Giry, È lablissements de Rouen, I
ceux-ci trouvaient le loisir de vaquer à leurs occupalions commerciales ou incluslricllcs. Des obligations militaires si imi)érieuses semblent pouvoir A peine se concilier avec les nécessités de la vie normale et du travail quotidien.
Cbaque bourgeois de commune est donc un soldat, et un soldat très occupé. Néanmoins on a exagéré l'importance du rôle joué au moyen âge par les milices communales qui étaient au service des rois de France. C'est là une question du plus haut intérêt, sur laquelle il importe de rétablir la vérité.
Les auteurs de précis historiques écrivent encore volontiers, et beaucoup de professeurs enseignent d'après eux, que les milices des communes ont été d'un puissant secours aux Capétiens du xii*^ et du xiu" siècle, dans les combats qu'ils ont livrés à la féodalité ou à l'ennemi national. Nos écoliers sont convaincus que les communes ont sauvé la France, en 1124, lorsqu'elles se groupèrent autour de Louis YI, pour repousser l'invasion allemande, et en 1214, sur le champ de bataille de Bouvines. C'est là une de ces traditions qui, transmises sans contrôle, de génération en génération, de manuel en manuel, sont entrées dans le courant des opinions reçues et finissent par s'imposer aux historiens. On comprendra que celle-ci ait été acceptée de prime abord, si l'on songe que l'iiistoire de France, telle que l'avait conçue et renouvelée l'école libérale de la Restauration, reposait principalement sur la démonstration de ce fait : l'union étroite établie entre la royauté et le tiers état, aux dépens de la classe féodale. L'idée était juste et féconde, mais le tort de ceux qui l'ont propagée fut de ne pas distinguer suffisamment les époques ; de croire, ou de laisser croire que l'alliance de la monarchie avec les citoyens des communes avait été conclue et môme avait déjà produit ses fruits durant le premier développement de l'institution communale; d'attribuer enfin au mouvement d'émancipation d'où est issue la commune indépendante, plus d'importance, au point de vue politique comme au point de vue militaire, qu'il n'en avait'en réalité.
La question de savoir (|uel a été l'appoint de force réelle
apporté par les communiers à l'armée capétienne se résout
simplement par le recours direct aux textes contemporains.
En ce qui concerne le règne de Louis le Gros, les chro-
niques n'oflrent pas trace de l'existence de milices communales dans l'armée du roi. La plupart des expéditions de Louis VI, et les plus fructueuses, ont été faites à l'aide d'un petit nombre de chevaliers : ceux qui composaient ordinairement son entourage et d'autres qu'on attirait par l'appât d'une solde. Pour les campagnes en pays lointain, et lorsqu'un péril sérieux menaçait la monarchie, Louis le Gros convoquait les contingents, exigibles, en vertu de la loi féodale, des seigneurs, des évêques et des abbés vassaux de la couronne. Ces troupes comprenaient sans doute un élément populaire, celui que fournissaient les villes, bourgs et villages relevant de chaque autorité seigneuriale : mais il ne s'agit jamais, à cette époque, que de soldats féodaux ou ecclésiastiques. Les communes n'apparurent même pas en 1124, lorsque l'invasion de l'empereur Henri V faillit compromettre l'existence de la dynastie. Le récit que Suger a consacré à cet épisode contient une énumération assez complète des contingents amenés, par les barons et les évêques, de tous les points du territoire français. Non seulement on n'y trouve mentionnée aucune commune; mais les appellations ethniques employées par l'historien, quand il parle, par exemple, des Orléanais ou des Étampois, ne s'appliquent pas particulièrement aux troupes bourgeoises envoyées par les villes. Ce sont des expressions qui indiquent, d'une manière générale, la région ou le pays : elles désignent des contingents locaux de toute classe et de toute origine , les chevaliers et les clercs, aussi bien que les bourgeois.
A la fin du règne de Louis VII, les milices communales sont signalées, pour la première fois, comme intervenant dans une guerre faite par la royauté à l'un de ses vassaux : celle qui éclata entre l'évêque de Laon, Roger de Rozoi, et la commune rurale du Laonnais, défendue par le roi de France. On a vu précédemment que le prévôt royal de Laon se mit alors à la tête des sergents de la ville, auxquels étaient venues se joindre les milices communales de Vailli et de Soissons.
