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CHAPITRE XI

UN jeune clerc qui se dévoue aux pauvres écoliers. — La Congrégation du Saint-Esprit a été fondée à Paris, le 20 mai 1703 jour de la Pentecôte, par un simple clerc tonsuré, Claude PouUart des Places.

C'était un breton, d'une famille de magistrats rennais. Né en 1 679, il avait fait ses premières études chez les Jésuites de Rennes, puis son père l'avait envoyé à Paris prendre sa licence à l'école de Droit. Le désir de ses parents était de le voir continuer la tradition familiale et suivre la carrière paternelle. Pour répondre à leurs intentions, le jeune homme se mit à cultiver quelques relations mondaines, rendre visite aux magistrats auxquels il était recommandé et fréquenter leurs maisons . Bien élevé, instruit, spirituel, pourvu d'un physique agréable et d'une pension qui lui permettait de tenir son rang, il ne pouvait manquer d'être apprécié dans les salons où on lui faisait fête. Mais telle était la délicatesse de sa conscience qu'au moment où il allait subir les entraînements de la vie facile, il sentit tout à coup l'action de la Grâce. L'éducation foncièrement chrétienne du foyer et du collège l'emporta sur les influences d'un milieu dissolvant. Pour connaître la volonté de Dieu, il alla faire chez les Jésuites une retraite de dix jours, pendant laquelle il s'interrogea sur l'orientation qu'il devait donner à sa vie. Magistrat ou Chartreux? Ce ne fut ni l'un ni l'autre et il se résolut à entrer dans le clergé séculier.

II se sentait soutenu dans la voie qu'il avait résolu de suivre.

par les conseils d'un de ses compatriotes et condisciples, Louis de Montfort, qui, avant lui, était entré au Séminaire de Saint-Sulpice. Ce n'est pourtant pas vers Saint-Sulpice qu'il se dirigea. Il savait que les élèves du Séminaire suivaient obligatoirement les cours de la Sorbonne et les maîtres de la fameuse maison passaient pour donner un enseignement imprégné de Gallicanisme; se conformant à la Déclaration de 1682, ils soutenaient que le Concile général est supérieur au Pape, que, par suite, le Pape n'était pas infaillible et ce n'était pas cela que lui avaient appris ses maîtres du Collège de Rennes. Fidèle à la formation qui lui avait été donnée, Claude PouUart alla demander aux Jésuites du Collège Louis-le- Grand la permission de suivre les cours que professaient, devant un auditoire d'élite, les docteurs les plus réputés de la Compagnie de Jésus.

Il n'ignorait pas que les grades académiques étaient réservés aux étudiants qui avaient fréquenté les cours de l'Université et que la possession des grades était la condition absolue à laquelle était subordonnée l'obtention des bénéfices majeurs; c'était s'interdire l'accès aux honneurs de l'Eglise, mais ces honneurs le tentaient peu. Pour lui, la prêtrise était autre chose que le vestibule de l'épiscopat; il voulait être prêtre pour travailler au salut des âmes et il avait déjà arrêté la voie qu'il comptait suivre.

L'œuvre qu'il avait en vue n'était qu'un recommencement : c'était de procurer à des jeunes gens pauvres le moyen d'arriver au sacerdoce sans être entravés par le manque de ressources. Au moyen âge.il avait été fondé.près de l'Université de Paris, des collèges dont les boursiers pouvaient poursuivre leurs études sans être obligés de mendier leur pain ou de le demander à des professions manuelles, incompatibles avec l'état clérical. Mais ces fondations avaient dégénéré; leurs revenus, mal gérés, avaient presque disparu, ou bien, pour bénéficier des bourses, il fallait remplir des conditions qui fermaient les collèges à ceux qui avaient le plus grand besoin d'être aidés. Une réforme s'imposait; elle sera tentée, sans grand

succès, à la fin du XVIII® siècle, mais par le pouvoir civil, et avec la lourdeur de main qui caractérise les mesures administratives.

M. PouUart entreprit de ressusciter seul l'œuvre presque disparue; il le fit avec l'appui bienfaisant des Jésuites de Louis-le-Grand. C'est d'eux qu'il reçut la jouissance d'une petite maison de la rue des Cordiers, où la Communauté s'installa bien pauvrement; c'est à Louis-le-Grand que les séminaristes allaient suivre les cours; c'était encore à Louisle-Grand que l'Econome allait chaque jour chercher la desserte de la table des pensionnaires, ce qui permettait à la malignité janséniste d'accuser les Spiritains de vivre « des restes des Jésuites ». C'est que, protégé par les Jésuites, le Séminaire du Saint-Esprit fut toujours en butte aux attaques venimeuses des Messieurs de Port-Royal, mais ni M. PouUart, ni ses successeurs ne s'en émurent; ils se consolaient des sarcasmes en pensant qu'ils étaient les fils soumis de l'Eglise et pas un d'entre eux, au temps des luttes auxquelles donna lieu la Bulle Unigenitus, ne figura au nombre des « appelants ».

Ce qu'avait voulu le fondateur, c'était de préparer des prêtres aussi instruits que modestes qui se contenteraient par la suite d'emplois dédaignés, mais utiles : vicaires de campagne, chapelains de couvents ou d'hôpitaux, ou travaux apostoliques dans les pays infidèles.

Commencé avec douze pauvres écoliers, le Séminaire atteignit dès 1709 le chiffre de 70 élèves, auquel il se maintint jusqu'à la Révolution.

