Musée des Archives départementales, n
accablés. Il semblerait que l'énumération de ces iniquilés et (les soulTrances qu'elles entraînaient dût émouvoir celui qui nous en fait le tableau. Au contraire, il redouble d'indignation contre les vilains insurgés : « Allez et faites-les payer. — Ils se doivent bien acquitter. — Allez et prenez leurs chevaux — prenez et vaches et veaux — car les vilains sont trop félons. — Sire, sachez que sous le firmament — je ne sais plus servile gent — que sont les vilains de Verson. » La féodalité ne se contentait pas d'accabler le paysan ; elle se vantait de ses propres excès et ne comprenait pas que la victime essayât de secouer le joug.
Le clergé, qui, en qualité de grand propriétaire féodal, bénéficiait aussi de la condition misérable faite à la classe populaire, fut de bonne heure obligé de prêcher l'obéissance à ces foules que l'esprit d'insubordination envahissait. « Bonnes gens, » leur disait, du haut de la chaire, Maurice de Sulli, « rendez à votre seigneur terrien ce que vous lui devez. Vous devez croire et entendre qu'à votre seigneur terrien vous devez vos cens, tailles, forfaits, services, charrois et chevauchées. Rendez le tout, au lieu et au temps voulus, intégralement. » Celui qui parle ainsi est, il est vrai, un évêque, un membre du clergé féodal. D'autres prédicateurs, au xii'^ et au xiii'^ siècle, songent moins à rappeler au peuple ses obligations, qu'à s'apitoyer sur ses soulFrances, à dénoncer la cruauté des nobles et la lâcheté des clercs qui ne font rien pour protéger les opprimés. Ceux-là sont des moines. S'ils ne sortent point tous du peuple, ils sont en contact journalier avec lui: ils ne craignent point de plaider sa cause auprès des puissants.
« Les paysans qui travaillent pour tous, dit Geofîroi de Troyes, qui se fatiguent dans tous les temps, par toutes les saisons, qui se livrent à des œuvres serviles dédaignées par leurs maîtres, sont incessamment accablés, et cela pour sufhre à la vie, aux vêtements, aux frivolités des autres.... On les poursuit par l'incendie, par la rapine, par le glaive; on les jette dans les prisons et dans les fers, puis on les contraint de se racheter, ou bien on les lue violemment par la faim, on les livre à tous les genres de supplices.... Les pauvres crient, les veuvs |)leurenl, les orphelins gémissent, les suppliciés répandent leur sang. »
Voilà la féodalité jugée par le clergé monastique : il est vrai qu'elle finissait par porter sur elle-même un jugement tout aussi rigoureux. Les préambules des chartes que les rois ou les seigneurs accordent aux villes constituées en bourgeoisies privilégiées ou en communes contiennent, à cet égard, les aveux les plus significatifs. La charte de 1091 donnée par les comtes d'Amiens, Gui et Ive, débute comme il suit : « Considérant combien misérablement le peuple deDieu, dans le comté d'Amiens, était affligé par les vicomtes de souffrances nouvelles et inouïes, semblables à celles du peuple d'Israël, opprimé en Egypte par les exacteurs de Pharaon, nous avons été émus du zèle de la charité; le cri des églises et le gémissement des fidèles nous ont touchés douloureusement. » Louis VU confirme la commune de Mantes « à cause de l'oppression excessive sous laquelle les pauvres gémissaient ». Il accorde une commune aux habitants de Compiègne « en raison des énormités commises par les clercs de celte ville ». Les comtes de Ponthieu font de même pour les villes d'Abbeville et de Doullens, « afin de les soustraire aux dommages et aux exactions que les bourgeois ne cessaient d'éprouver de la part des seigneurs du pays ».
