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CHAPITRE IX

LES Missions dans l'Extrême-Orient jusqu'au XVIÏ® siècle. — L'évangélisation des peuples infidèles de l'Extrême-Orient fut entreprise vers la fin du XII® siècle par les premiers compagnons de saint François d'Assise, qui ne tardèrent pas à être rejoints et secondés par d'autres religieux. Carmes, Dominicains, Augustins, qui se mirent au travail dans les régions où les circonstances leur avait permis de pénétrer; ces missions étaient placées directement sous la haute autorité du Saint-Siège.

Après la découverte de l'Amérique, le Pape Alexandre VI avait tracé siir le globe terrestre une ligne idéale séparant les contrées qui relèveraient soit de l'Espagne, soit du Portugal et formeraient deux « hémisphères d'influence » suivant un méridien qui traversait l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique. La connaissance de la Géographie étant encore assez rudimentaire, cette division du monde avait un caractère arbitraire et fut le principe d'âpres contestations.

Toujours est-il que l'Inde, l'Indochine, la Chine et le Japon furent placés dans la zone de protectorat portugais et relevèrent, au point de vue ecclésiastique des trois sièges de Goa, Malacca et Macao.

Au XVI® siècle, les Jésuites, envoyés par le Roi de Portugal, étaient allés prêcher la foi en Chine et au Japon. On sait que saint François Xavier est présenté comme le modèle des missionnaires et invoqué commele patron des Missions étrangères.

L'œuvre apostolique se poursuivait lentement mais sans rencontrer de grands obstacles; la difficulté des communications rendait rares et irrégulières les relations entre les missionnaires et leurs supérieurs, entre les missions et le Pape, et, par suite, on souffrait du manque de coordination dans des efforts qui tournaient parfois en mesquines rivalités.

En 1653, un Jésuite le Père de Rhodes, qui avait annoncé l'Evangile dans l'Annam, vint à Rome pour représenter combien il était nécessaire de diviser les missions en vicariats apostoliques avec des supérieurs pourvus de pouvoirs épiscopaux. Il ne faisait que s'inspirer des instructions qu'avait données la Congrégation cardinalice de la Propagande et qui recommandait à la fois la centralisation des efforts des missionnaires européens et la formation d'un clergé indigène, ayant à sa tête des évêques originaires du pays, f

Le projet du Père de Rhodes ne pouvait être approuvé par la cour de Lisbonne qui craignait de se voir enlever une partie de son influence et voulait réserver à ses négociants l'avantage exclusif du commerce avec l'Extrême-Orient. Il y avait également à compter avec la timidité des prélats de la Propagande dont cette innovation alarmait l'esprit prudent et peut-être un peu routinier.

Découragé, le Père de Rhodes passa en France pour y plaider la cause des peuples païens et il y arriva à une heure opportune. Le puissant réveil religieux, qui s'était produit dans notre pays après les guerres de religion, ne s'était pas borné à exercer son action à l'intérieur de nos provinces. Des hommes de foi avaient mis à l'ordre du jour la question de l'évangélisation des infidèles. M. Olier avait encouragé la création d'un centre chrétien au Canada; les Jésuites avaient envoyé des prédicateurs de la Foi non seulement en Asie, mais en Amérique. Saint Vincent de Paul s'était intéressé aux pays barbaresques, au Levant, à la Perse et à l'Ile de Madagascar; il avait même désiré travailler à la conversion de la Chine, où ses fils n aborderont que plus tard, mais nous avons dit avec quel succès.

François Pallu fonde la Société des Missions Etrangères de Paris. — Annoncer la foi chrétienne aux Chinois était une œuvre qui fut accueillie avec une faveur universelle en France : c'était à qui offrirait son concours : l'argent ne manquerait pas et les hommes non plus. Et c'est ainsi que, dès 1654, les appels du Père de Rhodes furent entendus par un jeune chanoine de Saint-Martin de Tours, François Pallu, qui devait être l'initiateur de la Société des Missions Etrangères de Paris. Sans tarder, F. Pallu se rendit à Rome avec quelques amis pour se mettre à la disposition du Pape. Le projet, mûrement examiné, finit par aboutir et, en 1656, un Bref instituait trois vicariats apostoliques en Extrême Orient.

