Giry, Étahlistiements de Rouen, t. I, p
et au refus de l'impôt. Mais l'idée d'un contrat liant le seigneur à son peuple, et résiliable en cas d'abus de pouvoir, était justement une de celles qu'on essaya d'appliquer dans la constitution du régime communal.
Cette idée allait faire son chemin dans le monde. Le moyen âge n'a su la réaliser qu'imparfaitement. C'est seulement dans l'histoire des temps modernes qu'elle devait porter tous ses fruits.
Dn rôle joué au moyen âge par le principe d'association. — L'association dans les villes. — Les associations urbaines antérieures au régime communal. — Les compagnies de marchands considérées dans leur influence sur la genèse de la comnmne. — Les corporations d'arts et métiers. — Les confréries religieuses. — Du régime de communauté quia précédé dans certaines villes le régime communal. Influence des invasions normandes. — La question des associations religieuses dites paix et trêves de Dieu. — Théorie de M. Sémichon. — Différences essentielles qui existent entre la commune et l'association de paix.
L'élément générateur de la commune, c'est l'association des habitants conclue sous la garantie du serment mutuel. Mais l'origine immédiate de celte association politique se trouve souvent dans les sociétés partielles qui, sous la forme commerciale, industrielle ou religieuse, ont été le germe et le prototype de la fédération générale.
Il y aurait à faire un beau livre sur le rôle joué au moyen âge par le principe d'association. Nous avons dit qu'il est oiseux, à notre avis, de rechercher l'origine de ce principe dans les habitudes gallo-romaines ou germaniques. L'essentiel est de montrer combien l'application en fut alors étendue et féconde; quelle place il tenait dans ce monde féodal qu'on nous représente comme étant livré sans réserve à l'esprit de particularisme et d'anarchie. A vrai dire, dans la société féodale proprement dite, les rapports de vassalité et de hiérarchie ne constituèrent jamais qu'un lien des plus légers, facile à rompre, absolument insul'lisant. Pour ces petites dynasties locales, qui avaient fractionné, émietté à leur profit le territoire public et les pouvoirs île l'Étal, l'isolement était la règle, et la guerre devint presque la condition normale de l'existence. L'idée d'une association régulière établie entre feudataires du môme ordre pour se pro-
léger contre un ennemi commiin ne fut jamais mise en pratique qu'imparfaitement, inconsciemment, en quelque sorte par accident. La fédération entre possesseurs de fiefs prit toujours la forme d'une ligue éphémère, que les vassaux formaient entre eux à la hâte pour tenir tête au suzerain ou à l'étranger, mais qui ne survivait jamais à la circonstance qui l'avait fait naître. Qu'il y eût victoire ou défaite, le résultat était invariable; l'entente créée entre les nobles confédérés cessait d'exister après l'action commune.
Il n'en était pas de même dans le monde ecclésiastique. L'association y fut pratiquée partout et sous toutes ses formes. On y voit l'association élémentaire et intérieure, en vertu de laquelle se formèrent les innombrables communautés monastiques et, à leur exemple, les communautés de chapitres séculiers et réguliers; l'association par fiUation qui réunissait sous le gouvernement d'une même maison-mère une foule d'abbayes et de prieurés souvent dispersés aux extrémités de la France et même à l'étranger; l'association par confraternités, en vertu de laquelle les communautés monastiques et les chapitres s'agrégeaient, par un libre choix, d'autres communautés, pour entretenir avec elles des relations d'hospitalité, de secours et de prières mutuelles. La seule partie du monde ecclésiastique qui ne sût pas ou ne pût pas jouir des avantages de l'association, c'était précisément celle qui, engagée à moitié dans la société féodale, en avait contracté jusqu'à un certain point les habitudes et les mœurs, c'est-à-dire l'épiscopat. En dépit des liens que les institutions canoniques, notamment l'usage des conciles provinciaux, avaient essayé d'établir entre les diocèses, les évêques restèrent isolés. C'est ce qui permit à la royauté, dans le domaine temporel, à la papauté, dans le domaine spirituel, de diminuer le pouvoir épiscopal, et de le faire tomber dans cet état de complète subordination où nous le trouvons réduit, au déclin du moyen âge proprement dit. L'association paraissait si nécessaire aux membres des chapitres et des abbayes, que, non contents de se confédérer entre eux pour mieux se défendre, ils allèrent encore jusqu'à s'associer, par les partages^ des personnes de la classe féodale.