C'est seulement à la fin du xii« siècle, quand l'autorilé royale parut suffisamment affermie dans le domaine capétien, que l'idée put venir au souverain d'exploiter, au point
de vue militaire, les forces que recelaient les communes. Philippe Au^niste était trop intelligent, trop pratique, trop constamment engagé dans des entreprises guerrières de toute nature, pour ne pas essayer d'en tirer parli. Mais il ne le fit pas, ainsi qu'on a seml)lé le croire, en utilisant les milices communales, comme troupes d'offensive, à titre de contingent régulier, destiné à donner dans toutes les expéditions et toutes les batailles, prêt à suppléer à l'insuffisance et à l'irrégularité des apports féodaux. Une telle conception serait absolument contraire, non seulement aux conditions d'existence des milices communales, mais atout ce que nous savons de l'histoire militaire de Philippe Auguste. Bien que de très nombreux engagements aient été livrés pendant ce long règne de quarante-trois ans, les gens des communes ne sont que très rarement signalés parmi les soldats royaux. 11 est vrai qu'on les voit paraître à Bouvines, dans la circonstance la plus critique de la vie de Philippe, et que, s'il faut en croire l'opinion reçue, les milices communales auraient alors décidé de la victoire et scellé glorieusement de leur sang le pacte conclu entre le tiers état naissant et la monarchie.
Mais, ici encore, l'opinion est peu d'accord avec l'histoire. Dans le récit très étendu et très explicite que nous a laissé de la bataille de Bouvines un témoin oculaire, tout à fait digne de foi, le chapelain même de Philippe Auguste, Guillaume le Breton, le passage relatif aux communes se compose à peine d'une douzaine de lignes'. Le chroniqueur, nommant les gens de Corbie, d'Amiens, de Beauvais, de Compiègne et d'Arras, nous montre ces fantassins rangés autour de l'étendard royal et immédiatement devant le roi. Mais ils n'y restent pas longtemps; car la chevalerie allemande les attaque aussitôt, les repousse en désordre, les culbute, et atteint presque Philippe Auguste. Bref, les communiers n'apparaissent dans le combat que pour être battus. Après ce court épisode, auquel le chroniqueur semble n'attacher aucune importance, on ne les voit plus mentionnés une seule fois dans la suile du récit. Leur présence sur le champ de bataille a été si peu remarquée; elle a si peu contribué
1 . Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, éd. Delaborde, 1. 1, p. 281-282.
LA MILÎCE. 187
au succès final, que, dans le onzième chant de sa Philippirle, consacré tout entier à l'épisode de Bouvines, Guillaume le Breton n'a pas jugé à propos de développer ou simplement de reproduire le passage de sa chronique en prose où il est question des communes*.
Ce qui explique peut-être la formation de la légende, c'est qu'un document d'archives énumère les prisonniers que les différentes communes du nord remirent entre les mains du prévôt de Paris, peu de temps après la balailIe^ On en a conclu que ces prisonniers étaient ceux que les milices communales avaient eu elles-mêmes l'honneur de capturer. Il n'en est rien : ce sont ceux que le roi avait simplement donnés à garder aux communes pour être dirigés postérieurement sur Paris et incarcérés soit au Louvre, soil au Chàtelet. Dans celte conjoncture, ce ne sont pas les milices communales qui ont rendu service au roi, mais les communes elles-mêmes, considérées comme places de sûreté.
Telle était en effet, croyons-nous, la fonction que, dans l'esprit de Philippe Auguste, les communes étaient surtout appelées à remplir. C'est une idée que nous aurons à développer par la suite, quand il sera question des rapports du gouvernement de Philippe avec les communes. Bornonsnous à constater ici que les seules circonstances où les communes, sous ce régne, jouent un rôle militaire honorable et avantageux au pouvoir royal, sont celles où on les voit, comme forteresses, chargées d'arrêter l'ennemi. En 1185, le comte de Flandre Philippe d'Alsace étant venu assiéger Corbie, les Corbéiens coupèrent les ponts qui pouvaient donner passage à l'ennemi et opposèrent une si vive résistance que le roi de France eut le temps de leur envox er des secours et que Philippe d'Alsace fut contraint de se retirer. En 1188, Henri II, roi d'Angleterre, envahit le Vexin et essaya de surprendre Mantes, que Philippe Auguste, pressé de se rapprocher de Paris, avait laissée sans défense. Mais la milice de Mantes résista avec tant d'énergie aux efforts des chevaliers anglais, que le roi de France eut le temps d'être averti et d'accourir au secours de la vaillante commune.
1. Œuvres de Rigorcl et de Guillaume le Breton, éd. Delaborde, t. II, p. 328. Voir la note très judicieuse de M. Delaborde.
