Raynalj Histoire du Bemj, IV, 31'J
l'association de paix. Pour M. Sémiclion, qui s'est fait l'apôtre convaincu de celte doctrine dans un livre, d'ailleurs décousu, où les contresens et les erreurs ne man(juenl pas, la révolution communale n'est (ju'une conséquence direcle du mouvement beaucoup plus général qui a donné naissance aux institutions de paix. La commune municipale n'est qu'une réduction de la commune diocésaine: le serment qui constituait le lien communal n'est autre que le serment de la paix. Les jurés de la paix sont les jurés municipaux; les milices de la paix, les milices communales. L'origine des connnunes n'est ni romaine ni germanique : c'est une institution d'Église, au même titre que la trêve de Dieu.
L'erreur dans laquelle sont tombés les partisans de cette tbéorie repose sur le raisonnement faux qui consiste à inférer l'identité des institutions de l'identité des dénominations employées pour les désigner. Rien de plus dangereux qu'un pareil raisonnement s'il s'agit des institutions du moyen âge, car le vocabulaire employé par les cbroniqueurs et les notaires est extrêmement limité, et le même mot latin correspond souvent à une foule d'acceptions différentes. Les expressions de jurés et de commune, dans les documents qui ont trait aux institutions de paix, n'ont rien à voir avec celles qui désignent l'association politique des bourgeois et le corps municipal dans les textes relatifs aux villes de la France du nord. Seize ans après la révolution sanglante qui accompagna en 1112 la cbule de la première commune de Laon, quand les bourgeois se firent donner une seconde cbarle par le roi Louis le Gros, cette nouvelle constitution reçut le nom de « paix », histilulio jjacis, et non pas le nom de commune, qui réveillait dans les esprits de trop lugubres souvenirs. Le mot paix devint, par hï même, exactement synonyme de commune : et c'est dans ce sens qu'il fut appliqué ensuite à toutes les autres localités de la région laonnaise où s'établit l'organisation ronmiunale. II est abso lumcnt étranger à l'idée de ces paix diucésaines que l'Eglise avait fait éclore partout au xr siècle.
Non seulement il n'existe aucun texte d'où l'on puisse conclure positivement (|ue l'association communale ait été le produit direct de l'association de paix étendue à tout le
diocèse : mais les différences entre les deux institutions sont telles, que l'impossibilité de les confondre est évidente pour les esprits non prévenus. Ce qui caractérise surtout l'association de paix, c'est qu'elle n'est point une institution exclusivement populaire ; elle embrasse toutes les conditions sociales : la noblesse et le clergé y coudoient le peuple des villes et des campagnes. On peut même dire qu'elle est plutôt faite pour les nobles que pour les vilains. Quelle est, en effet, la catégorie de personnes quel'évèque est intéressé surtout à faire entrer dans cette ligue? Précisément celles qui sont le plus souvent tentées, par situation, d'enfreindre la paix publique : les seigneurs. Le faitressort avecévidence des documents relatifs au serment de trêve et commune prêté dans le diocèse de Bourges. Tous les efforts des archevêques tendent principalement à s'assurer le concours des nobles de la province : la classe populaire n'arrive que par surcroît dans l'association : elle n'en est pas l'élément essentiel.
D'autre part, l'association de paix ne procure aux bourgeois et aux paysans qui en font partie aucune amélioration dans leur condition, aucun allégement de charges, aucune franchise. Elle ne fait que les enrégimenter par paroisse et leur impose des obligations militaires qui ne sont pas toujours, semble-t-il, facilement acceptées. En elle-même elle est avantageuse au peuple, parce qu'elle oppose une barrière aux excès féodaux : mais le peuple n'est pas seul à en bénéficier : elle est tout aussi utile au clergé et surtout aux religieux des monastères, qu'elle garantit contre les persécutions elles violences des châtelains. La « commune » de l'évêque ne saurait donc être assimilée à la vraie commune, celle des bourgeois, issue souvent d'un mouvement révolutionnaire, et généralement établie aux dépens de l'autorité seigneuriale.
La théorie de M. Sémichon est-elle absolument inacceptable, et son livre tout à fait inutile? L'auteur n'a pas atteint son but, qui était de démontrer l'identité de la commune et de l'association de paix : mais il a mis sous un meilleur jour la tentative intéressante faite par le clergé pour introduire dans la société féodale le principe d'ordre et de justice qui devait s'incarner plus tard en la personne du roi. Ce qui n'était pour lui qu'un moyen de démonstra-
lion et la partie secondaire de son d'iivre est devenu, pour nous, l'essentiel.
Mais, d'ailleuis, il u'osi pas de thèse lelleuient fausse ipi'ou ne puisse y découvrir une parcelle de vérité. Il existe, entre la commune et l'association de paix, ce trait d'union qu'elles ont été toutes deux instituées [JOur limiter les excès du pouvoir féodal. S'il est incontestable que l'association de paix n'a pas engendré la commune, elle a, du moins, donné naissance à des idées, à des habitudes, à des faits (jui ont pu indirectement exercer leur inlluence sur la création des cités libres. Le serment solennel prêté par tous les paroissiens d'une même localité; la constitution de milices paroissiales appelées à marcher contre les seigneurs récalcitrants ; l'existence d'une justice ecclésiastique spéciale, chargée de punir les méfaits des infracteurs de la paix', telles sont, les institutions qui peuvent avoir inspiré aux habitants des centres urbains l'idée de conclure entre eux des associations analogues.
