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CHAPITRE II

CARACTÈRE de l'Institut des Jésuites. — Fondée à peu près en même temps que les premières congrégations de Clercs Réguliers, la Compagnie de Jésus répond à un type nouveau de vie religieuse, essentiellement différent des essais de saint Gaétan et de ses imitateurs.

Ces sociétés exclusivement italiennes, au moins au début, ont laissé une large part aux initiatives individuelles; après la disparition du fondateur, et même avant, la supériorité est remise à des associés élus pour peu d'années et pas toujours rééligibles; la règle elle-même demeure longtemps flottante, soumise aux exigences de circonstances qu'on ne voulait m ne pouvait prévoir. C'est le régime de l'abandon complet entre les mains de la Providence, qui se charge de diriger une évolution laissai^t peu de place aux idées particulières de ceux qui n'usent d.é leur autorité que pour laisser l'œuvre entre les mains de Dieu.

Saint Ignace, au contraire, est d'un tout autre tempérament; il a été soldat, il a vu l'importance du « commandement unique » et sa forte volonté, trempée dans la longue méditation du but à atteindre, entend donner à sa compagnie une direction fermé et logique, dont la base est la centralisation. Il veut étendre aussi large que possible l'action de ses religieux, ne les spécialise dans aucun ministère, ne les enferme dans les limités d'aucun état ni d'aucun continent, il les envoie partout où il pensera qu'il y ait à travailler à procurer la plus grandeTîloire de Dieu.

Le premier acte ofHciel par lequel fut reconnue canoniquement la société des Jésuites est la Bulle Resimen militantts eccfesme publiée par le Pape Paul V, le 27 décembre 1540.

Cette reconnaissance authentique présupposait l'existence d'une œuvre déjà constituée, au moins dans ses grandes lignes, et, en effet, le même Pape avait approuvé, de vive voix dès le 3 septembre 1539, une « formule » contenant les traits essentiels du futur institut; deux ans pl us tôt , saint Ignace et ses dix premiers compagnons, avaient commencé à mener, en Italie la vie commune.

Remontons encore le cours des années : le 15 août 1534, Inigo (où Ignace) de Loyola et six de ses amis s'étaient donné rendez-vous à Montmartre, dans la chapelle qu'une antique tradition rattachait au souvenir du martyre de saint Denys. Pierre~Le Febvre, le seul qui fût prêtre";! avait dit la messe et tous ensemble avaient émis les vœux de chasteté et de pauvreté, auxquels ils avaient ajouté celui d'aller à Jérusalem pour y soigner les malades et travaillei" à la conversion des Mahométans; si ce pèlerinage était impossible d ans le délai de trois ans, ils se rendraient à Rome et se mettraient à la disposition du Pape, qui leuï dirait ce qu'ils auraient à faire.

Pour comprendre la raison d'être de ces vœux de chasteté et de pauvreté, il faut penser à l'état de déchéance où étaient tombées, à cette époque, les institutions ecclésiastiques.

Il existait, il est vrai, des maisons religieuses où était gardé l'esprit de leurs fondateurs; l'observance s'y était maintenue; on y trouvait des hommes animés de l'esprit de Dieu, dont l'effort était d'autant plus méritoire qu'ils vivaient dans une ambiance de relâchement presque général.- Les « mendiants », franciscains, dominicains, augustins et minimes, n'étaient pas beaucoup ihoins exposés quelles moines et les chanoines rentes, pour qui la pauvreté revenait à se laisser vivre sans connaître le souci des conditions matérielles de l'existence; beaucoup s'abâiidonhaient au désordre et causaient un perpétuel scandale. j

Chez les séculiers, c'était le même terre-à-terre, le même

oubli des devoirs d'état. Il ne manquait pas, certes, de bons prêtres et de bons prélats, mais, pour la masse, le sacerdoce n'était qu'un métier, un métier plus lucratif que beaucoup d'autres pour ceux qui avaient réussi à se pousser dans les grosses prébendes curiales ou canoniales fceux qui en étaient encore à attendre la satisfaction de leurs ambitions n'avaient d'autre objectif que d'arriver le plus tôt possible à un bénéfice confortable. Le service des âmes et les devoirs envers Dieu ne tenaient dans leurs calculs qu'une place secondaire.

Renseigné sur la nature du mal qui rongeait l'Eglise, le Saint Fondateur voulait appliquer le remède au point précis qui en était le siège et ce fut la raison d'être des vœux que les futurs Jésuites formulèrent à Montmartre. Renonçant pour toujours aux jouissances terrestres, ils entendaient former librement un groupement volontaire de prêtres et de clercs maintenus par le lien d'une aspiration commune vers la vie parfaite. Se serrant autour de leur chef, ils pourraient aller, allégés de tout bagage inutile, à la poursuite de cet idéal.

L'ascendant extraordinaire qui permettait à Ignace de prendre sur ses compagnons une telle autorité, d'où le tirait-il? C'est qu'avant de former les autres, il s'était formé lui-même. Dans sa jeunesse, il avait couru après la gloire dans le métier des armes; une providentielle blessure lui avait fourni le moyen de se renouveler entièrement; au cours de sa longue retraite dans l'ermitage de Manrèse, il était devenu un autre homme et en rapportait l'arme souveraine qu'est le Livre des Exercices.

Origines de la Compagnie de Jésus. — Les

Exercices sont une méthode spirituelle qui, en faisant appel à toutes les facultés de l'âme, met l'homme en présence de ses fins dernières et le guide pas à pas vers la considération et 1 acceptation volontaire des moyens qui le conduiront, par une généreuse abnégation, à choisir la vie parfaite comme la voie qui le mènera à Dieu. Muni de cette précieuse méthode, inspirée du Ciel, Ignace allait reprendre sa carrière de conque-

rant, mais en ne cherchant plus que la conquête des âmes et la plus grande Gloire de Dieu.

Il espérait avoir lumières et conseils auprès des Théologiens d'Alcala et de Salamanque, mais on le traita comme un novateur indiscret ou un visionnaire, et il faillit être déféré au Tribunal de l'Inquisition. Il partit donc pour Paris dont l'Université était le rendez-vous de la jeunesse studieuse du monde entier. C'est là qu'il allait rencontrer des esprits capables de comprendre et de goûter sa direction, qui aspireraient, sous sa conduite, aux hautes jouissances que procure une vie de renoncement et de sacrifice; il avait initié ses amis à la pratique dès Exercices et^'est parmi eux qu'il trouva ses compagnons.

