‹ Les Commissions Internationales d'EnquêteChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Les faits.

Dans la nuit du 21 au 22 octobre 1904, une flotte de vaisseaux de guerre appartenant à la marine impériale russe passait dans la mer du Nord aux environs de Hull (Grande-Bretagne) et naviguait dans une direction sudouest. Une flotte de bateaux pêcheurs anglais se livrail à la pêche sur le bancs des Dogres: Elle se composait d'une trentaine de chaluliers à vapeur, appartenant à la société Kelsall frères et Beeching, de Hull, d’un bateau-hôpital à vapeur appartenant à la société James Leynau et Cie du même port et de trois vapeurs de la flotte dénommée « Gamecock » ayant pour mission de transporter les caisses de poissons des chalutiers au marché de Londres.

Le bâtiment de tête du dernier échelon de la flotte russe, vaisseau amiral Kniaz-Souvoroff, crut apercevoir deux petits bâtiments suspects qu'il prit pour des torpilleurs japonais (1). Le feu fut ordonné dans leur direc-

(1) Cette méprise put paraître extraordinaire : des torpilleurs japonais, à côté de l'Angleterre, à ce moment-là, n’était-ce pas une croyance enfantine, un peu ridicule ? Mais, ainsi que l’écrivit, peu après, un publiciste très compétent en la matière, à la réflexion la crainte éprouvée par l'amiral

tion et dura jusqu’à ce qu'ils eussent disparu. Comme l’amiral Rodjestwensky craignait encore un danger, il jugea indispensable que, sans s'arrêter, l'escadre continuât sa roule.

Les hommes à bord des chalutiers déclarèrent qu’aucun navire de guerre n'avait élé aperçu par eux, en

en dehors de la flotte russe, et qu'il n’y avait pas de japonais à bord de leurs bateaux. Les fusées vertes, qu'ils avaient tirées pour indiquer la nature de leur flotte, n’avaient pas empêché le feu de durer quelque temps encore.

Le feu tua deux hommes et en blessa six ; il coula un

chalutier et causa des avaries à cinq autres.

russe était-elle sans aucun fondement ? « ... Les Russes ont vu tant de trahisons japonaises à l'origine de toutes leurs défaites, trouvé tant d’espions japonais sur tous leurs chemins de fer, à tous leurs ports d'Europe et d'Asie, que cette ubiquité du Japonais prête à la raillerie: nous n'y pouvons plus croire. Pourtant les gouvernements européens et le gouvernement anglais lui-même ont dû constater et parfois réprimér maints essais d'intervention japonaise en des affaires et en des parages où l'on n'attendait pas les sujets du lointain mikado..... D'autre part, à Fiume,..... il est indiscutable que des Japonais, non seulement faisaient et surveillaient des commandes de torpilles, mais en prenaient livrai- SON... Enfin, sur les chantiers anglais, le Japon n'avait-il pas des torpilleurs en construction ? et des officiers ? et des officieux ?..... Mais une torpille, dira-t-on, ne va pas sans torpilleur, et les Japonais n'avaient aucun torpilleur à Fiume, et, des chantiers anglais, aucun torpilleur n’était sorti..... Il est un fait certain, d'expérience quotidienne : en pleine paix, en temps d'exercices ou de grandes manœuvres, quand un

Tel est, en quelques mots, le déplorable incident qui, dès le 25 octobre, répandit dans le monde entier l’angoisse et l'émotion. « On aurait difficilement pu prévoir quelque chose d'aussi extraordinaire et d'apparence aussi grave que ce qui vient de se passer dans la mer du Nord, à environ 350 kilomètres, dit-on, au nord-est du port anglais de Hull... Dès maintenant, on a l’impression qu'il s’agit d'un incident très grave. C’est même, il faut se hâter de le dire, sa gravité qui devrait en faciliter le règlement pacifique. » (1) Ces quelques lignes empruntées à un Journal de l’époque, montrent quel saisissement manifestait l'opinion publique, que la guerre russo-Japonaise agilait déjà considérablement, ce quiexplique peut-être la dernière partie de notre citation: cette sorte d'appel à une solution pacifiste.

cuirassé attend, de jour ou de nuit, les attaques simulées de torpilleurs, il est d'habitude courante qu'officiers et matelots, tendus, penchés sur la surveillance de la mer .... découvrent en quelques minutes et..... localisent un, deux, trois, dix, trente, cent torpilleurs, alors que, de source certaine, on apprend ensuite que pas un torpilleur n'était dans ces parages. (Enervement, affolement, hallucinations de la vue)..... Comment railler ou blâmer d’une pareille aventure des belligérants qui, depuis 6 mois, avaient vu sombrer la plus belle moitié de leurs escadres sous les coups mystérieux de mines flottantes ou sous l'attaque traîtresse de torpilleurs déguisés ?... . d’autres marins, à la place des Russes auraient été aussi nerveux, aussi prompts à la défiance et à la brutalité. » VICTOR BÉRARD, 0p. cil., p. 438, 410.