Le 17 novembre 1658, M. Pallu était sacré évêque d'Héliopolis, dans la basilique de Saint-Pierre de Rome et, l'année suivante, il était désigné comme vicaire apostolique du Tonkin.

Il fallait maintenant recruter un corps de missionnaires, organiser en France un séminaire pour la formation des candidats à l'apostolat et instituer un conseil de Directeurs qui s'occuperait à la fois des intérêts spirituels et temporels de la Société.

C'est en 1660 qu'eut lieu le premier départ. Le chef de la petite troupe d'apôtres était Pierre Lambert de la Motte, qui avait été, dès le commencement, le confident et l'associé de François Pallu. Nommé évêque de Bérythe et vicaire apostolique de la Cochinchine, il avait été sacré à Tours en 1660. En même temps devait partir Mgr Cotolendi, ancien curé de Sainte Marie-Madeleine d'Aix; évêque de Metellopolîs, il avait reçu le caractère épiscopal dans l'église de la maison professe des Jésuites à Paris. Il devait être préposé au vicariat de Nankin, qui avait pour circonscription toute la Chine.

Les dix missionnaires se mirent en route en 1660 et 1661 ; ils avaient dû se diviser en plusieurs groupes, à cause des difficultés du voyage, qui devait être d'autant plus long que ni les Espagnols de Manille, ni les Portugais de Macao ne reconnaissaient à des Français le droit de pénétrer en Extrême Orient

sans s'être munis à Madrid ou à Lisbonne d'un exequatar qui aurait été subordonné à des conditions inadmissibles. La voie de mer était donc fermée, sauf dans la Méditerranée; il fallait débarquer à Alexandrette pour traverser la Syrie, la Mésopotamie, la Perse et l'Arabie; de Surate on passerait dans l'Inde et, par le Bengale, on se retrouverait à Juthia, capitale du royaume de Siam. Deux membres de l'expédition moururent de fatigue, l'un en Perse et l'autre à Muzalipatam,dans l'Inde.

Pierre Pallu était resté à Paris pour surveiller la constitution de la société qui avait besoin des approbations de l'Etat et de l'Eglise. Louis XIV montra la plus grande bienveillance et signa les Lettres patentes qui furent enregistrées au Parlement sans difficultés. Le Nonce du Pape n'avait pas cessé d'encourager les promoteurs de l'œuvre et, du côté de Rome, il n'y avait rien à redouter. On eut sans peine l'approbation de l'Archevêque de Paris et celle de l'Abbé de Saint-Germaindes-Prés, sur le territoire duquel allait être établi le Séminaire.

En effet, François Pallu avait pu faire l'acquisition d'un grand immeuble avec un beau jardin, qui avait été donné, quelques années auparavant, à un Père Carme de la Rue de Vaugirard, le Père Bernard de Sainte-Thérèse, nommé évêque de Babylone, avec juridiction ordinaire sur une région qui s'étendait depuis le Caucase jusqu'au Golfe Persique-*".

La maison devait servir de séminaire pour les missionnaires qui s'en iraient en Perse, mais l'évêque de Babylone n'avait pas pu s'acclimater en Mésopotamie; son successeur s'était installé à Ispahan et le séminaire s'était fermé, faute de séminaristes. C'était une maison toute aménagée que Mgr Pallu put acquérir moyennant une assez grosse rente viagère.

On a pu croire et dire que le fondateur de la Société des Missions Etrangères était le Père de Rhodes; nous avons vu que celui-ci n'en avait été que l'inspirateur; il avait réussi à créer un courant d'idées d'où un autre devait faire sortir des

1 .C'est en souvenir de lui que la me qui longe les bâtiments s*est appelée rue de Babylone.

résultats positifs. D'ailleurs, en 16601e Père de Rhodes n'était plus en France; il était parti pour la Perse où il allait mourir, en travaillant à la conversion des Arméniens schismatiques. -. L'évêque de Babylone n'avait eu d'autre mérite que de céder, pour y loger le séminaire, une maison qui ne lui avait rien coûté.

