CHAPITRE XIV
VOCATION de Saint Alphonse de Liguori à la vie pénitente. — La Congrégation du Saint- Rédempteur a été fondée en 1 732, par saint Alphonse de Liguori. C'est, avec celle des Passionnistes, le seul ordre religieux qu'ait vu naître le XVIII® siècle.
Sous l'influence déprimante d'une civilisation élégante mais sensuelle, et d'une culture intellectuelle frivole, quand elle n'était pas empoisonnée, la Foi allait en s 'affaiblissant dans les classes supérieures; la soif de jouissances, souvent coupables et toujours amollissantes, avait tari le véritable esprit chrétien fait de solide dévotion et de maîtrise sur soi-même : la Révolution approchait, et elle allait surprendre les imprudents qui la préparaient sans s'en rendre compte.
Il était selon les vues de la Providence d'opposer à l'universelle tiédeur l'exemple d'hommes dont la vie austère et le zèle ardent réagiraient contre la démoralisation, l'impiété qui avait perverti les cœurs et le scepticisme qui corrompait les intelligences.
Alphonse de Liguori, né en 1 796, appartenait à une famille noble et riche du Royaume de Naples. Docteur en Droit, presque au sortir du collège, le jeune homme avait d'abord embrassé la profession d'avocat; préparé par une enfance pieuse, il s'était dégoûté du métier de la chicane, et s'était enrôlé dans la milice sacerdotale; ce fut toujours un prêtre d'une conduite édifiante; il s'était mis à la disposition de la
Congrégation de la Propagande qui organisait dans les provinces àts missions destinées à réveiller la foi endormie des gens de la campagne; quand il n'allait pas prêcher, il menait la vie paisible et un peu vide des autres ecclésiastiques de sa condition; bien que sentant en lui un appel vers une vie plus parfaite, il croyait avoir fait son devoir quand il avait édifié toux ceux qui avaient à l'approcher, mais rien n'annonçait encore le Saint qu'il devait être.
Une villégiature aux environs d'Amalfi l'avait réuni avec quelques confrères de son âge, quand la pensée leur fut suggérée d'abandonner, momentanément, leur luxueuse villa et de s'en aller dans la région abrupte et sauvage qui, presque sans transition, succède aux rivages enchanteurs du Golfe de Naples. Il y avait là une population clairsemée de pâtres, aussi grossiers que leur pays semblait inhospitalier. Le vicaire général de l'évêque de Scala les installa dans une espèce d'ermitage, dont ils firent leur quartier général pour une campagne de prédications à laquelle ils voulaient employer les derniers jours de vacances dont ils pouvaient encore disposer.
A Scala, Alphonse eut à connaître une sainte religieuse de la Visitation, Sœur Marie-Céleste, qui avait entrepris de réformer son couvent et qui avait composé une règle toute empreinte d'aspirations vers la vie surnaturelle. Bien que des grâces extraordinaires, qu'on pouvait dire miraculeuses, eussent établi que la mission de la sainte fille était bien de Dieu, elle était traitée comme une visionnaire suspecte par la plupart de ses supérieurs; c'est alors qu'Alphonse de Liguori, consulté à cause de sa prudence précoce, prit la Sœur sous sa protection et présida à l'établissement d'une communauté de moniales qui devaient se vouer à la contemplation du mystère de Jésus-Rédempteur.
Fondation de l'Ordre de la Rédemption. — Lancé dans les voies de la haute spiritualité, Alphonse fut éclairé sur les vues que Dieu avait sur lui : il ébaucha donc les gran-
des lignes d'une société de prêtres qui uniraient à la vie contemplative les travaux de l'apostolat des pauvres et des ignorants. Il n'eut pas de peine à faire adopter son projet par ses compagnons et la maison de Scala devint la maison-mère de la Communauté des Rédemptoristes.
Tout fondateur est appelé à subir l'assaut des contradictions et Alphonse en eut sa part. Dans son humilité et sa charitable condescendance, il ne prétendait pas imposer ses idées, mais les avis qu'il recueillit présentaient des contrastes troublants : les uns voulaient pratiquer une pauvreté allant jusqu'au plus complet dénuement, d'autres le poussaient à imposer des macérations imprudentes; ceux-ci voulaient adopter un costume caractéristique; ceux-là auraient joint à la vie de missionnaires le soin de l'éducation de la jeunesse et la fondation de collèges. Chacun suivait son sentiment propre et refusait de tenir compte de celui des autres. Bref, au bout de quatre mois, les premiers associés s'étaient dispersés et Alphonse restait seul avec un postulant laïque et un frère servant.
