CHAPITRE XII
UNE petite Société de missionnaires. — Louis Grignion appartenait à une famille de bonne bourgeoisie bretonne, mais qui ne se rattachait par aucune alliance aux Montfort qui avaient donné à la France de grands chrétiens, de valeureux capitaines et de saints évêques. Cependant, il fut appelé Louis de Monftort parce que c'est à Montfort, ville de Bretagne, qu'il était né en 1673.
Il fit ses classes au Collège des Jésuites de Rennes. Quand il eut dix-huit ans, il partit pour Paris, où il devait terminer ses études ecclésiastiques : il fut reçu comme boursier au Petit Séminaire de Saint-Sulpice.
Après son ordination, il se consacra au ministère de la prédication et évangélisa les diocèses de Nantes, de Paris et de Poitiers. Comme jadis Saint Vincent de Paul, il s'était associé quelques confrères, qui, vivant et travaillant en commun, en vinrent en 1 705 à se constituer en communauté.
Pour consolider les résultats obtenus au cours des missions, le Père de Montfort avait également fondé une Congrégation de Frères enseignants, qu'il appela les Frères du Saint-Esprit et qui étaient chargés de l'instruction des enfants dans les villages où la mission avait amené la population à prendre conscience de ses devoirs chrétiens, dont le premier était d'élever la jeunesse selon les principes de la Religion. De plus, il institua une communauté de Sœurs, dites « de la Sagesse » qui devaient s'employer auprès des femmes et filles, pour
ra»
veiller sur leur conduite et leur apprendre à tenir leur maison.
Dévoré du zèle de la gloire de Dieu, Montfort aspirait à une plus haute perfection et il se crut appelé à quitter son pays pour aller prêcher dans les pays infidèles. Il fit le voyage de Rome pour soumettre au Pape ses projets apostoliques et demander qu'il lui fût assigné un champ de travail dans quelque région où la Foi n'avait pas encore été annoncée.
Le Pape Clément XI, qui occupait alors la Chaire de Saint- Pierre, n'agréa pas cette offre généreuse; tout en louant les pieuses intentions du saint prêtre, il lui présenta que c'était en France qu'il ferait mieux d'employer les talents dont Dieu l'avait enrichi. Comme orateur et comme théologien, il servirait plus efficacement l'Eglise en combattant les erreurs du Jansénisme, qui avait soulevé en France et ailleurs d'acrimonieuses discussions et des révoltes d'autant plus fâcheuses qu'elles s'enveloppaient sous les formes hypocrites du plus profond respect. Les hommes cultivés avaient besoin d'être éclairés; on comprend que le Pape recherchât des défenseurs de la bonne cause, car c'était lui qui allait condamner la perfide hérésie en publiant la Bulle Unigenitus. Le Père de Montfort allait s'y appliquer et mettre le zèle de ses disciples sous les ordres du Pape; jamais les Jansénistes ne le pardonneront aux fils du Bienheureux. Ce fut donc l'œuvre de sa vie, mais cette vie fut courte, car il n'avait que 44 ans quand il mourut le 28 avril 1716.
Son œuvre devait lui survivre. Sous le Père Mulot, qui lui succéda, les Pères commencèrent en 1732, à faire les vœux religieux et reçurent, en 1726, une première bénédiction du Pape Benoît XIII qui les autorisa à se dénommer « Pères de Marie ». Les évêques avaient appuyé leur requête, car ils étaient heureux d'avoir à leur disposition des missionnaires zélés et d'une orthodoxie inattaquable. Ils s'en allaient par groupes de six ou huit, et durant des semaines, c'était une succession de sermons, de processions, de cortèges, de retraites, et les Frères coadjuteurs, tout en veillant au temporel, s'occupaient à faire apprendre le catéchisme aux petits
enfants. Quand une paroisse avait été ainsi travaillée pendant un mois et plus, il restait dans la population un fond solide de foi, de piété et d'instruction religieuse. Le Jansénisme ne devait plus essayer de corrompre ces chrétiens enracinés dans leurs croyances.
La Compagnie de Marie resta longtemps sans existence légale, ce qui T empêchait de posséder ses maisons et de recevoir aucune autre libéralité que les aumônes précaires, qui d'ailleurs ne lui faisaient jamais défaut. En 1750, 1755 et 1760, des requêtes furent présentées à Versailles en vue d'obtenir les « Lettres Patentes », mais chaque fois, on se heurta à des résistances qui avaient, paraît-il, leur principe dans les rancunes du Jansénisme. C'est seulement en 1 773 que la Société eut gain de cause, non seulement pour elle-même, mais aussi pour les Sœurs de la Sagesse, qui, sous la ferme direction de la Mère Marie-Louise de Jésus, s'étaient merveilleusement multipliées et secondaient puissamment les Missionnaires dans toutes leurs œuvres.
