‹ Les compagnies de colonisation sous l'ancien régime [microforme]Chapitre 15 sur 52 · ME · texte numérisé non relu

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des difficultés très vives entre la noblesse continentale et la noblesse coloniale. Or, tous ces tenanciers, colons immigrés, indigènes convertis, elc., payaient à la Compagnie des redevances annuelles, à la vérité peu élevées; elles lui payaient encore des droits de mutation, d'abrègement, ete. Cela eût pu ètre la source de produits considérables, et donnait par :à même une valeur à ce privilège exclusif de la Compagnie sur le territoire de la colonie.

La délégation des droits régaliens avait une autre portée. Ces droits étaient de plusieurs sortes : les uns consistaient dans certains droits fiscaux : établir certaines taxes, profiter de cerlaines aubaines (aubaine proprement dile, droit d'épave, de bris, de naufrage, ete., elc.); d'autres consislaient dans des droits que j'appellerai seigneuriaux, par exemple rendre la justice à tous ses degrés, sauf le droit du roi d'établir des cours souveraines devant lesquelles on en appelait de la décision des premiers juges; d'autres enfin consistaient dans des droits politiques : entretenir des troupes, faire la guerre, conclure la paix, passer des traités, etc.

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ENCOURAGEMENTS ACCORDÉS AUX COMPAGNIES 59 comme une pure faveur, comme un avantage sans mélange celte délégation des droits régaliens. Pour les premiers droits, pour les droits fiscaux, pas de doute; ils étaient une source de revenus. Les seconds, droits seigneuriaux, étaient, d'après la coutume de l'époque, la conséquence directe de la concession territoriale faite à la Compagnie, et par conséquent rentrent dans le privilège mème à elle accordé; nous n'avons donc pas à en tenir compte ici. Quant aux troisièmes, aux droits politiques, loin d’être une faveur, ils ont été une cause de faiblesse. Et, à mon avis, ils ont été aliénés par la Couronne, non pour aider et renforcer les Compagnies, mais pour décharger d'autant le roi. Je reviendrai sur celle question. Dès à présent, je puis dire ceci : les Compagnies de colonisation ont succombé principalement sous les guerres que leur attirait le roi et sous les guerres qui furent la conséquence de leurs droits réga-

liens.

Restent les faveurs de détail. Celles-là sont indisculables, sauf la balance à établir plus tard entre les faveurs et les charges, entre les avan-

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60 LES COMPAGNIES DE COLONISATION lages et les inconvénients de la condition des Compagnies privilégiées,

En étudiant ces faveurs de détail, il faudrait, si l'on voulait être absolument exact, distinguer plusieurs périodes dans l'histoire des Compagnies. I y a une période où on les aide de paroles et de bonnes promesses, une autre où on les aide moralement et matériellement, une autre où l'on est absolument à leur dévotion, une autre où on les tolère seulement, une autre où on les persécule, une autre où l'on met, pour ainsi dire, toutes les ressources de l'État à leur disposition, une autre enfin où on les étrangle. Il importerait donc de faire la part de chacune de ces périodes.

Voici, par exemple, ce que Louis XIV écrit en 1670 à Jacob Blanquet de la Haye, colonel du régiment de la Fère, qui commandait une escadre de la mer des Indes : « Sa Majesté estime si nécessaire d'agir de concert avec les directeurs el mesme d'exécuter tout ce qu'ils jugeront à propos que, quand mesme ledit sieur de la Haye connoistrait qu'il ferait mal, après leur avoir représenté ses raisons, Elle désire qu'il suive poncluellement leurs sentiments ».

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ENCOURAGEMENTS ACCORDÉS AUX COMPAGNIES 61 C'est le régime de la faveur éclatante : les Compagnies sont le bras droit de la Couronne. Mais passons aux premièresannées de la Régence; il n'est alors sorle de tracasseries et de misères qu'on ne leur fasse. Si l'on voulait tenir compte de ces alternatives et de ces revirements, il faudrait un volume. Nous nous contenterons de retracer ici, à mesure qu'ils se présentent à nous, et sans nous préoccuper de l'époque, les traits épars qui permettent de voir dans leur ensemble les rapports si variables de la Couronne et des Compagnies.

Quand il fut tout d'abord question de ces Compagnies, un auteur, Montchrétien, voulait

qu'on les encourageàt par libéralités, par privi-

lèges et par annuilés : tout cela se rencontre, sous des formes diverses. Nous n'avons plus rien à dire des privilèges : nous parlerons mainlenant des secours en argent.