2. Duchesne, Scriptores, t. V, p. 268. Cf. L. Delisle, Cntal., n° 1521.
Sous les règnes de saint Louis, de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel, les détails relatifs à l'omploi des milices communales i)ar le gouvernement capélicn deviennent à la fois plus nombreux et plus précis. Les sergents des communes prennent part à toutes les expéditions militaires: on les convoque non seulement cpiand il s'agit de défendre le pays, mais encore pour aider à maintenir l'ordre à l'intérieur. La convocation de 1253 eut pour etret de faire lever dans les communes du nord une petite armée de 3 700 sergents; celle de 1233 avait déjà permis à samt Louis de conduire les milices de 19 communes appelées à rétablir la paix dans la commune de Beauvais, que les séditions entre bourgeois avaient ensanglantée. En 1272, sous Philippe le Hardi, les communes prirent part à l'expédition de Foix; en 1303, sous Philippe le Bel, à l'expédition de Flandre, etc. Mais, à la iin du xm^ siècle, se produisit ou plutôt acheva de se produire, dans l'histoire militaire des communes, un fait des plus importants : la transformation du service militaire en impôt payé au roi. Au lieu d'envoyer leurs hommes d'armes, les communes et les villes privilégiées donnèrent de l'argent : ce qui amena peu à peu une modification radicale de l'organisation militaire et financière de la monarchie.
Les premières traces de cette révolution apparaissent sous le règne de Philippe Auguste. Plus on avance dans le XIII"" siècle, plus les convocations des milices communales deviennent fréquentes et onéreuses, plus les expéditions royales se font en pays lointain (ce qui arrive forcément puisque le domaine capétien ne cesse de s'étendre), moins les communiers se soucient d'envoyer, aussi souvent et aussi loin, les membres de leur milice, les défenseurs de leur cité. Sous Philippe le Hardi et sous Philippe le Bel, les guerres du roi se font aux extrémités du royaume, dans les Pyrénées ou dans la Flandre. L'usage s'établit donc de faire payer aux communes l'équivalent du service militaire qu'on exigeait d'elles, pour les levées ordinaires comme pour les levées en massée C'est ainsi que la plupart des communes se rachetèrent de la guerre de Foix, en 1272. La royauté trouvait avantage ù convertir le service militaire personnel
1. (Borrclli de Serres, Recherches sur divers services publics...; notices relutices art xiir siècle^ 18%, [>. -'»89 et suiv.J
en un impôt, qui prit bientôt, grâce aux tendances absolutistes du gouvernement et aux nécessités trop réelles qui l'accablaient, le caractère d'une contribution forcée et presque permanente. Il est vrai que le rachat ne fut jamais absolument général. Dans toutes les guerres du commencement du xiv« siècle, on trouve toujours un certain nombre de milices communales, conduites parleurs magistrats municipaux. Mais ce dernier privilège des communes ne tarda pas à leur être enlevé, comme leur avait été ravie aussi leur indépendance politique. L'ordonnance de Philippe le Long, de 1317, appliquée à l'Ile-de-France, à la Picardie, à la Normandie et à la Champagne, changea profondément, au point de vue militaire, la situation des villes libres.
Cette ordonnance prescrivait à chaque bailli royal de désigner, dans chaque ville ou château de leur ressort, sur l'avis des notables du lieu, certaines personnes chargées de faire le recensement des bourgeois capables d'équiper à leurs frais des gens d'armes avec leurs chevaux et de ceux qui ne pourraient qu'entretenir des gens de pied. Ce recensement fait, chacun devait être taxé à un chifTre déterminé d'armures de cavalier ou de fantassin, selon ses facultés et son état. En outre, pour empêcher que les bourgeois pauvres ne fussent tentés de vendre ou d'engager leurs armures, l'ordonnance portait que les armes seraient déposées en lieu sûr et gardées par des officiers royaux qui ne les délivreraient que quand la chose serait jugée convenable. Dans chaque cité, ces forces militaires devaient être commandées, non par les autorités municipales, mais par un capitaine expérimenté, qui serait nommé par le roi, prêterait à la commune serment de la défendre et maintenir en paix et recevrait des habitants le serment de concours loyal, aide et obéissance^ En somme, l'acte de 1317, comme l'a bien vu Augustin Thierry, dépouillait les magistrats municipaux de l'autorité militaire : la milice tombait sous la tutelle du gouvernement royal. Ce qui est remarquable, c'est que ce furent les villes elles-mêmes qui, représentées par leurs députés convoqués à Paris, demandèrent cette transformation. L'intérêt de la sûreté publique et de la défense du royaume