Si une puissance telle que l'Église jugeait indispensable de s'appliquer, à tous les degrés, le bénéfice de l'association,
on conçoit que la classe populaire ne devait pas manquer de cluMcher à en recueillir les avaiila<;es. L'association riait la seule ressource, le seul moyen de délense, que les serfs et les hommes libres, dans les campagnes comme dans les villes, pussent opposer à la tyrannie seigneuriale.
A l'époque romaine et gallo-romaine, lorsqu'il existait, pour protéger les citoyens, un pouvoir public respecté, un État centralisé et fort, les habitants d'une même ville formaient des associations, licites ou même illicites, en vue d'une exploitation industrielle ou commerciale, pour développer une institution de piété, de charité ou de prévoyance. A plus forte raison devait-il en être de même au moyen âge, alors que toute puissance générale et protectrice avait disparu, alors que paysans et bourgeois ne pouvaient plus compter que sur leur propre énergie. Les associations ou les collèges si fréquemment mentionnés par les inscriptions latines de la région gauloise ont-ils complètement disparu dans le naufrage où sombrèrent les institutions municipales des cités gallo-romaines, à la suite de l'invasion barbare et de la domination franque? La critique rigoureuse a le droit de le supposer. On peut croire, par exemple (nous n'avons aucun moyen de l'affirmer ou de le nier), qu'il n'exista en réalité aucun lien de filiation ou de dérivation entre les nautse parisiaci, ces mariniers parisiens que nous fait connaître une inscription des premiers temps de l'Empire romain, et ces mercalores aquœ, ces marchands de l'eau que nous signale à Paris, pour la première fois, un document du temps de Louis le Gros. Toujours est-il qu'au moment de l'établissement du régime féodal, et précisément en raison de l'état d'asservissement et de misère où les populations urbaines se trouvèrent plongées par suite de l'extension de ce régime, elles durent songer de bonne heure à demander à l'association ce que ne pouvaient obtenir les efl'orls isolés des individus: une sécurité plus réelle pour les biens et les personnes, un adoucissement apporté aux charges les plus pesantes et aux soulîrances les moins lolérables.
La tradition, interrompue peut-être depuis plusieurs siècles, fut donc renouée, par la force des choses, sous le coup des mêmes nécessités ou plutôt de nécessités encore plus pressantes. D'ailleurs, il est possible que le souvenir des
institutions de l'époque romaine ne se fût jamais absolument efTacé. Les associations urbaines se reconstituèrent, mais dans des conditions différentes, puisque le régime social s'était radicalement transformé. 11 ne s'agissait plus, comme autrefois, pour les citoyens des municipes, de se grouper librement dans certains collèges sous la protection officielle ou avec la tolérance de l'État. Il n'y avait plus dans les villes, au x" et au xi'= siècle, que des collections de commerçants et d'artisans, de condition plus ou moins servile, appartenant à un ou plusieurs seigneurs, et travaillant, en partie, au profit du maître, que ce maître fût un évêque, un chapitre, un abbé, un comte ou un simple châtelain*. Les associations formées à cette époque ne pouvaient avoir le caractère et la portée de celles que les villes possédaient pendant la période ancienne. Ou bien elles se constituèrent secrètement, indépendamment et à l'insu du seigneur; ou bien elles se créèrent sous ses yeux, avec son assentiment, mais dans ce cas on comprend qu'elles fussent dépendantes et réglées de telle façon que leurs statuts et leur fonctionnement ne pussent entraver sérieusement l'exploitation seigneuriale. Néanmoins, ce groupement des habitants, si partiel qu'il apparaisse au début, quelque défavorable qu'aient été les conditions dans lesquelles il s'effectua, constituait un progrès réel. L'idée d'un but commun à atteindre; le serment prèle par tous; les réunions fixes où les membres de l'association prenaient l'habitude de se communiquer leurs pensées, leurs impressions, leurs espérances ; l'existence d'une caisse ou d'un trésor social, la nomination de représentants du groupe, chargés de parler et d'agir en son nom : toutes ces nouveautés, quels que fussent le but et le caractère de l'association, amenèrent d'abord une amélioralion réelle dans le sort de ceux qui étaient affiliés et durent même, à la longue, exercer une salutaire influence sur la condition de ceux qui ne l'étaient pas.