Pour être capables d'annoncer la parole de Dieu, les « lui:: guistes», comme on disait alors, devaient avoir terminé leurs études et avoir reçu la. prêtrise; la prudence du fondateur avait ajourné pour eux la date où ils auraient à pratiquer effectivement la pauvreté et à commencer leur pèlerinage; luij, il les précéda, en passant par l'Espagne, mais dès le mois de Novembre 1530, il les vit arriver au rendez- vous. La guerre était déclarée entre la France et l'Espagne, une société recrutée chez les deux peuples rivaux risquait de devenir suspecte; Ignace appela donc à Venise ses disciples, qui y termineraient leurs cours d'études tout en attendant le départ du navire qui devait les transporter en Terre Sainte.

Restait la promotion au sacerdoce qui ne pouvait avoir lieu sans une dispense du Pape. Pendant le Carême de 1537, Ignace envoya ses fîls à Rome, Paul I II voulut les voir, les interrogea, se montra satisfait de leurs réponses et leur donna la permission qu'ils étaient venus solliciter. C'est à Venise qu'ils furent ordonnés, en même temps qu'Ignace,nè 24 juin 1537.

C'était le moment où allait expirer le délai de trois ans au bout duquel ils devaient partir pour Jérusialem ou être déliés de leur vœu; or, aucun bateau ne se risquait sur les mers du Levant, infestées par les corsaires barbàresques; le voyage, était donc impossible. Réunis à Vicence au mois de septembre

les associés eurent à délibérer sur ce qu'ils avaient à résoudre; — dans cette occasion, dit le P. Brucker, ils firent pour la première fois acte de communauté. — La décision fut qu'on partirait pour Ronie, qu'ils offriraient leurs services au Pape et se tiendraient prêts à exécuter ce qu'il leur serait ordonné. C'est alors que se posa la question de savoir queî nom ils se feraient donner. Si on leur demandait à quelle congrégation ils appartenaient, que répondraient-ils? La solution indiquée par Ignace fut qu'ils se diraient « de la Compagnie de Jésus ». A Rome, il fallait s'attendre à quelques oppositions; tout réformateur s'expose à être jugé défavorablement : l'esprit traditionnel s'opposait inconsciemment à tout ce qui sortait des vieilles routines et inquiétait ceux dont on allait troubler les habitudes. Le Pape, au contraire, se montra favorable'. Le Févré et Laynez, les plus âgés et les plus instruits, furent chargés d'enseigner, l'un la Théologie scolastîque, l'autre l'Ecriture Sainte à l'Université de la Sapience; Ignace avait toute liberté pour évangéliser.

Entre temps, s'élaborait la forme définitive de la société. Se limiterait-elle aux membres qui la composaient ou essaierait-elle dé se répandre afin de se perpétuer? Adopterait-elle une règle déjà approuvée ou s'amalgamerait-elle avec la communauté récemment fondée des Théatins? Le 24 juin 1539, commença la rédaction d'un projet; Ignace le soumit au Pape, qui l'accepta de vive voix, le 3 septembre, avec de'grands éloges et annonça qu'il le ratifierait par une Bulle. Cette Bulle ne fut pas publiée aussitôt qu'on l'espérait : quelques cardinaux paraissaient s'effrayer, ou tout au moins s'étonner, de cette formule nouvelle de la vie religieuse, il fallut négocier pour les amener à donner leur assentiment. Enfin, le 27 décembre 1539, parut la Bulle Regimen militantis ecclesiae iqui con-' sacrait l'existence canonique de la Compagnie de Jésus.

Au Carême de 1541, les Jésuites, ayant fait ensemble les Exercices, se choisirent un supérieur; malgré ses résistances, Saint Ignace fut élu et le 22 avril suivant, il reçut à la profession solennelle ses premiers compagnons. ■■•-'--'

Les G)nstitutions n'étaient pas encore établies dans un texte invariable : de 1540 à 1550, se poursuivit une longue expérimentation, en juillet 1550, le travail de mise au point fut soumis à l'approbation du Pape Jules III. Puis, Saint Ignace convoqua à Rome une réunion de profès, qui dura de novembre 1 550 à février 1 55 1 , et où tout fut revu une dernière fois; il n'y eut plus que des retouches de détail, auxquelles le fondateur s'employa encore plusieurs années. En 1553, enfin, les G)nstitutions furent promulguées et le P. Nadal fut envoyé dans les diverses maisons pour en donner le commentaire; celte visite devait durer trois ans.

Il est à noter que, dans la règle des Jésuites, il avait été introduit plusieurs dispositions qui, par leur nouveauté, provoquèrent quelque résistance.

A l'origine, l'autorisation prévoyait que la société ne compterait que soixante merribres, mais cette restriction ne tarda pas disparaître, à mesure que les œuvres se multipliaient. A la mort de saint Ignace, en 1556, les Jésuites étaient près de 1 000; neuf ans après, ils étaient 2.000 et en 1576 pas beaucoup moins de 4.000.

Ce quf souleva d'abord le plus d'objections, ce fut l'absence de costume oistinctif; c'était, pour quelques canoniales, la négation de l'esprit religieux. Des Papes, comme saint Pie V, qui était dominicain, ou comme Sixte-Quint, fils de saint François, essayèrent d'imposer aux Jésuites quelque particularité dans leur habit, et aussi de les obliger à réciter en commun une partie au moins de l'office canonial; pénétrés de l'esprit d'obéissance, les Jésuites se soumirent aussi longtemps que ces expériences éphémères n'eussent pas été jugées inutiles. Que leur importait-il "de mettre un petit capuchon par-dessus leur soutane, s'ils étaient libres de travailler au salut des âmes? Cette critique continua à leur être adressée pendant longtemps, mais le nombre diminua de ceux qui s offusquaient de constater qu'un Jésuite était allé assister un moribond à l'heure des Vêpres. Les religieux qui avaient à admiiiistrer des paroisses le sentaient si bien que beaucoup

déléguaient les fonctions curiales à un prêtre séculier qui pouvait à toute heure se tenir à la disposition des fidèles; les paroisses parisiennes de Saint-Sulpice, Saint-Leu, Saint- Etienne-du-Mont, Saint- Jacques du Haut-Pas, n'ont pas d'autre origine; bénédictins ou génovéfains se déchargeaient sur le prêtre séculier d'obligations qui ïi'étaient pasr toujours compatibles avec le service du chœur et la cathédrale de Paris n'était pas paroissiale, afin que lés chanoines ne fussent pas distraits de leurs offices par les devoirs de la vie pastorale.