(1) Cf. l’article de M. Ace EBrAY dans le Journal des Débats du 25 octobre 1904.

ARRETE on

Dès les premiers jours on chercha à expliquer l'évènement ; on montra les craintes des Russes en garde contre toutes tentatives éventuelles des Japonais de préparer un coup de force dans les eaux européennes, voire même contre des entreprises de piraterie ayant leur centre en Angleterre, à l'insu, bien entendu, du gouvernement. Mais chaque explication nouvelle était suivie des mêmes réflexions : l’acte de la flotte russe n’était pas justifiable ; il était d’une imprudence extrême, à proximité d’une côte habitée où la rencontre d'une flottlle de petits bateaux était chose normale et quasiment prévi-

® L ee A LA nr PU sible ; de plus, ce fait pouvait n'être qu'un précédent er TUE - . , . ,* - .

et le danger était désormais constant, l'inquiétude inces-

sante était permise ; enfin, le grand reproche adressé à la flotte russe, c’était cette apparente indifférence avec

laquelle l'amiral Rodjetwensky avait continué sa route après que ses navires alarmés et rapides avaient pendant quelques minutes, semé soudainement la mort après eux.

En Angleterre, les sympathies allaient, depuis ie début de la guerre russo-japonaise, au Japon, nation en quelque manière alliée ; les sentiments russophobes, pour n'être pas très apparents, n’en étaient pas moins réels etil put paraître un instant à craindre que cet incident inattendu allait fortuitement décider le Gouvernement à prendre plus ouvertement parti, en secourant tout simplement le Japon, et en déclarant la guerre à la Russie.

— Cependant, la presse anglaise fut d'abord calme ; elle

parla d'erreur déplorable, chercha à l'expliquer raisonnablement et envisagea quelle solution s’imposait pour que le dommage fut réparé dans la mesure du possible et la justice rendue (1). Quant à la population, elle fut à

(1) Il est intéressant de parcourir les journaux anglais de cette époque 25-30 octobre 1904 ; quand, par cette lecture, on s'est bien pénétré de l'atmosphère de ces jours troublés, quand on a vu à quel degré de tension était arrivée la sentimentalité nationale, on apprécie d'autant plus la création des Commissions internationales d'enquête et le rôle efficace de celle de 1905. — Le premier jour le Daily News répand une parole d'apaisement : « Le pays envisagera la situation avec calme et fermeté. Il faut éviter les manifestations bruyantes, les menaces et la panique. D'autre part, il faut qu'on ait la ferme résolution que la mort de ces innocents et l'attaque livrée à nos bateaux de pêche soient réparées et expiées de toutes les façons usitées entre puissances civilisées. Nous supposons, naturellement, que l'incident est dû à une erreur, erreur tragique il est vrai, mais simple erreur. Aucune autre hypothèse n’est concevable. Peut-on supposer que la Russie ait voulu provoquer une guerre, car se serait une guerre, en attaquant des Anglais sans défense, au milieu de la nuit ? Cela laisserait entendre que c’est une puissance sauvage, avec laquelle on ne peut pas discuter. » — « Le drapeau britannique a été l’objet d'un nouvel outrage, écrivait le Daily Mail, d’ailleurs absolument injustifiable..... Les mesures que le pays devrait prendre ne font guère de doute. S'il s’agit d’un accident, on ne peut avoir aucune confiance dans une telle flotte en pleine mer, où sa présence constituera une menace pour tout navire battant pavillon britannique. S'il ne s’agit pas d’un accident, ce fait est un acte de guerre commis sans provocation et que l'humanité flétrira comme un crime sans exemple dans l’histoire moderne... . » Etle Daily Chronicle

la fois consternée, inquiète et aussi indignée (1). — La modération de la presse fut moins uniforme, quand on vit que l’amiral Russe, coupable ou imprudent, demeu-

rail silencieux (2).

