SAINT JOSEPH CALASANZ ET LES CLERCS DES ÉCOLES PIES
A la recherche de sa vocation. — C'est en 1597 que commença à Rome l'œuvre d'où est sortie la Congrégation des Ecoles Pies qu'on appelle en Italie les Scolopes et, dans l'Europe Centrale, les Piaristes.
Joseph Calasànz, le fondateur, était néàPetralta.en Aragon; il appartenait à une famille riche, noble et considérée. Depuis son enfance, il s'était signalé par sa tendre piété, sa pureté, son austérité précoce et sa sollicitude pour les enfants pauvres qu'il se plaisait à instruire et à secourir.
Après de fortes études à l'Université de Valence, il avait été ordonné prêtre et s'était mis à la disposition de l'épiscopat pour évangéliser le peuple; en même temps, il s'efforçait d'aider le clergé à mieux connaître et à observer plus fidèlement les récents décrets du Concile de Trente.
Sa mission de réformateur n'ayant pas donné tous les' fruits qu'il en attendait, il quitta l'Espagne en 1592 et se rendit à Rome, où le cardinal Colonna le choisit pour son théologien, mais, en dehors de son office, il menait la vie pauvre et pénitente des pèlerins, comme fit plus tard saint Benoît Labre. Sa dévotion de prédilection était la visite des sept grandes basiliques; il la faisait tous les jours, ou, plus exactement, toutes les nuits, car, prenant sur son sommeil, il était en route à deux heures du matin. Il aimait à assister les malheureux dans les hôpitaux et les prisons, et, pendant une épidémie qui désola
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Rome, il se mit au service de saint Camille de Leilis pour soigner les pestiférés et ensevelir les morts.
Il n'avait pas oublié le temps où, dans sa patrie, il catéchisait les petits pauvres, mais il constatait avec surprise qu'il n'existait à Rome aucune école gratuite pour les enfants du peuple, qui se perdaient dans l'ignorance et l'oisiveté. Il recourut aux autorités civiles et ecclésiastiques, aux Recteurs de collèges; tous louèrent son dessein, mais personne ne lui vint en aide, et il comprit que pour ces sortes d'entreprises, il ne faut compter que sur soi-même.
Bien qu'il eût dépassé cinquante ans, il se consacra à l'enfance délaissée. Il groupa autour de lui quelques compagnons de bonne volonté et inaugura, sans plan bien arrêté, une œuvre que Dieu devait bénir. C'est en 1597 qu'il ouvrit, au quartier du Transtevere, une école populaire qu'il transféra, en 1612, à saint Pantaléon, près de la Place Navone.
Les collaborateurs auxquels il s'était adressé d'abord ayant manqué de persévérance, il avait essayé de recruter des auxiliaires salariés, mais on sait ce que valent les dévouements mercenaires. Enfin, il put découvrir quelques jeunes gens, désireux de suivre son exemple, et qui, généreusement, s'attachèrent à son œuvre; ils l'aidèrent à lutter contre les oppositions que cette fondation ingrate rencontrait auprès de ceux dont son initiative troublait l'apathie ou menaçait les calculs intéressés.
La communauté, commencée en 1 600, était arrivée, en 1617, à des résultats modestes encore, et le Pape Paul V lui accorda une première approbation provisoire, avec l'autorisation d émettre canoniquement les vœux simples de religion.
Après leur constitution en communauté régulière, Joseph et ses disciples allèrent ouvrir à Frascati leur première école extra-urbaine et cette fondation allait bientôt être suivie de plusieurs autres.
En 1621, la Communauté avait fourni assez de garanties pour que le Pape Grégoire XV, successeur de Paul V, publiât une bulle qui assimilait les « Scolopes » aux ordres mendiants.
et l'année suivante, ils furent admis à faire les vœux solennels, avec participation aux privilèges et exemptions des réguliers.
Le 7 mai 1 622, Joseph et ses quatre premiers compagnons se lièrent par leurs vœux perpétuels. Afin de pratiquer effectivement la pauvreté, le Saint se démit de tous les riches bénéfices qu'il possédait en Espagne et abandonna à ses parents ce qui lui restait de son patrimoine : il ne comptait plus que sur la charité publique et jamais elle ne lui fit défaut au cours de ses innombrables fondations.
Son œuvre répondait à un besoin si évident que la communauté prit un développement incroyable. A Rome fut établi le fameux Collège Nazzare.no ouvert aux enfants des plus nobles familles. A Florence, le collège devint promptement réputé et la famille de Médicis obtint que deux clercs seraient préposés à l'éducation des jeunes princes.
Ce n'est pas seulement en Italie que la Congrégation se multiplia. Dès 1631, elle fut appelée par les évêques d'Allemagne, de Bohême et de Pologne, dans des pays qu'avait submergés la vague protestante et où les écoles des Piaristes facilitèrent le retour de populations entières au Catholicisme; là, les maîtres d'école étaient devenus des missionnaires.