Organisation de la Compagnie de Jésus. — - Les

Jésuites, après deux ans de noviciat, émettent des vœux simples, mais perpétuels; pour eux la profession solennelle est retardée, mais est précédée d'une nouvelle année de rtbviciat (le troisième an); les Pères qui n'ont pas encore été ou ne seront pas admis aux grands vœux forment la catégorie spéciale de « coadjuteurs spirituels », distincts des Frères, ou « coadjuteurs temporels ». Extérieurement, ils ont lés mêmes fonctions que les autres Pères, à la différence gye certains emplois sont réservés aux prof es « de quatre vœux ».

La règle des Jésuites digérait essentiellement tle celles que venaient de se donner les Théatins et les Somasques et qui avaient un caractère en quelque sorte démocratique; les anciens ordres religieux tout en étant constitués sur la base du principe d'autorité, laissaient aussi se développer, auptgs du Supérieur général, des autonomies qui nuisaient à l'unité et amenaient la création d'observances particulières; tel était l'ordre franciscain dans lequel se distinguaient les Cx)nventuels. Réformés, Observantins, Âlcantarins, en attendant que se formât la branche nouvelle des Gipucins>,

La constitution des Jésuites est absolument monarchique : seul, le Supérieur général est élu dans une assemblée (ou congrégation) où sont appelés a siéger des députés des diverses provinces de l'Ordre.

Une fois élu, le Général est investi de toute l'autorité : c'est lui seul qui nomme les provinciaux et les recteure; les supé"

rieurs qui n'ont pas le rang de recteursi sont nommés par les provinciaux.

Gomme correctif à ce pouvoir absolu, le Général a auprès de lui le conseil des Assistants, qui représentent les principales nations catholiques;. il est tenu de le consulter, mais, éclairé par leurs avis, il prend les décisions seul et sous sa responsabilité. ^

Dans des cas exceptionnellement graves, les assistants du Général pourraient provoquer la réunion d'une assemblée constituée sous la même forme qAe la Congrégation générale qui l'a élu. S'il n'y a pas d'exemple d'une pareille convocation, il n'est pas impossible de supposer que, dans certains cas, les supérieurs généraux, se sentant en désaccord avec les assistants» ont préféré trouver un accommodement plutôt que d'avoir à s'expliquer devaiit les délégués de tout l'Ordre.

Les provinciaux, recteurs et supérieurs sont aussi pourvus d'un conseil qu'ils mettent au courant des affaires, sans avoir à se conformer nécessairement à leur avis.

Pour que le Supérieur général soit renseigné sur l'état des œuvres de la Compagnie, c'est un devoir pour les supérieurs locaux, et un droit aussi pour les inférieurs, de communiquer sans intermédiaire avec l'autorité suprême qui veille non seulement sur les divers groupements que forment les provinces, mais sur la coordination de ces groupes qui doivent s'entr'aider pour le bien commun et maintenir entre eux l'unité d'action et de vues. Les circonstances particulières des différents pays n'ont pas toujours été identiques et il importait que la règle, en elle-même inflexible, s'assouplît et s'adaptât aux conditions ethniques, sociales et politiques tout en travaillant à faire régner la paix dans la Charité.

Plus haut que le Général, il y a le Pape, auquel les Jésuites font profession d'obéir aveuglément. Nous avons vu que pour certains détails d'ordre pratique, les Jésuites ont docilement accepté de se soumettre à des ordres, qui n'étaient souvent que des désirs. Mais une fois il leur a été donné de faire preuve d une obéissance absolue, si dure qu'elle leur parût : en 1773,

le Pape Clément XIV, incapable de résister à des influences qui lui semblaient menaçantes pour l'Eglise, publia le Bref Dominus ac Redemptor qui déclarait la G}mpagnie de Jésus abolie, comme l'avaient été les Templiers, au XIV® siècle. Avec une admirable abnégation, près de 22.000 Jésuites s'inclinèrent respectueusement sous la main qui les frappait impitoyablement et pour des motifs qu'ils préférèrent ne pas juger.

Après un demi-siècle, ce fut la résurrection et on vit les quelques vieillards, qui avaient survécu, retrouver une nouvelle jeunesse pour transmettre aux recrues que la Providence leur envoyait le trésor des traditions dont ils étaient demeurés les gardiens silencieux, mais fidèles.

Il n'a pas manqué autour des Jésuites de conseillers, même d'amis, pour leur représenter que leur intérêt était de s'accommoder aux temps nouveaux, de sacrifier au besoin quelque chose de leurs usages. Mais ils savaient que la machiné avait été savamment construite par leurs devanciers et que toute transformation de leurs règles en amènerait la ruine. Toujours, ils ont tenu pour la formule : Sint ut sunt, aut non sint; et il ne semble pas qu'ils aient eu à s'en repentir.

Fin principale de la Compagnie. — Pour dire en peu de mots ce que sont les Jésuites, il faut les regarder comme un corps religieux puisant son origine, sa force et sa perpétuité dans l'esprit du Livre des Exercices. Leur fin est avant tout d'enseigner, en prenant ce mot d'enseignement dans le sens le plus large dont il est capable. Ils se proposent l'instruction et l'éducation de la jeunesse dans leurs collèges et séminaires ; — l'instruction des populations chrétiennes par le ministère de la prédication ; — l'instruction des infidèles dans les missions étrangères. La direction des consciences est une forme éminemment efficace d'enseignement, en présentant aux âmes les moyens de se sanctifier, ou à celles qui luttent quotidiennement au milieu des difficultés de l'existence, une aide éclairée et dévouée. Les « retraites » servent à

imprimer une note de générosité à tous ceux qui cherchent leur voie ou à ceux qui, l'ayant trouvée, veulent avancer dans l'amour du devoir et un plus complet abandon entre les mains de Dieu.