D'ailleurs, à Saint-Pétersbourg, la stupeur était le sen-

jugeant que la situation était « des plus critiques » estimait que l'affaire devrait être réglée dans les 24 heures: «il n'ya que deux moyens de règlement possibles : une explication, des excuses et une compensation généreuse pour les familles des hommes tués et blessés, ou un ultimatum. » Enfin, le Times, cherchait ainsi à expliquer l'accident : «il n’y a qu'une explication concevable, c'est qu’il a dû régner à bord des navires russes une panique qui ne fait guère honneur à la discipline ou au sang-froid de l’escadre de l'amiral Rodjetwensky. C’est là, sans doute, une explication pénible pour les Russes, mais non moins douloureuses pour les victimes. Nous ne pouvons supposer qu'ils hésiteront un instant avant de nous donner la réparation à laquelle nous avons droit et que, si besoin était, la nation entière serait unanime à exiger ».

(i) A Londres une manifestation hostile eut lieu à l’arrivée du comte Benchendorff, ambassadeur de Russie. — À Hull, l’indignation fut très vive, ainsi qu'en fait foi le télégramme adressé par le maire de Hull à M. Balfour demandant au gouvernement de prendre des mesures les plus énergiques pour assurer réparation.

(2) Par exemple, le Times, après avoir publié les lignes que nous citions plus haut écrit deux jours après : « Ce que l'opinion publique attend, c'est que, si satisfaction n'est pas immédiatement obtenue, la flotte russe soit arrêtée à Vigoou a. Gibraltar par la flotte de la Manche qui est déjà dans ces parages ».— Et le lendemain : « Le fait que 24 heures encore se sont écoulées sans qu'on ait reçu de réponse de la part de

timent dominant. Au milieu des préoccupations et des inquiétudes de la guerre contre le Japon, la nouvelle de l’accident nouveau produisit une véritable stupeur. On n'avait ni détails, ni précisions ; l'ambassadeur d’Angleterre était allé de son initiative privée, demander au comte Lamsdorff des renseignements et des explications que celui-ci n'avait pu lui fournir puisque les seules nouvelles étaient parvenues par Londres. L'empereur Nicolas envoya au roi Edouard un message déplorant l'incident dû vraisemblablement à un malentendu très regrettable, et exprimant, en même temps que des regrets sincères, l'assurance que satisfaction serait donnée aux victimes dès que les circonstances seraient connues.

Enfin, au moment où la situation était de plus en plus tendue (1) les journaux publiaient, le 29 octobre, la nou-

la Russie à notre demande de réparation a aggravé considérablement la situation, qui doit être considérée à l'heure actuelle, comme extrêmement grave. Ceux qui étudient l'opinion publique doivent se rendre compte que de tous les côtés, l'indignation nationale subit un accroissement rapide. ... »

(1) L'indignation, latente jusque-là, commençait, en effet, à éclater assez vivement. L'opinion était résolue, et, quoique, dans les sphéres diplomatiques et politiques on fut d'accord, au début, pour reconnaître que cet accident — à la vérité, très grave — ne compromettrait pas la paix, des bruits inquiétants circulaient ; on parlait de préparatifs navals inusités à Portsmouth. Contrairement à la pratique anglaise, qui veut qu'en matière d'évènements internationaux, le roi n'émette pas son avis, le roi Edouard, dans un télégramme au maire

velle que l’amiral Rodjetwenski avait envoyé son rapport (1). On pouvait désormais discuter la version anglaise et l'incident anglo-russe entrait dans une nouvelle phase.

Le gouvernement anglais, qui, pendant cette période de surexcilation publique, ne s'était pas départi d’une très louable dignité, semblait disposé à écouter impartialement les affirmations du rapport russe en contradiction

avec celles des pêcheurs anglais.

de Hull, avait qualifié l'acte des Russes d'injustifiable : et cette expression d'opinion était un fait d'une importance considérable, dont la portée n'échappait à personne. — La russophobie du public se précisait, alors que, depuis quelque temps, la belle défense de Port-Arthur avait semblé intéresser les Anglais dont la sympathie peut-être se tournait — bien que très légèrement, — vers les troupes intrépides du général Kouropatkine. — A Hull, l'enterrement des victimes avait eu lieu au milieu d’une foule énorme. — Enfin, des incidents peu rassurants étaient signalés, provoqués par l'escadre russe de la Baltique. Cf. notamment la poursuite du navire suédois Aldébaran, par un navire de guerre paraissant être un croisseur russe. Cf. dans les journaux du 29 octobre le récit du capitaine de ce bateau.