La Révolution devait être un temps d'épreuve pour la Compagnie de Marie. Saint- Laurent-sur-Sèvre était au centre de la région où la guerre avait exercé le plus de ravages, et quand les « colonnes infernales » eurent pénétré dans le pays, les Pères se virent particulièrement visés par les représailles des Bleus. Non seulement l'incendie dévora les maisons et les églises, mais tous les religieux furent arrêtés. Sur neuf Pères, trois furent massacrés; sur huit Frères six périrent. L'un d'eux, un breton, le Frère Olivier fut invité par les Jacobins à s'enrôler dans leurs bataillons; il s'y refusa avec indignation et on lui fit subir le supplice de l'empalement. On se serait cru chez les Turcs ! Quant aux Sœurs, un grand nombre furent arrêtées, beaucoup moururent en prison et trois furent fusillées.
L'œuvre devait se relever et ce fut surtout grâce aux Sœurs de la Sagesse qui s'étaient reconstituées dès l'année 1799. Directeurs de cette fervente communauté à la fois enseignante, hospitalière et bientôt missionnaire, les Pères de Marie trou-
valent dans ce ministère de choix un moyen de faire connaître et de perpétuer la doctrine spirituelle de celui dont ils étaient les continuateurs. Par là ils conservaient une destination bien définie qui les empêchait de s'éteindre en se dispersant. Ils n'en continuaient pas moins à prêcher des missions, autant que le leur permettait leur petit nombre, mais leur recrutement était insignifiant, à une époque où les évêques n'avaient pas assez de prêtres pour assurer le service des paroisses.
Le P. Deshayes, second fondateur (1820). —
En 1820, le Père Duchesne, supérieur depuis dix ans, se sentait mourir et c'était avec angoisse qu'il pensait que personne autour de lui n'avait les aptitudes nécessaires pour le remplacer. Il eut alors l'inspiration de se chercher un successeur en dehors de la Compagnie il jeta les yeux sur l'abbé Deshayes, prêtre relativement jeune, car il avait été ordonné pendant la Révolution; il était curé de Saint-Gildas d'Auray et vicaire général du diocèse. Mgr de Bruc, évêque de Vannes, sans dissimuler l'étendue du sacrifice qui lui était demandé, jugea que l'intérêt général de l'Eglise devait passer avant celui d'un diocèse isolé, et donna généreusement son consentement. Le lendemain du jour où l'acceptation de M. Deshayes était devenue définitive, le Père Duchesne s'éteignit en murmurant son Nunc dîmittis.
Appelé à juste titre le « second fondateur de la Compagnie de Marie, le Père Deshayes eut d'abord à s'assurer du concours de quelques jeunes prêtres qui devaient l'aider à transformer une modeste association provinciale en une congrégation de large envergure étendant ses ramifications bien au-delà des limites du diocèse de Luçon où elle était née. Pour remplacer les Frères du Saint-Esprit, disparus pendant la Terreur, il institua la compagnie des Frères de Saint-Gabriel; à un moment il songea à la réunir à celle qu'avait fondée à Ploërmel son ami le vénérable abbé Jean-Marie de La Mennais, mais l'un et l'autre comprirent que les deux instituts répondaient à des fins distinctes et pouvaient vivre l'un auprès de l'autre
en gardant chacun son caractère et son utilité. En fait, les deux sociétés procurent à l'Eglise des coopérateurs qui sont de bons religieux, et des éducateurs expérimentés. Ce sont les Frères de Saint-Gabriel qui ont fondé à Rome le beau collège Chateaubriand, qui fait grand honneur à la France.
Les Sœurs prospérèrent sous la direction prévoyante du Père et les deux communautés résolurent de faire auprès du Saint-Siège les démarches nécessaires pour obtenir une reconnaissance canonique un peu plus explicite que les vagues encouragements donnés en 1728 par le Pape Benoît XIII.
En 1825, le Père Deshayes partit pour Rome dans une modeste carriole conduite par un des Frères coadjuteurs; il mit un mois à atteindre le terme du voyage. Reçu avec égards par Léon XII, il obtint un Bref laudatif conçu en termes fort élogieux qui annonçait pour plus tard l'approbation des Constitutions.