Les missionnaires furent généreusement assistés par les Messieurs de la célèbre « Compagnie du Saint-Sacrement », mais autre chose est donner l'existence à une œuvre, ou lui fournir des moyens d'existence.

Epreuves et mort de Mgr Fallu. — Mgr Pallu, parti après ses compagnons, les retrouva à Juthia. Les anciens missionnaires européens, établis dans le pays n'étaient pas très disposés à reconnaître l'autorité d'un évêque, même quand cet évêque était envoyé par le Pape; plusieurs se mirent sous la protection des officiers portugais qui défendaient les prérogatives de leur maître et cela avec d'autant plus d'opiniâtreté que ces prérogatives impliquaient des obligations auxquelles le Portugal s'était à peu près complètement dérobé; les susceptibilités d'amour-propre se compliquaient d'une question d'intérêt commercial.

Pour mettre fin à ces pénibles contestations, François Pallu dut entreprendre plusieurs voyages en Europe, où il eut à éclairer à la fois le Pape et le Roi. Ces voyages n'allaient pas sans beaucoup de risques : c'est ainsi que, s'étant embarqué à destination de la Chine, l'évêque fut capturé par les Espagnols, qui, d'abord le retinrent longtemps prisonnier à Manille, puis l'expédièrent à Madrid en le faisant passer par le Mexique ■^; sa captivité en Espagne fut de courte durée car l'intervention énergique de Louis XIV le fit délivrer. Après avoir séjourné à Versailles, où il eut à détromper le Roi et à répondre aux imputations calomnieuses lancées contre lui, il se rendit

1. François Pallu fut ainsi le premier missionnaire français ayant fait le tour du monde.

à Rome, d'où il rentra au Tonldn après sept ans d'aventures. Deux ans après, il essaya de nouveau de pénétrer en Chine, mais cette fois c'est par les Chinois que son navire fut pris; il dut rester plusieurs mois en prison dans l'Ile de Formose; enfin, il put aborder au Fo-Kien, mais ce fut pour y mourir, en 1684.

En vingt-trois ans, il avait établi six vicariats apostoliques, fondé deux séminaires au Siam et au Tonkin; il en avait déjà vu sortir plusieurs prêtres indigènes; il avait établi des écoles de catéchistes et encouragé l'établissement de deux communautés de religieuses de race jaune. Soixante mille infidèles avaient été baptisés et cinquante prêtres étaient venus de France, sur lesquels vingt-cinq étaient déjà morts victimes de leur zèle.

Difficultés de toute sorte. — Pendant les dernières années du XVII® siècle, l'œuvre fut poursuivie avec une infatigable persévérance, mais on dut reconnaître que la faveur du public se refroidissait. C'est à peine si on pouvait compter, en moyenne, un nouveau missionnaire par an. C'est que l'Eglise de France était troublée alors par les querelles jansénistes. La Société s'était crue obligée d'éliminer plusieurs de ses membres touchés par la contagion et son recrutement avait souffert. Elle était attaquée à la fois par les Jansénistes à cause des mesures rigoureuses qui avaient dû être prises et par les adversaires du Jansénisme, qui lui reprochaient sa charitable indulgence pour les égarés.

C'est alors aussi que s'élevèrent les funestes contestations provoquées par la question des « rites chinois ». Quand le Saint-Siège se décida à envoyer en ambassade auprès de l'Empereur de la Chine un prélat, Mgr de Tournon, il ne dépendit pas de nos missionnaires que le Légat ne commît certaines imprudences qui eurent pour suite un insuccès presque complet. Le Légat. était prisonnier des Portugais à Macao, quand il mourut après avoir appris que le Pape l'avait nommé cardinal. En ces épineuses circonstances, les Missionnaires de

Paris, comme les Lazaristes, ne cessèrent pas de garder pour ligne de conduite la soumission la plus complète au Pape et à son représentant.

