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LES COMMUNES FRANC-AISES

avec la curie romaine, l'argenl domié par les chanoines ne reçut pas la destination qu'on avait prévue. Roger, décidé à en finir au plus vite avec la commune, en sa (pialilé d'évèque de combat et de chevalier peu patient, avait résolu de recourir à la force. Les paysans du Laonnais apprirent, au commencement de l'année 1177, qu'un orage formidable s'amassait contre eux.

Comme il s'agissait d'écraser des serfs insurgés contre leur seigneur légitime, la féodalité ne se fit pas prier. L'évêque de Laon se vit bientôt à la tête d'une véritable armée, où entrèrent, avec son frère, le seigneur de Rozoi, le comte de Rcthel, Jacques d'Avesnes; le comte de Rouci et Hugue, châtelain de Pierrepont. Les paysans menacés ne perdirent pas courage; ils appelèrent à leur aide, en vertu de cette solidarité dont on vit alors maints exemples, les milices communales de Crépi et de Yailli, et d'autres que les chroniqueurs n'ont pas nommées. Sur l'ordre du roi, le prévôt royal de Laon, Geoffroi de Senlis, convoqua de son côté les communes de Laon, de Soissons et les hommes de l'abbaye de Sainl-Médard de Soissons. L'armée communaliste élait massée, dans le territoire même de la commune du Laonnais, entre Anisi et Pinon, sur les bords dun petit cours d'eau appelé l'Ailette, près du moulin de Comporté, qui appartenait à l'abbaye de Saint-Martin de Laon. Le 14 mars 1177, l'armée féodale apparut et l'action s'engagea. Elle ne fut pas de longue durée. Les paysans avaient d'abord mal choisi leur terrain, une vaste prairie où il leur élait difficile de résister à des cavaliers; ils étaient, de plus, mal équij)és et peu habitués aux opérations de guerre. S'il faut en croire un chronicjueur, la vue seule de la chevalerie ennemie les fit se sauver en désordre. A vrai dire, ce ne fut qu'une elTroyable boucherie. Ceux qui échappèrent au massacre furent pris, ou se noyèrent en voulant passer l'Ailette. De fait, la commune du Laonnais cessait d'exister et les rancunes de l'évêque de Laon recevaient pleine satisfaction.

Cette catastrophe eut un grand retentissement. On était au déclin du xu« siècle, à une époque où la classe populaire, souvent victorieuse dans ses revendications, commençait à compter dans l'opinion et devenait une véritable puissance.

D'autre part, le prestige de l'autorité royale se Irouxail gravement compromis. Louis VII, humilié par un de ses évêques, se décida (un peu tard, comme toujours) à prendre une mesure énergique. Dans l'été de 1177, il marche sur Laon, s'empare des territoires épiscopaux, menace les domaines de Renaud de Rozoi, de Jacques d'Avesnes, de Hugue de Pierrepont, et arrive jusqu'à Nizi-le-Comte, château appartenant aux comtes de Rouci. Il y reçoit la soumission de Renaud de Rozoi, qu'il oblige à lui faire hommage. Pendant ce temps l'évêque Roger, dépouillé de ses revenus et de ses domaines, s'enfuyait jusqu'aux confins de la Bourgogne, où il demandait asile à l'évêque de Langres. La royauté reprenait l'avantage. On ne sait jusqu'où se serait portée sa vengeance, si le puissant comte de Hainaut, allié et parent de l'évêque ainsi que des autres seigneurs poursuivis par l'armée royale, ne fût à son tour entré en scène pour les défendre.

La situation changeait de face et devenait grave. Il ne s'agissait plus de la commune rurale du Laonnais, point de départ de toute cette affaire. Le comte de Hainaut était un des barons souverains qui avaient pris parti pour le roi d'Angleterre, Henri II, contre son rival, le roi de France. Il marcha sur Louis VII avec une armée composée d'une chevalerie d'élite et d'un grand nombre de gens de pied. La guerre du Laonnais devenait un épisode de la grande querelle engagée depuis longtemps entre Capétiens et Plantagenets. Mais il n'était ni dans l'intention ni au pouvoir de Louis VII de s'engager dans une voie aussi périlleuse. Ne se sentant pas en force, il battit prudemment en retraite, comme il l'avait fait tant de fois déjà devant le roi Henri IL Le comte de Hainaut, de son côté, n'insista pas. Le roi se déclara satisfail de la soumission de Roger de Rozoi, et se contenta de rester en possession de l'évêché de Laon, dont l'accès fut interdit à l'évêque. La cour capétienne espérait que celui-ci, accusé devant la cour de Rome, finirait par être condamné et suspendu de ses fondions.