Ces secours prirent bien des formes. Tantôt le roi donne des subventions à une Compagnie en formation ou déjà formée, ou à une Compagnie mème qui liquide; tantôt il engage ceux qui, à un titre quelconque, dépendent de lui, à s'intéresser à Lelle Compagnie pour des sommes plus

62 LES COMPAGNIES DE COLONISATION ou moins considérables. Ainsi, à la Compagnie des Indes occidentales, Louis XIV prèta, sans intérèt, le dixième des sommes engagées pendant les quatre premières années. Vraisemblablement les sommes ainsi prèlées ne furent pas remboursées; et néanmoins quand, en 167%, la Compagnie liquida, le roi paya de ses deniers pour trois millions et demi de dettes et remboursa aux actionnaires, aux différents fonds, 4300 000 francs de capital. Pour la Compagnie des Indes orientales il fil plus encore. Au moment de sa formalion (166%), il lui promit 2 millions de livres, et en 1668 il lui avait déjà, outre ces 2 millions, versé 2 180 000 livres, stipulant que toute la perte serait imputée d'abord sur ce que lui-mème avait versé.

C'étaient là des sommes considérables; ce n'élait rien auprès de ce que plus lard la Couronne fournit à la grande Compagnie des Indes, héritière de celle de 166%. À en croire l'abbé Morellet, la Couronne lui aurait versé, de 1725 à 1769, 3607 millions de livres. L'abbé Morellet est suspect : c'est un véritable réquisitoire qu'il a lancé contre la Compagnie des Indes. Qu'on réduise ses chiffres tant qu'on voudra, il n'en

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ENCOURAGEMENTS ACCORDÉS AUX COMPAGNIES 63 esl pas moins certain que les sacrifices de la Couronne pour la Compagnie des Indes ont été énormes.

it les sommes données sous forme de subventions directes ne sont pas les seules qu'aient reçues les Compagnies. La Couronne venait encore à leur aide au moyen de primes à la navigalion, de primes au transportdes émigrants, de primes à l'importalion des noirs, de primes à l'extraction des produits miniers, de primes à l'importation des marchandises des colonies, de primes à l'exportation des produits français.

Ce n'est pas là d'ailleurs, nous l'avons dit, la seule méthode qu'avait la Couronne pour remplir les coffres des Compagnies. Une autre méisode bien plus productive consistait en ceci : le roi invitait la cour, la ville et la France à souscrire aux Compagnies en formation. Il veut là, de sa part, l'emploi d'une série de procédés où la pression eut parfois autant de part que la persuasion. Mais peu importe : le résultat cherché, au moins tout d'abord fut atteint, et l'ingéniosit® de la méthode mérite qu'on la décrive avec quelques détails.

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S 2. La période de fondation : le peuplement;

les souscriptions.

SOMMAIRE, — La politique coloniale de l'ancien régime, l'ingéniosité de ses procédés, — Cominent on peuple des colonies : avantages offerts aux colons: séduction à l'adresse de chaque classe de la nation en particulier, — Comment on attire où l'on entraine les capitaux : séduction et pression; inconvénients de la méthode d'autorité; la nation obéit au roi, mais ne le suit pas dans sa passion pour les entreprises coloniales.

Ceux qui, de nos jours, entendent sans cesse répéler que nous ne sommes pas un peuple colonisaleur, et savent, par exemple, qu'il nous a fallu soixante-dix années pour faire passer, au prix de dépenses inouïes, 250 000 Français dans celle Algérie qui est à nos portes, et que, chaque année, sur 25 ou 30000 de nos nalionaux qui quittent le sol de la patrie, à peine quelques centaines se dirigent sur nos colonies; ceux qui se sont rendu compte de la difficulté qu'il y a longtemps eu chez nous à lrouver des capilaux mème modiques pour les entreprises coloniales mème les plus tentantes, ceux-là ne peuvent manquer d'èlre étonnés de la quantité de colons et de capitaux que l'Ancien Régime sut allirer en peu de temps dans nos colonies. Les iles de l’'Amé-

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ENCOURAGEMENTS ACCORDÉS AUX COMPAGNIES 65 rique, par exemple, dont on commença la colonisation en 1626, auraient renfermé en 1674, c'està-dire au bout de quarante-huit ans, malgré des échecs successifs, près de 50 000 colons; le Canada, en 1688, en avait 12000 ; Saint-Dominique, en 1700, en avait 30 000 ; la Martinique, la mème année, 10 600 ; la Guadeloupe, 4000. Et pourtant, à celle époque, la navigation était lente et aléaloire; le temps était passé des vies d'aventures et des prodigieuses exodes qui avaient, depuis quelques siècles, conduit hors d'Europe des masses immenses; enfin, le royaume ne renfermait pas plus de 20 millions de Français. Pour arriver, en si peu de temps, et malgré tous ces obstacles, à un si brillant résultat, il fallut une habileté, une énergie et une ténacité peu communes. Et c'est en eflel ce que nous constatons, quand nous étudions les procédés à la fois ingénieux et autoritaires de l'Ancien Régime.