Il n'avait pas perdu confiance : les épreuves lui avaient fait mieux comprendre ce que Dieu voulait de lui; de saintes âmes, mises dans la confidence de son plan, l'encourageaient et de sages conseillers, dont le premier était l'évêque de Scala, le soutenaient de leurs sympathies; des prodiges nombreux montrèrent que la voie du serviteur de Dieu était la vraie.
Bientôt reconstituée, la Communauté se développait, mais les progrès étaient lents: au bout de huit ans, elle ne comptait que dix membres, qui firent leur premier vœu de « persévérance ». Quatre ans plus tard, ils furent admis à prononcer les trois vœux de religion, auxquels ils en ajoutèrent deux autres : l'un de partir pour les missions infidèles, si le Pape les y invitait, l'autre de n'accepter aucune dignité ecclésiastique, à moins d'y être obligés par un ordre du Souverain Pontife.
En 1 748, le Pape Benoît XIV fit examiner la règle de l'Institut et l'approuva l'année suivante par un Bref du 25 février.
Le travail des missions se poursuivait avec activité et profit pour les âmes.
Saint Alphonse théologien. — Voulant guider ses disciples dans les difficultés qu'ils rencontraient au confessionnal, Alphonse composa à leur intention un traité de Théologie morale, dont la première édition parut à Naples en 1755. Il inaugurait une doctrine nouvelle, plus hardie encore que celle qu'on avait reprochée aux Jésuites; elle était plus compatissante que celle qui, s'appuyant sur des principes abstraits, mais intransigeants, décourageait les pécheurs et les jetait dans le désespoir. Dénoncée par lès rigoristes jansénisants, la doctrine de saint Alphonse a fini par triompher : par un acte solennel du mois de mars 1871, le Pape Pie IX a placé le Saint au nombre des Docteurs de l'Eglise.
Epreuves du Saint. — Pendant que les Rédemptoristes se dépensaient pour conserver la foi dans les masses populaires, ils avaient à lutter contre une véritable persécution déchaînée par les autorités civiles imbues des principes pernicieux du « Régalisme ». A Naples, comme à Paris, à Vienne, à Madrid, à Lisbonne et dans presque tous les petits états d'Allemagne et d'Italie, des ministres se disant « philosophes » avaient mis en honneur les théories qui subordonnaient la discipline ecclésiastique au bon plaisir des princes, et ceux-ci, encore que presque tous fussent croyants et fiers d'affirmer leurs croyances, se laissaient entraîner par leurs détestables conseillers en se comportant comme ne le faisaient pas tous les rois hérétiques. Sans toucher à la substance du dogme, ils prétendaient régler les moindres points de l'administration ecclésiastique, se mêlaient de liturgie et de morale et c'était surtout à l'égard des ordres religieux qu'ils se montraient tracassiers et malveillants. Ils intervenaient à tout propos, voulaient réglementer la réception des novices, les études, l'admission à la profession et surtout la gestion des biens. Aucune maison ne pouvait être fondée si elle
n'était préalablement autorisée par un décret, et, à Naples, depuis 1740, une loi spéciale interdisait l'ouverture de couvents nouveaux. Saint Alphonse avait sollicité auprès du Roi pour que sa communauté fût reconnue, mais il avait essuyé refus sur refus et, en 1757 seulement, il avait reçu pour les quatre maisons de sa communauté non pas une approbation régulière, mais la promesse précaire d'une incertaine tolérance.
En 1 762, la Cour de Naples décida que le Saint fondateur serait promu à l'évêché de sainte Agathe des Goths, diocèse minuscule de la province de Bénévent; c'était un exil et, bien qu'il eût conservé son titre de « Recteur majeur » de sa communauté, il devait s'en remettre à un vicaire qui ne fit preuve ni de la clairvoyance, ni de la constance nécessaires; les empiétements gouvernementaux ne firent que s'accentuer.