11 va sans dire que les villes n'arrivèrent pas de prime abord et sans transition, dans cette voie, à l'association politique comprenant l'universalité ou la grande majorité des
1. Voir les précieux détails que nous donne sur l'état de la ville de Centule (Saint-Riquier)j au milieu du ix= siècle, la Chronique d'Hariulf. Ct. Aug. Thierry, Monuments inédits de l'histoire du tiers état, IV, 576,
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luibilants. On ne débiila pas par la commune. Il se constitua aui)anivant, clans les centres urbains, des sociélés plus resireinles, sans caractère politique. Avant de se lier dans leur ensemble, pour se soustraire, pacifiquement ou violemnienl, à l'exploitation seigneuriale, les bourgeois appartenaient à certaines agrégations particulières; ils avaient déjà fait l'épreuve des bienfaits de l'association. Ces sociétés, antérieures à la commune, turent le noyau solide autour duquel se forma plus ou moins vite, quand fut venu le moment favorable, la fédération politique étendue à la ville entière. La commune ne fut donc, sur beaucoup de points, que le résultat de l'extension d'une association partielle déjà constituée, organisée et vivante.
Ce fait, que la science contemporaine s'efforce avec raison de mettre en lumière, est des plus importants pour qui étudie, non pas les origines lointaines, mais, ce qui est plus pratique, la genèse immédiate de l'institution communale. Par là s'explique la rapidité avec laquelle les gouvernements municipaux se trouvèrent établis et fonctionnant, aussitôt que l'insurrection ou le consentement plus ou moins forcé du seigneur eut procuré aux villes la liberté politique. Elles avaient déjà des habitudes prises, un commencement d'organisation, une pratique plus ou moins avancée des réunions civiques et des allaires administratives. Ces associations urbaines, préexistantes au mouvement communal, ont été reconnues et étudiées dans certaines villes. Ailleurs, les investigations les plus consciencieuses n'ont pu aboutir à un résultat certain : les textes anciens font malheureusement défaut. L'histoire des corporalions et des confréries de toute nature ne commence pas, à vrai dire, avant le xi^' siècle. Ce n'est qu'au XIII® et surtout au xiv« que leur organisation nous est révélée dans le détail. Encore les documents qui les concernent fournissent-ils bien rarement des renseignements positifs sur le rôle que ces associations ont pu jouer à l'origine, avant et pendant la période de propagation du mouvement communal. Cependant tout n'a pas été dit sur celte question; une meilleure interprétation des textes connus- et la découverte de documents nouveaux nous réservent peutêtre à cet égard plus d'une surprise.
En somme, les associations urbaines que les textes laissent entrevoir comme antérieures aux communes ou contemporaines de leur fondation appartiennent à trois catégories : 1° les sociétés marchandes; 2" les sociétés industrielles ou corporations d'arts et métiers; 3" les [sociétés religieuses ou d'origine ecclésiastique.
Les marchands (et il faut entendre par là non le petit commerce local, mais le haut commerce, celui qui faisait la vente en gros, qui voyageait, qui allait de foire en foire pour ses opérations de vente et d'achat, qui joignait même aux gains commerciaux les profits de la banque), ces marchands portaient différentes dénominations, suivant les villes. On les appelait ici navigateurs ou marchands de Veau, là drapiers^ ailleurs changeurs. Ils constituaient l'aristocratie populaire. C'était chez eux que se trouvaient et se transmettaient les grandes fortunes. Les négociants de cette catégorie couraient de nombreux risques, dans la cité et encore plus au dehors. Ils ont dû, pour les diminuer, pratiquer de très bonne heure l'association. Elle leur était nécessaire, non seulement pour se défendre contre les violences et les pillages des barons, mais encore pour s'assurer contre l'incendie ou le naufrage, ou même pour se garantir le monopole du commerce dans une région déterminée. On vit donc se former entre marchands ces sociétés de secours mutuels, qui apparaissent dans les textes sous les noms les plus divers : gildes^ conjurations, confréries, amitiés, fraternités, charités. On les appelait quelquefois aussi banquets [coyivivia], à cause du repas solennel où se réunissaient à époque fixe les membres de l'association.
