‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 92 sur 121 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Pourquoi la féodalité laïque s'est montrée moins hostile que l'Eglise au mouvement communal. — Les communes et la noblesse locale. — Les nobles du Mans et de Laon. — Les châtelains. — Attitude des hauts barons en face du mouvement communal. — Les ducs de Normanlie et les comtes de Cham|iagne. — Poliiique des comtes de l'ontiiieu et des ducs de Bourgogne. — Un baron démagogue. Le comte de Nevers et les habitants de Vézelai.

A considérer l'ensemble des faits, la féodalité laïque s'est montrée moins défavorable à l'établissement et au développement du régime communal que la féodalité ecclésiastique. Cette vérité est difficilement contestable; mais il ne suffira pas d'en donner la preuve : il faut en trouver encore la raison.

C'est dans les grands centres, dans les villes les plus peuplées et les plus riches, que la force politique et sociale d'où est issue la commune s'est manifestée, d'ordinaire, avec le plus d'intensité et d'énergie; c'est laque la commune a obtenu ses résultats les plus décisifs, et remporté srs plus éclatantes victoires. Or la plupart de ces grandes villes: Laon, Beauvais, Noyon, Soissons, Tournai, Reims, Sens et tant d'autres, étaient des cités épiscopales. Le principal seigneur de ces cités, celui qu'il fallait combattre en premier lieu, l'ennemi, en un mot, c'était l'évêque. A côté de ces villes épiscopales, d'autres, comme Compiègne, Saint-Riquier, Vézelai, Chàteauneut-de-Tours, obéissaient à un abbé ou à

un chapitre. Mais seigneurie épiscopale et seigneurie abbatiale ne dilleraienl en rien quand il s'agissaitde lutter contre la société populaire. Le mouvement communal rencontra partout les mômes principes hostiles et les mêmes résistances indéfiniment prolongées.

La féodalité laïque n'exerçait, en général, que sur les petites villes ou bourgs d'importance secondaire un pouvoir immédiat et réellement prépondérant : dans les cités, l'autorité du comte était presque toujours éclipsée par celle du prélat. La grande ville capitale d'une seigneurie d'Église ofîrait le terrain le mieux préparé à l'esprit de révolte et aux tentatives populaires, parce que la force d'association pouvait y être plus efficace et qu'elle recelait, de toute ancienneté, des germes féconds d'organisation politique. Le mouvement communal futdonccssentiellementet primitivement un mouvement urbain plutôt que rural, anliecclésiastique plutôt qu'antiféodal. La nature des choses le voulait ainsi. Les communes qui sont parvenues à s'établir dans les villes d'Église sont celles où l'association bourgeoise a joui de l'indépendance la plus réelle et la plus large, où le pouvoir seigneurial a été le plus profondément atteint et entamé. La féodalité proprement dite a moins soutïert que le clergé, parce que les communes sur lesquelles était établi son pouvoir direct n'étaient point assez fortes, et par suite assez hardies, pour briser tous les liens d'assujettissement. Dans les localités où le seigneur dominant était un laïque, l'émancipation fut moins radicale.

Il n'existait point d'ailleurs, entre la bourgeoisie et les barons, cette sorte d'incompatibilité, véritable abîme creusé entre la comnmne et l'Église. Nous avons prouvé que certains seigneurs laïques avaient pu faire réellement partie d'une association communale, parfois même se faire nommer maires d'une ville libre. On chercherait vainement dans l'histoire un évêque ou un abbé qui ait consenti à prendre cette attitude, à occuper cette situation. D'autre part, les fondations de communes dues à l'initiative des barons sont infiniment plus nombreuses, au moins pour la période postérieure de l'évolution communale, que celles qu'on peut attribuer à la bienveillance spontanée ou rolléchie des prélats.

