‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 23 sur 121 · De vila sua, liv. III, chap. vu, [éd. l>ourgin, p. laOj · texte numérisé non relu

De vila sua, liv. III, chap. vu, [éd. l>ourgin, p. laOj

însurreclion plus ou moins prolongée. Quand ce mouvement populaire a eu pour résultat, non seulement d'assurer au peuple les libertés de première nécessité qu'il réclamait, mais encore de diminuer à son profit la situation politique du maître, en enlevant à celui-ci une partie de ses prérogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une ville affranchie, mais une commune^ seigneurie bourgeoise, investie d'un certain pouvoir judiciaire et politique.

Cette définition de la commune implique qu'à l'origine elle n'a pu s'établir autrement que par une pression exercée plus ou moins violemment sur l'autorité seigneuriale. Nous en avons la preuve directe pour quelques-unes de nos municipalités libres; mais il est présumable que beaucoup d'autres communes, dont nous ne connaissons pas l'histoire primitive, ont dû également à la force le gain de leurs premières libertés. On verra plus tard ce qu'il faut penser des légendes qui se sont formées sur la prétendue spontanéité avec laquelle des seigneurs, et notamment des évêques, auraient favorisé l'établissement du régime communal. A priori, il est difficile d'admettre qu'un souverain féodal ait pu aliéner de gaieté de cœur, en faveur de ses bourgeois, une partie de sa propre souveraineté. Que l'appât d'une somme d'argent ou l'intérêt bien entendu l'aient amené à des concessions de franchises dans l'ordre civil, financier, commercial, industriel, il faut l'accorder. Mais il ne s'est point dessaisi, sans y être forcé, de prérogatives judiciaires et politiques dont la perte, tout en l'amoindrissant, faisait d'une collection de vilains une puissance avec laquelle il se trouvait désormais obligé de traiter d'égal à égal.

Nous ne voulons pas dire que, dans la première période de l'histoire de l'émancipation urbaine, toutes les communes, sans exception, aient dû passer par la phase de l'insurrection ou de la résistance ouverte. Il en est qui ont profilé (comme les villes de la région flamande en 1127) d'un ensemble de circonstances exceptionnelles pour arriver sans coup férir à la liberté politique. Parmi ces circonstances, il faut mentionner en première ligne la vacance prolongée d'un siège épiscopal et la disparition d'un seigneur laïque mort sans héritier direct, laissant une succession disputée par de nombreux compétiteurs. Mais, d'ordinaire, l'avène-

16 LES COMMUNKS FIWNÇAISES.

iiienl de la l)oiirgeoisie au rang de puissance politique n'a jiu avoir lieu iiacifiquonienl. Ou bien le seigneui- a lutté contre ses sujets rebelles, ou bien il a redouté la liille et s'est incliné devant le lait accompli. Il a fallu, en tons cas, que le peuple eût conscience de sa force et ini[)Osât sa volonté. C'est ce que prouvent les épisodes dramatiques que les récits d'Augustin Thierry ont rendus à jamais célèbres; l'énergie brutale avec laquelle nos Capétiens du xu" siècle réprimèrent les tentatives comnuuîalistcs faites sur certains points de leurs domaines; enfin ce sentiment unanime de ré()ulsion et de colère que l'apparition des premières comnuines souleva dans les rangs de la classe noble et du clergé.

Plus tard, au déclin du xu« siècle, l'opinion de la classe dominante cessa, il faut le reconnaître, d'être aussi hostile aux communes. Quand on eut acquis la conviction que le mouvement populaire était irrésistible, on le toléra; on chercha même le meilleur moyen d'en tirer parti. L'Église resta loujours sur la défensive; mais le roi et les hauts feudataires s'aperçurent qu'à certains égards ïa commune pouvait être un instrument utile. Ils acceptèrent donc l'organisation communale, et même ils en vinrent à la créer là où elle ne s'était pas spoîitanément établie. Mais il est facile de se convaincre que les communes de cette catégorie, celles qui durent leur création à la connivence ou à l'initiative même du seigneur, ne possédaient pas le même degré d'indépendance que les communes de l'époque primitive, fondées par l'insurrection.