Que ces sociétés commerciales aient existé au moins dès le xi^ siècle; qu'elles aient été, auxii", dans plusieurs villes, le ressort principal de la révolution communale; qu'elles soient même devenues la commune elle-même par la simple extension du lien qui les constituait : c'est ce que prouvent avec évidence non seulement les travaux publiés à l'étranger sur les gildes allemandes, danoises, belges, anglaises ; mais aussi les études de nos propres historiens sur l'origine des républiques commerçantes de la Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Le livre que M. Giry a consacré à l'histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions jusqu'au
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xiv siècle, csl, à nolro avis, le plus important de ces travaux français, le plus remarquable par l'exaclitude et la profondeur de l'analyse. On y voit, très nettement démontrée, l'identité de la ^ilde marchande et de la commune. Le berceau de la commune, le lieu de réunion des bourgeois et des échevins, c'est la halle, ai)pelée du nom caractéristique de gild-Jialla. L'acte qu'on peut considérer comme le pacte constitutif de la commune, au moins celui qui en reconnaît l'existence légale, la charte accordée en 1127 par le comte de Flandre, Guillaume Cliton, ne contient guère que des privilèges commerciaux. C'est une charte visiblement faite pour des marchands : il y est même dit en propres termes que les franchises concédées le sont exclusivement « à ceux qui font partie de la gilde ».
Si, pour Saint-Omer, la transformation directe de l'association marchande en association municipale ne fait pas doute, on peut, sans trop de témérité, supposer qu'il en fut de même pour d'autres villes de la même région. Bien que les chartes primitives de ces villes, celles du commencement du xii" siècle, ne nous soient pas parvenues, il est légitime de conjecturer que la gilde de Cambrai, les charités d'Arras, de Douai, de Yalenciennes, Vamitié de Lille, ont joué leur rôle dans la genèse des institutions communales. Il est possible aussi qu'à Rouen la communauté des marchands de l'eau^ société mentionnée comme antérieure à l'association politique des habitants, ait exercé une influence décisive sur la formation du gouvernement municipal. Ce fait n'est d'ailleurs pas particulier à l'histoire des communes. Nos grandes villes simplement privilégiées, villes prévôtales ou bourgeoisies, ont dû souvent à la même cause l'extension de leurs franchises et la constitution de leur administration locale. Personne n'ignore que la municipalité parisienne est restée confondue pendant des siècles avec le corps des marchands de la Seine.
Deux faits confirment l'historien dans l'idée que les associations marchandes ont été plus d'une fois le point de départ de la fédération communale. Le premier, c'est qu'on voit, dès le début, l'aristocratie commerçante des villes, les familles de drapiers et de changeurs, diriger le régime conmiunal A leur proiit, et bénéticier exclusivement de ses avantages en acca-
parant les charges municipales. Ici pourrait s'appliquer l'adage : Is fecit cuiprodest. Le second fait, c'est que les véritables communes de France se trouvent précisément sur le trajet du vaste courant commercial qui, dès la seconde moitié du xi'' siècle, passait de l'Italie au Rhin, du Rhin à la Flandre et à l'Angleterre. Sur les points où ce courant atteignit son maximum d'intensité, c'est-à-dire en Flandre, dans le Tournaisis, le Cambrésiset la Picardie, la révolution communale arriva également à son plus haut degré d'énergie et de persistance. Là surtout, les villes marchandes ayant conscience de leur puissance et de leur richesse trouvèrent le moyen d'acheter ou de conquérir par la force les libertés administratives et politiques sans lesquelles il leur eût été impossible de se développer.
Les associations industrielles ou corporations d'arts et métiers paraissent n'avoir joué qu'un rôle secondaire dans la formation des cités libres. Elles ne comprenaient guère en effet que la couche inférieure de la population urbaine, les artisans, le menu peuple. Or, dans la plupart des communes, il est certain que cette classe d'habitants fut privée pendant longtemps des honneurs et des profits de l'administration municipale. Les gens des métiers n'arrivèrent que tardivement à prendre leur part de la gestion des affaires communes. Ce n'est qu'à la fin du xii^" siècle et surtout au xiv% que la haute bourgeoisie se résigna à leur faire une place dans les conseils de la cité et à leur permettre de contrôler ses propres actes. Ce développement tardif de la démocratie conimunale, fait que nous étudierons avec toute l'attention qu'il mérite, induit à penser que la commune doit surtout son origine et son organisation primitive aux efforts de l'aristocratie marchande. Si les corporations d'artisans y avaient participé dans la même mesure, on ne les eût point, sans doute, reléguées dès le début et maintenues pendant près de deux siècles à l'arrière-plan.