On pourrait multiplier ces citations. Elles ne prouveraient pas toujours que les auteurs des chartes fussent réellement émus des souffrances du peuple. Ceux qui accordaient de tels privilèges n'oubliaient pas de se les faire payer chèrement par les mêmes bourgeois dont ils déploraient la condition misérable. Ces chartes n'en attestent pas moins l'oppression intolérable dont souffraient la classe urbaine et la population rurale. Ainsi s'explique la nécessité où se trouvèrent les villes de se soustraire, par la force, quand elles ne pouvaient faire autrement, à une sujétion aussi ruineuse qu'humiliante, contre laquelle la raison populaire commençait déjà à se révolter.
En matière de soulèvements antiféodaux, la pratique précéda la théorie. La révolte éclata dans les villes et dans les campagnes bien avant que les idées des bourgeois et des paysans sur la malfaisance de la classe féodale et sur les droits du roturier eussent pris corps et trouvé leur expression définitive. On commença par s'insurger; on essaya ensuite de raisonner l'insurrection et de la justifier. La litté-
rature du moyen Age ne se fit donc qu'assez tardivement l'interprète des opinions^ des sentiments, des espérances de la classe taillable et corvéable. Les historiens qui ont parlé de la révolte des paysans de Normandie, au lieu de la citer d'après Guillaume de Jumièges, se bornent d'ordinaire à reproduire le passage du Roman de Rou où le poète Wace a évidemment amplifié, à sa manière, le récit du chroniqueur normand. Ils ont parlé de cette « Marseillaise rustique » que les paysans de l'an mil chantaient pour se donner du cœur et s'exciter à la résistance.
Il y a toute apparence qu'elle ne fut jamais chantée, surtout au commencement du xi^ siècle. Les contemporains du roi Robert ne pouvaient tenir ce langage. On oublie qu'il ne s'agit ici que d'un développement poétique dû à un littérateur du siècle suivant, qui écrivait le Roman de Rou vers la fin du règne de Louis VII*.
Alors seulement, en effet, commencent à apparaître, dans la littérature écrite en langue vulgaire, les idées et les sentiments de la population bourgeoise sur l'ensemble des questions politiques et sociales, que l'Église seule avait agitées jusqu'ici, pour les résoudre à son avantage. Mais c'est surtout dans les deux siècles suivants que les tendances antiféodales de cette littérature se donnent libre carrière.
Le développement des institutions municipales a déjà porté ses fruits. Les idées les plus hardies se font jour sur l'égalité originelle des hommes, sur l'inégalité des conditions sociales, sur la tyrannie des nobles, sur les droits du plébéien. Il faut voir jusqu'où peut aller la satire dans les différentes branches de cette immense épopée animale qu'on appelle le Roman de Renart et dans la partie du Roman de la Rose qui est l'œuvre de Jean de Meung. Mais le poème qu'on peut regarder, plus que tout autre, comme inspiré par la haine de la noblesse et le besoin de glorifier la bourgeoisie, c'est le roman de Renart le Contrefait^ composé au XIV* siècle par un clerc de Troyes*. Le moyen âge n'a pas laissé d'œuvre littéraire qui intéresse au même degré l'historien. C'est une encyclopédie désordonnée, mais bien vivante,
1. Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, n' 93.
2. Ibid., n»' 84, 95. M. Gaston Paris a bien voulu nous communiquer une analyse manuscrite de ce curieux roman.
OÙ toutes les institutions dont souffraient le bourgeois et lo paysan sont dénoncées et raillées comme étant le produit direct de la méchanceté humaine : l'hérédité de la noblesse, les guerres privées, les tailles, corvées, formariages, mainmortes et dîmes, les châteaux seigneuriaux, les justices d'église, le servage, la vénalité des charges. Rien n'échappe à cette verve impitoyable. Renart va môme jusqu'à dire qu'il est injuste que le paysan qui récolte le blé n'en ait à manger que les épluchures, et que rien n'est plus légitime au monde que de voler un gentilhomme ou un prêtre : le gentilhomme, parce qu'il a volé lui-même au pauvre tout ce qu'il possède; le prêtre, parce qu'il l'a gagné en chantant des orémus.