A partir de ce moment, en effet, l'affaire du Laonnais entrait dans la phase diplomatique et judiciaire. Les ennemis de Roger traduisirent, en 1179, auprès du pape, l'auteur du massacre de Comporté, comme coupable d'avoir trempé ses

mains dans le san^ de ses sujets, ce (lui le rendait, ])ar suite, incapable d'administrer un diocèse. Alexandre lll délégua pour le juger trois commissaires : les évoques de Cambrai, d'Arras et de Noyon. Ce cboix indiquait sufflsanïment combien la cour de Rome était favorable à l'accusé. La sentence devait êlre rendue à Meaux. Le résultat du procès ne semblait pas douteux : la (juestion était de savoir si le roi accepterait le jugement et si l'évêque de Laon pourrait encore trouver grâce auprès de lui. Roger de Rozoi crut donc nécessaire, avant de se rendre à Meaux, de faire venir son cousin, le comte de Hainaut, et de se présenter avec lui devant Louis VII et la reine Adèle de Champagne. L'accueil qu'ils en reçurent ne fut pas si désagréable qu'on était en droit de le prévoir. Le roi eut même un mot aimable pour le comte et autorisa le prélat à prouver son innocence devant les délégués pontificaux.

Melleville affirme, bien que les textes n'en disent rien, que Roger se présenta à Meaux avec l'assurance d'un homme certain de gagner sa cause; qu'il se tira d'affaire en jurant que personnellement il n'avait pas répandu le sang; qu'enfin, sans que les commissaires aient fait aucune enquêle, ni entendu aucun témoin, il fut déchargé de toute accusation et renvoyé absous. Les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Le chroniqueur Gilbert de Mons nous apprend, au contraire, que l'évoque fut condamné adonner satisfaction; mais l'expiation fut légère sans doute, comme l'exigeait la qualité du coupable. Revenu à Paris, toujours accompagné du comte de Hainaut, Roger de Rozoi eut une seconde entrevue avec le roi. Louis YII parut avoir oublié tout ce qui s'était passé. Il leva la saisie du temporel de l'évêque de Laon et lui permit de rentrer dans sa ville épiscopale. Bien mieux, sur les instances du pape Alexandre IIÏ (et ici le récit de Melleville est en opposition complète avec la vérité), le roi de France n'hésita pas à prononcer la dissolution de cette commune du Laonnais qu'il avait fondée et défendue. Pourquoi ce revirement inattendu ? A la même époque, à la fin de l'année 1179, l'héritier présomptif de la couronne capétienne, le futur Philippe Auguste, épousait la fille unique du comte de Hainaut, qui lui apportait comme dot une partie notable de la Flandre. La rentrée en grâce do

l'évêque de Laon était probablement une des conditions du traité. Ce fut Roger de Rozoi en personne qui, en 1180, célébra à Bapaunie le mariage du fils de Louis VIL

Nous voici en pleine histoire capétienne, loin de notre point de départ et de ces malheureux villageois du Laonnais qui, après avoir été exterminés par milliers, se trouvaient maintenant sacrifiés aux nécessités de la politique royale. Au règne de Louis VII succède celui de Philippe Auguste. Le roi a changé; l'évêque de Laon est toujours le même; la commune n'existe plus. Les paysans du Laonnais sont de nouveau soumis à tous les caprices de leur seigneur ; ils sont redevenus taillables et corvéables à merci. L'évêque reste d'autant plus impitoyable qu'il leur garde toujours rancune de leur indépendance passée. En 1185, cependant, les rigueurs et les exactions deviennent à ce point intolérables que les paysans se décident à porter plainte au roi. Philippe Auguste intervient; de là, un acte de médiation (dont les clauses ont été fort inexactement rapportées par Melleville), qui constituait une amélioration notable dans le sort des villageois opprimés.

Le roi fixe le chiffre des tailles que l'évêque est autorisé à percevoir sur ses sujets; il détermine également le taux des redevances auxquelles les habitants sont assujettis envers le vidame du Laonnais et le prévôt épiscopal. A défaut de l'organisation communale, il donne aux paysans une garantie réelle de sécurité et de justice : il institue douze échevins pris parmi eux, chargés de répartir les tailles et de juger tous les différends qui pourront s'élever entre eux ou avec l'évêque. Ces magistrats seront nommés par le roi; on ne pourra appeler de leurs arrêts que devant la justice royale*. Chacune de ces stipulations était sans aucun doute une défaite pour l'évêque. L'institution des douze échevins suffit d'ailleurs à prouver, contre Melleville, qu'en 1185 les paysans du Laonnais ne possédaient plus leur commune. Mais, grâce à l'intervention de Philippe Auguste, ils se trouvaient engagés de nouveau dans la voie qui pouvait les mener à une indépendance plus complète. L'échevinage de création royale n'était qu'une étape vers l'éche-

1. L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe Auguste, n" 133.

vina^e libre, d'ori^nno populaire. Que se passa-l-il de 1185 à 1190? Les textes l'ont drlaul; ce {\m esl certain, c'est qu'en 1190 la (omniune du Laonnais était de nouveau officieilonient rétablie. A force de ténacité, les paysans se trouvaient revenus à peu près au même point qu'en 1177.

