‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 97 sur 121 · Aug. Thierry. Mon. inéd., t. IV, p · texte numérisé non relu

Aug. Thierry. Mon. inéd., t. IV, p

capitale, dès [1183]. Bien que calquée sur relie dcSoissons, la constitution des conununes bourguignonnes était cependant moins favorable à l'indépendance des bourgeois. Ils n'y furent jamais aussi complètement maîtres d'eux-mêmes que sur la terre classique de la révolution urbaine. Les ducs conservèrent les droits essentiels de la souveraineté, tout en réussissant à ruiner le pouvoir des vassaux inférieurs, qui entravaient partout leur autorité. D'autre part, la Bourgogne était peut-être, de tous les grands fiefs, celui où l'Église, représentée par les grandes abbayes de Tournus, de Cluni, de Cîteaux, de Clairvaux, de Molcsme, par les évêchés indépendants de Màcon, de Chalon, d'Autun, effarait le plus complètement le pouvoir laïque. Les ducs auraient eu intérêt à leur opposer des seigneuries populaires; mais ce fut la force, non l'intention, qui leur fit défaut. Ils essayèrent de fonder une commune à Cliàlillon-sur-Seine, ville qu'ils disputaient aux évêques de Langres. L'opposition énergique de ces derniers ne leur permit pas d'atteindre le but.

C'est dans la maison des comtes de Nevers, au xii« siècle, que l'historien trouve le type le plus achevé de ces barons qui embrassèrent la cause populaire non par amour du peuple, mais par esprit d'opposition, dans le seul espoir de nuire aux églises rivales.

La capitale ecclésiastique de ce groupe féodal était Auxerre, évôché important, siège de plusieurs grandes abbayes. Dès que les habitants de cette ville manifestèrent leur intention de se donner une organisation indépendante, le comte de Nevers, saisissant cette occasion de faire tort à l'évêque, les poussa à réclamer l'aide de la royauté et à proclamer la commune. Il fallut les plus grands efforts et d'importants sacrifices d'argent pour que l'évêque d'Auxerre réussît à parer le coup que la féodalité voulait lui porter. A la même époque, les comtes de Nevers usaient du même procédé sur un autre point de leur domaine. Le récit éloquent d'Augustin Thierry et les travaux critiques de MM. de Bastard et Chérest ont mis en pleine lumière leurs longs et violents démêlés avec l'abbaye de Vézelai et la part qu'ils prirent à la tentative insurrectionnelle des manants de cette ville, lieu de pèlerinage célèbre et marché des plus fréquentés. Contentons-nous do rappeler ici un des passages les plus

caractéristiques de la chronique d'Huguede Poitiers, le discours adressé par le comte deNevers aux hommes deVézelai :

<c 0 hommes très illustres, très célèbres par une grande sagesse, très vaillants par votre force et très riches enfin des richesses que vous a acquises votre propre mérite, je m'afflige profondément de la misérable condition où vous êtes réduits. Possesseurs de beaucoup de biens en apparence, dans la réalité vous n'êtes en efïet maîtres d'aucun; bien plus, vous ne jouissez même, en aucune façon, de votre liberté naturelle. En voyant ces beaux domaines, ces superbes vignobles, ces grandes rivières, ces pâturages abondants, ces champs fertiles, ces forêts épaisses, ces arbres chargés de fruits, ces brillantes maisons, toutes ces choses enfin qui, par leur situation même, sont dans l'étendue de votre ressort, sans que cependant il vous soit donné aucune possibilité d'en jouir, je ne puis me défendre d'éprouver pour vous la plus tendre compassion. Si je m'arrête à ces pensées, je m'étonne grandement, et me demande ce qu'est devenue, ou plutôt à quel accès de lâcheté est tombée en vous cette vigueur jadis si renommée, avec laquelle vous mîtes à mort votre seigneur, l'abbé Artaud. C'était un homme qui ne manquait ni de sagesse ni d'autres bonnes qualités, et tout le mal qu'il voulait vous faire consistait en une nouvelle taille imposée à deux maisons. Aujourd'hui vous souffrez sans mot dire l'excessive dureté de cet étranger (l'abbé de Vézelai Pons de Montboissier), de cet Auvergnat, si arrogant dans ses propos et si bas dans sa conduite, qui se permet non seulement des exactions sur vos biens, mais encore des violences contre vos personnes.... Séparez- vous de cet homme et liez-vous à moi par un pacte réciproque : si vous y consentez, je prends l'engagement de vous affranchir désormais de toute exaction, de toute redevance illégitime, et de vous défendre contre les maux qui s'apprêtent à fondre sur vous. »

N'est-il pas curieux de voir ce noble baron jouer, auprès des bourgeois de Vézelai, le rôle d'un démagogue de bas étage qui excite les hommes du peuple contre leur seigneur naturel et attise violemment les haines sociales ! Il faut relire, à ce point de vue, l'histoire de la commune de Vézelai. Jamais la féodalité laïque n'identifia plus complètement

sa cause avec celle de la bourgeoisie : nulle part n'apparaît avec plus d'évidence le dessein conçu par certains tiauts seigneurs d'opposer les vilains aux clercs et de mettre à profit, pour la satisfaction de leurs intérêts et de leurs rancunes, l'explosion irrésistible des mécontentements et des aspirations populaires.