La politique conquérante de Louis XIV, ou plus exactement de Colbert, avait causé de graves dommages au travail d'évangélisation. Ce n'étaient plus seulement les Portugais qui montraient de l'hostilité pour les prêtres français, mais les Anglais et les Hollandais hérétiques pourchassaient nos navires et arrêtaient nos prêtres. De plus, on avait inquiété les souverains indigènes en leur présentant les missionnaires comme l'avant-garde d'une mission militaire qui eût subjugué le pays. De 1690 à 1693, le Christianisme fut persécuté cruellement; quatre prêtres moururent en prison après avoir été torturés; les églises et les écoles étaient détruites et des milliers de chrétiens avaient été massacrés. Les résultats obtenus depuis trente ans au Siam et au Pégou furent anéantis.

En France, le Séminaire avait subi une crise intérieure, ayant pour principe certains dissentiments sur l'interprétation des lettres patentes auxquelles les missions devaient leur existence légale. La direction de l'œuvre était à Paris entre les mains d'un conseil composé à la fois de laïques et d'ecclésiastiques, hommes pieux, bienfaisants et animés des meilleures intentions; or aucun de ces directeurs n'avait été dans les Missions et leur inexpérience entretenait des préjugés contre lesquels protestaient ceux qui travaillaient au loin. Les vicaires apostoliques revendiquaient leurs droits mais n'arrivaient pas à se faire entendre de ceux qui tenaient les cordons de la bourse.

A Rome, la Congrégation de la Propagande les soutenait, cependant il n'était pas prudent de s'appuyer trop sur elle dans un pays où un gallicanisme pointilleux entretenait la méfiance à l'égard de tout ce qui se réclamait de l'autorité du Pape. On rédigea des règlements avec le désir d'aplanir les difficultés et on ne fit que compliquer le débat d'autant plus qu'à tout propos, il fallait faire intervenir le Parlement et les chicanes juridiques ne servaient qu'à envenimer les discus-

sions. Ce n'est qu'à la longue qu'on se décida à faire entrer dans le conseil d'anciens missionnaires, hommes expérimentés qui pouvaient éclairer les incompétences.

Pour la première fois, en 1768, un missionnaire fut appelé à prendre les fonctions de directeur; toutefois, ce n'est qu'à partir du milieu du XIX® siècle que la direction fut remise exclusivement aux missionnaires revenus d'Extrême Orient.

La Révolution compromet l'existence des Missions. — Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de son organisation, la Société avait eu à traverser la période révolutionnaire, au cours de laquelle elle fut bien près de disparaître.

Lorsque fut publiée la loi dite de la « Constitution civile du clergé », aucun des directeurs du séminaire ne consentit à prêter le serment. Par suite, la maison fut confisquée avec ses revenus, et les directeurs durent s'exiler; la plupart s'en allèrent en Angleterre ou à Rome. Cependant, le Supérieur, M. Hody, put se réfugier à Amiens, où il fut rejoint par le Procureur, M. Bilhère. En 1 795, la persécution parut se calmer; tous deux rentrèrent secrètement à Paris et M. Hody y mourut en 1795. Quant à M. Bilhère, il trouva le concours généreux de quelques dames charitables et, la maison étant mise en vente comme bien national en 1 798, il la racheta.

La chapelle fut ouverte au culte et remplaça pour le faubourg Saint-Germain l'église paroissiale de Saint Thomas d'Aquin, livrée aux Théophilanthropes. Puis, quand M. Ramond-Lalande, ancien directeur du séminaire, fut nommé curé de Saint-Thomas, en 1802, l'église des Missions resta paroisse et eut pour curé M. Desjardins, lui aussi ancien directeur du séminaire et qui devint par la suite vicaire général de Paris. Ce n'est qu'en 1870, que fut inaugurée la nouvelle église paroissiale de Saint-François-Xavier; de nouveau la chapelle de la rue du Bac resta exclusivement a^ectée au Séminaire, depuis longtemps rétabli et devenu extrêmement nombreux.

Dès la signature du Concordat, et peut-être même avant.

M. Bilhère s'était occupé d'obtenir le rétablissement légal de la Société; grâce à sa persévérante habileté, il y réussit : un décret impérial du 23 mars 1805 reconnut et approuva le Séminaire des Missions Etrangères, en lui donnant la personnalité civile et le droit de posséder.