Il faut reconnaître ici que la Communauté avait subi une profonde évolution : les familles de situations élevées demandaient pour leurs enfants un enseignement supérieur et le niveau des études monta en même temps que le milieu où se recrutaient les élèves. Il ne présentait plus grande différence avec celui des Collèges des Jésuites qui s'alarmèrent quelque peu de cette redoutable concurrence.
Il fallut aussi transformer le recrutement des maîtres : pour dispenser l'instruction aux enfants de la classe indigente, il suffisait d'hommes ayant plus de vertu que de savoir : maintenant, les sujets devaient posséder des connaissances plus étendues et les noviciats se doublèrent de maisons d'études où se formaient d'habiles professeurs. Cette adaptation à des conditions nouvelles allait amener une crise.
Simples frères instituteurs, des fils de saint Joseph Calasanz
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se résignaient difEcilement à renoncer pour toujours à l'espérance du sacerdoce : les plus pieux en souffraient en silence, mais gémissaient du sacrifice qu'ils avaient librement consenti, encouragés par les conseils et les exemples de leur bienheureux Père. Les moins vertueux écoutaient les suggestions de l'amour-propre et un mécontentement sourd se déclarait parmi eux. En 1 627, le Chapitre général leur avait accordé ime demi-satisfaction en admettant les frères-professeurs à recevoir la tonsure. C'était une transaction qui ne faisait que surexciter des ambitions qui n'étaient jamais plus ardentes que lorsqu'elles étaient plus déplacées. Il se forma des cabales : on fit jouer des influences; des princes, des femmes, des prélats et même des cardinaux intervinrent et malheureusement obtinrent quelques concessions individuelles formant de dangereux précédents. Ce fut un enchevêtrement de sollicitations et de chicanes méprisables. L'autorité du Supérieur était contestée : on le représentait comme un vieillard décrépit, n'ayant plus de volonté propre et se laissant mener par quelques intrigants : on alla jusqu'à le dénoncer calomnieusement au Saint-Office : il fut arrêté et mené en prison, avec ses quatre assistants, en plein midi, à travers les rues de Rome, remplies d'une foule de malheureux qui insultaient leur bienfaiteur. Quelques heures suffirent pour démontrer l'innocence du saint homme, mais ses ennemis ne désarmaient pas : ils avaient réussi à égarer l'esprit du Pape Urbain VIII, et saint Joseph ne consentait pas à se défendre; dans sa profonde humilité, il acceptait a:vec joie les traitements les plus ignominieux. II annonçait que sa famille religieuse serait détruite, mais il ajoutait qu'au bout de dix ans elle renaîtrait, plus jeune et plus vivace que jamais. Cette prédiction devait se réaliser à la lettre.
La crise de 1643. — En 1643, les conjurés paraissaient triompher : Joseph fut dépouillé de sa charge de Supérieur et le gouvernement de l'Ordre fut confié à ceux qui semblaient avoir intérêt à le ruiner; c'est ce qui se produisit en 1646. Le
Pape Innocent X prononça une condamnation formelle. L'ordre des Clercs des Ecoles Pies était dissous et dépouillé de tous ses privilèges; la porte était ouverte à tous les reli" gieux qui voudraient sortir; pour ceux qui préféreraient rester, la société était conservée, mais avec une organisation analogue à celle des Oratoriens italiens, chez qui les maisons étaient indépendantes les unes des autres; on n'y ferait plus que des vœux simples et temporaires et défense était formulée de se consacrer à l'enseignement littéraire. Les Clercs seraient seulement, comme au début, les instituteurs des enfants du peuple. Toutefois, cette interdiction ne fut pas absolue, et cela à la demande des princes catholiques et des évêques d'Allemagne.
Rétabli, en 1646, à la tête de sa famille dépossédée d'une partie de ses attributions, Joseph Calasanz allait donner l'exemple de la plus admirable constance. Beaucoup de ses Frères avaient cédé au découragement, plusieurs avaient obtenu leur complète sécularisation; les prêtres se faisaient recevoir dans d'autres instituts religieux; la communauté était réduite de 2.000 à 550 membres et suffisait à peine à diriger les 90 établissements qui avaient survécu au désastre.
Les membres de la cabale victorieuse ne tardèrent pas à payer leur dette à la justice immanente; démasqués, plusieurs imposteurs sombrèrent sous le mépris public; d'autres, atteints de maladies horribles, purent se repentir et se réconcilier avant de mourir. Joseph restait inaccessible aux sentiments de rancune; ce noble hidalgo se montrait toujours en possession de lui-même, acceptant avec joie les outrages et les persécutions, et pratiquant, à plus de 90 ans, les austérités les plus effrayantes. Peut-être avec un peu moins de bonté, eut-il pu arrêter la dissolution quand elle se développait dans sa communauté, mais il ne savait pas être dur, et, dans son immense charité, il ne faisait que bénir ses ennemis et leur rendre le bien pour le mal. Dieu avait éprouvé cet autre Job et devait lui accorder une éclatante compensation dans le Ciel. Déjà de son vivant, il était regardé comme un saint; il mourut
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le 24 août 1 648 à 94 ans, consolé par la certitude que sa compagnie ressusciterait bientôt.