Hostilité constante témoignée aux communes par l'Église. — Rareté et insignifiance des exceptions. — Attitude du clergé inférieur. — Les curés iaonnais en 1236. — Opinion des ecclésiastiques du xii° siècle sur les communes. — Le sermon de Jacques de Vitri. — Caractère violent de la répression ecclésiastique. — Gomment l'Église empêcha la formation et le développement des gouvernements communaux. — Politique suivie par les papes à l'égard des communes.

L'Église a fait une guerre implacable aux communes; si les circonstances l'ont obligée parfois à désarmer, elle est restée toujours méfiante, malveillante, à l'affût des occasions qui lui permettaient de reprendre l'offensive et de ressaisir les avantages perdus. Cette antipathie prononcée et constante que les seigneurs ecclésiastiques éprouvaient pour les libertés bourgeoises ne s'est pas seulement manifestée dans les faits, par l'àpreté même de la lutte et la cruauté des répressions : elle s'est accusée ouvertement, violemment, par la parole, dans la bouche même des chroniqueurs monastiques qui faisaient l'histoire, des évêques qui dénonçaient les tentatives populaires, des prédicateurs qui, du haut de la chaire, flétrissaient le régime communal.

Il y eut des exceptions à cette règle, mais moins nombreuses et moins probantes qu'on ne l'a dit. Certains historiens ont trop facilement jugé de l'attitude du clergé par celle de l'évêque du Mans et des prêtres des paroisses de cette ville, qu'on voit marcher aveccroix et bannière, en tête de l'armée communale', ou par celle de Geoffroi, évêque d'Amiens, qui, uni aux bourgeois contre les dominations laïques, contribua puissamment à la fondation de la com-

1. Actus pontifîcum, Cenomannis in urbe degentium, dans les Hist. de Fr.^ t. XII, p. 540; [éd. Busson et Ledru, p. 378].

mune dans sa cilé. Ils ont invociuû l'exemple d'nne ville, comme Metz, où le chapitre de la callicdrale, à la Un du xii* siècle, célébrait solennellement, toutes les semaines, une messe pour la conservation delà cité et une autre pour le salut du peuple'. Ils ont fait de l'évoque Baudri, qui accorda la commune de Noyon, vers 1108, un prélat particulièrement favorable aux aspirations populaires, et, de la ville de Noyon, le type de ces couununcs anciennes qui auraient dû leur régime privilégié à la gracieuse libéralité du clergé. Ils ont allégué enfin tous les préambules des chartes communales où se trouve formellement mentionnée la participation d'un évêque ou d'un abbé à la fondation de la ville libre.

Mais la question est de savoir (ce que les textes officiels ne disent pas) si celte participation du clergé local a été bénévole et volontaire, ou si elle ne fut pas un aveu d'impuissance devant le fait accompli. Il nous semble fort douteux qu'un abbé de Gorbie, au début du xn« siècle, ait établi sciemment et de son plein gré la commune contre laquelle ses successeurs allaient soutenir une lutte opiniâtre déplus de deux cents ans. Qu'on prenne garde aussi à ne pas confondre la légende avec l'histoire. Des recherches récentes ont révoqué en doute la spontanéité de la faveur témoignée par l'évêque Baudri aux tentatives communalistes des Noyonnais. A Noyon même, ville pleine d'établissements religieux et paisible de mœurs, des troubles etdes séditions coïncidèrent, s'il faut en croire certains indices, avec l'établissement du régime communal. On n'a en somme aucune raison d'attribuer à Baudri un tempérament débonnaire qu'on ne rencontre pas d'habitude chez les autres évoques ses contemporains*.

Quelques prélats, surpris par l'explosion de la force populaire, par la rapidité du mouvement d'insurrection, ont pu s'incliner devant les faits, accepter même de prêter serment au nouveau régime, et s'employer à le faire consacrer par l'approbation royale. Pour un petit nombre de seigneurs ecclésiastiques, que l'intérêt pécuniaire ou la contrainte pa-

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