En somme, la révolution communale n'a été qu'un des aspects du vaste mouvement de réaction sociale et politique qu'engendrèrent partout, du xi« au xiv siècle, les excès du régime féodal. Au lieu de discuter dans le vide la question des origines et des influences lointaines, les historiens gagneraient peut-être à montrer que la commune ne fut pas un fait isolé; qu'elle s'accordait non seulement avec d'autres faits similaires dont l'étude s'impose, mais encore avec les idées et les sentiments qui s'étaient répandus peu à peu dans la classe des paysans et des bourgeois. Ces idées et ces sentiments n'ont trouvé, il est vrai, leur expression claire et complète que dans la littérature du temps de saint

Louis et de Philippe le Bel. Maison ne saurait en nier l'existence dans l'époque qui précéda.

On connaît l'obscur document qui, sous le nom généralement adopté de poème satirique d'Adalbéron\ appartient aux premières années du xi* siècle. Ce dialogue curieux entre un roi de France et un de ses évéques nous apprend quelles idées avaient cours dans la société privilégiée, celle des nobles et des clercs, sur la « question sociale ». L'évêque décrit les diverses conditions humaines et constate avec satisfaction que le monde est divisé en trois classes : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent. Mais cette répartition harmonieuse des hommes en trois castes bien définies, dont chacune avait sa fonction sociale, ne correspondait que très imparfaitement à la réalité. Au lieu de combattre pour protéger les autres, les nobles ne faisaient que se battre entre eux, piller les paysans, rançonner le marchand, pressurer odieusement l'ouvrier. Ils manquaient donc absolument à leur mission. Ceci est prouvé non seulement par les faits que rapportent les chroniqueurs, mais encore par les précautions que prenaient contre la féodalité ceux qui instituaient à la même époque la trêve de Dieu et les associations de paix.

Pendant que Tévêque Adalbéron préconisait, à son point de vue, en l'idéalisant, l'état de la société contemporaine, un autre évêque, Warin, de Beauvais, soumettait au roi Robert^ le pacte de paix qu'il voulait faire jurer aux seigneurs. On y lisait les clauses suivantes : « Je n'enlèverai ni bœuf, ni vache, ni aucune autre bête de somme; je ne saisirai ni le paysan, ni la paysanne, ni les marchands ; je ne prendrai point leurs deniers et je ne les obligerai point à se racheter. Je ne veux pas qu'ils perdent leur avoir à cause de la guerre de leur seigneur, et je ne les fouetterai point pour leur enlever leur subsistance. Depuis les calendes de mars jusqu'à la Toussaint, je ne saisirai ni cheval, ni jument, ni poulain dans les pâturages. Je ne démolirai ni n'incendierai les maisons ; je ne détruirai pas les moulins et je ne ravirai pas la farine qui s'y trouve, à moins qu'ils

1. Historiens de la France, t. X, et Migne, Patrologie latine, t.CXLl. [Édition critique avec traduction et commentaire par Hiickel, Biblioth. de la Faculté des lettres de Paris, fasc. 13].

2. Plister, Études sur le règne de Robert le Pieux, p. 170 et lx.

ne soient situés dans ma terre ou que je ne sois à l'ost; je ne donnerai proleclioii ;\ aucun voleur. »

