Aug. Thiorrx, Mon. inéd., IV
devait figurer l'os du bras de saint Vlgor, fut mis dans un autre reliquaire et les profanateurs, vêtus de pelisses fourrées et munis d'eau soi-disant bénite, portèrent ces deux objets en forme de procession. Arrivés sur un point de la ville qui n'est pas désigné, ils déposèrent leurs châsses, et deux individus, qui avaient reçu des instructions pour le rôle qu'ils allaient jouer, vinrent les joindre et firent semblant de se battre avec acharnement. Leurs complices crièrent alors, au milieu de la foule qui les entourait : « Saint Riquier le vieux, tu ne passeras pas outre, si tu ne mets l'accord et rétablis l'union entre ces deux hommes ennemis l'un de l'autre ». A peine ces mots étaient-ils prononcés que les deux adversaires, cessant de se battre, tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le baiser de paix. Alors les auteurs de cette mascarade s'écrièrent que ce miracle avait été fait par la seule vertu de la châsse de saint Riquier. »
Ce n'est pas tout; on édifia un oratoire et une chapelle avec un autel paré de draps d'or et de courtines et l'on y déposa les deux châsses contenant le chat mort et l'os de cheval, comme reliques authentiques de saint Riquier et de saint Vigor. Les pèlerins et les voyageurs, ignorant le sacrilège, s'arrêtaient pour prier. L'oratoire, paré de grands luminaires, dit le texte, subsista deux jours et deux nuits, qui se passèrent en danses déshonnêtes. Le maire et les échevins y assistaient, « donnant à ce conseil aide et faveur^ au détriment de toute l'Église universelle »,
Comment se terminèrent ces scènes étranges? Il paraît que la papauté ordonna une enquête et lança contre le maire et les échevins de Saint-Riquier une sentence d'excommunication si, dans le plus bref délai, ils ne témoignaient point de leur repentir. La guerre entre l'abbaye et la commune n'en continua peut-être qu'avec plus de vivacité. Au commencement du xw siècle, les bourgeois ne se contentèrent pas de parodier les choses saintes; leur hostilité prit une tournure plus grave pour l'abbaye.
En 1330, ils avaient battu grièvement un neveu de l'abbé qu'ils avaient rencontré masqué, se rendant à une réunion joyeuse. Le jeune homme courut se réfugier dans le monastère, avec les personnes qui l'accompagnaient et qui, selon toute apparence, appartenaient aussi au couvent. Les
bourgeois qui les poursuivaient blessèrent nu rclij^icux et plusieurs autres habilants du monastère qui, pour éviter de plus grands malheurs, Icrmèrent la porte, mais non sans dilïiculté, car la foule s'y pressait et menaçait de les lapider. Alors on entendit les cris : Aux cloches! aux cloches! proférés par les gens de la commune. Peu d'instants après, le maire et les communiers accoururent en foule, armés de doloires, de haches, d'arbalètes, d'arcs et de flèches : Délriiisons ce monastère, criaient-ils, tuons ces ribauds de moines, brûlons leurs privilèges. Et l'attaque commença. Tandis que les uns mettaient le feu à une grande quantité de paille qu'ils avaient déposée contre la porte, d'autres lançaient des pierres et des traits ou perçaient un mur pour pénétrer dans l'intérieur. Malgré la résistance des officiers du roi, qui essayèrent d'arrêter les assaillants, quatre ou cinq cents d'entre eux réussirent à pénétrer dans l'abbaye, qui fut naturellement mise au pillage. L'abbé de Saint-Riquier, alors en Yoyage, arriva pendant que ces événements se passaient. Les gens de la commune saisirent la voiture qui contenait ses bagages et jetèrent sacs et coffres sur la grande route.
Ici encore nous savons à peine comment se termina l'incident. Le parlement de Paris, saisi de l'affaire, condamna la commune à payer à l'abbaye une indemnité équivalant à près de 150 000 francs de notre monnaie, et au roi une amende de plus de 250 000 francs*.
Les excès irréligieux auxquels se portait la populace urbaine pouvaient, à juste titre, inquiéter l'Église. Ce n'est pas sans raison que Jacques de Vitri a jeté aux communes l'accusation, très grave au moyen âge, de favoriser et même d'engendrer l'hérésie. Les parodies sacrilèges des gens de Saint-Yaleri et de Saint-Riquier indiquent clairement une disposition d'esprit qui était le résultat de la guerre permanente engagée partout entre le clergé et les bourgeois. A partir de la seconde moitié du xii* siècle, les hérésies se multiplient, en effet, dans la région communale par excellence, celle de l'Artois, de la Flandre, de la Picardie et du Soissonnais. Les violences exercées par le clergé ou contre le clergé, et, d'autre part, l'abus de l'excommunica-