Le recrutement des missionnaires avait beaucoup souffert pendant la Révolution; il eût été complètement arrêté si M. Boiret, réfugié à Rome, puis à Venise et MM. Alary, Chaumont et Blandin, émigrés en Angleterre n'avaient pu enrôler quelques prêtres, émigrés comme eux, et les envoyer dans les missions dont le personnel se réduisait avec une inquiétante rapidité.

Entre 1792 et 1815, on put faire partir d'Angleterre dix prêtres et quatre d'Italie, mais tous ne parvinrent pas à leur destination; quatre d'entre eux furent pris en mer par des corsaires français, ramenés à Bordeaux, emprisonnés longtemps au Fort de Hâ et enfin déportés à la Guyane d'où ils ne devaient pas revenir.

Expédier des missionnaires nouveaux était difficile, et non moins difficile était de les faire vivre quand ils seraient parvenus en Chine. La métropole était hors d'état de leur envoyer aucun secours. Le procureur de la Société à Macao, M. Létondal, devait faire des prodiges d'économie et d'ingéniosité; quand il se vit à bout de ressources, il s'embarqua pour le Mexique où, pendant trois ans, il quêta infatigablement. Il y recueillit de larges aumônes et put rouvrir le collège général fermé depuis plusieurs années, autant par raison d'indigence que par manque de sujets; et, comme le roi de Siam, excité contre les missionnaires par les Portugais de Goa, avait manifesté une hostilité inquiétante, comme, d'autre part, la mission pouvait de moins en moins se passer du concours du clergé indigène, on décida de transférer à Malacca l'établissement supprimé à Juthia.

Le séminaire de Paris était rétabli depuis quatre ans quand un caprice de l'Empereur le ferma de nouveau. On était à

l'époque où les relations devenaient difficiles entre le Pape et Napoléon; pour avoir montré de quel côté allait leur obéissance, les directeurs furent expulsés; la police de Fouché s'acharna contre plusieurs d'entre eux et M. Des jardins finit par être emprisonné pendant trois ans à la forteresse de Fénestrelle.

Au retour des Bourbons, en 1814, le gouvernement français ne demandait qu'à réparer tous les désastres de la Révolution, mais pour rendre un peu de vie aux missions anémiées, il fallait des prêtres consentant à partir pour l'Orient. Or, sous le régime révolutionnaire, qui avait duré vingt-cinq ans, presque tous les séminaires avaient été longtemps fermés et les ordinations avaient presque cessé; pas un diocèse français qui n'eût d'énormes vides à combler; l'œuvre du recrutement sacerdotal, était une des premières auxquelles les évêques devaient s'appliquer ; mais, pour former un prêtre, il fallait dix ans d'études et, jusqu'en 1825, les cadres diocésains ne cessèrent de s'apauvrir. L'œuvre des Missions avait été compromise par le petit nombre des vocations; un jour vint où elle allait rebondir.

Période de prospérité, Tœuvre de la Propagation de la Foi. — Avant la Révolution, les missions et leur séminaire n'étaient soutenus que par un petit nombre de gens de bien qui contribuaient largement aux besoins de l'œuvre; un des principaux bienfaiteurs était le Roi; beaucoup d' évêques apportaient leur souscription ou attribuaient à la maison des bénéfices dont le revenu permettait de faire face à tous les frais de la formation, du voyage et de l'entretien des missionnaires. La Révolution avait fait table rase de cet édifice charitable, comme des autres. Les bénéfices n'existaient plus et les riches étaient ruinés; on ne pouvait plus compter sur les subsides officiels et c'était à d'autres bourses qu'il fallait s'adresser.