Cependant le clerc qui flagellait ainsi le régime féodal au temps de Philippe de Valois, c'est-à-dire à l'époque où ce régime entrait à peine en décadence, n'est pas un démocrate convaincu. Ce n'est pas un représentant du menu peuple, des petites gens, de ces corporations ouvrières qui tendaient alors à dominer dans les cités populeuses et à substituer leur pouvoir à celui de la bourgeoisie riche. Ce qu'il admire, ce qu'il prône, c'est cette bourgeoisie même, la classe de ceux qu'il appelle « les francs bourgeois 55, et qui régnaient en maîtres dans les communes du xin* siècle. Il les compare aux nobles, exprimant cette idée qu'après tout leur condition vaut bien la leur. « C'est le meilleur de tous les états, dit-il; ils vivent très noblement, peuvent porter vêtements de roi, faucons, autours et éperviers, beaux palefrois et beaux destriers. Quand les écuyers sont obligés d'aller à l'ost, les bourgeois restent dans leur lit; quand les écuyers vont se faire massacrer à la guerre, les bourgeois vont faire des parties de natation. « Il regrette que dans la Champagne, son pays, il y ait trop de noblesse, de cette noblesse qui ne sert à rien qu'à f^ire du mal, et que la bourgeoisie n'y possède pas l'indépendance nécessaire pour se dérober à la taille et aux aides. « Ce n'est point, ajoute-t-il, comme à Bruges, à Gand, à Douai ouà Saint-Omer. » Ces villes étaient, en effet, aux yeux des gens du moyen âge, celles qui réalisaient le mieux le type de la cité indépendante et que regardaient, d'un œil d'envie les bourgeoisies moins favorisées.
On dira peut-être que ces idées et ces comparaisons, dont la hardiesse nous étonne, n'étaient qu'un divertissement
liltéraire; qu'elles ne sortaient pas du cénacle des beaux csprlls qui les expriniaienl; qu'elles avaient peu d'influence sur ceux qui s'occupaient de politique et d'affaires. C'est une erreur : il n'y a pas que les poètes et les satiriques qui parlent ainsi. Parmi toutes les opinions suscitées par le mouvement antiféotlal et qui avaient cours dans le milieu populaire, il en est une dont la portée politique et sociale était considérable. C'était celle qui faisait du régime féodal, de la noblesse et de la royauté elle-même une création de la volonté du peuple. Jean de Meung l'a exprimée en termes hardis dans le passage bien connu où il nous montre les vilains élisant entre eux le premier roi pour s'en faire un protecteur. Mais une théorie analogueavait été déjà exposée, bien auparavant, dans une ville du midi qui avait reçu l'organisation de nos communes du nord et par ceux-là mêmes qui étaient chargés de rédiger la loi. On lit dans la préface de la coutume de Bayonne, écrite vers 1273* :
« Les peuples sont antérieurs aux seigneurs; ce sont les menus peuples, plus nombreux que les autres, qui, voulant vivre en paix, firent des seigneurs pour contenir et abattre les forts et pour maintenir chacun en droiture, de manière que chacun pût vivre dans sa condition, les pauvres avec leur pauvreté, les riches avec leurs richesses. Et pour assurer à cela la perpétuité, le peuple s'est soumis à un seigneur, lui a donné ce qu'il a, et a retenu ce qu'il possède lui-même. C'est en témoignage de cette origine que le seigneur doit prêter serment à son peuple avant le peuple à son seigneur ; et ce serment fait par le peuple à son seigneur ne vaut que si le seigneur tient le sien ; et si le seigneur le viole, le peuple n'est plus lié par le sien ; car ainsi le seigneur commet fausseté contre son peuple et non le peuple contre lui. »
La conséquence directe de cette théorie, c'est que si le peuple a fait les seigneurs et a donné à la féodalité ce qu'elle possède, il peut, à la rigueur, défaire son œuvre et reprendre ce qu'il a donné. Les prud'hommes de Bayonne ne sont pas allés aussi loin que Jean de Meung, qui, en vertu du même principe, a proclamé ouvertement le droit à l'insurrection