M. PouUart avait su imprimer à son œuvre un caractère indélébile de simplicité et de dévotion tendre envers la Sainte Vierge. La règle avait été élaborée dans la prière; elle était le fruit de longues méditations et, plus tard, quand il fallut en faire une rédaction définitive, on n'y trouva rien à retoucher.

Cette sagesse, cette expérience du cœur humain tiraient leur origine d'une profonde humilité. Quoique supérieur et fondateur, M. PouUart ne voulait être regardé que comme l'un

des « pauvres écoliers »; il suivait le même règlement, assistait aux mêmes cours, n'avait pas d'autre nourriture que la leur et bien que la fondation remontât à 1 703, ce n'est que le 1 7 décembre 1 707, qu'il se résolut à recevoir le sacerdoce, en même temps que plusieurs de ceux qu'il y avait préparés.

En 1 709, la maison de la rue des Cordiers était devenue trop étroite et le Séminaire se transporta rue Neuve Sainte-Geneviève (aujourd'hui : rue Tournefort) dans un vaste immeuble avec cour et jardin.

Le Séminaire du Saint-Esprit sortait de la période difficile des débuts; on était en droit d'espérer que le vénéré fondateur allait longtemps rester à sa tête, mais le 12 octobre 1709, un coup foudroyant vint atteindre l'œuvre naissante : M. PouUart fut enlevé par une courte maladie à laquelle n'avait pu résister un tempérament usé par les privations, les soucis et les austérités. Il avait à peine 30 ans.

Mort de M. PouUart (1709). Sous ses successeurs, quelques élèves sont envoyés dans les Missions. — Il eut pour successeur un de ses premiers élèves, M. Garnier, mais une nouvelle épreuve était réservée aux Spriritains : on était dans la période la plus difficile de la Guerre de la Succession d'Espagne; l'hiver de 1709-1710 fut exceptionnellement rigoureux; la France était désolée par la disette et les épidémies, qui n'épargnaient même pas la famille royale; le Trésor public était obéré et la misère était générale. M. Garnier affaibli par les privations, succomba en mars 1710, cinq mois après son élection.

Sans perdre courage, les Directeurs associés procédèrent à son remplacement et leur choix se porta sur l'un d'eux, M. L. Bouic, qui n'avait que 24 ans et n'était encore que diacre.

Le Supériorat de M. Bouic allait durer quarante-trois ans et celui de son successeur, M. Becquet 25. La Société put donc jeter des racines profondes et répondre pleinement aux vues de celui qui l'avait instituée.

Les élèves en sortaient pour accepter les postes les plus

ingrats, ce qui n'empêcha pas plusieurs d'entre eux de parvenir à des situations importantes. M. Pottier, entré dans la Société des Missions étrangères, fut le premier vicaire apostolique du Su-Tchuen. Plusieurs partirent pour l'Amérique et se dévouèrent au Canada, en Acadie et aux Iles Saint-Pierre et Miquelon; d'autres demandèrent à évangéliser l'Afrique et c'est l'un d'entre eux qui coopéra à la reprise de possession du Sénégal rendu à la France après avoir été occupé par les Anglais pendant la Guerre de Sept Ans.

La situation légale du Séminaire resta longtemps incertaine, mais, en 1 726, grâce à la bienveillante intervention du Cardinal de Fleury, Louis XV leur accorda des Lettres patentes. Le Parlement y fit opposition : une déclaration de 1666 avait interdit, en principe, la fondation d'aucune communauté nouvelle; il fallut cinq ans pour obtenir l'enregistrement des Lettres royales et trois ans encore pour avoir raison des objections de la Chambre des Comptes. L'approbation canonique fut accordée en 1 734 par l'Archevêque de Paris, Mgr de Vintimille.

L'épiscopat se montrait favorable à une institution d'où sortaient de bons prêtres et dans ses assemblées générales, votait d'importantes subventions.

En 1 736, l'évêque de Meaux, cardinal de Bissy, avait confié aux Spiritains la direction de son séminaire; l'évêque de Verdun les avait appelés pour remplacer dans le sien les chanoines réguliers qui avaient donné dans les erreurs jansénistes, mais, au bout de cinq années de luttes violentes, les directeurs estimèrent que leur action ne pourrait pas s'exercer utilement au milieu de ces querelles et ils se retirèrent.

M. Bouic avait groupé autour de sa maison assez de sympathies pour que son existence fût assurée : le Roi lui accordait une allocation annuelle; le Clergé de France, également, et cet exemple avait entraîné beaucoup de personnes riches et généreuses. Au premier rang, il faut citer la Comtesse de Rupelmonde, née de Gramont, dont le père, le mari et le fils unique avaient été tués à la guerre; la sainte veuve, renonçant

à son titre de Dame d'Honneur de la Reine Marie Leczynska, était entrée au Carmel sous le nom de Sœur Thaïs de la Miséricorde, mais auparavant, elle avait fait au Séminaire une donation considérable.

La Communauté s'établit rue des Postes. —

M. Bouic ne crut pas imprudent de se mettre à bâtir sur un terrain acheté rue des Postes. En 1 735, la moitié des imposants bâtiments, qui existent encore, était achevée et la Providence était intervenue, car, lorsqu'on commença les fondations, on découvrit que le sol était formé par un banc d'excellente pierre; il n'y eut qu'à creuser sur place pour avoir les matériaux nécessaires.

En 1769, M. Becquet, successeur de M. Bouic, put terminer la façade sur la rue des Postes. Soufïlot lui-même revit les plans de la chapelle qui fut consacrée en 1 780.

