Lefranc, Histoire de Noyon. p
raissent avoir amenés à subir les conséquences de la révolution bourgeoise, combien d'autres ont préféré la lutte? La persévérance et l'ardeur de leur opposition montrent clairement que l'Église considérait le maintien de ses droits comme incompatible avec le développement des libertés urbaines. D'ailleurs, les rares évoques et abbés qui se sont prêtés, au premier moment, à l'émancipation des bourgeoisies n'ont pas tardé à revenir sur les concessions faites et se sont retrouvés les ennemis les plus acharnés du régime qu'ils avaient d'abord accepté. Le clergé avait ses raisons, sans doute, pour ne point aimer le régime communal, mais l'hostilité qu'il lui témoigna ne peut être niée, en dépit des exceptions apparentes. Elle est le fait qui domine toute l'histoire de nos cités libres pendant la durée entière du moyen âge.
Les historiens n'ont pas remarqué que certains documents fournissent l'indice d'une division, d'une divergence d'opinion et de conduite, qui se serait manifestée, au sujet du mouvement communal, entre les diverses catégories de gens d'Église, et particulièrement entre le haut et le bas clergé. Au moyen âge, les simples curés des paroisses urbaines et rurales, souvent exploités et durement par les hauts seigneurs d'Église, archidiacres, chapitres, évêques et abbés, ne se montrèrent pas toujours disposés à partager les défiances et les rancunes de leurs chefs. L'attitude de ce clergé inférieur en face du mouvement communal n'a-t-elle pas été différente de celle de l'épiscopat? A priori, il semble qu'on puisse répondre affirmativement; mais les faits qu'on pourrait citer ne sont pas nombreux.
Lorsque les bourgeois de Laon firent, en 1110, une première tentative pour se constituer en commune, Guibert de Nogent laisse entrevoir que l'Église laonnaise ne fut pas tout entière hostile. Il dit expressément* qu'une partie du clergé et de la noblesse locale s'unit aux bourgeois par un lien d'association mutuelle, pendant une absence de l'évêque. Ces clercs et ces nobles, il est vrai, en poussant le peuple à faire la commune, ne songeaient qu'à se faire chèrement payer leur concours. Mais quel que fût le motif,
l. Historiens de France, t. XII, p. 250; [éd. Bourgin, p. 157].
il ressort nettement du récit de l'historien que la commune de Laon fut fondée avec l'aide d'une partie du clergé et dirigée contre l'évèque. « Celui-ci, ajoute-t-il, fortement irrité contre les auteurs de cette nouveauté, resta quelque temps sans entrer dans la cité. » Quel était ce clergé qui collabora ainsi avec la bourgeoisie? Il est possible que le chapitre cathédral de Notre-Dame, souvent en rivalité et même en lutte ouverte avec l'évèque, fût entré momentanément dans la conjuration, car Guibert y comprend les archidiacres. Mais on ne se tromperait guère en supposant que le clergé des dilTérentes paroisses de la ville y adhéra surtout avec empressement.
A Reims, au témoignage de Jean de Salisbury, pendant une certaine période de la lutte engagée entre l'archevêque Henri de France et la commune, une partie du clergé rémois fît cause commune avec la bourgeoisie contre la domination tyrannique de l'épiscopat.
Au siècle suivant, en 1236, il se passa, à Laon, un épisode qui tend à prouver que le clergé inférieur n'avait pas toujours pour la commune autant d'antipathie que les prélats. Le maire et les jurés de Laon avaient fait emprisonner trois hommes que le chapitre de Notre-Dame revendiquait pour sa justice. Ils refusèrent de céder et furent excommuniés par leschanoines. Ceux-ci envoyèrent la sentence d'anathème à tous les curés pour qu'ils la publiassent dans leurs paroisses. Les curés s'y refusèrent, soit qu'ils voulussent se conserver à tout prix la bienveillance de la municipalité, soit qu'à leurs yeux la sentence d'excommunication fût réellement injuste. Une telle résistance était chose rare au moyen âge. Le doyen du chapitre contraignit les curés récalcitrants à comparaître devant les chanoines assemblés. Là on les fit mettre à genoux ; on les condamna à donner satisfaction et à publier la sentence le dimanche suivant. Un de ces curés, celui de Saint-Michel, sentant plus profondément que les autres l'humiliation que le chapitre lui avait infligée, refusa de porter, selon l'usage, le texte de l'évangile à la procession des Rameaux. Pour ce fait, on le suspendit de ses fonctions, et comme il résista encore, il fut à son tour excommunié. Mais il ne tarda pas à trouver une occasion de vengeance. Quelques années après, les
chanoines furent 'eux-mêmes excommuniés par des commissaires du Saint-Siège. Le curé de Saint-Michel entra dans l'église cathédrale pendant les vêpres, un cierge allumé à la main, et, prononçant à haute voix la sentence lancée contre le chapitre, renversa son cierge et l'éteignit, formalité qui accompagnait toujours l'analhème*.
Faut-il donc croire que le mouvement communal n'a pas eu contre lui l'unanimité de l'opinion ecclésiastique et que ceux des membres du clergé qui, par origine et par situation, touchaient de plus près au peuple, n'étaient point aussi opposés que les autres aux revendications populaires? Dans l'état présent de la science, cette conclusion reste hypothétique. Ce qui est certain au contraire, c'est qu'il s'est produit, dans tous les rangs de l'Église, à toutes les époques du moyen âge, un concert de réprobation dont les échos, bien qu'affaiblis, sont parvenusjusqu'à nous.
La première note de ce concert semble avoir été donnée par le célèbre Ive de Chartres. Dans la lettre qu'il adressa, en 1099, au doyen et aux chanoines de l'église de Beauvais^ Ive parle de la comnmne de Beauvais comme récemment fondée, mais il la traite de « conspiration turbulente »et affirme que l'évêque de Beauvais n'est nullement obligé de tenir compte du serment que se sont prêté les bourgeois, pas plus que de celui qu'il a prêté lui-même quand il ajuré de respecter les coutumes de la cité. « De tels pactes, ajoute-t-il, n'engagent personne et sont nuls, parce qu'ils sont contraires aux lois canoniques et aux décisions des saints Pères. » Le mouvement communal fut donc condamné dès le début, comme contraire aux canons, par un évêque qui passait aux yeux de ses contemporains, pour être un des représentants les plus autorisés de la science et de la religion.
Les hommes d'Église du xii« siècle n'ont fait qu'appliquer le principe posé par Ive de Chartres et endosser son opinion. Il suffit de citer : l'abbé Guibert de Nogent, à qui le seul nom de commune inspire une sainte horreur exprimée par ces mots: « Commune, nom nouveau,