On peut ju^er des habitudes de la classe seigneuriale par cette édifiante énumération de choses défendues. La phraséologie optimiste de l'évoque Adalbéron ne saurait nous faire illusion. En réalité, au début du xi« siècle, l'opinion ne reconnaissait que deux classes d'hommes : celle des nobles et des clercs, qui dominait et exploitait les autres, et celle des serfs qui travaillaient pour nourrir et vêtir la noblesse et le clergé. Adalbéron ne fait point de distinction en parlant de cette dernière couche de la société; tous les travailleurs sont englobés sous le nom de serfs, parce qu'en elTet le servage était encore à cette époque la condition de la grande majorité des populations urbaines et rurales. Quoi qu'en dise l'évêque, le sorl de ces serfs était déplorable; autrement on ne pourrait s'expliquer les exclamations de commisération profonde que l'auteur du poème a placées dans la bouche du roi Robert. Mais il est certain aussi que, dès cette époque, la classe populaire avait manifesté quelques velléités de secouer le joug. Des tentatives d'afiranchissement ont eu lieu, puisque l'évêque ajoute mélancoliquement : « Mais aujourd'hui les lois sont sans force, la tranquillité fuit de partout, les mœurs des hommes se corrompent, et tout ordre s'intervertit ».

Les seigneurs n'étaient plus tranquilles. Non seulement les artisans se remuaient dans les villes, mais les paysans eux-mêmes osaient lever la tête. Le poème dont nous venons de parler était écrit quelques années à peine après cet essai de révolte de la population des campagnes normandes qui fut si énergiquement réprimé par le duc Richard II. Le récit de ce soulèvement, tel que nous le trouvons dans Guillaume de Jumièges, est singulièrement instructif*; les historiens n'en ont pas toujours fait ressortir assez fortement le caractère et la portée.

L'insurrection normande fut générale et très étendue, puisque les assemblées des paysans eurent lieu dans plusieurs comtés de Normandie, sinon dans tous. Pour retrouver un fait similaire, l'émeute combinée dans une

1. GmWanme daiomikgc^j De gestis diiicum Norinannoncm, liv. Y,chap.n.

province entière, il faudrait descendre jusqu'au milieu du xiv' siècle, à l'époque de la Jacquerie. Il y eut confédération par serment, tentative pour substituer une loi nouvelle à l'ancien droit, c'est-à-dire à la coutume féodale; enfin application du système représentatif à l'insurrection, puisque chaque conventicule de révoltés envoya deux députés pour former l'assemblée générale. Ce soulèvement rural annonçait, par des analogies singulièrement étroites, les insurrections communalistes qui éclatèrent au xii'' siècle parmi les paysans du Ponthieu et du Laonnais, et aboutirent à la formation de plusieurs communes collectives, fondées sur une fédération de villages et de hameaux. Ce sont les mêmes principes et les mêmes procédés. Rien, dans le texte de Guillaume de Jumièges, n'indique que la population des bourgs se soit jointe à celle des campagnes. Mais il est difficile de croire que l'insurrection eût pu gagner ainsi toute la Normandie, si quelques centres urbains n'y avaient participé.

Quoi qu'il en soit, l'explosion du mécontentement populaire se manifesta sur bien d'autres points : en Bretagne, où les paysans se concertèrent aussi pour une action commune; dans la France du nord, où la Vie de saint Arnoul, évêque de Soissons, nous fait connaître les meurtres et les pillages commis par la populace exaspérée. Grâce à l'Histoire des seigneurs d'Ardres^ on possède l'émouvant récit de la mort d'Arnoul II, attiré dans un piège et assassiné par ses propres sujets. Les chroniques du xii" et du xiif siècle fournissent d'autres traits analogues. Un des plus curieux documents qu'on puisse citer à cet égard est, sans contredit, le Conte des Vilains de Verson^^ récit en vers de l'insurrection d'un village du Calvados qui avait voulu s'alfranchir des corvées et des redevances auxquelles il était assujetti envers l'abbaye du mont Saint-Michel.

L'auteur de ce petit poème est évidemment hostile à la cause populaire. Les détails qu'il donne au début de la pièce sur la révolte et sur le principal meneur sont obscurs et insuffisants. Ce qui fait l'intérêt du récit, c'est la liste détaillée des servitudes dont les malheureux villageois sont

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