En 1 775, le Saint, accablé d'infirmités, avait obtenu que le Pape acceptât sa démission d'évêque de sainte Agathe; il rentra au milieu de ses fils, plein de joie et d'espérance, mais la déception l'attendait, car il trouvait ses religieux prévenus et indisposés contre lui. Mal servi, trahi, peut-être, par ceux en qui il avait mis sa confiance, il se vit traité en étranger par les siens.
Le mal venait d'une déformation du principe d'autorité que le clergé n'avait pas su conserver dans la juste mesure; la fidélité due au prince par ses sujets avait pris la forme d'une sorte d'idolâtrie et tout caprice du Roi de droit divin, devenait sacré, alors même qu'il s'opposait aux enseignements et aux ordres du Pape. Les Rédemptoristes napolitains étaient tombés dans l'erreur commune, et le Saint, rendu responsable de fautes qu'il n'avait pas connues, fut présenté au Pape Pie VI comme un défenseur d'abus abominables. Circonvenu par les adversaires du Saint, le Pape crut devoir sévir et enleva au fondateur toute l'autorité attachée à son titre de Recteur Majeur « élu à vie ».
C'est ainsi qu'un siècle et demi plus tôt, saint Joseph Calasanz avait été chassé de la société qu'il avait créée.
Humblement, saint Alphonse se courba sous la main du
Pape qui le frappait au point le plus sensible de son cœur. Autorisé à résider comme un hôte étranger dans sa propre maison, il ne proféra pas une plainte, « Dieu me reste ! » disait-il, et c'est dans l'abandon qu'il mourut le 2 août 1 787, à l'âge de 91 ans. Mais, comme pour saint Joseph Calasanz, la réparation ne tarda pas à venger sa mémoire; les miracles qui se produisirent près de son tombeau ouvrirent les yeux qui s'étaient fermés jusque-là, et ce fut Pie VI lui-même qui, en 1796, commença la procédure de béatification de celui qu'il avait condamné comme indigne de gouverner sa famille religieuse. Pie VII, en 1816, rendit le décret de béatification et en 1839, Grégoire XVI procéda à sa canonisation solennelle, alors qu'il n'était mort que depuis cinquante-deux ans.
Qu'était devenue la Congrégation après la disgrâce de son père? Le Père dé Paul, visiteur des maisons de l'Etat Pontifical, avait rompu avec les Rédemptoristes napolitains, qui, asservis au pouvoir royal et rebelles aux volontés du Pape, formaient une dissidence tenue en dehors de l'Institut. Il convient de remarquer cependant que les uns et les autres continuaient leurs prédications avec le même zèle; rivaux, ils se disputaient l'honneur de pratiquer leur règle austère avec la plus grande exactitude. Un point seulement les séparait, c'était la dépendance qu'ils acceptaient ou repoussaient suivant le parti auquel ils appartenaient.
Quoi qu'il en soit, la maison divisée contre elle-même était menacée de périr et un miracle du vénéré fondateur amena, lors du Chapitre tenu à Pagani, en 1 793, la réconciliation des frères ennemis puis la nomination d'un supérieur général, qui réunit les deux obédiences, étant réservé le point délicat des relations de la communauté avec le pouvoir civil; et encore la disgrâce du funeste ministre Tanucci, avait-elle fait perdre à la lutte une partie de son acrimonie.
L'heure était proche où la Congrégation allait retrouver toute sa prospérité, mais la Providence, qui veillait sur elle, ménageait un moyen de salut que nul ne pouvait prévoir.
COMPAGNIES DB PBÊTRES 12
Saint Clément Hofbauer. — En 1784, deux jeunes allemands. Clément Hofbauer et Thaddée Hiibl, venus à Rome en pèlerinage, entrèrent par hasard dans une chapelle où des prêtres priaient dans un profond recueillement. Interrogeant un enfant inconnu, ils apprirent que ces religieux étaient des Rédemptoristes, et l'enfant ajouta : « Et vous aussi, Messieurs, vous entrerez dans cette Congrégation ». Puis il disparut. L'appel tombé de la bouche de l'enfant mystérieux fut entendu et quelques semaines après, les deux pèlerins recevaient l'habit des Rédemptoristes ; le Père de Paul, reconnaissant en eux les envoyés de Dieu, les admit au bout de cinq mois seulement à la profession perpétuelle; dix jours après, ils recevaient le sacerdoce et bientôt, ils retournaient dans leur pays, avec la mission d'y propager l'Institut; c'est par eux que les Rédemptoristes ont été amenés à évangéliser les Deux Mondes.
