‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 41 sur 121 · Aug. Thierry, Mon. inécl., III · texte numérisé non relu

Aug. Thierry, Mon. inécl., III

réfugié dans la commune y reste un an et un jour sans être réclamé par son seigneur, il y a prescription, les jurés n'ont plus à répondre de lui. A Abbeville, la prescription est plus longue et la condition faite au seigneur moins désavantageuse. Le comte de Ponthieu a trois ans pour réclamer son hôte : le paysan ainsi revendiqué aura quarante jours, à dater de celui de la réclamation, pour mettre ordre à ses affaires et quitter la ville en toute sûreté. D'autres chartes, celles de Saint-Quentin, de Roye, de Saint-Riquier, ne prononcent point une interdiction aussi absolue. Elles admettent que le réfugié puisse rester dans la commune et garder en toute sûreté ce qu'il a apporté avec lui, mais à condition que la terre qu'il a délaissée demeure la propriété du seigneur et qu'il ait réglé ses affaires de manière à s'être acquitté envers lui des contributions qui lui sont dues.

En vertu même de leur constitution, jurée et garantie par le pouvoir seigneurial, certaines communes pouvaient donc être considérées comme de véritables lieux d'asile pour les paysans. Mais, ici encore, la féodalité n'a pas négligé de sauvegarder ses intérêts. Aux termes de plusieurs chartes, la commune n'a le droit d'introduire légalement dans son association que les personnes résidant dans les limites de banlieue. En fait, malgré les stipulations légales, les communes ont travaillé, dès le premier moment de leur existence, à recruter des adhérents dans la population des campagnes. Tout concourait à leur garantir le succès. Par la force des choses, elles ne cessèrent de se développer de cette façon aussi longtemps que les charges de la bourgeoisie ne furent pas assez onéreuses pour contre-balancer l'attrait des privilèges attachés au titre de communier.

Le xu'^ siècle semble avoir été, par excellence, l'époque de la propagande communaliste. C'est alors surtout que les communes nous apparaissent comme autant de foyers d'une liberté contagieuse, que les seigneuries locales, soutenues plus ou moins irrégulièrement par le roi, s'efforcent en vain d'étouffer. On n'entend, dans le monde seigneurial, que récriminations amères sur les menées trop actives des gens de commune. A Soissons, en 1136, vingt ans après l'établissement de la municipalité libre, l'évêque adresse au roi Louis le Gros la liste interminable de ses griefs contre les habi-

tants de la cité; il se plaint notamment que les bourgeois de Soissons trouvent moyen « d'attirer dans leur commune, en se mariant avec les sujets ou les sujettes des terres seigneuriales, ces mêmes hommes ou ces mêmes femmes ainsi enlevés à leur seigneur naturel ». En 1137, l'abbé de Vézelai dénonce à l'indignation publique ses bourgeois de Vézelai « qui, dit-il, ont formé une confédération contre lui et son église et ont osé faire entrer dans la conspiration les paysans de plusieurs villas abbatiales ». En 1140, le roi Louis VII se croit obligé d'adresser une semonce énergique aux habitants de Reims, coupables du même méfait. « Il nous est très pénible, leur écrit-il, de voir que vous faites ce qu'aucune autre commune n'a osé faire. (Ici le roi se trompait volontairement, car il n'ignorait pas que toutes les communes agissaient de même.) Vous excédez en tous points les bornes delà commune de Laon qui vous a été donnée pour modèle, et, ce que particulièrement nous vous avons défendu, savoir, de faire entrer dans votre commune les quartiers et les villages du dehors, vous le faites avec une audace que rien n'arrête. » A Sens, Philippe Auguste rétablit le régime communal, qui avait été aboli, quarante ans auparavant, en punition du meurtre de l'abbé de Saint- Piorre-le-Vif, massacré par les bourgeois : mais ceux-ci furent obligés d'accepter une condition qui dut leur être singulièrement pénible. Il fut stipulé dans la nouvelle charte que les paysans et les paysannes de l'archevêque de Sens et des autres seigneurs ecclésiastiques de la cité ne feraient plus partie de la commune où ils s'étaient laissés volontairement englober, et seraient restitués à leurs maîtres respectifs.

Vaincue et réprimée sur certains points, la propagande communaliste renaissait ailleurs et triomphait de toutes les résistances. Il était bien difficile au seigneur d'empêcher les paysans voisins de la commune et de sa banlieue de s'incorporer à l'association privilégiée. Aussi, dans une période postérieure de l'évolution communale, la féodalité se résignat-elle à tolérer ce qu'elle interdisait inutilement, parfois même à laisser insérer formellement dans la constitution urbaine le droit que réclamaient les bourgeois. La plupart des chartes de la Bourgogne reconnaissent en faveur de

la commune ce (|u'on appelait Vatlrait\ c'est-à-dire le droit pour les habitants d'admettre parmi eux tout étranger qui viendrait chercher un refuge dans leurs murs. Ces chartes bourguignonnes émanaient, il est vrai, presque toutes, du haut suzerain de la province. C'était le duc qui les accordait. Aussi la féodalité locale, les petites seigneuries laïques et ecclésiastiques, qui souffraient plus que le duc du dépeuplement de leurs campagnes, s'alarmèrentelles de l'extension donnée h cette institution de l'attrait qui était, pour elles, une cause de ruine. Elles obligèrent le pouvoir ducal, sinon à supprimer ce droit pour les communes, au moins à en limiter l'exercice.

Après tout, la population rurale avait un moyen plus direct de se procurer les bénéfices du régime communal : c'était de se donner à elle-même une organisation indépendante, analogue à celle des municipalités urbaines. Il pouvait être difficile ou désavantageux, pour le paysan, de s'agréger simplement à la commune bourgeoise. La classe rustique et la classe urbaine n'étaient pas toujours animées l'une envers l'autre de sentiments fort bienveillants.