La Science est. cultivée chez les Jésuites mais, comme un moyen d'apostolat : théologiens, moralistes, philosophes et exégètes, ils entendent défendre la Foi et combattre toutes les erreurs qui y sont opposées. Dans cet ordre de connaissances, ils ont offert à l'Eglise une phalange d'infatigables serviteurs : Laynez, Salmeron, Le Fèvre et Le Jay furent envoyés par le Pape au Concile de Trente et y soutinrent de victorieuses controverses contre les doctrines de Luther; Robert Bellarmin (1542-1621) célèbre par ses écrits et ses prédications, fut fait cardinal par Clément VIII; il a été béatifié par Pie XI, en même temps qu'était canonisé le Père Canisius (1531-1597) qui avait fait reculer l'hérésie dans les pays de langue allemande. Tolet (+ 1596) et Maldonat (+ 1583) avaient inauguré en France l'enseignement théologique donné dans les collèges de la Compagnie. Suarez (+ 1548) et Vasquez (+ 1604) ont approfondi et interprété les enseignements de saint Thomas d'Aquinl II faut citer encore Sanchez (+ 1610), le Cardinal de Lugo (+ 1660) et le savant Père Possevin (1534-161 1) qui, le premier, engagea des discussions historicothéologiques avec l'église de Russie.

D'autres, sans occuper des chaires illustres, ont marché sur les traces des mystiques et ont composé des ouvrages d'édification qui n'ont pas cessé de fournir un aliment substantiel à la dévotion des personnes pieuses vivant dans les couvents ou dans le monde.

Tous les Jésuites ne sont pas enfermés dans l'étude des sciences sacrées. On trouve parmi eux des littérateurs, des poètes, des historiens, des géographes, des archéologues, des mathématiciens, des physiciens et des astronomes; seulement, ils ne se sont pas livrés à des recherches de pure curiosité; ils ne poursuivaient pas la gloire et dédaignaient même la notoriété. Ce qu'ils ont tous voulu, c'est de ramener leurs travaux

scientifiques à la fin principale de leur institut, c'est-à-dire à la glorification de Dieu et de son Eglise.

Le moyen de réaliser ce programme est, pour les fils de saint Ignace, de ne jamais perdre de vue la nécessité de travailler à leur sanctification personnelle dans la pratique de l'obéissance et de l'abnégation; leur vie est faite de sacrifices quotidiens qui tendent à la destruction de tout sentiment d'ambition, d'amour-propre ou d'intérêt. Ce n'est pas que,* chez eux, la formation religieuse vise à l'annihilation de toute individualité; ils ne doivent pas être des ouvriers anonymes, sans personnalité, et interchangeables. La prévoyance des supérieurs veut que chacun soit employé selon les aptitudes qui lui ont été reconnues et qu'on n'a pas cessé de développer en lui, au cours de sa formation religieuse, afin de tirer de lui le maximum de rendement en services utiles. Ce qui est demandé à tous, c'est de se fier à la sagesse de ceux qui, éclairés par des lumières tant naturelles que surnaturelles, ont à faire le meilleur emploi possible des forces qui sont mises à leur disposition.

Développement rapide. Les premières missions ; les premiers martyrs. — Il ne peut être question ici d'entrer dans le détail des événements dont la succession forme l'histoire intérieure et extérieure de la Compagnie de Jésus. Il suffit d'indiquer que pendant les deux premiers siècles de son existence, elle a passé par deux phases : d'abord un développement extrêmement rapide, et ensuite, une défensive pleine de prudence qu'on ne peut pas appeler une décadence, mais qui marquait un temps d'arrêt, et faisait pressentir quelque catastrophe.

Nous avons vu que, dans les vingt ans qui suivirent la mort du fondateur, le nombre des membres de la société avait quadruplé, ils seront 20.000 au début du XVH^ siècle et, à la veille de la suppression, 22.500.

Né en Italie, l'ordre s'est propagé h la fois en Espagne et en Portugal, en France et dans toutes les parties de l'Aile-

magne catholique, en Pologne et en Hongrie; il s'est introduit, malgré les persécutions, en Angleterre et en Irlande. Il a envoyé des missionnaires dans tous les pays infidèles : saint François Xavier a prêché pendant dix ans dans l'Inde et au Japon (1541^1551); il préparait les voies à ses confrères qui allaient, au début du siècle suivant, s'implanter en Chine, en sachant tirer parti du goût des mandarins pour les arts mécaniques et les sciences exactes.

En 1610, les missions de l'Inde s'étaient tellement étendues qu'il avait fallu y former deux provinces : Goa et le Méilabar. En Afrique, des tentatives avaient été faites à plusieurs reprises pour pénétrer dans l'Empire d'Ethiopie; à Madagas^ car et sur divers points du littoral, on avait commencé à lutter contre les erreurs de l'animisme et du fétichisme et à disputer les âmes des nègres aux propagateurs de l'Islamisme. Dans le Levant, une maison avait été fondée à Constantinople, pour diriger des missionnaires vers les diverses provinces de l'Empire ottoman : l'Arménie, la Syrie, la Palestine, l'Egypte étaient visitées, en attendant l'organisation de missions régulières : les Maronites ne demandaient qu'à être rattachés à l'Eglise de Rome, les Coptes monophysites d'Egypte semblaient disposés à écouter l'enseignement catholique.

Beaucoup de ces espérances ne devaient se réaliser que plus tard, mais toutes les colonies espagnoles et portugaises en Amérique et aux Iles Philippines étaient facilement accessibles : le Brésil, en 1549, le Pérou, en 1568, le Mexique, en 1588, le Paraguay, en 1607, s'ouvraient aux missionnaires. Les résultats n'étaient pas sans coûter cher quelquefois : dès 1549, le Compagnie pouvait honorer son premier martyr : le P. Criminali, mis à mort par les musulmans indous. Au Japon et en Chine, en Ethiopie et aux lies Philippines, au Brésil et chez les sauvages Iroquois du Canada, le sang des missionnaires a coulé à flots. En Europe même, la Compagnie a fourni son contingent à la légion des confesseurs qui furent immolés par les hérétiques : le P. Salles et le Frère Saultemouche, tués à Aubenas par les Calvinistes en 1593 et qui

viennent d'être béatifiés; en Angleterre le P. Gimpion, martyrisé en 1581, et béatifié par Léon XIII, le P. Ogilvie, jésuite écossais, pendu en 1615, les 38 religieux exécutés de 1594 à 1638 et dont la cause est assez avancée. En Hongrie, ont souf" fert la mort les deux Pères Grodzec et Pangriaz, victimes des protestants; on se souvient que le P. Olivaint et ses quatre compagnons ont été fusillés en 1871 par les gens de la Commune de Paris.