Les débuts furent difficiles : ne pouvant s'établir à Vienne, à cause de la législation politico-religieuse, ils partirent pour la Courlande, où des milliers de catholiques de langue allemande restaient privés de tout secours religieux, mais, quand ils passèrent à Varsovie, le Nonce les y retint, car, en Pologne aussi, les catholiques allemands étaient complètement délaissés. Le Père Clément Hofbauer reçut la charge de desservir l'église de saint Bennon, ouverte d'abord aux allemands, mais qui, dès que la congrégation eût recruté des membres de langue polonaise, devint un foyer intense de propagande religieuse. La jeunesse se groupait autour des pieux missionnaires qui, avec une liberté apostolique, dénonçaient du haut de la chaire les désordres d'une société qui courait follement à la ruine. Le malheur annoncé ne tarda pas à se produire et, en 1795, Varsovie fut comprise dans la part que la Prusse s'était adjugée dans les dépouilles de la Pologne. Le régime prussien amena le désastre de l'œuvre du P. Hofbauer; devenu vicaire général de sa Congrégation, avait reçu la direction de toutes les maisons fondées, ou à fonder dans les pays du Nord.
Chassé par les Prussiens, le Père se retira en Suisse, où il continua à travailler à la diffusion de son institut.
Le P. Passerai. — Un collaborateur était venu se joindre à lui : c'était un français, originaire de Joinville en Champagne, le Père Passerat. Elève au Séminaire de Châlons, il avait été enrôlé de force dans les armées républicaines, et sa haute taille l'avait fait choisir comme tambour-major. Peu désireux de poursuivre la carrière des armes, Passerat s'était échappé, et était allé chercher en Allemagne un séminaire où il pourrait continuer ses études, mais il trouva ces maisons infectées de doctrines suspectes : partout, on professait le Fébronianisme et Joseph Passerat avait l'âme trop catholique pour accepter un tel enseignement; enfin, il se fit recevoir dans le séminaire établi à Wurzbourg pour les jeunes clercs français qui avaient émigré. C'est là que le futur Père Passerat entendit parler du Père Hofbauer, et des merveilles qu'il accomplissait alors à Varsovie. Il alla l'y rejoindre et s'offrit à lui; il devait un jour être son successeur.
Quand les Rédemptoristes expulsés par les Prussiens, se furent retirés en Suisse, le jeune Père Passerat devint le chef d'un groupe de confrères; véritables chevaliers errants de la foi, ils eurent à changer de résidence douze fois en quinze ans. Pendant que le Père Hofbauer, rentré en Pologne après la bataille d'Iéna, essayait de relever ses œuvres, le Père Passerai se transportait en Suisse, à la Val Sainte, d'où il rayonnait vers l'Alsace, les Pays-Bas et les principales régions de l'Autriche, toujours traqué par la police comme un malfaiteur. Après la chute de Napoléon le P. Passerat allait retrouver à Vienne le Père Hofbauer, qui, arrêté par les autorités françaises, avait été incarcéré à Kustrin, puis s'était réfugié dans la capitale, où il recommençait un ministère d'une extraordinaire activité. Bien que persécuté par les bureaux administratifs, il finit cependant par obtenir de l'Empereur François II une reconnaissance de son institut; mais ce fut son dernier succès; quand s'ouvrit à Vienne, la première
maison autorisée de son ordre, Clément Hofbauer était mort depuis six mois. Sa renommée de sainteté protégea ses frères contre tout retour offensif de l'esprit joséphiste. Vénéré de son vivant comme un saint, il a été béatifié en 1888 et canonisé en 1909. Il avait été précédé au catalogue des saints par un jeune religieux de son Ordre, Gérard Majella, (1726-1755) qui, béatifié par Léon XIII en 1 893, a été canonisé par Pie X en 1904.