Pendant son séjour en Angleterre, un des directeurs, M. Chaumont, avait commencé la publication de lettres écrites

par les missionnaires, où se trouvait le récit de leurs travaux et de leurs épreuves. C'est ainsi qu'au XVIII® siècle, les Jésuites avaient édité leurs « Lettres édifiantes » qui leur avaient procuré des sympathies et des subsides. M. Chaumont fit paraître de petites brochures intitulées : «Appels aux âmes charitables» où il exposait les dangers que courait l'œuvre et sa détresse. Sa voix avait été écoutée, et, encouragé par ce premier succès, il pensa à grouper ses lecteurs et amis en une association à la fois pieuse et charitable dont les membres prieraient pour la conversion des infidèles et verseraient une très modique cotisation, hebdomadaire ou mensuelle. Ce fut le germe de la grande œuvre lyonnaise de la Propagation de la Foi à laquelle l'esprit organisateur de Pauline Jaricot allait donner une forme pratique et définitive en réunissant les bienfaiteurs en dizaines et centuries; elle avait fixé aussi bas que possible la cotisation de chaque associé, ce qui lui permettait d'intéresser à son œuvre les chrétiens les moins fortunés; elle obtenait ainsi un double résultat : les sous accumulés finissaient par produire des sommes importantes et, dans les plus modestes foyers, le Bulletin allait parler des apôtres qui avaient dit adieu à leur famille et à leur pays pour s'exposer aux privations, aux maladies, à la prison, aux tortures et à la mort afin que la lumière de l'Evangile pût rayonner au milieu des peuples barbares. C'était une prédication pratique, par l'exemple éloquent de l'esprit de renoncement et de sacrifice.

Mais ce n'était pas tout : les jeunes gens, nourris pendant leur enfance de récits édifiants ayant rapport aux missions, s'habituaient à considérer la vie du missionnaire comme un idéal capable de séduire les âmes généreuses et chevaleresques,telles qu'on en trouve tant dans le peuple de France. La Propagation de la Foi faisait naître ainsi des vocations solides et procurait en même temps les ressources nécessaires pour subvenir aux dépenses de l'œuvre.

Le Séminaire, presque désert sous le Premier Empire, voyait se multiplier les demandes d'admission. Ce n'est plus un ou deux missionnaires qu'on pouvait envoyer chaque

année, comme avant 1789, mais un nombre qui augmente selon une progression continue; presque dix par an à partir de 1830; vingt, aux environs de 1848, année où la liberté religieuse permit aux œuvres catholiques de se développer d'une façon merveilleuse.

Les membres de la Société des Missions Etrangères vivant en Extrênie-Orient étaient 103, en 1843; vingt ans après, ce nombre a triplé (il est de 299); en 1878, il passe à 596, et en 1909 à 1415. C'est un maximum, suivi d'une diminution assez sensible, conséquence des lois persécutrices qui, en entravant l'enseignement des séminaires.tarit momentanément le recrutement des sociétés religieuses, même quand il ne les oblige pas à fermer leurs maisons ou à les transporter à l'étranger.

Les Msurtyrs. — Il est permis de donner à ce développement si rapide du Séminaire des causes plus élevées et touchant à l'ordre surnaturel. Tout d'abord, les prières qui, dans tout le monde chrétien, montent vers l'Auteur de toutes grâces en faveur des peuples « qui sont assis à l'ombre de la mort ». Ne dit-on pas aussi : « Sanguis martyrum, semen christiatïorum ! » Ne sait-on pas combien de prêtres jeunes et ardents ont voulu offrir leur vie pour le salut des infidèles et que leur récompense a été la couronne du martyre?

Déjà, au XVil® et au XVIIl® siècle, une dizaine d'envoyés du Séminaire avaient confessé victorieusement leur foi dans les supplices, au Siam et en Chine et il faut y ajouter tous ceux dont un cruel emprisonnement ou une existence fugitive de proscrits a hâté la fin et ceux aussi qui ont succombé aux fatigues et aux épidémies, fréquentes dans un climat malsain.

Il faut reconnaître qu'en France leur martyre avait passé presque inaperçu : on en avait à peine parlé en dehors du cercle restreint dont le Séminaire était le centre. Au xix® siècle, au contraire, on commença à savoir que nos missionnaires ne gagnaient les âmes des païens qu'au prix de leur vie et parfois de leur sang.

En 1 815, le Vicaire apostolique du Su-tchuen, Mgr Gabriel-

Taurin-Dufresse avait été décapité à Tchen-tou-fou ; entre ï 833 et 1 862, douze missionnaires français, dont trois évêques avaient été martyrisés au Tonkin ou en Chine, après avoir passé par les tortures atroces que seule peut inventer l'imagination asiatique.