La Compagnie de Jésus avant tout ordre enseignant. — L'œuvre capitale assignée par saint Ignace à ses disciples est avant tout l'Enseignement.

Et pour commencer, cet enseignement est celui qu'ils doivent recevoir dès leur entrée dans la Compagnie, en même temps que la formation religieuse. Les sujets, même quand ils ont déjà parcouru le cycle des études, doivent reprendre à nouveau les cours classiques, afin de prendre une forte culture littéraire; mais leurs années de scolarité sont coupées de séjours dans les collèges, où, dans les modestes fonctions de surveillants ou de professeurs des basses classes, ils apprennent à associer la pratique à la théorie et s'exercent à conduire les hommes en élevant des enfants.

C'est après cet apprentissage préalable qu'ils vont étudier les sciences sacrées et sont appelés au sacerdoce, qu'ils ne reçoivent qu'après leur trentième année, quand ils ont acquis la maturité nécessaire pour se livrer avec fruit aux travaux du saint ministère.

Pour les Jésuites, le premier enseignement est celui de l'exemple d'une vie de zèle, de détachement et de régularité; la chaire et le confessionnal leur fournissent le moyen de se consacrer aux âmes, et quelques-uns enseignent la plume à la main en composant des livres, en écrivant des brochures et des articles de revues qui instruisent le public et mettent en circulation des idées saines, ce qui est un moyen très efficace de procurer la Gloire de Dieu.

L'enseignement proprement dit est donné dans les collèges

qui prirent dès le début une extension merveilleuse, partout où la jeunesse avait besoin d'être défendue contre le fléau de l'ignorance religieuse et la contagion de l'esprit luthérien.

Ces collèges étaient nécessaires : les anciennes universités, restées trop attachées à des méthodes surannées n'avaient pas su marcher avec leur temps et s'étaient endormies sur leur gloire. Les collèges fondés pour procurer le vivre et le couvert aux étudiants pauvres, avaient dégénéré et n'étaient plus utiles qu'à quelques privilégiés. Les Jésuites, en donnant l'enseignement gratuit aux externes, recrutèrent les élèves par milliers et dans toutes les conditions sociales. A Rome le Collège Romain, reçut du Pape Grégoire XIII le droit de s'appeler l'Université Grégorienne, et les plus grands théologiens furent choisis pour y enseigner. Le Collège Germanique, arma la jeunesse allemande pour la lutte contre l'hérésie. En France, les moindres villes s'imposaient de lourds sacrifices pour pouvoir posséder une maison de Jésuites. A Paris, le Collège de Clermont, devenu Louis-le-Grand, était un foyer de science et de doctrine orthodoxe qui porta ombrage aux docteurs gallicans de la Sorbonne, avec laquelle il fallut engager de longues procédures avant de garder le droit d'instruire la jeunesse.

Diverses communautés religieuses avaient imité les Jésuites en s'appliquant à l'enseignement des jeunes gens et ce fut une émulation au fond très légitime qui excita des rivalités qui allèrent jusqu'à s'envenimer, car beaucoup d'entreprises ne donnèrent pas tout ce qu'on en attendait. Ceux qui s'y étaient appliqués soufraient en voyant que leurs établissements languissaient parce que ceux des Jésuites, mieux organisés leur faisaient une redoutable concurrence.

Il faut bien avouer que le parti hostile à la Compagnie trouva des alliés chez certaines communautés religieuses, tant anciennes que récentes. Pour les unes l'esprit apostolique et la ferveur des Jésuites semblaient un reproche tacite et la condamnation de leur relâchement. Pour les autres, une louable émulation avait dégénéré en jalousie et le Jansénisme avait su exploiter des dispositions peu charitables.

Il n'y avait pas jusqu'à l'épiscopat et au clergé séculier qui ne vissent pas sans malveillance les entreprises de la Compagnie. Prétendant y découvrir des visées à une complète indépendance, ils réprouvaient le zèle de travailleurs infatigables qui avaient le tort de se dévouer au troupeau, parfois laissé à l'abandon. Tel fut ce fameux Palafox, évêque de Puebla au Mexique, connu pour son haineux acharnement contre les fils de saint Ignace et, par ailleurs, prélat charitable pour les pauvres et édifiant par sa vie austère ; les Jansénistes ont longtemps réclamé sa canonisation, en attendant d'obtenir celle du « Pape Ganganelli ».

Tous les moyens étaient bons pour nuire aux Jésuites. Dans leurs missions de l'Inde et de la Chine, ils avaient cru devoir faire aux préjugés nationaux des concessions, qui furent prises et présentées à Rome comme des atteintes à l'intégrité de la Foi. Si des imprudences avaient été commises, elles furent sévèrement réprimées et les coupables, s'il y en avait, se soumirent avec respect aux décisions du Pape, même mal informé. Mais ce fut le signal d'un déchaînement bruyant de la part de gens dont on ne savait pas l'orthodoxie aussi chatouilleuse.

D'autre part, certains des théologiens jésuites avaient réagi, en enseignant la Morale, contre le rigorisme cruel de certains docteurs qui, n'ayant jamais pris contact avec les âmes souffrantes des pécheurs, appliquaient les règles de la casuistique avec une rigueur décourageante et jetaient les scrupuleux dans le désespoir. Il n'en fallut pas plus aux Jansénistes pour argumenter à perte de vue contre ce qu'ils appelaient « la morale relâchée des Jésuites ». Drapés dans une austérité, qui était une attitude plus facile à prendre qu'à justifier, ils s'emportaient avec une vertueuse indignation contre le prétendu laxisme d'une théologie qui n'avait d'autre défaut que de se montrer trop compatissante pour les misères humaines. Les thèses, censurées alors, ont, depuis, été canonisées en la personne du saint docteur Alphonse de Liguori et les systèmes jansénistes sont regardés aujourd'hui comme un dangereux héritage que personne ne revendique.