Développement de l'Institut. — Quand le Père Passerai succéda au Père Hofbauer, en 1820, les maisons transalpines des Rédemptoristes étaient au nombre de quatre, et on entreprenait une mission en Valachie. En 1848, le jour où les forces épuisées du vicaire général ne lui permirent plus de conserver ses fonctions, c'étaient quarante couvents de Rédemptoristes qui s'étaient fondés dans les pays du Nord, et les religieux étaient 400.
En Italie, la réconciliation de 1 793 n'empêchait pas les Pères napolitains de former une branche séparée, à cause des prétentions inadmissibles du roi de Naples, qui disait : « Saint Alphonse était napolitain; il nous appartient ». Le Pape Grégoire XVI avait tenté, en 1841, d'opérer une fusion désirée de part et d'autre : le Recteur Majeur eut résidé à Rome, en ayant sous sa direction les trois provinces italiennes, romaine, napolitaine, et sicilienne, et les trois provinces transalpines : l'autrichienne, la gallo-helvétique et la belgo-américaine. L'obstination du roi de Naples empêcha le projet d'aboutir. En 1 849, Pie IX, chassé de Rome et réfugié d'abord à Gaëte, puis à Portici, essaya de vaincre les répugnances du roi et ce fut en vain; il fallut que la révolution renversât le trône des Bourbons de Naples pour que la tant désirée union put s'accomplir; elle le fut seulement en 1869 à la veille du jour où une autre révolution italienne mettait en péril l'existence de toutes les maisons religieuses de la péninsule.
Depuis 1 855, les Rédemptoristes étrangers au pays napolitains formaient une seule famille, ayant à sa tête un fran-
çais, le Père Mauron, qui, pendant les trente-huit années de son fécond généralat, imprima à sa congrégation une impulsion que sa mort n'a pas arrêtée.
Statistique. — Récompensés de la fidélité avec laquelle ils sont demeurés attachés à l'esprit de leur Saint fondateur, les fils de saint Alphonse ont vu leur société se développer et se répandre dans le monde entier. Ils sont aujourd'hui plus de 5.000, dont plus de la moitié sont prêtres; leurs maisons sont au nombre de 250, réparties en 21 provinces et 9 vice-provinces. Leur maison généralice est à Rome, à la Villa Caserta, qu'ils ont pu acquérir grâce à la générosité d'un de leurs Pères anglais. Là est conservée leur madone tutélaire, invoquée sous le titre de Notre-Dame du Perpétuel Secours.
Bien que l'Italie ait été le berceau de la société des Rédemptoristes, cette contrée est celle où les révolutions ont eu les suites les plus désastreuses pour leurs établissements dont la plupart ont été confisqués et dont le recrutement a été ainsi paralysé. Bien que le travail de reconstitution se poursuive avec persévérance, les trois provinces italiennes n'ont encore, à elles trois, qu'une vingtaine de couvents.
La première maison de la province gallo-helvétique a été fondée par le Père Passerat à Fribourg en 1818; mais elle a été emportée par la persécution qui a suivi la guerre du Sonderbund, en 1 847. Bischendorf , en Alsace est aussi une création du Père Passerat. De là la Congrégation se répandit en France assez rapidement pour qu'en 1900 il parût nécessaire de constituer deux provinces distinctes ayant leur centre à Paris et à Lyon. En 191 1 une troisième province fut créée pour l'Alsace-Lorraine. Les œuvres des rédemptoristes étaient très actives car leur genre répondait bien au caractère des classes populaires qui comprenaient et appréciaient leur gravité modeste et accueillante. La loi qui proscrivait les congrégations religieuses amena la fermeture de la plupart des maisons de cette respectable société. Les religieux durent se disperser pour se
réfugier en Suisse, en Hollande, en Belgique où fut transporté le siège de la province. Plusieurs Rédemptoristes allèrent demander asile à l'Espagne, qui, déjà, avait recueilli, entre 1 860 et 1 868, les Rédemptoristes napolitains expulsés par la révolution conquérante. Mis dans l'impossibilité de travailler en France, les Pères passèrent dans l'Amérique du Sud, où fut fondée la province, bientôt dédoublée, du Pacifique, avec un champ d'action qui s'étend sur toute la côte ouest, depuis la Colombie jusqu'au Chili.
