les éviter comme la peste.

« Tels sont, dit le D' Newman, les principes qui ont été ma règle de conduite avant que je sois Catholique ; tels sont les principes, j'en ai la confiance, qui seront ma règle et mon appui jusqu'à la fin. » *

Page 1