Les confréries religieuses semblent avoir tenu, dans certaines villes, la place occupée ailleurs par les associations marchandes. Comme telles, elles ont exercé sur la genèse des institutions communales une incontestable influence. Il est évident, du reste, que la différence entre ces diverses espèces de sociétés n'est pas toujours facile à préciser. Une
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conlVcrie religieuse, dont les statuts ont trait uniquement à la célébralion des oflices et aux divers procédés par lesquels les niend)res se j)rélaienl nuitueihMnont assistance, comprenait souvent toutes les personnes vouées à une même profession, à un môme métier; elle équivalait par suite à la corporation. Au moyen ài;e il n'était guère d'inslilutions qui ne lussent placées sous le patronage de l'Eglise el ne revêtissent un caractère religieux. Les sociétés dont la fonction et le but étaient d'ordre purement économique el laïque n'en avaient pas moins pour patron un saint dont elles célébraient les fêtes : elles se trouvaient en relations directes et intimes avec le clergé. Marchands ou artisans associés constituaient généralement une confrérie, plus ou moins dépendante de l'abbaye ou de l'église locale.
A Mantes, la confrérie de l'Assomption de la Vierge, qui se réunissait dans l'église Noire-Dame, se confondait avec le corps des marchands. La tradition recueillie par les anciens historiens mantois veut que la commune établie dans celte ville par Louis le Gros, en 1110, soit sortie précisément de celle confrérie, que le peuple ap})clail « la confrérie aux marchands ». Celle pieuse association, dont la fête solennelle se célébrait le jour de l'Assomption, remontait, dit-on, au commencement du xi« siècle. Bien avant l'érection de la commune, elle possédait une organisation régulière, était dirigée par un prévôt et des maîtres, qui s'occupaient non seulement de l'administration de l'église Notre-Dame, siège de la confrérie, mais encore des atfaires intéressant tous les habitants. Quand Louis le Gros eut fondé la commune, la confrérie de l'Assomption subsista dans l'associalion générale : le maire el les pairs de la ville furent choisis parmi les confrères. Tous les premiers mardis du mois, les magistrats municii)aux assistaient, avec leurs oftuiers, au service religieux alTeclé à la confrérie. Les revenus de celle association étaient versés dans une caisse qu'on appelait « la boîte aux marchands » et qui recevait en même temps les amcniles judiciaires provenant des conlravenlions commises par les habitants de la commune*.
1. Durand cl. GiavCj la Clironhjuc de Munies, \iiS'^. Cf. Luchairc, Louis \'i h Gros, p. 57.
Les associations urbaines. 35
Il existait de même à Poitiers, ville organisée sur le modèle des communes normandes, une confrérie placée sous l'invocation de Saint-llilaire. Elle comprenait, au temps de saint Louis, les cent pairs qui constituaient le corps de ville : elle avait donc un caractère municipal très marqué. Les statuts de cette association' ne contiennent, à vrai dire, aucun détail qui implique que la confrérie jouât ou eût joué un rôle |iolitique. Les clauses sont exclusivement relatives aux obsèques des confrères, à la cotisation payée par les membres de cette société d'enterrement mutuel, aux appointements du sergent de la confrérie, à la fourniture des cierges nécessaires au service funèbre. Un article final, daté de la fin du Aiii^ siècle, stij)ule la transformation de celle confrérie, désormais ouverte à tous les bourgeois et à toutes les bourgeoises de Poitiers. Mais à l'origine elle ne pouvait comprendre que le maire et le corps municipal de la cité. N'existait-elle pas antérieurement au xm"^ siècle et n'a-t-elle pas eu sa part d'influence dans les origines de la commune poitevine?
On serait d'autant plus enclin à le supposer, malgré le silence des textes, qu'on voit clairement ailleurs comment la formation d'une confrérie religieuse a pu favoriser le mouvement communal. Le bourg de Cbàteauneuf, contigu à la cité archiépiscopale de Tours, et composé des sujets du chapitre de Saint-Martin, dont le chef officiel était le roi de France, avait essayé, à plusieurs reprises, dans le cours du xii'= et du xiii« siècle, de se constituer en commune. Ces tentatives d'émancipation avaient constamment échoué. Les chanoines de Saint-Martin, toujours vigilants, réussirent à maintenir leurs bourgeois sous le joug. Au temps de Philippe le Bel, ceux-ci firent un dernier elTort : ils fondèrent une société pieuse, la confrérie de Saint-Éloi : ce qui leur permit de se lier par serment, d'avoir des assemblées, de se donner des chefs, une administration, et même de s'armer pour défendre l'association contre les périls extérieurs. La société religieuse cachait un but politique : la confrérie conduisit directement à la commune-. Une insurrection ouverte