Suppression de la Compagnie par Clément XIV. —

Au XVIII® siècle, les Jansénistes virent venir à eux de nouveaux auxiliaires : les Philosophes, ou plus exactement, les incrédules qui, servis par d'indiscutables talents littéraires ou scientifiques, s'en prenaient perfidement à la Religion, au nom de la Raison, ou, comme ils le prétendaient, de la Philosophie. C'est dans leur secte impie que des princes catholiques avaient eu l'imprudence de choisir leurs conseillers et leurs ministres; or, comme c'était à l'enseignement de l'Eglise qu'en voulaient les « esprits forts », et que l'Eglise n'avait pas de serviteurs plus dévoués que les Jésuites, c'est contre les Jésuites que se forma cette ligue qui mettait en tête de son programme la destruction de la Compagnie de Jésus. Pour forcer la main au Saint-Siège, les puissances bourbonniennes en vinrent aux mesures de violence. En 1 758, Pombal ordonna l'expulsion des Jésuites portugais; en 1 767, d'Aranda fit fermer les 240 maisons que la Compagnie possédait en Espagne et plus de 5.000 Jésuites furent déportés en Italie, où on invita le Pape à pourvoir à leurs besoins; tous les biens des exilés étaient confisqués et ils ne pouvaient compter que sur la charité du Souverain Pontife.

En France, Choiseul, ministre de l'inconsistant Louis XV, imita les cours voisines; il servait les rancunes de M™® de Pompadour et celles du Parlement; des arrêts iniques avaient frappé les Jésuites et un édit royal de 1 764 prononça la suppression de l'Ordre, avec saisie des biens et expulsion. Le corps épiscopal avait protesté presque à l'unanimité, mais il ne fut pas tenu compte de ses représentations et l'Archevêque de Paris, qui avait élevé la voix plus haut que les autres, fut envoyé loin de son diocèse, en vertu d'une « lettre de cachet ». Ces exécutions ne satisfaisaient pas encore les ennemis de la Compagnie, c'était son absolue extinction qu'ils prétendaient imposer au Pape. Benoît XIV et Clément XIII avaient résisté, mais Clément XIV, circonvenu par les manœuvres et intimidé par les menaces, finit par céder et, le 21 juillet 1773, il signait un bref qui détruisait la Compagnie de Jésus.

On peut se demander quelles furent les conséquences de cette capitulation. Au simple point de vue de l'enseignement public, ce fut un désastre. On ne ferme pas impunément 600 collèges florissants. Les rivaux qui s'étaient réjouis trop vite de partager les dépouilles des vaincus, furent les^premières victimes; pour se procurer des maîtres en nombre suffisant, ils durent accepter des incapables, sinon des indignes, puis laissèrent s'introduire dans leurs établissements un esprit d'indépendance et d'indiscipline qui ruina le principe d'autorité. Bien rares furent les corporations religieuses qui furent épargnées par la contagion révolutionnaire. On vit s'écrouler tout l'édifice social; les monarques de la famille de Bourbon y perdirent leurs couronnes... la tiare même du Souverain Pontife parut ébranlée... C'en eût été fait de l'Eglise si elle avait été une institution purement humaine.

Quelle fut l'attitude des 3.000 Jésuites français chassés en 1764 de leurs établissements? Il faut distinguer deux phases : tant que le Pape n'avait pas parlé, ils se soumirent à l'autorité royale, mais beaucoup de Pères quittèrent la France, ce qui ne leur était pas défendu, et allèrent s'agréger à d'autres provinces encore épargnées, en Angleterre, en Russie et jusqu'en Amérique. Après le Bref de Clément XIV, ils se mirent à la disposition des évêques comme prêtres séculiers, et beaucoup furent incorporés dans les diocèses, moyennant certaines conditions assez dures. On ne pouvait leur confier, au moins au début, des situations officielles dans l'administration, les paroisses ou l'enseignement, mais un grand nombre furent employés à la direction des religieuses, ou autorisés pour le ministère de la prédication, sauf à quitter leur pays d'origine et parfois à changer de nom.

Voici des chiffres authentiques : parmi les ex-jésuites qui furent massacrés à Paris en septembre 1 792, il y avait un vicaire général de Lyon, un curé du diocèse de Sarlat, un vicaire de Brest, quelques prédicateurs, comme le fameux Père Lanfant; presque tous les autres étaient chapelains d'hôpitaux, aumôniers ou confesseurs dans des couvents.

Il est à noter que parmi les victimes des septembriseurs, il y eut une cinquantaine de religieux : une dizaine appartenaient aux anciens ordres; une vingtaine aux communautés nouvelles (Sulpiciens, Eudistes ou Doctrinaires) les ex-jésuites étaient 24, qui, en dépit de la dispersion, s'étaient groupés pour affirmer leur soumission à l'Eglise, et mourir pour elle.

Rétablissement de la Compagnie. — L'Ordre des

Jésuites était officiellement aboli, mais l'esprit de saint Ignace

vivait encore dans le cœur de ses fils. Le tronc coupé gisait à

terre, mais la sève n'était pas desséchée et de jeunes rejetons

-jaillissaient pleins de vigueiir.

Dès 1 790, le P. de Clorivière avait institué à Paris une société d'hommes et de femmes qui se proposaient de suivre dans le monde les conseils évangéliques, selon les méthodes ignatiennes.

En 1 794, trois jeunes abbés, Tournely, Varin d'Ainvelle et Charles de Broglie avaient formé dans les Pays-Bas une association qui tentait de faire revivre les traditions de la Compagnie; se dénommant Pères du. Sacré-Cœur, ils allaient demander à quelques anciens Jésuites de les initier aux pratiques et usages de la Compagnie.

A Rome, enfin, en 1799, il se constitua une autre association qui eut le malheur d'accepter pour chef un personnage énigmatique, nommé Paccanari : c'étaient les « Pères de la Foi "K Unis d'abord aux Pères du Sacré-Cœur, ils se virent dans l'obligation de se séparer de leur chef; en 1 807, le Tribunal du Saint-Office mit fin à la mission que Pajccanari s'était donnée.

