‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 89 sur 121 · Ibid., y. 64 el · texte numérisé non relu

Ibid., y. 64 el

sérieuse de liberté démocratique : car il s'en faut que le recrutement des corps municipaux fût établi sur la base du suffrage universel directement pratiqué. L'idée des magistratures communales élues par la masse des habitants a été introduite sans preuves par les historiens de la Restauration. Pendant tout le xii« siècle et même, sur certains points, pendant la majeure partie du siècle suivant, la démocratie des communes n'a parlicipé à l'administration de la cité que dans une mesure des plus restreintes. L'aristocratie marchande y régnait à peu près sans partage et sans contrôle. En d'autres termes, la commune a commencé par être au pouvoir d'une caste, qui, en dépit de son origine, s'est montrée souvent aussi exclusive, aussi fermée, aussi jalouse de ses privilèges, parfois aussi dure pour le bas peuple, que la classe féodale elle-même.

La forme aristocratique et même oligarchique est donc la première qu'ait revêtue le mouvement populaire auquel les cités de la France du nord ont dû leur émancipation. On ne s'en étonnera pas si l'on songe à la nature du milieu social au sein duquel se sont formées les communes, si l'on se rappelle ce qui a été dit de ces organismes politiques qui semblent avoir été, par certains côtés, un produit particulier de l'esprit féodal. L'idée démocratique ne pouvait éclore et se faire jour dès le début, en pleine féodalité, dans une société imprégnée des principes contraires, fondée sur des bases absolument différentes. Le régime urbain ne commença pas par la démocratie; il n'y arriva qu'à la fin, après une assez longue évolution, lorsque les institutions féodales se trouvèrent elles-mêmes avoir reçu de profondes atteintes, par suite du prodigieux accroissement de l'autorité monarchique.

Il faut donc distinguer les époques, tenir compte des phases très différentes de l'évolution communale, et voir dans les cités libres autre chose que le développement de la forme démocratique, qui n'est point la forme primitive, mais un fait postérieur et tardif: tardif, parce qu'en effet les communes françaises ne se sont véritablement développées, dans le sens démocratique, qu'au déclin même du xni« siècle, précisément à l'époque où elles commencèrent à disparaître en tant que seigneuries indépendantes. Marquer les différentes

étapes de ce progrès de la classe populaire, opposée à l'aristocralie bourgeoise, est chose assurément diflicile, parce que les textes antérieurs à l'époque des Valois sont rares et insuffisamment explicites; cependant la tdche n'est pas impossible. L'historien qui l'entreprendrait serait certainement récompensé de son labeur par la nouveauté et l'intérêt des résultats.

Il faut arriver au règne de saint Louis pour rencontrer, dans cet ordre d'idées, un événement vraiment caractéristique, le premier qui jette quelque clarté sur la situation intérieure d'une grande commune de la région capétienne. Ce fait s'est passé à Beauvais, en 1233. La ville apparaît divisée en deux camps : celui du bas peuple, que les textes appellent mmores, populares, minutus popuhts, et celui de la haute bourgeoisie, des majores, nommés aussi « changeurs », eampsores. Une émeute sanglante a eu lieu. La populace s'est jetée sur les changeurs, et le roi, pour rétablir l'ordre, a désigné d'office un maire étranger à la localité. Plusieurs riches bourgeois ont été blessés ou tués. Le maire nommé par le roi a été poursuivi par les émeutiers, qui ont mis ses vêtements en lambeaux et l'injurient en disant: « Voilà comment nous te faisons maire ! » Devant l'injure faite à son représentant, saint Louis n'hésite pas. Il marche sur Beauvais, avec une armée composée en majeure partie de milices communales. Le ban est proclamé; les maisons des principaux coupables sont abattues; quinze cents bourgeois du parti populaire sont emmenés par le roi et emprisonnés à Paris ou ailleurs ^

Que revendiquait le parti populaire? Un droit qu'il ne possédait encore presque nulle part, celui de nommer le chef de la commune. L'émeute de 1233 ne résolut pas la question. Cinquante ans plus tard, les petits bourgeois de Beauvais demandaient encore au parlement de Paris l'abolition de la constitution par trop aristocratique de la cité et l'extension du droit de nommer les magistrats municipaux à toutes les corporations industrielles. Il semble qu'au milieu du xiii" siècle la classe dominante fût toujours assez forte pour

1. Guizot, Histoire de la civilisation en France, IV, 383 et suiv. Voir les textes dans Giry, Documents sur les relations de laroyauté avec le» villes, p. G6-81.

retenir l'autorité qu'on voulait lui arracher et rester en possession de son monopole administratif et politique. En 1245, l'aristocratie de Douai prohiba sévèrement les coalitions et les conjurations que formaient entre eux les artisans et les personnes de la classe inférieure.

C'est seulement sous les règnes de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel que les divisions des cités et les mécontenlements accumulés du parti populaire allaient pouvoir violemment se faire jour. Il y eut alors comme une explosion générale, un déchaînement de colères et d'émeutes qui se produisit partout à la fois, mais surtout parmi les populations belliqueuses de la région flamande.

A Gand, en [1274], la populace se soulève contre le corps échevinal et requiert l'intervention de la comtesse de Flandre. Le débat est porlé devant les magistrats de Saint-Omer. La classe inférieure obtient, par sentence arbitrale, que toutes les ordonnances des échevins gantois, qui lui paraîtraient contraires à ses intérêts, pourraient êlre revisées par le comte de Flandre. A Douai, en 1279, les ouvriers tisserands s'ameutent contre les patrons. En 1280, les gens des métiers de Bruges s'insurgent à leur tour contre les échevins. Puis la contagion gagne Ipres, où l'émeute naquit d'une protestation contre les échevins, accusés de favoriser le haut commerce aux dépens des fabricants de drap; Arras, où l'on vit les ouvriers forcer les maisons des chefs de métiers et parcourir la ville avec des drapeaux en poussant des cris de mort contre le maire et les échevins; Rouen, où la populace en fureur alla jusqu'à massacrer le chef de la commune. Dans l'intérieur du royaume capétien, et jusque dans les résidences royales, les bourgeois entraient en lutte les uns contre les autres. A Sens, en 1283, on ne put s'entendre sur la nomination d'une municipalité : le roi dut en instituer une d'office. Le même fait se produisit à Dijon, où le peuple avait élu deux maires en même temps. L'autorité royale y séquestra la commune et la soumit à une commission municipale*.

Le point de départ de ces désordres était partout le même. La classe inférieure se plaignait vivement de l'administration financière de la bourgeoisie dominante, qu'elle accusait

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