En même temps le Père était encouragé à entreprendre les procédures en vue de la béatification du fondateur. Mgr Soyer, évêque de Luçon, institua le tribunal qui venait d'achever le « procès de l'ordinaire » quand éclata la Révolution de 1830, qui arrêta la cause pour quelques années.
Il y eut alors dans beaucoup de maisons religieuses une émotion facile à comprendre : on redoutait le retour des atrocités de 1 793 et plus particulièrement dans l'Ouest, quand la Duchesse de Berry essaya de soulever la population. Par prudence, des missionnaires durent limiter leurs prédications à des retraites privées et renoncer pour un temps aux grandes manifestations extérieures, auxquelles donnaient lieu les missions proprement dites.
Expansion de la Société. Mgr Hillereau et Mgr Couperie. — C'est alors que le Père Deshayes chargea deux de ses Pères de porter à Rome les pièces du procès de béatification du Père de Montfort. Or, il se trouva qu'un des envoyés, le Père Hillereau, attira l'attention de Rome par sa modestie, ses vertus et son savoir, il §e vit donc désigné.
bien malgré lui, pour le poste de visiteur apostolique à Smyrne. Il n'était pas le premier des Pères de Marie à qui le Saint-Siège confiait une mission autant diplomatique que religieuse. Déjà, en 1819, le Père Couperie avait été envoyé comme délégué apostolique en Mésopotamie et sacré Archevêque de Babylone, avec résidence à Bagdad. Il y fonda des écoles, des asiles et des hôpitaux: on l'appelait le père des infortunés. Sa bonté et son habileté avaient contribué à ramener au Catholicisme une partie des Chrétiens de rit oriental qui avaient adopté les erreurs du Monophysisme. Il était mort du choléra en 1831.
Mgr Hillereau, sacré évêque de Calédonie, le 15 août 1832 résida d'abord à Smyrne; plus tard il fut nommé coadjuteur du Délégué apostolique de Constantinople, puis lui succéda comme chef spirituel de tous les catholiques de rit latin de l'Empire Ottoman; lui aussi devait mourir du choléra, en 1855, pendant la Guerre de Crimée.
A la mort du Père Deshayes, en 1841, le nombre des Pères était passé de 18 à 28, avec 37 Frères coadjuteurs. En 1853, le nombre des prêtres est le même, mais il y a au noviciat vingt aspirants et le nombre des Frères s'est élevé à 81 .
L'expansion de la société se prononce après la crise de 1848; les évêques réclament les Pères qui peuvent s'installer dans les diocèses d'AngouIême, d'Orléans et de Cambrai; une fondation est entreprise à Roseau, aux Antilles, mais ne dure pas; au contraire, Mgr Guilloux, un Nantais, est nommé Archevêque de Port-au-Prince, en Haïti et il veut avoir avec lui quelques Pères de Marie qu'il installe dans le diocèse de Port-de-Paix, qui, créé en 1861, n'a jamais été canoniquement érigé et est resté sous l'autorité d'un administrateur apostolique. La maison de Pontchâteau, en Bretagne, qui appartient à la Compagnie de Marie, est adoptée par Mgr Guilloux qui y installe un séminaire commun a tous les diocèses de la République d'Haïti.
La Compagnie allait ainsi progressant sous les successeurs du Père Deshayes, quand, en 1 880, un coup de foudre menaça
l'existence de toutes les communautés françaises. La loi sectaire du 29 mars et les décrets qui en réglèrent l'application avaient pour résultat de supprimer les associations religieuses; c'était l'expulsion brutale et la dispersion. Tout semblait perdu et c'était le signal d'une extension imprévue : ce qu'on croyait la mort était l'aurore d'une vie nouvelle.
Obligée de s'expatrier, la société de Saint-Laurent-sur-- Sèvre trouva un asile en Hollande, à Schimmert, en Limbourg, et après les épreuves inséparables d'une acclimatation laborieuse, elle put créer une école apostolique et bientôt après un scolasticat qui fut une pépinière de missionnaires. Elle fut vite en état de répondre à l'appel des évêques du Canada où furent fondés d'importants établissements d'instruction : orphelinats, collèges, écoles techniques d'agriculture et de sciences appliquées, et aussi une florissante école apostolique, procurant un recrutement excellent.
Les Pères de Marie avaient donc trouvé dans l'exil le moyen de multiplier leurs moyens d'action et même de les renouveler en se consacrant à l'évangélisation des infidèles.