Mais bientôt la Révolution allait compromettre l'œuvre du Saint-Esprit. Les Constituants, dans leur manie malfaisante de tout uniformiser, jugèrent que le Séminaire faisait double emploi avec celui de Saint Magloire qui serait atfecté au « Département de Paris »; ils en prononcèrent la suppression; les directeurs, dont aucun n'avait prêté le serment, durent se retirer et la maison fut confisquée.

Dès le mois de juin 1 793, le Séminaire avait été pris à bail par un huissier parisien, M. Angar, un excellent chrétien, dont le fils, vicaire insermenté de Saint-Sauveur, avait péri pendant les massacres de septembre, et a été béatifié comme martyr.

Après la mort de M. Angar, en 1796, sa veuve racheta le Séminaire, pour 40.000 francs, et le donna à bail à un soidisant fabricant de papiers peints, un catholique irlandais. Petit à petit, on vit les anciens directeurs reprendre possession de leurs chambres et le reste fut occupé par des religieuses de différents ordres, qui, dispersées pendant la Terreur, y reformèrent leurs communautés. La chapelle n'avait pas été profanée; les prêtres de la maison et même quelques-uns du

dehors y célébraient; la porte en était entr'ouverte aux personnes connues. En se mettant en règle avec la police, c'està-dire en prêtant un serment que les supérieurs avaient jugé licite, on put, en mars 1795, faire reconnaître la chapelle comme oratoire public; l'enquête officielle de l'An IV nous apprend que dix prêtres y officiaient.

Le coup de force de Fructidor obligea les habitants du Séminaire à se disperser, mais la persécution ne tarda pas à s'atténuer et, aussitôt après le Concordat, les directeurs pensèrent à reprendre leur œuvre. Ce n'était pas facile, car ils n'avaient plus ni personnel, ni ressources et le local n'était pas disponible; il avait été loué et l'Ecole Normale y était installée.

Le Supérieur, qui était alors M. Duflot, était infirme et presque aveugle, mais il avait près de lui son neveu, M. Bertout, membre lui-même de la Société, et destiné autrefois à la mission du Sénégal. Il revint d'Angleterre, où il avait émigré, et, étant à peu près le seul membre valide de la Compagnie, il en fut le supérieur de fait, en attendant que la mort de son oncle, en 1 805, le fît devenir supérieur de droit.

Encouragé par le Cardinal Fesch, M. Bertout s'occupa d'obtenir la reconnaissance du gouvernement, qui lui fut accordée en 1805, au même titre qu'aux Lazaristes et aux Missions étrangères. Il s'installa rue du Cherche- Midi et commençait à reconstituer le Séminaire, quand Napoléon, ayant rompu avec le Saint-Siège, annula les décrets qui autorisaient les sociétés de missionnaires. Pendant sept ans, tout travail fut suspendu.

En 1816, l'œuvre allait se réveiller : une ordonnance royale rendit l'existence légale au Séminaire et lui concéda un secours renouvelable de 5.000 francs, ce qui permit à M. Bertout de louer rue Notre-Dame-des-Champs une maison qu'il occuperait tant que ne serait pas expiré le bail de l'Ecole Normale qui devait durer jusqu'en 1826.

En 1822, cette Ecole étant devenue un foyer d'opposition au gouvernement, fut licenciée, et M. Bertout put

reprendre possession de la maison qu'il avait rachetée en

Le Séminaire colonial (1816). ■ — Le Séminaire du Saint-Esprit était reconnu comme maison de formation du clergé des Colonies que la France avait récupérées en 1816, en Amérique, en Afrique et dans l'Inde. Pour les desservir on ne disposait que d'ecclésiastiques dont le recrutement avait été laissé au hasard, et qui, insuffisamment encadrés, laissaient quelque peu à désirer sous plus d'un rapport. Le Séminaire colonial devait y envoyer des sujets spécialement préparés à ce ministère difficile, mais de nouvelles épreuves allaient encore retarder la réalisation de cette fondation indispensable.

En 1830, des bandes d'émeutiers et de pillards envahirent la maison, ainsi que la campagne de Gentilly, pour ce motif stupide que c'étaient des repaires de Jésuites.

Le nouveau gouvernement s'intéressait aussi peu aux missions qu'aux colonies et supprima toutes les subventions. Enfin, lors de l'épidémie de choléra de 1832, on fit du Séniinaire une succursale, soi-disant temporaire, de l'Hôpital du Val-de-Grâce, et cette occupation menaçait de devenir définitive, quand M. Fourdinier, successeur de M. Bertout, arriva à la faire cesser en 1 835.

M. Bertout avait demandé à Rome l'approbation régulière de la Société du Saint-Esprit : la prudence romaine ne refusa pas les encouragements, mais différa la reconnaissance canonique pour quelques années. Cette approbation supposait l'existence d'une institution ayant une forme précise et disposant d'un personnel un peu moins réduit; les directeurs étaient tout au plus quatre ou cinq, et les élèves n'étaient guère plus nombreux. De plus la situation de ces élèves n'était pas nettement définie; une fois ordonnés et partis pour les colonies, ils échappaient à toute direction venant de la maison de Paris.