L'incompatibilité entre l'Église et la commune s'explique

LA COMMUNE ET LA FÉODALITÉ LAÏQUE. â23

encore par une autre cause. Le commencement du xii'' siècle n'est pas seulement l'époque des premières tentatives communalistes : il coïncide aussi avec le début du premier éveil sérieux de la raison indépendante. Alors commence la réaction contre les doctrines et la constitution de la théocratie qui régit l'Europe latine. Les hérésies se multiplient; l'esprit laïque naît et se développe. Cette tendance d'opposition à l'Église, si peu prononcée qu'elle soit dès cette époque, n'apparaît pas seulement chez les lettrés et les philosophes, elle s'insinue obscurément au sein des masses ignorantes. Le peuple des villes et des campagnes en subit inconsciemment l'influence. Il est amené à penser que l'assujettissement à une aristocratie militaire est plus tolérable ou plus rationnel que l'asservissement à une puissance d'ordre spirituel; que la conscience humaine a moins de peine à subir le joug d'un soldat, que celui d'un prêtre, d'un moine ou d'un chanoine. Par là s'explique en partie la vivacité, l'âpreté de la lutte engagée par le populaire contre la domination ecclésiastique. Les rapports hostiles des communes avec l'aristocratie laïque n'ont point été empreints du même esprit. La féodalité défendit ses droits et son territoire contre les bourgeois, comme le clergé défendit les siens : mais, moins vivement attaquée,' elle réussit mieux, tout en cédant sur le terrain des avantages matériels, à conserver sa situation politique.

Ce qui contribua encore à rendre la situation des barons très différente de celle des clercs, c'est que les premiers ne craignirent pas de s'associer avec les bourgeois pour dépouiller et diminuer les seconds. Bien avant les premières tentatives communalistes, la lutte ouverte entre le seigneur laïque et le seigneur ecclésiastique existait partout, dans toutes les localités où le comte et l'évêque, le châtelain et l'abbé, se partageaient la souveraineté, la propriété et les droits lucratifs attachés à l'une comme à l'autre. Cette rivalité est un fait quotidien et universel, un élément presque normal de la vie du moyen âge. La commune surgissant au milieu de ces démêlés, le baron s'empressa naturellement, malgré ses répugnances pour le vilain, d'utiliser contre l'ennemi commun, c'est-à-dire contre les seigneurs d'Église, cette force nouvelle, cet auxiliaire inattendu. La féodalité se fit

ainsi, en maintes occasions, l'alliée do la bourgeoisie, l'aida à s'éniancipor du joug el comballit avec elle. Ce lait, que les historiens n'ont pas assez mis en lumière, peut seul expli- (|uer comment certaines communes ont réussi à venir à bout de la résistance du clergé local. Réduites à leurs seules forces, elles n'auraient sans doute pas triomphé d'un adversaire redoutable qui pouvait employer toutes les armes : les soldais, l'argent et l'excommunication.

Les dominations laïques avec lesquelles les communes se sont trouvées en relation appartiennent à des catégories fort dillerentes. Il faut distinguer d'abord les seigneuries locales et les seigneuries générales.

Par seigneuries locales, nous entendons la féodalité inférieure, la petite noblesse qui habite la ville ou les environs immédials. Parmi ces nobles, les uns ne sont que propriétaires dans la cité; les autres y possèdent une pari de souveraineté, des droits de justice et d'inipôls, et jouent un rôle officiel, soit comme puissance héréditaire et personnelle soit comme délégués d'une puissance plus générale et plus étendue. Tels sont le châtelain, le vicomte, le vidame, l'avoué, qui, à l'origine, n'étaient que de simples officiers représentant l'autorité supérieure d'un comte, d'un évêq ne, d'un abbé, mais qui ont fini, dans maintes localités, par ne plus représenter qu'eux-mêmes. La commune eut naturellement à compter avec les nobles simples propriétaires, comme avec les nobles investis d'une fonclion ou d'une délégation féodale. Il fallut, nous l'avons vu, qu'elle leur rachetât peu à peu leurs droits judiciaires et financiers, souvent même aussi leurs droits de propriété, sans lesquels elle n'aurait pu se développer ni atTranchir son industrie ou son commerce. Les lecherches des historiens semblent avoir prouvé que les seigneurs laïques opposèrent aux bourgeois une résistance moins arrêtée el moins longue que les gens d'Église*. Ils cédèrent plus facilement leurs droits, soit qu'ils fussent moins menacés par la puissance populaire, à laquelle ils étaient par conséquent moins hostiles; soit qu'ils eussent plus besoin d'argent.

Celle altitude relativement pacifique de la noblesse locale,

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