(1) « Il est surprenant, et même inquiétant, au point de vue général des rapports internationaux, qu’on n'ait pas compris que la Russie ne pouvait pas donner plus rapidement à l'Angleterre, la satisfaction qu'elle lui demandait », écrivait judicieusement M. ALCIDE EBRAY (Journal des Débats, 29 octobre 1904). Un pareil état d'esprit pourrait, dans des circonstances particulièrement graves, donner lieu à des complications irréparables.

À ce moment, et tandis que, malgré les intentions non belliqueuses des deux gouvernements, il eût été peutêtre peu facile d'arriver pratiquement à s'entendre, se produisit une intervention favorable. Le Gouvernement français offrit, par l'intermédiaire de son ambassadeur, avec le plus grand tact, ses bons offices à l’Angleterre. La détente se fit sentir sans relard et les journaux anglais du 29 octobre se faisaient l’écho d'une opinion beaucoup plus optimiste.

Le Tzar, dont l'esprit de conciliation était apparu dans son premier message, télégraphia à son ambassadeur à Londres, son désir de la plus complète lumière sur l’incident de Hull, proposant, en conséquence, que la convention de La Haye fut appliquée au différend. Il annonçait, en outre, que la partie de l’escadre impliquée resterait à Vigo jusqu'à ce que la Commission d'enquête eût rédigé son rapport.

La phase diplomatique était close à son tour et la phase juridique s’ouvrait après elle.

La presse pacifiste se réjouit alors de voir l'application d'un moyen qu'elle avait prônée ardemment (1).

(1) Cf. l'opinion des divers journaux du 30 octobre. — Cf. l'opinion allemande satisfaite par l'idée du recours à la Commission d'enquête ; l'opinion anglaise de plus en plus satisfaite de la solution ; idem le 1* novembre. — Cf. aussi dans les journaux français du 30 octobre, le discours prononcé, le 29, à Southampton, par M. Balfour et résumant la question.

Ca

ri LES COMMISSIONS INTERNATIONALES D'ENQUÊTE.

Les faits en question étaient, en effet, du domaine d'une Commission d’enquête. Il ne s'agissait pas de questions juridiques, mais simplement de questions de fait. Y avait-il eu réellement présence de navires japonais dans les eaux de la mer du Nord ? Ou tout au moins la méprise des amiraux russes avait-elle eu des motifs de se produire ? Les chalutiers avaient-ils fait usage de leurs fusées, pour se signaler à l’attention des navires russes ? L’amiral Rodjetwensky n’avait-il pas eu tort de tirer si précipitamment sur un ennemi peut-être imaginaire ? N’avait-il pas prolongé outre mesure la durée de son feu ? et n’avait-il pas engagé sa responsabilité en fuyant sans se renseigner sur les dommages qu'avait causés son action meurtrière ?

C'était aux Commissaires de se prononcer. En théorie pure, ils n'avaient pas à connaître des responsabilités encourues. Leur rôle était strictement d’information, et n'avait aucun caractère pénal. Si leur rapport contient des passages d'approbation ou d’improbation, presque de condamnation, par lesquels ils ne se contentent pas d'éclairer, mais prétendent condamner ou absoudre, c'est une extension de leurs pouvoirs qu'il est permis de juger bien ou mal, selon l état d'esprit dans lequel on se place pour critiquer l’œuvre de la Commission.

— Cf. enfin le discours de lord Lansdowne au Guildhall, le 9 novembre. Revue de la Paix, novembre-décembre 1904, p. 84 ets.

Pour l'instant, nous voulions simplement montrer que l'affaire, par sa nature, se prêtait à être élucidée par une Commission d'enquête.

Il ne s'agissait pas, comme à propos de l’Alabama, de définir les droits des neutres et de voir s'ils avaient été respectés. Il fallait déterminer des faits qui s'étaient passés, jeter de la lumière sur une nuit tragique. Et à cela se bornait stricto sensu le devoir des Commissaires.

Comment ont-il compris leur mission ? Quelle procédure ont-ils dû suivre ? Et quel a été le sens exact de ce rapport qui a terminé leurs travaux ?

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