Quand M. Bertout mourut, en 1832, il avait eu pour remplaçant son parent, M. Fourdinier qui depuis quinze ans était

associé à la direction du Séminaire. Le gouvernement du roi Louis-Philippe était revenu de ses préventions et, à cette époque, la question de l'émancipation des noirs préoccupait l'opinion. En 1839, une loi essaya de réorganiser nos colonies et des crédits importants devaient y être affectés. Le Séminaire colonial allait devenir un établissement officiel et M. Fourdinier pensa que le moment était venu de créer, pour les colonies françaises une compagnie de prêtres analogue à celle qui se consacrait aux Missions Etrangères. Le projet de M. Fourdinier était grandiose, car il incorporait dans la Congrégation tous les prêtres employés aux colonies. Cependant, ni à Rome, ni à Paris, ce plan trop vaste ne parut exécutable et le clergé colonial l'accueillit avec froideur; les Préfets Apostoliques se montrèrent peu disposés à subordonner leur action à une autorité lointaine et peut-être insuffisamment informée.

M. Fourdinier mourut en 1 845, sans avoir rien obtenu; on le remplaça par M. Le Guay qui n'avait été missionnaire qu'en France, avec le Père Rauzan; il essaya de résoudre les difficultés qui avaient arrêté son prédécesseur : il concevait la Société comme composée de deux catégories de prêtres : les directeurs, membres proprements dits, et les simples affiliés. On n'était pas encore arrivé à s'entendre quand tout fut remis en question par la Révolution de 1848. Des hommes aux idées avancées prirent en main la question coloniale, et MM. Arago et Schœlcher firent voter, presque sans débats, l'abolition de l'esclavage, dont ils ne prévoyaient pas les conséquences. Ils se défiaient du clergé dont, par la force des choses, tous les membres n'étaient pas des « négrophiles ». La loi avait été mal acceptée par les planteurs et un des missionnaires, M. Monnet, ayant pris le parti des nègres, avait été embarqué de force et renvoyé en France. C'est lui, qui, après que M. Le Guay, découragé, eut donné sa démission, fut élu supérieur de la Société. Il devenait urgent de se prêter aux événements, et d'adopter une organisation plus en rapport avec des besoins nouveaux ,mais que pouvaient cinq ou six prêtres dont les uns étaient au bout de leurs forces et dont les autres ne possédaient

ni l'autorité ni l'expérience suffisante? La situation paraissait sans issue et elle l'était humainement parlant, mais Dieu préparait les hommes qui étaient destinés à transformer la compagnie du Saint-Esprit et à lui procurer une orientation, beaucoup plus large et infiniment plus efficace, parce qu'elle renforcerait le côté religieux de l'institution.

Vers l'année 1840, il y avait au Séminaire de Saint-Sulpice deux clercs, dont l'un, nommé Tisserant, était originaire de Saint-Domingue, et l'autre, Frédéric Le Vavasseur était né à l'Ile de la Réunion (qu'on appelait encore l'Ile Bourbon). Tous deux éprouvaient un commun sentiment d'immense pitié pour le sort des esclaves noirs de nos colonies. Traités comme des bêtes de. somme, comme si l'on oubliait qu'ils avaient une âme, ils croupissaient dans l'ignorance absolue des vérités chrétiennes, et subissaient l'action néfaste de sorciers qui se donnaient comme les ministres du Démon, au nom de qui ils présidaient aux pratiques de superstitions infâmes.

Les deux amis, rapprochés par une même pensée d'apostolat, avaient besoin d'un guide, mais celui qu'ils choisirent comme confident et conseiller ne semblait pas celui qu'eût indiqué la prudence naturelle.

C'était un Israélite converti, François Libermann, fils d'un rabbin de Saveme; puissante intelligence, âme délicate et pieuse, il était arrêté au seuil du sacerdoce par un grave empêchement canonique : il était sujet à des crises d'épilepsie.

Généralement estimé pour sa vertu et l'humilité avec laquelle il endurait son terrible mal, il en subissait avec résignation les conséquences; on le plaignait, mais l'état sacerdotal paraissait bien lui être interdit pour toujours.

A Rome, où s'était rendu pour traiter de l'Œuvre des Noirs, déjà entrevue par lui, il avait vécu de longs mois dans une pauvre mansarde (qui est aujourd'hui un lieu de pèlerinage); il employait son temps à prier et à méditer en adorant les insondables volontés de Dieu; puis, il visitait pieusement les sanctuaires de la Ville Eternelle, se nourrissant des saintes

traditions, ou bien allait suivre les cours des savants professeurs du Collège Romain. Entre temps, il composait de petits traités d'exégèse ou de spiritualité, qui dénotaient un esprit limpide et un jugement sûr. Mais, bien que les crises de sa maladie iussent de plus en plus espacées, il se voyait toujours impitoyablement repoussé.

C'est à lui que recoururent les deux séminaristes créoles, et c'est des conseils qu'il leur donna que sortit le plan d'une congrégation religieuse spécialement vouée à l'apostolat des Noirs.

M. Libermann fonde la Congrégation du Saint Cœur de Marie. Mission en Guinée. — MM. Libermann et F. Le Vavasseur et un troisième adhérent, M. Collin allèrent s'installer à la Neuville, près d'Amiens et plus tard, dans la Chartreuse abandonnée de Notre-Dame-du-Gard, au diocèse d'Amiens; ils ne tardèrent pas à y être rejoints par un certain nombre de candidats à une vie plus parfaite.

Il existait bien une Société qui travaillait dans les colonies, celle du Saint-Esprit, mais ses membres étaient trop peu nombreux pour pouvoir s'occuper en dehors de la population blanche. Quand M. Libermann essaya de s'y faire admettre, il ne reçut aucun encouragement; on se tenait sur ses gardes à la rue des Postes contre le bel enthousiasme de ces jeunes gens qui eussent risqué de troubler certaines vénérables routines : aussi bien, l'Evangile ne dit-il pas « qu'il ne faut pas mettre le vin nouveau dans de vieilles outres ».