Les Pères de la Foi, reconnaissaient alors pour supérieur le Père Varin; ils se répandirent dans presque toute l'Europe, et firent assez de bien en France pour attirer sur leur œuvre les foudres de Napoléon. Quoi qu'on ait répété, les Pères de la Foi n'étaient pas Jésuites, mais aspiraient à entrer dans la Compagnie le jour où elle serait rétablie.

Ce rétablissement, on le sentait déjà comme prochain, et quelque part, sous les cendres presque refroidies, un faible

foyer gardait les étincelles prêtes à se rallumer. C'était en Russie.

Le Bref de suppression de Clément XIV devait, pour être canoniquement obligatoire, avoir été porté à la connaissance de ceux qu'il concernait, par l'intermédiaire des évêques. En France, la notification n'avait pu se faire, car, depuis dix ans, le Parlement avait devancé les décisions pontificales. Les Jésuites français n'avaient d'ailleurs pas voulu se prévaloir de ce vice de forme.

Il n'en était pas de même partout : si les puissances catholiques avaient veillé à l'exécution du décret, le Roi de Prusse Frédéric II, et l'Impératrice Catherine de Russie n'avaient pas accepté que leurs sujets de Pologne, de Silésie et de Russie Blanche fussent privés des secours intellectuels et spirituels que leur procuraient les maisons de Jésuites; défense fut donc faite de mettre à exécution le Bref du Pape; quelques collèges et résidences ne furent pas fermés et la Société garda, sous un « vicaire général » un semblant d'existence. Cette situation ambiguë durait encore quand le Pape Pie VII, délivré de la contrainte qui avait pesé sur ses prédécesseurs, commença à prendre des mesures réparatrices. Dès le 7 mars 1801, l'existence des Jésuites russes avait été reconnue par Rome et de nombreux sujets, anciens membres de la Compagnie étaient allés se joindre aux Pères de Pologne. En 1804, la Compagnie était officiellement rétablie dans le Royaume des Deux-Siciles. En Angleterre, aux Pays-Bas, en Suisse et dans l'Amérique du Nord, les anciennes provinces se reformaient et les Pères de la Foi, après avoir inutilement sollicité leur agrégation en bloc à la Compagnie, se résolvaient à entrer au noviciat, pour être admis individuellement.

Ce n'est qu'en 1814 que parut la Bulle de Pie VII : Sollici-' tudo omnium ecclesiarum qui révoquait le Bref de Clément XIV et rétablissait la Compagnie dans le monde entier.

En France, tant qu'avait pesé la main de fer de Napoléon, toute tentative de reconstruction avait été regardée comme imprudente et les Pères de la Foi, assimilés aux Jésuites,

avaient été traqués par la police de Fouché. Le Père de Cloriviêre, resté seul à Paris, attendait que sonnât l'heure de Dieu. Ce n'est qu'en 1814, après l'abdication de l'Empereur, qu'il reçut l'autorisation d'admettre des novices et de rétablir la province de France. Dès lors, il était en mesure, autant que le permettait un personnel restreint, de rouvrir les résidences, collèges, maisons d'études pour les jeunes religieux et d'autres œuvres; on le fit dans des locaux de fortune, avec des ressources à peine suffisantes, mais avec une ardeur qu'avait stimulée une longue attente.

Restait à obtenir la reconnaissance du gouvernement et à triompher des résistances de l'Opinion.

Les vieux préjugés contre la Compagnie n'avaient pas disparu et c'est avec fureur que les ennemis de tout ce qui. rappelait la vénérable institution poursuivaient de leurs menaces les Pères et leurs amis. Longtemps, il leur fallut dissimuler leur existence et leur activité : le gouvernement des Bourbons restaurés leur eût été plutôt favorable, s'il n'avait été intimidé par les criailleries de la presse et du Parlement. Les ministres, même bien intentionnés, ne pouvaient rien contre ce déchaînement de pamphlets ineptes, de dénonciations calomnieuses et de manifestations odieuses. En 1828, une ordonnance royale de Charles X ferma les petits séminaires où enseignaient des Jésuites.

Sous des formes changeantes, cette campagne de dénigrement devait durer pendant presque tout le xix® siècle et elle dure encore^ non seulement en France, mais dans tous les Etats des deux mondes. Il y eut et il ,y a, de temps à autre, des périodes d'acalmie, et elles se produisent de telle façon que les persécutions n'ont jamais le caractère universel; inquiétés dans un pays, les Jésuites se réfugient dans un autre. Leurs œuvres souffrent, sans doute, mais successivement, et voici l'Angleterre, où des lois barbares sont tombées dans l'oubli, qui offre un asile à ceux qui sont proscrits ailleurs.

On a vu tour à tour le Portugal, l'Espagne, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, la Russie prendre des mesures d'exception et la

France n'a pas voulu rester en arrière : des collèges ont dû être remis au clergé séculier, des communautés ont dû se disperser, les noviciats ont émigré, les missions ont souffert dans leur recrutement. Ce régime de persécution n'a pourtant pas répondu aux prévisions de ceux qui prétendaient étouffer la Compagnie et la forcer à disparaître; disons même qu'il a eu ses côtés utiles : il a contribué à entretenir la ferveur, la régularité et l'esprit de détachement dans les rangs de cette milice qui a toujours vécu dans un perpétuel combat. Loin d'être arrêté, le recrutement a gagné en profondeur ce qu'il a pu perdre en superficie. Les cœurs généreux ne recident pas quand le moyen leur est offert de pratiquer héroïquement les vertus religieuses : ceux qui se font jésuites savent qu'ils s'exposent aux privations, au dénigrement, aux attaques ouvertes ou sournoises, aux violences et même à l'exil, mais, même sur la terre étrangère, ils retrouvent des amis prêts à les accueillir fraternellement.il y a plus :1e caractère international de la Compagnie, loin de favoriser des groupements nationaux subissant l'influence de gouvernements rivaux, sinon ennemis, contribue à faciliter le rapprochement d'âmes par-dessus tout sacerdotales, qu'inspire le souci constant d'un apostolat universel.

