‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 43 sur 121 · Aug. riiierry, Mon. inéd., l\ , GSO · texte numérisé non relu

Aug. riiierry, Mon. inéd., l\ , GSO

Le Laonnais présente le même spectacle que le Ponthieu, avec quelque chose de plus caractérislique. Au sud de la commune de Laon, et dans un rayon de quinze kilomètres à peine, se formèrent quatre confédérations communales, composées de paysans appartenant, pour la plupart, aux seigneuries ecclésiastiques de la cité. La première en date fut la commune de Bruyères, Chéret, Yorges et Valbon, dont Bruyères était le chef-lieu. Les hommes qui l'avaient constituée étaient sujels de trois seigneuries ditférentes : celles du roi, de l'évêque de Laon et de la famille féodale du Marché. Un an après la restauration de la counnune de Laon, en 1129, ces trois seigneurs s'entendirent pour donner, moyennant le payement d'une rente, la charte laonnaise aux villageois des quatre localités. Il se peut qu'ici la commune se soit établie pacifiquement, du moins il n'existe pas de document qui permette d'affirmer le contraire. Trente-cinq ans après, en 1174, le roi Louis VII, profitant d'une vacance du siège épiscopal, accordait une commune aux paysans de l'évêché de Laon, réunis en une confédération de dix-sept villages ou hameaux, à la tête desquels était un bourg, aujourd'hui chef-lieu de canton, Anizi-le-Château. Sous le règne de Philippe Auguste, en 1184, une troisième agglomération rurale se forma un peu au sud de celle de Bruyères : la commune de Gerni-en-Laonnais, qui comprenait, outre ce village, ceux de Ghamouille, Baulne, Chivi, Cortone, Verneuil, Bourg et Comin. En 1196 vint se juxtaposer aux précédentes une quatrième confédération, constituée, avec le consentement du seigneur, par les hommes de l'abbaye de Saint-Jean-de- Laon, et composée des villages de Crandelain (chef-lieu), Truci, Courlecon, Malval, Colligis et Lierval.

Ainsi, sur un très petit espace, équivalant à peine à deux cantons de moyenne étendue, se fondèrent quatre républiques fédératives de paysans dont les territoires se touchaient, toutes pourvues de la sanction de l'autorilé royale, toutes possédant les mêmes libertés que la grande cité de Laon. La charte qui les régissait était en efïet la même : l'institution de paix de 1128. Ces quatre républiques étaient voisines elles-mêmes de la commune de Vailli, autre confédération rurale, composée des villages de Vailli (chef-lieu), Gondé, Ghavonnes, Gelles, Pargni etFilain.

Mais cette dernière commune, appartenant aux Soissonnais, avait reçu, dès le règne de Louis le Gros, la charte de la commune de Soissons.

Il serait singulièrement intéressant de savoir quelles ont été les relations de la grande commune urbaine avec les communes rurales qui gravitaient autour d'elle, et dans quelle mesure elle a contribué à leur formation et à leur développement. Le silence absolu des textes ne permet même pas l'hypothèse. A vrai dire, il n'y a qu'une seule de ces communes rurales sur laquelle on possède d'autres données que les chartes de fondation et les documents d'arcliives ; c'est la commune dite du Laonnais, dont l'histoire va nous occuper.

Comment se forma la commune du Laonnais. — L'évêque de Laon, Roger de Rozoij et ses serfs. — La bataille de Comporté. — Le procès de l'évêque ilc Laon. — Philippe Auguste et les paysans du Laonnais. — Exodes des serfs épiscopaux. — Le jugement de Comporté. — Tentative communaliste des habitants d'Anizi. — La charte d'Anizi.

Jusqu'ici les historiens n'ont point accordé une attention suffisante à la commune rurale, et surtout à la municipalité collective, cette manifestation si originale du mouvement communaliste.

Rien de plus intéressant cependant que le spectacle de ces villages et de ces hameaux mettant leurs destinées en commun pour mieux résister à leurs seigneurs, et finissant par leur arracher les mêmes concessions, les mêmes privilèges que ceux dont bénéficiaient les grands centres urbaii^s. En général, les chroniqueurs ne disent rien des communes rurales, qu'ils semblent ne pas connaître; mais, par exception, ils ont parlé de la commune du Laonnais. Non pas que l'opinion du moyen âge se soit émue des malheurs éprouvés par les paysans et les serfs de l'évêque de Laon : elle n'y aurait fait nulle attention si la lutte de ces vilains contre leur seigneur n'avait pris de bonne heure la tournure d'un grave événement politique où intervinrent de puissants personnages: le comte de Hainaut, le roi de France et le pape. On peut donc étudier, dans la commune du Laonnais le type de la commune rurale fédérative, et dans son histoire l'exemple Je plus instructif des efforts persévérants et énergiques par lesquels la population des campagnes essaya, elle aussi, d'arriver à la liberté. Cette étude est d'autant plus utile qu'Augustin Thierry et Guizot ont confondu, après bien d'autres, la commune rurale du Laonnais avec la conmiune

uil)aine de Laon, cl que le seul érudil qui se soit vérilablcnicnl OL'Cupc de lap^e^li^re, Molleville', a commis plusieurs erreurs graves, tout eu ajoutant aux lails certains détails de l'anlaisi(> que riiisloii'e scientilique est tenue d'écarter.