M. Libermann et ses associés se résignèrent donc à fonder une compagnie indépendante, qu'après un pèlerinage à Notre- Dame-des-Victoires, ils avaient déjà placée sous le vocable du Saint-Cœur de Marie. Enfin, pour passer des projets aux réalités, il fut décidé qu'un premier groupe de missionnaires partirait d'abord pour l'Ile Maurice, puis pour Bourbon, pour Saint-Domingue, non pas pour les colonies, et enfin pour le vrai pays des Noirs : l'Afrique.

Vers quelle partie deTAfrique? Ils ne le savaient pas encore

exactement. Au Nord de la côte que baigne l'Atlantique, il y avait les deux établissements des Pères du Saint-Esprit, Saint- Louis du Sénégal et-Gorée. Au Midi, le diocèse de Saint-Paul de Loanda, fondé en 1596, végétait sous la direction d'un clergé portugais. Entre ces deux points s'étendait un littoral ayant un millier de lieues, sur lequel des tentatives avaient été faites par des religieux de différents ordres, mais sans résultats durables.

C'est d'Amérique que vint l'impulsion providentielle : le Gîncile tenu à Baltimore, en 1839, par l'Episcopat des Etats- Unis, s'était intéressé à la pénible situation des noirs émancipés qui avaient été renvoyés dans leur patrie et pour lesquels avait été fondée la jeune république nègre du Libéria; il n'était que temps de les empêcher de devenir la proie du Protestantisme, dont le prosélytisme s'exerçait très activement.

Un prélat américain, Mgr Barron, fut envoyé à Rome et en rapporta le titre de vicaire apostolique « des Deux Guinées » avec juridiction sur toute la côte, et au besoin, sur l'intérieur.

L'Amérique promettait tous les subsides nécessaires, mais, pour créer une mission, il fallait des missionnaires, et Mgr Barron était chargé d'en trouver. Mis en relations avec le P. Libermann, il s'entendit avec lui, et, dès 1843, sept Pères et deux Frères prirent passage à Bordeaux à bord d'un navire qui devait les conduire jusqu'à ces hypothétiques Guinées. Il les débarqua au Cap Palmas, dans la République libérienne, et, quelques semaines après, tous les apôtres, à l'exception d'un, étaient morts, victimes de l'insalubrité du pays et de l'inexpérience qui leur avait fait dédaigner les précautions indispensables pour les Européens sous ce climat torride.

Mgr Barron donna sa démission et retourna en Amérique et c'est M. Tisserant qui reçut le titre de Préfet apostolique, mais, le bateau qui le conduisait fit naufrage, en décembre 1845, et périt corps et biens.

Le P. Bessieux, seul survivant de la première expédition, s'était réfugié au Gabon; il y fut rejoint par quelques confrères, dont l'un, Mgr Trufîet, succédait à M. Tisserant comme chef

de la mission des « Deux Guinées >>; avec eux allait commencer l'œuvre d'évangélisation proprement dite.

Dès l'année 1842, le Père Le Vavasseur était parti comme missionnaire pour son île natale et son zèle put s'exercer également dans l'Ile Maurice, voisine de la Réunion. Il y avait été précédé par son confrère, le Père Jacques Laval, qui, durant toute sa longue vie, se consacra infatigablement au ministère des Nègres; autre saint Pierre Claver, il laissa une mémoire vénérée et la cause de sa béatification est déjà fort avancée.

L'éyêque de l'Ile Maurice était un bénédictin anglais, Mgr Collier. Comprenant tout ce que l'Eglise piouvait attendre d'une Congrégation capable de former des hommes comme le Père Le Vavasseur il s'intéressa à la situation du Père Libermann, qui était supérieur d'une compagnie de prêtres, sans l'être lui-même. Il l'agrégea à son diocèse, et, devenu son ordinaire, lui envoya les pièces qui permettaient de l'ordonner.

jFusion des deux Sociétés (1848). — La Société du Saint-Cœur de Marie avait déjà ses martyrs, elle avait son supérieur; il lui manquait d'être reconnue par l'Eglise et par l'Etat.

Nous avons vu qu'en 1 848, la Société du Saint-Esprit avait élu un nouveau supérieur, M. Monnet, qui avait dû quitter l'Ile Bourbon parce qu'il ne partageait pas la répulsion de la colonie blanche pour les gens de couleur. Ce n'est pas à lui qu il fallait démontrer la nécessité d'une œuvre consacrée au bien des Noirs.

Le Père Libermann reprit donc avec lui les négociations qui avaient échoué quelques années plus tôt; de part et d'autre on fit preuve d'une grande largeur d'esprit; des concessions furent faites mutuellement et, commencée le 8 mai 1848, les pourparlers ne durèrent que six mois. Ils amenèrent non pas la fusion des deux sociétés, mais l'incorporation complète des Pères du Saint- Cœur de Marie dans la Compagnie du Saint-Esprit.

Cependant, ce fut l'élément jeune et entreprenant qui fit triompher ses tendances : M. Monnet qui l'avait prévu, et désiré, s'eflaça devant le Père Libermann; il donna sa démission et fut nommé vicaire apostolique de Madagascar, où il pourrait reprendre sa vie de missionnaire. Dieu en disposa autrement et il mourut ayant à peine pu débarquer dans son vicariat.