Nous ne pouvons pas entrer dans le détail de tous ces procédés, 1ls ont été fort bien décrits par plusieurs auteurs ', Nous en indiquerons seulement l'esprit.

14. Voir Pauliat, /a Polilique coloniale de l'ancien régime, Calman Lévy, 1587.

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Au surplus, ils se ramènent (ous à ceci :

1° faire connaitre l'existence de la formation de la Compagnie; 2 offrir à chaque catégorie de personnes les avantages qui précisément peuvent la décider à entrer dans la Compagnie, soilcomme colons, soit comme souscripteurs ; 3° si celle séduction ne suffit pas, user d& toute l'influence qu'on possède pour augmenter le nombre et l'importance des enrôlements et des souscriplions.

Les moyens de publicité sous l'Ancien Régime n'étaient pas perfeclionnés. Tout le monde sait que, encore sous la Révolution et l'Empire, on employait souvent comme moyen de porter mème les lois à la connaissance des populations ce qu'on appelait la publication, c'est-à-dire l'annonce et la proclamalion à son de trompe ou de tambour. Sous Louis XIIT et sous Louis XIV, ces moyens étaient plus rudimentaires encore; aussi

l'on n'avait rien imaginé de mieux que de faire annoncer la formation des Compagnies, au prône de la messe de chaque village, par le curé, qui lisait en outre les prospectus des comités d'iniliative. Ces prospectus étaient répandus dans les | villes, dans les campagnes, jusqu'à l'étranger

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ENCOURAGEMENTS ACCORDÉS AUX COMPAGNIES 67 parmi ces Suisses et surtout ces Allemands qui émigraient si volontiers et fournissaient des alliés ou des soldats à tous les princes d'Europe.

Le public élait done autant informé que cela élait possible à cette époque. Et les prospectus étaient, il faut le dire, singulièrement alléchants. Non seulement les pays où devait s'élablir la Compagnie y élaient présentés sous l'aspect le plus enchanteur et décrits comme renfermant d'inépuisables richesses — ce que, pour beaucoup d'ailleurs, l'événement prouva èlre exact, — mais encore il y élail offert à ceux qui iratent s'y établir ou qui seulement participeratent par leur argent à Ha fondation de la Compagnie, des avantages que nulle autre affaire n'aurait pu leur

rocurer, En vérité, qu'il s'agit d'engager Îles te Le (æ)

gens à souscrire où à émigrer, on n'avail négligé

aucun argument.

A la noblesse, on garantissait qu'il n'y aurait là pour elle aucune cause de déchéance, quelle que fût l'occupation : agriculture, négoce, méliers divers, à laquelle elle s'adonnerait. Et celle promesse fut si religieusement tenue qu'en 1757, c'est-à-dire près de cent ans après la promesse faite, nous relevons, entre vingt cas, celui d'un

sieur du Poulpry, qui après avoir exercé le mélier de maçon, put réclamer les privilèges de la noblesse, en se fondant sur une lettre du ministre, enregistrée au Conseil du Cap.

Aux officiers, magistrats et fonctionnaires, qui avaient pris l'habitude — comme les évèques — de ne pas résider au siège de leur fonction, et qu'une récente circulaire (1663) du roi venait d'astreindre à celle obligation pénible, les chartes des Compagnies annonçaient que, s'ils souscrivaient pour 20 000 livres, ils seraient dispensés de la résidence et jouiraient de leurs gages et droits comme s'ils élaient présents aux lieux de leur fonction.

Aux étrangers, que la splendeur du règne de Louis XIV atlirait en France, mais qui, de par les lois alors en vigueur, y gardaient la condilion, à tant d'égards inférieure, d'élrangers, on prometlail, s'ils entraient dans la Compagnie pour 20 000 livres, tous les droits des regnicoles, et ces droits leur seraient maintenus tant qu'ils demeureraient intéressés dans ladite Compagnie pour 20000 livres, et leur seraient, à tout événement, définilivement acquis au bout de vingt années.

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