Pour qui n'y regardait pas de très près, la commune de Laon {communia Lauduni, communia Laudunensis) et la conuîume du Laonnais {communia Lavdunesii ou de Laiuluncsio) pouvaient être en etîet facilement prises l'une pour l'autre. La diiîérence cependant était grande. On donnait en i)articulier le nom de Laonnais [Laudimesium] à l'ensemble des domaines ruraux qui appartenaient spécialement à l'évêché de Laon. Ces domaines formaient un territoire d'environ 24 kilomètres carrés, situé au sud-ouest de Laon ets'ctendantjusqu'à la frontière du Soissonnais. On y comptait, avons-nous dit, dix-sept villages, qui se rattachaient à Anizi-le-CluUeau, comme à leur centre politique. Sous le règne de Louis Yll, les habitants de ces villages étaient encore dans l'état de servage, s'il faut prendre à la lettre l'ex^Dression de « serfs de l'évèque » que leur applique un des deux chroniqueurs qui ont mentionné la commune du Laonnais. En admettant qu'il y eût parmi eux, surtout à Anizi, des villageois de condition libre ou demi-libre, leur dépendance de l'évèque de Laon et les charges qui les accablaient leur paraissaient tellement intolérables qu'ils ne cherchaient qu'une occasion de s'y soustraire et d'imiter leurs voisins, les confédérés de Bruyères, lesquels, depuis plus de trente ans déjà, vivaient sous le régime de la charte de Laon.

L'occasion si impatiemment attendue se présenta dans l'été de l'année 1174, quand eut lieu l'abdicalion de l'évèque de Laon, Gautier H de Mortagne. Pendant les vingt années de son administration, cet homme entier et dur n'avait jamais voulu rien relâcher de ses droits. A peine eut-il disparu, que les mécontentements accumulés firent explosion. La vacance d'un évéché comme celui de Laon avait cette conséquence immédiate que h)ut le temporel épiscopal, domaines et duiloaux, lombait entre les mains du roi., (|ui était chargé de l'administrer jus(iu'au moment de l'élection

1. Mrlle\ill(;, Histoire de la cuiiinntne du Laoïinais, 1853.

et de la consécration d'un nouveau titulaire. Par le fait, le roi Louis YIl se trouva seigneur direct du Laonnais pendant toute la fin de l'année 1174 et une grande partie de l'année suivante. Cette circonstance (dont l'importance a échappé à Mclleville) permit aux paysans de l'évêché de donner suite à leur projet. Sans perdre de temps, ils forment leur confédération, vont trouver le roi de France et obtiennent de lui une charte communale toute semblable à celle cjui régissait les bourgeois de Laon et les communes rurales déjà existantes dans le pays.

Cette charte, dont le texte nous est parvenu, ne différait que par des modifications peu importantes de l'institution de paix de 1128. Elle permettait notamment aux paysans confédérés de recevoir parmi eux tous les sujets royaux du Laonnais qui voudraient s'affilier à leur commune; elle leur donnait liberté de marier leurs fils et leurs filles dans les autres communes royales. Le roi y déterminait soigneusement les limites de la confédération communale. Il laissait pourtant en dehors, on ne sait pourquoi, un des dix-sept villages épiscopaux, Jumigni, et excluait formellement trois autres villages, Montarcène, Montbavin et Chaillevois, qui géographiquement auraient dû faire partie de l'association. 3Ialheureusementpour eux, leurs habitants étaient les sujets, non pas de l'évêché, mais du chapitre de Notre-Dame de Laon: on ne pouvait donc les incorporer à la commune. Ils restaient à l'état d'enclave servile au milieu du terriloire affranchi, bizarrerie comme on en comptait par milliers au moyen âge. D'ailleurs, Louis VII, ne voulant pas paraître abuser démesurément du pouvoir que lui conférait sa seigneurie temporaire, eut soin de stipuler que chaque famille de paysans confédérés payerait annuellement à l'évêque, en dédommagement de la perte que lui faisait éprouver l'établissement de la commune, une somme de trois sous, en monnaie de Laon, payables en trois termes, à la Toussaint, à Pâques et à la Saint-Jean.