On ne saurait dire comment cette restauration s'était faite. Le frouvernemcnt capétien s'était-il laissé émouvoir par les prières des confédérés? avait-il quelque sujet de mécontentement contre Roger de Rozoi? Celte dernière hypothèse est la plus vraisemblable. En effet, de 1184 à 1186, de graves événements agitèrent toute la France du nord ; le gouvernement de Philippe Auguste avait surmonté une crise des plus redoutables. Une coalition féodale, à la tête de laquelle s'était placé le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, s'était formée : Flamands et Français en étaient venus aux mains, et l'on sait que, par sa parenté, ses alliances et ses préférences intimes, l'évêque de Laon était plus flamand que français. Il avait pris parti pour Philippe d'Alsace contre son légitime souverain, le roi de France. On ne s'étonnera donc pas que le jeune roi, sorti victorieux de cette première épreuve, se soit empressé de se venger de l'évêque en donnant, pour la seconde fois, l'existence légale à la confédération rurale du Laonnais.

La preuve que la commune existait en 1190, c'est que, cette même année, dans un acte royal des plus authentiques, il était question de la supprimer. Nouveau revirement, nouveau caprice de la politique royale. Cette fois, ce n'est plus la colère qui est le mobile de celte politique, c'est le sentiment religieux, la crainte de Dieu et de son Église.

En 1190, Philippe Auguste se préparait à la troisième croisade ; il allait partir pour ce long et périlleux voyage d'où l'on n'était jamais certain de revenir : une de ces circonstances, graves pour les rois comme pour leurs plus humbles sujets, qui permettaient au clergé de ressaisir les consciences et de reprendre l'avantage sur ses ennemis. Philippe Auguste fit donc son testament religieux comme il faisait au même moment son testament politicpie. Par une charte datée de Paris, il promettait de terminer l'éternel procès pendant eidrc la conuiiune du Laonnais et ses ennemis naturels, le chapitre et l'évêque de Laon, dans l'année

qui suivrait son retour de Jérusalem. 11 ajoutait que, s'il venait à mourir au cours de son pèlerinage, il accordait, pour la rémission de ses péchés, que la commune fût dclinitivement cassée et ne pût jamais être rétablie \ Cela fait, il s'embarqua pour la Sicile, sa première étape, la conscience tranquille, en homme persuadé qu'il avait fait un sacrifice suffisant à Dieu et à ceux qui le représentaient ici-bas.

Après tout, cet acte n'était qu'une promesse et une promesse conditionnelle. L'Église de Laon voulait davantage. Les soUicilations répétées de l'évèque et du chapitre |)Oursuivirent Philippe Auguste jusqu'en Sicile. Pour assurer l'heureux succès de son grand voyage, il se décida à leur accorder pleine satisfaction. Les malheureux confédérés du Laonnais étaient loin, et leurs plaintes ne pouvaient plus arriver jusqu'à lui. Il se trouvait à Messine, lorsqu'il déclara devant ses barons assemblés « que, sur la prière de l'évèque et du chapitre de Laon, sur les instances de maître Michel, doyen de Meaux, et de maître Gilbert, pour éviter le péril de son âme et pourvoir à son salut comme à celui de ses parents; par amour de Dieu, de la sainte Vierge et de la justice, comme aussi pour assurer le succès de son expédition dans la Terre-Sainte, il cassait la commune du Laonnais, établie contre les droits et la liberté de l'Église de Laon, et défendait, par l'autorité royale, que personne fût assez audacieux pour tenter de la rétablir jamais "^ ».

L'arrêt était définitif; la commune du Laonnais tomba pour ne plus se relever. Moins favorisée que les autres confédérations rurales du pays, elle avait subi, pour son malheur, le contre-coup de tous les événements politiques. Elle était détruite une seconde fois par cette même royauté qui l'avait fondée et rétablie. Mais l'esprit de résistance à foppression, qui animait ses habitants, n'était pas anéanti; il survécut chez eux à la perte de l'indépendance. La ténacité du paysan, qui voulait s'affranchir, égalait au moins celle du clergé, qui entendait rester le maître. L'histoire du Laonnais devient moins intéressante; elle n'est pas close. Si les cliro-

1. L. Delisle, Calaloi/ue des actes de Philippe AuQuste, n° 315,

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