En France, une partie des Pères est restée ou revenue ; ils s'emploient auprès des Sœurs de la Sagesse en qualité d'aumôniers et de directeurs spirituels, ce qui ne les empêche pas de s'adonner à la prédication.
Dans les maisons situées à l'étranger, se présentaient des sujets désireux de s'enrôler parmi les fils de Louis de Montfort ; ils s'assimilaient rapidement avec la communauté française et se pénétraient de l'esprit du fondateur.
Missions d'Afrique. — L'année 1888 vit enfin venir le jour après lequel avait soupiré celui qui dès le début de son œuvre voulait l'appliquer aux missions étrangères, mais cette année aussi, ses enfants eurent l'immense joie de le voir placé sur les autels. C'est le 22 janvier 1888 qu'il fut béatifié par Léon XIII, et, en même temps, quelques Pères partaient pour commencer une mission en Afrique. Ce n'est qu'en 1903 que le Saint Père érigea en Préfecture apostolique
le Schiré, fraction du Vicariat du Lac Nyassa, dans rAfrique Centrale. En en prenant possession, les Prêtres de Marie profitaient de l'expérience qu'ils avaient acquise depuis cinq ans qu'ils s'étaient offerts comme auxiliaires aux Pères Blancs chargés de ce district. Ils y avaient fait leur apprentissage de la vie missionnaire.
Cette Préfecture devint, en 1920, un Vicariat apostolique, peuplé de 600.000 noirs, dont beaucoup, peu d'années avant, étaient encore anthropophages. Les marchands d'esclaves étaient en train d'y introduire l'Islamisme, mais, depuis que les Anglais s'étaient rendus maîtres du pays, ils avaient rigoureusement réprimé le cannibalisme et la traite des esclaves. Malheureusement, ils avaient amené avec eux une foule de missionnaires protestants de diverses dénominations qui, pourvus de ressources considérables, font au Catholicisme une redoutable concurrence. Malgré cela, il y a déjà au Schiré un bon noyau de 30.000 catholiques.
Missions d'Amérique. — Sur les confins du Pérou et du Venezuela, se trouvent des territoires presque illimités, qui se rattachent politiquement à la Colombie et qu'arrosent de grosses rivières, affluents de gauche de l'Orénoque. Le fond de la population était formé de tribus indiennes, à demi sauvages au milieu desquelles vivaient des familles espagnoles descendant des conquérants et restées catholiques, bien qu'elles fussent à peu près complètement délaissées par un clergé trop peu nombreux et peut-être pas très zélé. Enfin l'élément le plus difficile était composé de nouveau-venus, trafiquants ou prospecteurs, ordinairement rebelles à l'action religieuse et dangereux pour le reste des habitants, pauvres gens honnêtes mais timides et ignorants.
Le gouvernement colombien s'était à peu près désintéressé de ces régions ingrates et presque inaccessibles; elles étaient administrées par des agents colombiens et on les appelait les « Intendances orientales ». Sur les instances de l'Archevêque de Bogota, les Pèfes français ont été résider dans ce pays
déshérité, où ils travaillent avec ardeur à la conversion de 30.000 natifs, et sont aidés par les Sœurs de la Sagesse.
Au début, il avait été érigé deux Préfectures apostoliques, qui, en 1904, ont été réunies en un seul vicariat, celui de San- Martin de los Llanos (Saint-Martin des Plaines).
En s'exilant de France, la Compagnie de Marie s'est établie non seulement en Hollande, mais en Belgique, et en Italie. Elle y a conduit les Frères de Saint-Gabriel qui ont ouvert de beaux établissements d'enseignement; j'ai déjà signalé leur magnifique collège Chateaubriand de Rome.
Travaillant dans les régions équatoriales, les Pères ont représenté qu'il leur serait utile d'obtenir un champ d'activité sous un climat moins tropical et convenant mieux au tempérament des religieux originaires des pays septentrionaux de l'Europe et de l'Amérique. Ce désir a été pris en considération: le 22 juin 1923, l'Islande a été détachée du Vicariat de Danemark; elle est devenue une Préfecture confiée aux Pères de Marie.
Maintenant que son terrain de recrutement s'est sensiblement accru, la Société n'a cessé de voir augmenter le nombre de ses membres. Ils avaient, en 1926, 305 prêtres, 125 scolastiques et 34 novices, avec 175 frères coadjuteurs, et près de 600 enfants dans leurs écoles apostoliques. Tout permet de prévoir et d'espérer un prochain et important développement de leurs œuvres.