On connaît le tableau réaliste que Guibert de Nogent a tracé des mœurs des bourgeois de Laon, au commencement du xn*" siècle. « Ils avaient l'habitude de se jeter sur les paysans qui entraient dans la ville, et de les tenir emprisonnés jusqu'à ce qu'ils eussent payé rançon. » Le paysan, ainsi maltraité, n'attendait qu'une occasion de se venger. Elle lui fut donnée, en 1114, lorsque les bourgeois de Laon, meurtriers de leur évêque, et redoutant la colère du roi Louis le Gros qui s'avançait contre eux avec une armée, abandonnèrent presque tous leur ville, pour se réfugier dans les forteresses du seigneur de Marie. Les campagnards des environs de Laon envahirent alors en masse la cité, se ruèrent sur les maisons désertes et procédèrent à un pillage en règle qui dura plusieurs jours. On ne saurait conclure de ce fait particulier que les rapports entre bourgeois et piiysans étaient généralement hostiles; il suflit cependant à prouver qu'entre eux l'entente pouvait ne pas exister. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que la population

1. Garnier, Chartes de communes en Bourgogne (1877), I, p. i'î, note 1.

rurale ait cherché à s'approprier pour son compte les procédés d'affranchissement qui avaient eu de si heureux effets dans les villes. On vit donc s'organiser, à côté des communes urbaines, des communes rurales^ composées exclusivement de villageois.

Il est difficile de croire a priori que le régime communal ait pu s'implanter avec succès dans les campagnes; qu'une population sans défense, à demi scrvile, habitant des hameaux ou des villages ouverts, ait réussi à obtenir les mêmes privilèges, les mêmes garanties d'indépendance que les bourgeois des grandes cités ou des bourgades importantes. Le fait n'est cependant pas contestable. Des communes rurales se sont établies })artout, et même en grand nombre dans certaines régions Au xiv^ siècle, un petit pays féodal comme le comté de Ponthieu comptait] usqu'à trentesix communes. Quelques-unes s'étaient fondées dans des localités importantes, Abbeville, Montreuil, Doullens, Saint- A'alery-sur-Somme. La plupart n'étaient que des villages ou même de minuscules hameaux : le Translai n'a aujourd'hui que 300 habitants, Kiermont 400, Ergnies 280. Dans le duché de Bourgogne, à côté des grandes communes de Dijon, Semur, Beaune, 3Iontbard, Nuits, de simples villages, comme Rouvres, avaient reçu la constitution communale, jouissaient de privilèges étendus, étaient représentés par un maire et des échevins. Il se peut que des localités qui n'ont actuellement aucune importance fussent plus peuplées au moyen âge; mais cette réserve n'est applicable qu'à un petit nombre de cas particuliers.

Nous sommes porté à croire que, dans le courant du xii" et du xiu" siècle, les paysans ont fait de nombreuses tentatives pour se constituer en commune; mais que beaucoup de ces tentatives ne sont pas parvenues à notre connaissance, par la raison qu'elles ont été si promptement réprimées que toute trace en a été perdue.

Sous le règne de Philippe Auguste, le village de Maisnières, situé près de Gamaches et dépendant de l'abbaye de Corbie, s'attribua de lui-même l'organisation communale, sans avoir demandé à l'abbé une autorisation qui, vraisemblablement, lui eût été refusée. L'abbé, averti, se rendit promptement dans la nouvelle commune, où l'on refusa de

le recevoir. On l'en chassa même violemniciil. Les paysans émancipés annexèrent à lenr commune le hameau voisin de Tilloi, le soumirent ù, la taille, puis saisirent un prêtre qui se trouvait sur leur territoire et le mallraitcrenl. L'ahbé de Gorhie les assigna devant un tribunal d'arbitrage, composé de dignitaires ecclésiastiques, qui, naturellement, donnèrent tort aux villageois. On prononça la dissolution de la commune; les révoltés furent condamnés à une amende de cent marcs. Cet arrêt était rendu en 1219'. La même année, sur un tout autre point du territoire français, la justice féodale, représentée par le comte de Champagne, sévissait contre un méfait du même genre. Les habitants de Chablis, sujets du chapitre de Sainl-Martin de Tours, avaient essayé aussi de former une conmiune. Ils s'étaient confédérés sous serment et avaient levé des impôts. Les chanoines de Tours firent intervenir promptement les baillis de Philippe Auguste et du comte Thibaut IV. La commune de Chablis, éloulïéedans son germe, ne reparut plus^

Ces deux faits significatif^ se sont passés au même moment, dans deux régions très différentes. Les chroniques du temps n'ont pas fait connaître ces révoltes de villageois. Si le hasard ne nous avait pas transmis, entre des milliers de parchemins aujourd'hui perdus, deux chartes qui relatent, indirectement et en quelques lignes, les efforts malheureux des paysans de Maisnières et de Chablis, l'histoire n'en saurait absolument rien. 11 n'est point interdit de supposer que beaucoup d'autres insurrections du même genre ont complètement échoué, et que celles dont on peut aujourd'hui attester le succès ne constituent que des exceptions.

Les communes rurales qui ont échappé, en petit nombre, à la destruction se sont généralement développées dans le voisinage des grandes communes urbaines, à l'ombre de ces puissantes et belliqueuses républiques, sans l'aide desquelles il leur eût été peut-être difficile de naître et de se maintenir. Parmi ces petites communes, il en est qui sont sorties, comme les grandes, d'une insurrection : il en est aussi qui ont été créées bénévolement par les seigneurs. Les mo-

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