Historiens de France, XIII
ouverte : droit, équité, honneur, ont disparu : la puissance même de la commune s'est évanouie. »
Pour être moins sérieusement exprimée (jue celle de Lambert de Waterlos, l'opinion d'Etienne de Tournai sur les communes n'est pas moins caractéristique. On l'a souvent citée : « il y a en ce monde trois troupes criardes et une quatrième qu'on ne fait pas taire aisément : c'est une commune de manants qui veulent faire les seigneurs, des femmes qui se disputent, un troupeau de porcs qui grognent et des chanoines qui ne s'entendent pas. Nous nous moquons de la seconde; nous méprisons la troisième, mais, Seigneur, délivrez-nous de la première et de la dernière! »
Au xui'^ siècle, l'autorité ecclésiastique ne cessa pas de fulminer contre le régime communal. On l'attaquait jusque dans les conciles. Le synode de Paris de 1213 dénonça au mépris public ces « synagogues (c'est-à-dire ces associations) que des usuriers et des exacteurs ont constituées dans presque toutes les cités, villes et villages de la France, appelées vulgairement communes, qui ont établi des usages diaboliques, contraires à l'organisation ecclésiastique et tendant au renversement presque complet de la juridiction de l'Église. »
Le réquisitoire lé plus virulent et le plus développé qui ait été prononcé contre les communes se trouve dans les sermons de Jacques de Vitri, successivement curé, chanoine, moine, évêque et cardinal sous le règne de saint Louis. Voici des extraits du deuxième sermon, adressé aux Bourgeois.
« Ne sont-ce pas des cités de confusion, ces communautés ou plutôtces conspirations, qui sont comme des fagots d'épines entrelacées, ces bourgeois vaniteux qui, se liant sur leur multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers à rendre gorge, comment ne devrait-on pas obliger à la restitution des droits volés ces communes brutales et empestées qui ne se bornent pas à accabler les nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'Église, détruisent et absorbent, par d'inipues constitutions, la liberté ecclésiasticjue, au mépris des plus ^saints canons? Jamais on n'a permis
l'église et le mouvement communal. 243
aux laïques, si religieux qu'ils fussent, de s'attribuer les biens d'Eglise; le devoir des laïques est d'obéir : ils n'ont pas le droit de commander. Comme l'excommunication a été prononcée contre ceux qui oppriment, par d'injustes décrets, la liberté ecclésiastique, qu'on juge du petit nombre de ceux qui, dans ces cités de Babylone, échappent encore à l'anathème. Cette détestable race d'hommes court tout entière à sa perte : nuls parmi eux, ou bien peu, seront sauvés; tous marchent à grands pas vers l'enfer. Comment, en effet, pourraient-ils jamais expier les iniquités et les violences dont ils se sont rendus coupables?
«Nous les voyons tous, brûlés déjà du feu d'enfer, aspirer à la perte de leurs voisins, détruire les cités et les autres communes qu'ils persécutent, et se réjouir de la mort d'autrui.... La plupart des communes se font une guerre acharnée : tous, hommes et femmes, sont heureux de la ruine de leurs ennemis.... On ne voit pas seulement les communiers attaquer leurs pareils; mais ils s'en prennent encore aux étrangers et aux pèlerins, gens sans défense, qu'ils accablent de péages illicites et rançonnent de toutes façons.... La commune est comme le lion dont parle l'Écriture, qui déchire brutalement, et aussi comme le dragon qui se cache dans la mer et vous guette pour vous dévorer. C'est un animal dont la queue se termine en pointe pour nuire au voisin et à l'étranger, mais dont les têtes multiples se dressent l'une contre l'autre : car, dans la même commune, ils ne font que s'envier, se calomnier, se supplanter, se tromper, se harceler, s'écraser mutuellement. Au dehors la guerre, au dedans la terreur.... Mais ce qu'il y a pardessus tout de détestable dans ces Babylones modernes, c'est qu'il n'existe pas de communes où l'hérésie ne trouve ses fauteurs, ses receleurs, ses défenseurs, ses croyanis. Les uns, grassement payés par l'hérétique, le protègent par cupidité; ils favorisent les ennemis de Dieu, les renégats de la foi, les traîtres au crucifix. Les autres adhèrent aux fausses doctrines, parce qu'elles leur permettent de ne point restituer le produit de leurs vols et de leur usure; parce que la seule imposition des mains, sans qu'ils aient aucune satisfaction à donner, suffit à leur garantir le salut. Les efféminés et les luxurieux s'empressent d'accepter cette morale .