Saints et Bienheureux. — Une statistique de la Compagnie de Jésus doit commencer par la liste de ses enfants à qui l'Eglise a accordé les honneurs de la canonisation.

C'est d'abord saint Ignace lui-même (1491-1556), qui a été canonisé, avec saint François Xavier (1506-1552), le 12 mars 1622, par Grégoire XV i mais ce pape étant venu à mourir, les bulles ne furent publiées que le 6 août 1623 par Urbain VIII. Puis, saint François de Borgia (1510-1572), par Clément X, le 1 2 avril 1 671 ; viennent ensuite : saint Louis de Gonzague (1 568- 159l)et saint Stanislas Kotska (1550- 1568), par Benoît XIII. en décembre 1726 ; saint François Régis (1597-1640), par Clément XII, le 16 juin 1737; saint François de Hieronimo (1634-1716), par Grégoire XVI, le 26 mai 1839; les Martyrs du

Japon par Pie IX, le 8 juin 1862; saint Pierre Claver (1580- 1659), saint Jean Berchmans (1797-1821) et saint Alphonse Rodriguez (1531 "1637), simple frère coadjuteur, par Léon XIII, tous trois le 15 janvier 1888. Enfin les saints docteurs Pierre Onisius (152M597) et Robert Bellarmin (1542-1623), le premier canonisé, le second béatifié par Pie XI en 1925 et

J'ai parlé des groupes de Jésuites martyrs au Brésil et au Canada qui ont été canonisés et béatifiés, et de ceux qui ont été béatifiés individuellement, comme le Bienheureux Jean de Britto et le Bienheureux André Bobola, glorifiés par Pie IX. Il faut y ajouter les vénérables religieux, martyrs ou confesseurs, dont la cause est introduite et se poursuit devant la Congrégation des Rites. Nous trouvons parmi ceux-ci neuf français : le Père de la Colombière (mort en 1684), le Père Maunoir, missionnaire breton, (mort en 1683); le Père de Clorivière (mort en 1820); le P. Olivaint et ses compagnons, martyrs de la Commune de 1871, et le Père Ginhac, qui n'est mort qu'en 1895.

Les Missions. — A peine restaurée, la Compagnie devait tenter de rétablir ses missions. Dès 1823, des Jésuites américains commencèrent à évangéliser les sauvages du Missouri et de TArkansas, mais les progrès de la civilisation aux Etats-Unis ont fait disparaître ces œuvres qui ont été transformées en provinces régulières. En même temps le Saint- Siège y créait de nombreux diocèses confiés au clergé séculier.

En 1 83 1 , commence la Mission du Liban qui dépend aujourd nui de la Province de Lyon, avec l'Arménie et l'Egypte. Puis, furent fondées les missions de Calcutta (jésuites anglais, puis belges), du TMaduré, (Province de Toulouse), de la Jamaïque (1837), des Montagnes Rocheuses (1840), d'Albanie (1841) et du Canada (1842). En 1842, les Jésuites portugais rentrèrent en Chine pour y créer des missions qu'ils ont cédées aux Jésuites français (Kiang-Nan, province de Paris; Tché-ly, province de Champagne). Les missions établies aux

-colonies françaises : Mayotte (1844), Algérie (1848), Guyane (1852), Kabylie (1864) ont été supprimées par le mauvais vouloir du gouvernement après 1870, mais, on a repris celle de Madagascar, qui forme les deux diocèses de Tananarive (province de Toulouse) et du Betsiléo (province de Champagne).

J'énumère les missions : de Honduras (1851), de Poona, dans rinde (1854), de la Guyane anglaise (1855), de Fernando- Pôo (1857-1868), de Bombay (1858), de Batavia (1859), des Philippines (1859), de l'Ile Maurice (1861), de Cafrerie (1877). de Mangalore (1878), de Rhodésie (1879), de Mozambique (1881-1910), du Dakota (1885), de l'Alaska (1886) de Goa (1890), du Congo belge (1892), de Ceylan (1893), dont une partie a été cédée par les Pères français à leurs confrères napolitains; du Mexique (1900), de Tokio (1908), des Carolines (1919), de Patna (1919), de Géorgie, pour les nègres (1920), des Iles Marschall (1922), de Calicut (1923).

. Les missionnaires jésuites étaient, en 1 925, au nombre de 2.200, dont un millier environ de prêtres, qui dans les diocèses, vicariats et préfectures apostoliques dont ils sont chargés, ont le soin de 2 millions de catholiques avec 200.000 catéchumènes. 360 Jésuites, Pères ou Frères, sont des indigènes de race jaune ou noire.

Missions d'Europe (Albanie)^ avec missionnaires : . 36

— Asie 1.381

— Afrique 370

— Amériques 230

— Océanie 183

Statistique. — Les Jésuites étaient, en 1925, au nombre de 19.176 dont 9.159 prêtres, 5.750 scolastiques et 4.259 frères, répartis entre les six assistances d'Italie, Allemagne, France, Espagne, Angleterre et Amérique. Le nombre des

provinces et vice-provinces est de 35. Les missions sont rattachées aux provinces qui leur envoient des ouvriers et pourvoient à leur entretien.

La répartition des Jésuites entre les divers pays du monde fait ressortir le caractère universel, c'est-à-dire catholique, de la Compagnie. Rien n'est flottant comme une statistique, et la prétention de fournir des chiffres précis ne procure qu'une documentation illusoire.

On peut dire cependant que les groupements principaux sont ceux d'Italie, avec environ 1 .600 religieux; de France, avec près de 3.000; d'Allemagne, qui, en y ajoutant l'Autriche ne représente pas moins de 2.000 sujets. Les Etats à qui la dernière guerre a donné, ou rendu l'existence, ceux dont la constitution territoriale s'est trouvée profondément modifiée (Pologne, Hongrie, Tchéco-Slovaquie, Yougoslavie et Albanie) réunissent un millier de Jésuites. Les provinces espagnoles comptent plus de 3.000 religieux; celles dé langue anglaise, 1 .200; celles de Belgique et de Hollande, près de 2.000. Au Canada, ils sont environ 600, aux Etats-Unis pas beaucoup moins de 3.500 et, dans l'Amérique espagnole, en y comptant le Mexique, au moins un millier. Ceci porte à 18 ou 19.000 le nombre approximatif des membres de la Société.

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