Ainsi se trouvaient résolues deux difficultés qui n'auraient pas tardé à se poser : la Congrégation du Saint-Esprit avait eu ses règles approuvées à Rome, et elle était autorisée en France par divers actes signés de Louis XIV, de Louis XV, de Napoléon et de Louis XVIIL Le Père Libermann se trouvait donc dispensé d'une foule de démarches qui auraient pu durer longtemps, en supposant qu'elles eussent abouti et, de plus, il se trouvait avoir à sa disposition à Paris même un magnifique immeuble qui, sans une intervention providentielle, risquait de devenir inutile entre les mains d'une communauté à peu près agonisante.

La Congrégation du Saint-Esprit n'a jamais cessé de s'inspirer de ce principe que le zèle doit marcher d'accord avec la prudence; elle s'est toujours gardée des entraînements irréfléchis et, dans ses fondations, n'a jamais procédé que pas à pas. Sa croissance a été semblable à celle d'un arbre sain et vigoureux qui commence par s'enraciner avant de produire des fruits abondants.

Le centre de îa Société fut définitivement établi à Paris dans ce séminaire colonial, qui l'avait vu naître. C'est là que viennent étudier les jeunes gens qui aspirent à entrer dans le clergé séculier de nos anciennes colonies d'Afrique et d'Amérique : Guadeloupe et Martinique, Saint-Denis de la Réunion érigés en diocèses concordataires en 1850, mais passées, en 1912, par suite de la crise de la Séparation, sous le contrôle de la Congrégation romaine de la Propagande, et administrées depuis lors par les Spiritains, de même que l'évêché de l'Ile Maurice et les Préfectures apostoliques de la Guyane française et des Iles Saint-Pierre et Miquelon.

C'est au Séminaire de la rue Lhomond que réside le Supérieur général et que siègent ses assistants. Quand fut appliquée la loi qui proscrivait les congrégation religieuses, celle du Saint-Esprit réussit à se prévaloir des actes légaux qui l'autorisaient, mais un gouvernement de sectaires apporta, dans l'interprétation de ces faveurs officielles, des restrictions d'un esprit quelque peu pharisaïque : il fallut fermer les collèges et les résidences que la Congrégation possédait en France et il ne subsista que les établissements regardés comme nécessaires au fonctionnement de l'œuvre (noviciats et scolasticats), auxquels on put joindre les deux procures de Marseille et de Bordeaux et la maison de retraite de Notre-Dame de Langonnet, en Bretagne, où se retirent les vieillards et les invalides usés, parfois prématurément, par la dure vie des pays africains.

Toutefois, chargée, à différentes époques, de plusieurs missions en pays de colonisation anglaise, portugaise, belge, etc., la Congrégation a été amenée à établir des maisons destinées à recruter le personnel nécessaire à ces missions en Irlande (1859), en Allemagne (1863), aux Etats-Unis (1873), en Portugal (1878), en Belgique et en Hollande (1900), au Canada (1905), en Suisse (1906) et en Pologne (1922).

Il ne faut pas passer sous silence le Séminaire de Santa- Chiara, à Rome, où sont reçus les clercs et prêtres français qui étudient dans les Universités romaines, et qui, tout en conquérant leurs grades, apprennent à mieux connaître et se préparent à mieux défendre l'Eglise. Ils reviennent dans la Patrie avec un esprit élargi qui les rend aptes à répandre autour d'eux la plus pure doctrine catholique.

Missions africaines des Pères du Saint Esprit. —

Apôtres des Noirs, les Pères du Saint-Esprit devaient chercher en Afrique leur principal champ de travail, et leur exemple allait susciter de méritants imitateurs. Au Soudan et dans l'Afrique Centrale, les Pères Blancs, dans les régions équatoriales du Littoral : les Missionnaires de Lyon; au Congo

belge : les Pères de Scheut, ont reçu l'administration spirituelle de contrées d'une étendue presque illimitée dans lesquelles ils ont apporté une ardeur qui a introduit le catholicisme au milieu de tribus encore fétichistes ou menacées par l'invasion redoutable de l'Islamisme.

En jetant les yeux sur une carte, on remarque du premier coup que les Pères du Saint-Esprit possèdent trois groupes de missions situées respectivement dans l'Afrique Occidentale, dans l'Afrique Equatoriale et dans l'Afrique Orientale, sur les rivages de la Mer des Indes.

Le Sénégal avait inauguré leur ministère d'évangélisation; la Préfecture apostolique datant du XVIII^ siècle a été la base de départ de la première expansion française en AJrique et le Général Faidherbe a su tirer parti de l'expérience de nos missionnaires. Aujourd'hui, la ville de Saint-Louis a cédé à Dakar la première place et la Préfecture apostolique a été réunie au Vicariat, institué en 1863, de la Sénégambie. Au Sénégal-Sénégambie se rattachent là Gambie anglaise et la Guinée portugaise.

En 1878 a été créée la mission de la Guinée française, où les Pères étaient établis neuf ans avant que le D'^ Ballay vint y fonder Konakry, capitale d'une province dont les limites atteignent le Moyen-Niger et dépassent le Lac Tchad. Plus au Sud, est la colonie anglaise de Sierra Leone qui a vu mourir Mgr Marion-Brésillac, fondateur des missionnaires lyonnais d'Afrique; depuis 1860, ce vicariat dépend de la Congrégation du Saint-Esprit.

Le second groupe, celui de la zone equatoriale, remonte à Mgr Bessieux le survivant des missionnaires partis en 1844. L'amiral Bouët-Wuillaumez l'encouragea alors qu'il était seul à arborer le drapeau français auprès d'un comptoir assez misérable qui représentait tout ce que la France possédait sur cette côte populeuse. En 1 871 , il avait été question d'échanger cet embryon de colonie contre la Gambie anglaise, enclavée dans notre Sénégal, mais le Père Bessieux refusa énérgiquement de quitter ses convertis; c'est, disait-il, une porte qui.

un jour ou l'autre, s'ouvrira sur l'intérieur. Elle s'ouvrit, en effet, sous la poussée de Marche, de Compiègne et surtout de Brazza.