La province d'Autriche était la fille de saint Clément-Marie Hofbauer; elle envoya un essaim en Danemark et commença à répandre la règle de saint Alphonse aux Etats-Unis, où elle sera remplacée par les Pères de la province de Belgique. Le démembrement de la monarchie des Habsbourg a eu pour effet la constitution de deux nouveaux groupes de Rédemptoristes en Bohême et en Pologne, où ils ont retrouvé toute leur popularité et ont de nouveau pris la garde du tombeau de Saint Clément Hofbauer, dont les reliques ont été portées en procession lors des supplications solennelles qui se faisaient alors que la Pologne était menacée dans son indépendance récemment recouvrée par l'invasion des Bolchévistes.
C'est le Père Passerai qui avait amené ses confrères en Belgique, dès 1831. L'œuvre ne s'est développée d'abord que lentement, mais a pris depuis de considérables accroissements. Les Pères français exilés ont reçu en Belgique la plus fraternelle hospitalité, comme, un peu avant, les Pères allemands victimes de Bismarck.
La province belge a accepté la charge d'administrer un district du Congo Belge et une partie des Antilles, mais leur œuvre principale est au Canada, où 1 50.000 émigrés, venus de Galicie et d'Ukraine, restaient privés de tout secours religieux, sans posséder aucun prêtre de leur race. Exposés à tomber dans l'indifférence ou à subir les influences du Protestantisme, ils ont été adoptés par les Rédemptoristes belges, qui pour leur procurer le bienfait d'un clergé national, ont créé en Galicie des écoles et un séminaire, dont les élèves viennent achever
en Belgique la formation spéciale qui leur permet de se consacrer avec fruit aux catholiques de rite ruthène, établis en Amérique.
C'est encore par la Belgique que sont venus dans l'Amérique du Nord les missionnaires du saint Rédempteur. Ils ont au Canada deux provinces, l'une de langue française, à Saint- Anne-de-Beaupré, l'autre à Toronto pour les canadiens anglophones. Aux Etats-Unis des résultats merveilleux ont été obtenus dans un milieu où l'esprit de dévotion, à la fois pratique et surnaturel, de la Congrégation a trouvé son terrain d'élection. Les deux provinces de Baltimore et de Saint-Louis possèdent maintenant 45 maisons; celle de Baltimore à elle seule se compose de 500 religieux.
Les Pères allemands de Germanie et de Bavière, ont été persécutés au temps du Kulturkampf, où ils avaient été assimilés aux Jésuites et proscrits comme tels. Le gouvernement impérial avait été mieux inspiré en les envoyant dans l'Amérique du Sud, où la colonisation allemande se développait avec intensité. Sur la côte de l'Atlantique, leurs œuvres sont florissantes, depuis le Brésil jusque dans la République Argentine.
La province anglaise s'est séparée en 1865 de la province anglo-belge, et depuis l'émancipation de l'Irlande s'est formée une province irlandaise qui a choisi l'Australie pour y exercer son apostolat.
Les Rédemptoristes espagnols sont établis au Mexique, où ils luttent vaillamment contre l'odieux régime du Président persécuteur.
La province de Pologne a été chercher en Sibérie les compatriotes que la déportation y avait dispersés; cette œuvre a pris une grande extension, et des colonies de Rédemptoristes sont établies jusqu'à Vladivostok et à Bakou dans les pays caucasiens.
La province de Hollande envoie des apôtres dans les colonies néerlandaises de l'Amérique et de l'Insulinde. Mais ce qui fait son importance est l'établissement de hautes études
qui 9 été ouvert à Vittem, dans le Limbourg, et où vont se former les futur* professeurs des scolasticats (ou « studendats », comme disent les Rédemptoristes). C'est là qu'ont enseigné la Théologie morale le cardinal Dechamps, mort archevêque de Malines et le cardinal Van Rossum, devenu Préfet de la Congrégation de la Propagande.
La modeste plante semée par saint Alphonse et arrosée de ges larmes est devenu un grand arbre dont les rameaux s'entrecroisent puissamment sous tous les ciels de l'Univers, et à l'oinbre duquel se sanctifient des milliers de religieux pénétrés de l'esprit austère et charitable du Saint fondateur.