En profitant ainsi de la vacance du siège épiscopal pour affranchir de sa propre autorité les paysans de févèché, le roi n'ignorait pas qu'il outrepassait son droit et empiétait sur celui du futur évèque de Laon. Mais, depuis le milieu du xii'^ siècle, la politique du gouvernement capétien tendait

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visiblement (\ lavoriscr, par les moyens les plus divers, l'émancipalion cl le tlévelo[)pement des elasses inférieures. Louis VII, prince des i)lus médiocres en poliii(jue, apparaît, il(''jii, P«n" <"erlains côlcs, le roi des peliles gens, secourable à Uous les déshérités du monde féodal. A Laon partieulièremenl, 'où son autorité élait en concurrence avec celle de l'évéïiue, il n'était pas lâché sans doute de diminuer le pouvoir épiscopal, en gagnant pour lui-même la clientèle d'une nouvelle commune. Du reste, comme son prédécesseur Louis le (îros, et eonmie Philippe Auguste son successeur, il aimait l'argent, et il estcerlain que les confédérés du Laonnais, connaissant le faible de la curie capétienne, commencèrent par lui en olTrir.

Le roi et les paysans n'eurent donc aucune peine à se mettre d'accord. La victime de cette entente était l'évoque de Laon et, à défaut de l'évéque, le chapitre cathédral de Notre-Dame, au sein duquel les évêques se recrutaient par élection. Cette communauté de chanoines constituait, elle aussi, une seigneurie collective qui avait ses propriétés et ses sujets. Les villages a})partenant au chapitre s'entremêlaient, nous l'avons vu, avec ceux de révèché,etra(l'ranchissement des serfs épiscopaux était un exemple des plus dangereux donné aux serfs capitulaires. Se sentant directement touchés par l'établissement de la commune du Laonnais, craignant la contagion pour leurs propres domaines, les chanoines de Laon se décidèrent à suivre la })olilique indiquée par les circonstances : c'était de mettre fin à la vacance du siège et d'élire au plus tôt un prélat capable de défendre les droits de l'évcché. Le difficile pour eux, comme pour beaucoup de chapitres en pareil cas, était de s'entendre sur le choix. Il se forma cependant une majorité pour élire le trésorier du chapitre, neveu du précédent évêque, nommé (iautier comme lui. Malheureusement, ce candidat mourut au retour du voyage qu'il avait fait à Rome pour faire confirmer sa nomination par le pa})e. Il fallut une seconde élection, ce qui entraîna de nouveaux délais. Pendant ce temps, le roi restait le maître de l'évêché, administrait ses biens, percevait à son profit tous les revenus; pendant ce lenqis, la commune du Laonnais achevait de s'organiser et de se fortifier. Enfin, le choix des chanoines se fixa définitivement, après

une vacance d'une année entière, sur Roger de Rozoi, frère de Renaud, seigneur de Rozoi-sur-Serrc, une des cliàtellenies les plus importantes du pays. Les Rozoi étaient apparentés aux plus puissants chefs féodaux de la région flamande, notamment aux seigneurs d'Avesnes et aux comtes de Hainaut. La nomination de Roger fut même due, en majeure partie, à l'influence alors décisive du souverain du Hainaut, son cousin Baudouin V. L'élection d'un tel personnage était significative. Roger de Rozoi, comme beaucoup de cadets de grande famille engagés dans la vie ecclésiastique, n'avait de l'évêciue que le costume. C'était un chevalier, vivant magnifiquement, ardent pour la chasse comme pour tous les exercices du corps, de tempérament agité et d'humeur peu endurante. Fier de son origine et de ses hautes alliances, attaché profondément aux droits et aux privilèges de sa caste, Roger se trouvait l'homme qu'il fallait pour tenir tête aux ennemis de l'Église de Laon, et réparer les pertes qu'elle avait subies. La fondation de la commune du Laonnais, établie, sans autorisation épiscopale, par" un pouvoir laïque, lui avait toujours paru un attentat monstrueux aux droits comme à la dignité de l'Église laonnaise. La détruire et restituer à l'évêché la propriété de ses serfs rebelles fut pour lui l'idée fixe qui allait inspirer tous ses actes, l'obligation impérieuse qui s'imposait tout d'abord à sa conscience d'évêque et à sa volonté d'administrateur.

Mais la tâche était malaisée, parce que derrière les paysans se trouvait le roi. Roger recourut d'abord aux procédés pacifiques. Il fit demander à Louis YII, par ses amis, la suppression de la commune du Laonnais; il alla lui-même trouver le roi, qui resta insensible à sa prière. L'évêque et les chanoines tentèrent alors de s'adresser au pape Alexandre III. Une somme de 500 marcs d'argent fut mise par le chapitre à la disposition de Roger, pour que celui-ci se chargeât d'obtenir de la cour de Rome la suppression de la commune. Rome était, en principe, défavorable au mouvement communal; l'argent aidant, il semblait que le pape dût se prêter facilement aux projets de l'Église laonnaise. Cependant, soit que la politique pontificale du moment ne permît pas de mécontenter le roi de France, soit que l'évêque de Laon eût peu de confiance dans le résultat d'une négociation

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