La mission du Gabon fut le berceau de notre Afrique Equatoriale, autour de laquelle gravitent les vicariats de la Nigeria, relevant de l'Angleterre et celle du Cameroun, commencée, en 1885, par les Pères du Gabon, et qui, cédée en 1890 aux Pallottins allemands, a été remise en 1920 aux Pères du Saint- Esprit, en même temps que la plus grande partie de la colonie allemande était placée sous mandat français. C'est devenu un centre très important d'évangélisation : en sept ans, le nombre des chrétiens a passé de 25.000 à 80.000.

Le vicariat initial du Gabon a dû être divisé, en 1 886, pour la création de celui de Loango, qu'il a fallu encore couper en deux quand fut fondé celui de Brazzaville. Enfin, les missionnaires de Brazzaville, s'avançant dans l'intérieur, chez des noirs, naguère encore anthropophages, ont constitué la Préfecture de rOubanghi-Chari et préparent l'établissement d'une nouvelle mission dans la Haute-Sangha.

Lorsque se fonda, en 1 885, l'Etat Libre du Congo, ce furent les Pères du Saint-Esprit qui, venus du voisin Gabon, y inaugurèrent la prédication évangélique, mais, en 1888, quand cette région passa sous le contrôle du Roi Léopold de Belgique, ils se retirèrent pour laisser la place aux Pères belges de Scheut en 19 11, on leur offrit la province du Katanga, territoire situé dans la direction des Grands Lacs, à 1 .000 kilomètres du littoral atlantique; alors fut fondée une Préfecture apostolique, confiée à la province belge du Saint-Esprit. C'est un pays d'une richesse prodigieuse, mais d'une évangélisation difficile, moins à cause de la sauvagerie des indigènes que par la mauvaise influence des Européens, ouvriers, ingénieurs et officiers dont, trop souvent les exemples corrompent les Noirs au lieu de les civiliser.

Plus au Sud, on arrive aux possessions portugaises, où les Pères du Saint-Esprit avaient essayé, dès 1 868, de reprendre

l'œuvre des Capucins italiens, qui y avaient travaillé de 1640 à 1834: le mauvais vouloir des autorités, tant civiles que religieuses, les avait obligés à se retirer dès 1870. En 1877, le travail fut repris dans la région du Bas-Congo, dont les Portugais semblaient se désintéresser et, en 1881, les missionnaires entreprirent de s'établir dans la région du Bas-Zambèze où les convoitises des Boërs avaient propagé la prédication protestante. Les Missionnaires français avaient pour chef un apôtre, le Père Duparquet, connu comme explorateur et botaniste éminent, qui fonda la mission de Cimbébasie (aujourd'hui Cunène) qui fut érigée en 1 879.

Dans la partie plus septentrionale de l'Angola, la situation était des plus troubles : le Congrès de Berlin ((1885) avait obligé les Portugais à s 'occuper plus activement de leur domaine africain, s'ils ne voulaient s'en voir dépouillés. Quand fut fondé, un peu à leurs dépens, l'Etat indépendant du Congo, ce qui restait au Portugal formait le diocèse de Saint-Paul de Loanda, mais les Pères du Saint-Esprit furent autorisés à s'y établir et leur concours se fit sentir d'autant plus nécessaire que les révolutions portugaises apportaient de nouvelles entraves à l'administration religieuse du pays. Pour concilier les droits de l'évêque portugais et le besoin des âmes, on en vint à un accommodement ayant le caractère d'un expédient : tout le territoire relevant de l'évêché de Loanda fut divisé en quatre juridictions, deux vicariats et deux préfectures dont les Supérieurs, Prêtres du Saint-Esprit, reçurent de la Congrégation de la Propagande des pouvoirs de vicaires généraux, ce qui leur procurait tous pouvoirs dans la question des mariages, par exemple; il est à noter que le gouvernement de Lisbonne, si révolutionnaire qu'il puisse être et si peu bienveillant pour ses prêtres séculiers, a su apprécier les services que les missionnaires rendent pour la lutte contre la barbarie et le maintien de la paix entre tribus. Non seulement, il reconnaît l'œuvre, mais il la subventionne, et favorise le recrutement de la Congrégation parmi ses nationaux.

Partis du Congo, nos missionnaires ont commencé à enta-

mer le bloc sud-africain, dont la population blanche est fanatiquement calviniste, et où 300.000 noirs sont travaillés par les protestants. Un district a été détaché du Vicariat de Kimberley, au Griqualand; les Pères Oblats de Marie l'ont cédé aux Pères du Saint-Esprit; il forme la Préfecture de Kroonstad, administrée par les Pères de la proAance allemande. Les premiers contacts avec les Boërs donnent pour l'avenir de sérieux espoirs.

Jusqu'en 1875, Zanzibar était, sur la côte de la Mer des Indes, le plus grand marché d'esclaves noirs. Au point de vue religieux, c'était le néant, depuis que les Portugais en avaient été chassés par l'Iman de Mascate.