La cause de leur béatification avait été introduite et les catholiques avaient pu suivre avec un intérêt croissant les phases d une procédure qui devait aboutir, en 1 900, à la béatification de 38 martyrs français et chinois.

En Indo-Chine, trois persécutions ordonnées par de petits potentats annamites avaient coûté la vie, en 1 838 à Mgr Jaccard et à quatre de ses compagnons, victimes des fureurs de l'Empereur Minh-Mang; en 1852, c'étaient trois prêtres de la rue du Bac qui étaient exécutés, et, en 1862 l'Empereur Tu-Duc condamnait à mort Mgr Cuénot, vicaire apostolique du Tonkin, avec trois de ses prêtres. La cause de ces derniers martyrs, commencée par ordre de Pie IX, fut jointe à celles des deux autres groupes, ouvertes en 1840 et 1857 et en 1909, la cérémonie de béatification fut présidée par le Pape Pié X.

Enfin, en 1925, eut lieu la béatification des premiers martyrs de Corée: Mgr Imbert, vicaire apostolique, décapité en 1839, avec trois missionnaires après avoir subi pendant un mois des supplices d'une cruauté raffinée. Sept autres missionnaires, victimes de la persécution de 1866, ne tarderont pas à être placés au nombre des Bienheureux.

J'ajouterai que, de 1884 à 1886, seize missionnaires ont été massacrés au Tonkin par les « Pavillons Noirs » et qu'en 1900, dix périrent pendant l'insurrection des Boxers. Enfin en 1905, quatre prêtres qui essayaient de pénétrer au Thibet, furent saisis, férocement torturés et mis à mort. Il n'est pas question encore de placer sur les autels ces trente derniers confesseurs de la foi; on objecte que les mouvements au cours desquels ils ont trouvé la mort étaient peut-être moins antichrétiens que xénophobes.

Il n'en est pas moins établi que la renommée de nos martyrs,

sans distinction, fut probablement le plus actif des mobiles qui multiplièrent le nombre des aspirants admis rue du Bac. Il y avait là de quoi séduire des âmes généreuses et, à la fin du temps d'épreuve, ceux qui sont désignés pour les régions paisibles dé l'Inde ne dissimulent pas leur désappointement.

Les missionnaires de Paris et l'influence française- — La paix allait pourtant régner et amener une certaine sécurité, favorable à l'extension des œuvres d'évangélisation. Mais cette paix a été le fruit de la guerre que les nations européennes entreprirent pour assurer à leuris nationaux la faculté de s'établir librement en Chine.

Les raisons qui ont poussé les Anglais à faire, en 1839 ce qu'on a appelé « la Guerre de l'Opium » étaient d'ordre surtout cçmmercial. La France n'obéissait pas à des calculs mercantiles; elle eut soin de stipuler en faveur des prédicateurs de l'Evangile et de leur faire obtenir les avantages qui étaient concédés aux trafiquants britanniques.

On se souvenait cependant qu'à la fin de l'Ancien Régime, l'évêque d'Adran, Mgr Pigneau de Béhaine, avait essayé de faire accepter par le roi Gia-Iong le protectorat de la France. Le prélat avait conduit à Versailles une ambassade siamoise et on put espérer un moment que la conversion du prince amènerait celle de tout son peuple. Mgr Pigneau de Béhaine se voyait déjà un autre Saint Rémy; mais on hésita en France à donner suite à son projet et la Révolution fit évanouir le beau rêve; Gia-long n'était pas un Clovis, ni un Constantin et son fils devait être un persécuteur du Christianisme. Mgr Pigneau de Béhaine abandonné par sa patrie, mourut tristement en 1 799, mais la France n'a pas oublié ses efforts patriotiques et elle l'honore comme le précurseur de notre établissement dans l'Indo-Çhine. Les mouvements hostiles qui ont troublé à diverses reprises l'Extrême-Orient ont été suivis d'expéditions militaires et chaque fois était renouvelée la convention qui reconnaissait aux missionnaires le droit de prêcher l'Evangile. Les troubles qui actuellement désolent la Chine n'ont pas été

