Giry, Établissements de Rouen, t. I, pp
n'avoir produit, on Champagne, que des résullats, sinon insignifiants, au moins peu proportionnés avec la rlclicsse et l'activité commerciale des villes de cette région. Elles étaient, comme on sait, les plus grands marchés du commerce français. A cet égard, la Champagne resscmhlait à la Flandre; mais la similitude ne s'étendit pas aux institutions urbaines. Par l'habile politique des comtes champenois, ou pour d'autres raisons qui nous échappent, la plupart des bourgeoisies de Champagne n'atteignirent pas le dernier degré de l'indépendance municipale Les vraies communes, les cités absolument autonomes, n'y parurent qu'en petit nombre. Les historiens locaux et M. d'Arbois de Jubainville luimême ont eu quelque peine à déterminer avec précision les caractères et l'extension du mouvement communal dans la province. Il n'est pas facile, en etïet, de savoir au juste à quelle époque et dans quelles limites des villes comme Troyes, Meaux, Provins, se trouvèrent pourvues de l'organisation des villes libres proprement dites. Il faut remarquer d'ailleurs que les évêchés puissants de la région, Reims, Châlons, Langres, étaient en dehors du fief champenois. Les villes qui y étaient comprises, n'ayant point à lutter contre une seigneurie ecclésiastique fortement constituée, n'eurent jamais en face d'elles que l'autorité des comtes et de leurs officiers.
Au contraire, dans d'autres provinces de la France capétienne, la féodalité ecclésiastique jouait un rôle prépondérant qui laissait dans l'ombre le haut baron laïque, chef nominal de la province. La politique suivie par celui-ci à l'égard des villes libres y revêtit donc un caractère particulier.
Le comté de Ponthieu, groupe féodal resserré entre les grands fiefs de Flandre, de Picardie et de Vermandois, peu important par lui-même, vu l'exiguïté de son territoire et le peu de grandes villes qui s'y trouvaient, est très intéressant à étudier au point de vue de l'hisloirc du tiers état. A la fin du XII* siècle et au commencement du xiii^, les comtes de Ponthieu, après avoir accordé une commune à leur caj)itale, Abbeville, répandirent spontanément la même constitution municipale dans toute l'étendue de leur tief; ils (mi dotèrent même, comme on l'a vu, les localités rurales les moins peuplées. Le besoin d'argent, l'espoir d'accroître la
richesse des villes en étendant leurs libertés, peut-être même le désir de créer, comme l'avaient fait les ducs de Normandie, des centres militaires capables de défendre la province, ne suffisent pas à expliquer cette prodigalité d'institutions libres. Les comtes de Ponthieu ont agi évidemment sous l'empire de préoccupations d'un autre ordre. Il s'agissait aussi, pour eux, de soustraire les villes à la rapacité, aux exactions des châtelains locaux (c'est ce que dit expressément le comte Jean II, dans le préambule de la charte d'Abbeville). Il leur fallait surtout contre-balancer l'influence inquiétante des chapitres et des abbayes avec lesquels ils se trouvaient en perpétuelle rivalité. Le Ponthieu fut en effet l'un des pays où la révolution communale eut, au plus haut degré, une couleur anti-ecclésiastique. Les textes laissent entrevoir que les comtes jouèrent un rôle important dans la constitution de la commune de Saint-Riquier, à ce point qu'ils furent spécialement visés dans une charte que nous avons citée et par laquelle l'abbé de Saint-Riquier essaya, avec l'aide du roi, de fixer une limite aux empiétements de la bourgeoisie. Un siècle après, la commune de Saint-Josse-sur-Mer était établie par suite d'un accord conclu entre le comte de Ponthieu et l'abbé de Saint- Josse, les deux suzerains de la localité. Mais les coseigneurs ne s'entendirent pas, et il est visible que, si le comte de Ponthieu avait bénévolement concédé à Saint-Josse le régime communal, l'abbé n'y avait adhéré que parce qu'il ne pouvait faire autrement. Lui-même dit ingénument, dans un acte de 1205, que la commune fut créée à Saint-Josse « contre la volonté de l'Église »*. On peut supposer qu'à Saint- Valerisur-Somme et ailleurs, les comtes ne favorisèrent l'introduction du régime nouveau que pour satisfaire leurs rancunes contre les seigneuries locales.
Le même mobile, [joint au désir de combler le déficit de leur trésor, obéré par les frais de guerre et de croisade, et de se prbcurer des ressources en vendant aux villes leurs libertés], contribua sans doute à faire accepter aux ducs de Bourgogne les institutions communales, qu'ils répandirent dans toute leur province, après en avoir doté Dijon, leur