Seulement les vilains, en se confédérant, ont agi en leur propre nom et pour leur bénéfice particulier; ils ont fait de cette association l'instrument de leur afîranchissement et de leurs conquêtes politiques. De plus, la commune n'était pas simplement dirigée contre la féodalité laïque : nous montrerons qu'en fait elle menaçait particulièrement les seigneuries d'Église, le pouvoir des évêques, des chapitres et des abbés. C'est surtout avec le clergé que les communes ont engagé et soutenu une lutte meurtrière qui dura plusieurs siècles. L'Église, en instituant les associations de paix, a peut-être frayé la voie aux tentatives communalistes; mais il faut convenir qu'elle l'a fait à son insu, malgré elle, et que, finalement, elle n'eut uas lieu de s'en féliciter.
De la constitution du corps communal. Le serment de commune ou de bourgeoisie. — Dénominations de la commune et des communiers. — Conditions requises pour être admis dans la commune. — Diverses catégories d'incapables. Lépreux, débiteurs, bâtards. — La question du servage dans les communes. — Le droit d'entrée. — L'issue de commune. — Catégories de roturiers qui, par situation, ne font pas partie de la commune. — Les sujets seigneuriaux. — Les sergents d'Église. — Les clercs marchands. — De la situation des nobles et des clercs dans la commune. — Ils restent en dehors de l'association. — Détermination de la part qu'ils ont prise à la fondation de certaines communes. — Nobles qui, par exception, ont fait partie du corf)s communal.
On voudrait posséder le texte d'un de ces serments par lesquels les bourgeois des communes du nord se lièrent entre eux, pour la première fois, avec ou sans le consentement de leur seigneur, dans la période la plus ancienne de l'évolution communale. 11 serait du plus haut intérêt pour l'historien de savoir exactement comment on s'y prit, quelles paroles on prononça pour former ce que les contemporains appelaient une conjuration, une conspiration, une coji fédération. Aucun document de cette nature et de cette époque primitive ne nous est parvenu. Plus tard, quand la conjuration fut devenue une association légale, une véritable commune, par la reconnaissance officielle qu'en fît le seigneur ou le roi, on inséra dans la charte communale une clause relalive au serment que se prêtaient les habitants et aux devoirs de protection qu'ils se devaient mutuellement. Nous lisons, [)ar exemple : dans la charte d'Amiens : a Chacun gardera en toute occasion fidélité à son juré et lui prêtera aide et con- .se il »; dans les chartes de Boissons, de Compiègne, de Senlis : u Dans les limites de la commune, tous les hommes s'aideront mutuellement, selon leur pouvoir, et ne souffriront en nulle manière que qui que ce soit enlève quelque chose ou
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fasse jtayer des laillcs à Vww (rciilic eux »; dans la charte d'Abbeville : « II a été établi cl conliriné, sous la garantie du serment, {|iie ebaenii des liomnies de la eoiiiniune gardera lielélilé à son juré, viendra à sou secours, lui prêtera aide et conseil selon ce qu'aura dicté la justice ».
Ces clauses ne contiennent que la substance du serment qui est ai)i)elé par Guibert de Nogent « serment de secours mutuel », mutui adjiitoriiconjuralio. La plupart des chartes le désignent sous le nom de « serment de conmume », sacramenlwn ou juramenlwn communie. Pour savoir avec précision comment })rètait serment le bourgeois qui entrait dans la conmiune, et pour trouver la teneur in extenso de ce serment, il faut descendre aune époque très postérieure. Le Livre des bourgeois de Noyon nous re])()rle au conmiencement du xiv siècle; mais il est vraisemblable que le serment dont il donne le texie était dans les usages du siècle , précédent. « Vous jurez par la foi de votre corps (pie la bourgeoisie que vous requérez, vous ne la demandez pas pour frauder personne, ni parce que vous êtes chargé de dettes, ni })arce que vous sentez maladie sur vous ou sur votre femme, ni parce que vous êtes de condition servile. Vous jurez que vous êtes de condition libre, né de légitime mariage. Sachez que, si le contraire est démontré, votre bourgeoisie ne vaudra rien. Dans ces conditions, racceptez-vous? Vous jurez par la foi de votre corps qu'en la bourgeoisie où vous entrez, vous serez ])rud'hommc et loyal à l'égard de chaque membre de la comnmnauté; que vous ne conseillerez pas les étrangers contre les bourgeois; que vous obéirez au maire; que vous paierez votre part des dettes de la ville; qu'enfin vous ferez bien et loyalement ce que comporte la bourgeoisie'. »A Rayonne, commune constilulionnellement parente de celle de ilouen, la coutume de 1273 renferme aussi la formule du serment que prêtaient ceux qui voulaient acquérir le droit de l'o/s/na^/c, expression qui correspouil à celle de droit de bourgeoisie dans la France du nord^ Le voisin jurait fidélité au seigneur, qui était le roi d'Angleterre, au maire, aux jurés, à la conmiune : il promettait de procurer profit et honneur à la ville et aux habitants, de leur