En 1861, Mgr Maupoint, évêque de la Réunion, y envoya son vicaire général, M. Fava (depuis évêque de Grenoble) avec les pouvoirs les plus étendus pour étudier la possibilité d*y établir des missionnaires. Sur le rapport de M. Fava, les Pères du Saint-Esprit furent choisis et au début, leur territoire s'étendait sur tout le littoral, depuis l'évêché portugais de Mozambique jusqu'au Cap Guardafui, à l'extrême pointe orientale de l'Afrique; vers l'intérieur, il n'était pas assigné de limites. Le P. Horner y exerça une influence comparable à celle du Père Duparquet dans l'Angola. Etabli d'abord dans l'île de Zanzibar avec le titre de Préfet apostolique, il ne tarda pas à passer sur le continent où fut créé par Mgr de Courmont le vicariat apostolique du Zanguebar. Ce vicariat a été subdivisé en un très grand nombre de circonscriptions confiées aux Bénédictins bavarois, aux Pères blancs, et aux Missionnaires turinois de la Consolata. La Congrégation a conservé les deux vicariats de Bagamoyo et du Kilimandjaro avec celui de Zanzibar, dont la plus grande partie va de la côte au Kenya.

Madagascar a toujours attiré les missionnaires français : les Lazaristes, les Jésuites, les anciens Pères du Saint-Esprit y avaient travaillé avec un zèle qu'avait fréquemment contrecarré la propagande intense du Protestantisme. En 1 832, M. de Solages, préfet apostolique de la Réunion, ayant essayé de convertir les Malgaches, la Reine Ranavalo l'avait fait

enfermer dans une case jusqu'à ce qu'il y mourût de faim. Les petites îles malgaches (Mayotte, Nossi-Bé et autres) avaient formé, depuis 1 841 , une préfecture dont les titulaires étaient des Spiritains. En 1848, M. Monnet avait été envoyé dans la Grande Ile avec le titre de vicaire apostolique, mais il mourut en arrivant et ce fut aux Jésuites que fut attribué Tévangélisation de ce pays plus grand que la France. En 1 898, trois vicariats distincts furent créés celui du centre resta aux Jésuites avec Tananarive, la capitale; les Lazaristes retournèrent à Fort-Dauphin, dans le sud et Diego-Suarez fut attribué aux Pères du Saint-Esprit^ avec le Nord de l'Ile. Il a fallu, en 1923, dédoubler ce district en établissant à Majunga un nouveau vicariat auquel est unie la Préfecture des Comores.

Apostolat des noirs hors d'Afrique. — Ce n'est pas seulement en Afrique qu'il y avait des nègres : aux Antilles, en Louisiane et dans la partie sud des Etats-Unis, au Brésil et dans quelques-unes des républiques sud-amé' ricaines, il avait été importé des milliers de noirs, que l'affranchissement avait laissés dans un état de civilisation primitif et qui, par suite, formaient une caste misérable, méprisée et, en certains pays, détestée. La Congrégation du Saint-Esprit se devait à elle-même de se consacrer au relèvement de ces réprouvés et de les aider à conquérir leur place dans le monde chrétien. Ils ont actuellement un grand collège dans la république d'Haïti, dont le clergé séculier est venu au début du Séminaire colonial. Les Dominicains anglais de la Trinidad leur ont demandé de diriger un collège où les jeunes créoles peuvent s'initier à la culture française. J'ai parlé déjà des diocèses des Antilles françaises, dont la Congrégation a reçu, comme à la Réunion et à Maurice, la complète administration spirituelle.

Enfin, dans l'immense bassin de l'Amazonie, les Pères sont devenus pionniers et, tout en évangélisant une population clairsemée, qui est restée ou est revenue à l'état presque sauvage, ils ont servi la Science en poursuivant de savantes

recherches qui intéressaient la Géographie, l'Ethnographie et la Linguistique. Cette région a été divisée par le Saint-Siège en un certain nombre de Préfectures et celle de Teffé a été attribuée en 1910 aux Pères du Saint-Esprit.

Depuis quelques années, un courant a commencé à se dessiner aux Etats-Unis en faveur des Noirs, auprès de qui plusieurs sociétés catholiques commencent à exercer un ministère très fructueux. Le point d'appui des œuvres de nos missionnaires est au Collège de Pittsbourg, timidement ouvert il y a une trentaine d'années, mais qui maintenant s'appelle l'Université Duquesne et groupe plus de 3.000 étudiants.

Statistique. — La Congrégation du Saint-Esprit est actuellement chargée de 4 diocèses, de 13 vicariats, de 10 préfectures apostoliques et de plusieurs districts de missions. Vingt de ses membres sont revêtus du caractère épiscopal.

Le Supérieur général est Mgr Le Hunsec, ancien vicaire apostolique de la Sénégambie, qui a succédé, en 1926, à Mgr Le Roy, qui a donné sa démission après avoir été réélu pendant trente ans et vu sa Congrégation prendre un merveilleux développement.

En 1896, les Pères avaient 149 maisons; en 1926, ils en ont 385, les religieux prêtres ont passé durant cette période, de près de 600 à plus de 1 .000; les clercs étudiants de 317 à 530; les Frères de 572 à 748. Enfin, dans les Ecoles apostoliques, plus de 1.500 enfants se préparent à être missionnaires.

Dans les districts africains qui lui appartiennent et que peuplent environ 25 millions de noirs, le nombre des baptisés était en 1855 de 3.000; puis, par décades, le chiffre monte d'abord lentement : 5.000, 8.000, 14.000, — 46.000 en 1896, — 95.000 en 1905, — 155.000 en 1915; il est, en 1926 de 385.568, auxquels il faut ajouter 232.300 catéchumènes.

On peut juger des progrès accomplis en moins d'un siècle et bénir Dieu qui a couronné de succès les travaux de ses serviteurs.

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