sans amener leur cortège coutumier de pillages, d'incendies et de massacres de chrétiens, mais aujourd'hui le Christianisme est assez solidement implanté en Chine pour pouvoir subir les secousses de soulèvements généralement isolés. Il y a actuellement dans l'Empire du Milieu plus de soixante-dix vicariats et préfectures apostoliques et voici que le clergé chinois est jugé assez formé pour qu'on puisse faire tomber la muraille qui longtemps avait interdit aux prêtres et religieux chinois l'accès de l'Episcopat.

Les résultats. — Un rapide coup d'œil en arrière nous permettra de nous rendre compte des résultats obtenus et des progrès réalisés. En 1659 et 1661, trois vicariats avaient été établis pour le Tonkin, la Cochinchine et Nankin. En deux siècles et demi, ce nombre a bien plus que décuplé, et, à mesure que l'évangélisation gagnait du terrain, il fallait diviser et subdiviser les primitives circonscriptions.

La Cochinchine, le Siam, le Thibet et la Birmanie forment, en ce qui concerne la seule société de Paris, douze vicariats, sans compter Malacca évêché fondé en 1557 et rétabli pour un de ses membres en 1 888. En Chine méridionale et occidentale, la Société a la charge de douze vicariats et d'une préfecture apostolique.

Le vicariat de Séoul, en Corée, a été établi en 1831 et a été dédoublé en 1911, quand fut créé le vicariat de Taïkou. La Mongolie et la Mandchourie ont deux de leurs vicariats, Moukden et Kirin, confiés aux Missionnaires de Paris. La mission du Japon est devenue en 1891, une province ecclésiastique avec un Archevêché (Tokio), trois diocèses et une préfecture apostolique et le nombre des circonscriptions ecclésiastiques est en ce moment (1927) en voie de continuels accroissements.

Dans l'Inde, les Missionnaires de la rue du Bac ont dû accepter en 1 776 l'héritage de la Compagnie de Jésus, qui disparaissait. La mission du Maduré a été reprise par les Jésuites en 1 836, mais la société de Paris a conservé la partie occiden-

taie de la péninsule; le groupe d'églises connu sous le nom de Côte du Coromandel, est devenu, en 1886, une province ecclésiastique composée de quatre diocèses dont la métropole est Pondichéry.

Nos prêtres des Missions Etrangères ont donc à évangéliser dans l'Extrême-Orient 37 circonscriptions, diocèses, vicariats ou préfectures et, comme plusieurs évêques ont reçu des coadjuteurs, c'est 43 missionnaires qui sont revêtus du caractère épiscopal.

L'un d'eux, Mgr de Guébriant, est maintenant Supérieur général; jusqu'en 1921, le gouvernement de la Compagnie était confié à un conseil de directeurs dont le président était le supérieur du séminaire de Paris. Pour se conformer aux dispositions nouvellement introduites dans le Droit canonique, les fonctions et le titre de supérieur général ont été données à Mgr de Guébriant, ancien missionnaire au Se-Tchuen, puis vicaire apostolique de Canton et enfin visiteur délégué par la Congrégation de la Propagande pour inspecter les chrétientés de Chine et de Sibérie. Il a été élu en mars 1921 et a reçu le titre d'Archevêque de Marcianopolis.

La Société se compose, comme je l'ai dit, de 1 .094 missionnaires européens assistés de 1.298 prêtres indigènes, formés dans 51 séminaires établis dans le pays même. Il faut y ajouter la double maison de Paris et de Bièvres (Seine-et-Oise) qui compte un peu plus de 150 aspirants se préparant à la carrière de l'apostolat.

Les contrées où travaillent nos missionnaires ont une population qu'on peut évaluer à 240 millions d'habitants. Le nombre des chrétiens était, d'après le rapport de 1925, de 1 .777.917, inégalement répartis dans les districts et le mouvement de recul dont j'ai exposé les causes transitoires, paraît arrêté. Avant peu, il y aura deux millions de catholiques que la société française aura à guider dans les voies du salut.

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