de lâcheté et d'énerveinciil, que suivent de Irop nombreux disciples*. »
Dans le sermon adressé aux marchands et aux changeurs, Jacques de Vitri revient, avec vivacité, sur le reproche d'usure : « Les bourgeois prélent à usure l'argent de la commune; mais leurs consciences sont tellement obscurcies qu'ils s'imaginent que l'ensemble des citoyens, que la commune seule est coupable; et que chacun de ses membres, pris en particulier, est innocent. De là vient qu'au moment de la mort aucun d'eux ne fait pénitence et ne se confesse. Mais si la commune entière est damnée, comment les membres de la commune échapperaient-ils à la damnation? Si la commune va en enfer, les communiers pourront-ils rester en dehors du gouffre qui les attend*? »
Dans cette violente apostrophe, la vérité côtoie Texagération. On y trouve des reproches injustes; mais il en est aussi de mérités. La diatribe est longue (encore l'avonsnous écourtée); mais il importait de la citer presque en entier. Elle nous apprend ce que l'Église pensait encore, au commencement du xui^ siècle, du régime communal et de ceux qui en bcnéticiaient.
Telle est la théorie ecclésiastique sur les communes. L'histoire du moyen âge prouve surabondamment que les gens d'Église conformèrent leurs actes à leur opinion La guerre déclarée aux communes par le clergé fut générale. Il serait impossible d'énumérer tous les points du territoire où l'on vit un évêque, un abbé, un chapitre en lutte avec les bourgeois des cités ou les paysans des villages. La plupart de ces épisodes se ressemblent par le détail : du côté du peuple, les refus d'impôts et les émeutes; du côté du seigneur ecclésiastique, l'exconmiunicalion, l'appel à la féodalité ou au roi. Des deux parts, usage alternatif de la violence et de la ruse; cruauté dans l'attaque comme dans la répression, perpétuelles violations de la foi jurée.
Les évêques du moyen âge sont des barons qui ont la main rude, surtout quand il s'agit de combattre des serfs
1. Giry, Documents sur tes relations de la royauté avec les villes, 58-62.
en révolte ou des bourg-eois mutinés. La guerre de l'évêque de Cambrai et de ses bourgeois, qui se prolongea, avec des intermittences, pendant tout le moyen âge, du x^ siècle au xiv% abonde en épisodes dramatiqu 's. Il y eut des actes d'une sauvagerie sans exemple. Un cvèque de Cambrai, irrité contre un bourgeois qui se refusait à lui révéler le nom de ceux qui avaient juré l'association communale, le fait batire de verges, lui fait arracber la langue, crever les yeux, ordonne enfin qu'on l'achève à coups d'épée. A la suite d'une autre révolte générale, l'évêque se présente devant sa ville avec une nombreuse armée d'Allemands et de Flamands, feint d'entrer en com position avec ses sujets, puis, la commune une fois dissoute, livre la ville à ses soldats. Les bourgeois de Cambrai, atlaqués à l'improviste, sont massacrés dans les places, dans les rues, dans les églises; les mieux traités sont ceux à qui l'on coupe les pieds et les mains, à qui l'on crève les yeux ou dont le front est marqué d'un fer rouge. A Beauvais, en 1305, l'évêque Simon de Nesie ne se contente pas d'excommunier les bourgeois : il introduit dans la ville des bandes armées qui blessent, tuent, pillent, incendient et ne respectent même pas les terres d'Église'. Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, le belliqueux évêque de Laon, Roger de Rosoi, et le massacre de Comporté. L'archevêque de Reims, Henri de France, frère de Louis Vil, est par excellence le type de ces prélats intransigeants, que les tentatives de la oourgeoisie mettent hors d'eux-mêmes, et qui aiment mieux voir leurs sujets exterminés qu'affranchis ^
S'il est des communes que la résistance du clergé local ne put empêcher de se fonder, de s'organiser et de vivre, d'autres (on l'a vu par l'exemple de Chàteauneuf-de-Tours) s'épuisèrent vainement à revendiquer leur indépendance. La haine que le seigneur ecclésiastique portait aux institutions libres était aussi persistante et aussi active que l'amour du peuple pour la liberté: elle triompha souvent de toutes les révoltes. Les abbés de Vézelai ne mirent pas deux cents ans, comme les chanoines de Saint-Martin de
1. [Labande, Histoire de Beauvais et de ses institrttions^ p. 80 et suiv.] ; Giry, Documents, p. 161 et suiv.