Sa mémoire n'allait pas tarder à être réhabilitée. On comprit, un peu tard, tout ce que l'Eglise lui devait : on l'invoqua et des grâces extraordinaires furent obtenues par son intercession. Sa béatification fut ordonnée par Benoît XIV et Clément XIII le canonisa en 1 767.
Huit ans après sa mort, Alexandre VII avait rendu à ses fils la permission de prononcer les vœux solennels : c'était l'accomplissement de ce que le Saint avait prophétisé. En 1669, Clément IX avait remis les Clercs des Ecoles Pies sur la liste des congrégations approuvées.
L'action des Clercs reprit toute son activité : les maisons italiennes se repeuplèrent; la province de Naples envoya des essaims en Espagne, où l'ordre prit un rapide développement. En Allemagne, l'Ordre n'avait pas de protecteurs plus dévoués que les évêques.
La seconde moitié du XVIII® siècle vit passer sur l'Europe chrétienne le triple fléau du Jansénisme, du Joséphisme et du Philosophisme; la société des Piaristes n'échappa pas absolument à la contagion, mais elle était assez solide pour aflronter les luttes de la Grande Révolution et des guerres napoléoniennes. L'Allemagne et l'Espagne les défendirent : en Italie, il y eut des spoliations à subir, mais le régime impérial fut plus vexatoire que destructeur. La raison, c'est que l'ordre comptait des éducateurs éminents ; le régime conquérant pouvait au besoin improviser des préfets et des juges, mais il n'avait pas d'hommes préparés à la tâche de l'enseignement et il dut maintenir des maîtres pieux, savants et expérimentés qu'il se sentait incapable de remplacer.
Quand la paix se rétablit en Europe, les Clercs reprirent leur marche en avant; modernisant leurs méthodes avec sagesse ils continuèrent à procurer à la jeunesse de toutes les classes le bienfait de l'éducation chrétienne.
Au milieu du XIX® siècle, ils avaient 150 collèges avec 2.000 religieux. A la vérité, ceux d'Espagne, encouragés dans
leur sécession par la jalousie du gouvernement bourbonnien, s'étaient à peu près détachés de la branche-mère de la Congrégation, et, sans avoir rompu tous rapports avec Rome, formaient une société à peu près autonome. On sentait qu'il y avait quelque chose à faire pour rétablir l'unité.
Situation présente de la Société. — Le Cardinal Mistrangelo. — Le Supérieur général était alors le P. Mistrangelo, génois, qui s'était signalé par le talent et l'esprit religieux avec lesquels il avait dirigé plusieurs collèges importants. En 1893, il avait été nommé évêque de Pontremoli, dans l'Apennin, et, en 1 899, il avait été élevé à l'archevêché de Florence. Bien que continuant à présider aux destinées de sa communauté, il se donnait à son diocèse avec une telle activité qu'on le comparait à saint Antonin, le plus illustre de ses prédécesseurs.
Pie X, à peine élu Souverain Pontife, voulut réaliser une de ses pensées, basée sur sa longue expérience, en imposant à diverses congrégations d'hommes et de femmes un régime plus ferme et plus centralisé. En consolidant l'autorité des Supérieurs, il entendait fortifier la constitution des instituts et les mettre mieux à même de répondre aux directions du Chef de l'Eglise.
En 1904, fut tenu à Florence un chapitre général des Clercs et une des principales décisions fut de rattacher plus intimement la branche espagnole à la famille, de saint Joseph Calasanz. Le supérieur espagnol fut appelé à Rome et entra dans le cadre d'une administration rénovée qui comprenait, avec le Supérieur général et son vicaire, quatre assistants représentant les nationalités chez qui se recrutait surtout la communauté. Le nombre des provinces fut porté à 16; en Italie : Rome, Toscane, Ligurie et Naples; — dans l'Europe Centrale: Autriche, Hongrie, Bohême et Pologne; — en Espagne : Castille, Valence, Catalogne et Aragon; en Amérique : Cuba, Argentine, Chili et Colombie. Le nombre des religieux, qui.
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en 1870, était de 2.000, avec 150 collèges allait passer à près de 5.000, chargés de 450 établissements d'enseignement.
Mgr Mistrangelo a été nommé Cardinal en 1915, par Pie X. Bien qu'il ait pris un vicaire général, qui le remplace habituellement, il ne continue pas moins à veiller de haut sur l'institut, à l'épanouissement duquel il a contribué dans la large mesure que nous avons dite.