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CHAPITRE V

L'ORATOIRE de Saint Philippe de Néri. — Bossuet dans l'oraison funèbre du Père Bourgoing, troisième supérieur de l'Oratoire de France, définit ainsi l'œuvre du Père de BéruUe : « Dieu lui inspira le dessein de former « une compagnie à laquelle il n'a voulu donner d'autre esprit « que l'esprit même de l'Eglise, ni d'autre règle que ses « canons, ni d'autres liens que sa Charité, ni d'autres « vœux que ceux du Baptême et du Sacerdoce »... et ailleurs, il dit de l'Oratoire que c'est « une communauté où personne ne commande et où tout le monde obéit ».

L'Oratoire a eu pour principe le désir commun à beaucoup de bons prêtres de travailler dans un persévérant accord à la réforme du clergé séculier.

En parlant de la fondation de l'Ordre des Théatins, nous avons pu voir que partout où s'étaient rencontrés des ecclésiastiques éprouvant le besoin et comprenant le devoir de se sanctifier, il s'était créé des associations dont les membres essaj'aient de se soutenir les uns les autres dans la recherche d'un idéal sacerdotal; pour y arriver, ils s'étaient imposé l'observance de certaines pratiques de piété et certaines règles de conduite qui les armaient pour combattre les tendances trop mondaines qui prédominaient autour d'eux.

C'est pour des causes identiques que l'Italie vit éclore, dès avant le milieu du XVI® siècle, ces confréries du « Divin Amour » qui, sans être canoniquement instituées, s'étaient donné des

coutumes qu'elles observaient sans se lier par aucun vœu de religion.

Saint Philippe de Néri (1515-1595) avait tiré parti de l'autorité qu'il devait à son zèle et à ses vertus, et avait entrepris la coordination des bonnes volontés que ses avis avaient fait naître. La Société de l'Oratoire, fondée en 1564, obtint en 1575 une première approbation du Pape Grégoire XIII. Puis, quand les usages de la compagnie eurent reçu une forme plus précise, on rédigea une règle qui fut appliquée à partir de 1587. Les « Philippins » se mirent sous la direction personnelle du fondateur et celui-ci dut accepter le titre de Supérieur, en dépit de ses résistances.

Les Oratoriens vivaient en communauté, mais en fournissant une allocation mensuelle qui devait couvrir les dépenses communes; ils ne recevaient de la maison que le logement. Aucun vœu ne les engageait et ils pouvaient sortir de l'Institut quand bon leur semblait, en reprenant tout ce qu'ils avaient apporté.

Le Supérieur, premier en honneur, était l'égal de ses confrères; il devait remplir toutes les fonctions et avait sa part dans les travaux de la maison; il était lecteur, sacristain, d'après un ordre établi par roulement, et, eût-il 80 ans, il allait à son tour balayer les couloirs ou servir à table. A ses côtés était un conseil de quatre membres élus, dont il devait prendre l'avis pour les affaires courantes; mais quand il s'agissait d'actes quelque peu importants, il fallait l'assentiment d'une réunion générale de la communauté, en qui résidait tout pouvoir législatif. Cette assemblée avait à contrôler l'administration du supérieur et de ses conseillers, avec faculté de les déposer et de les remplacer sans avoir à recourir à aucune autre autorité ecclésiastique supérieure. L'Evêque du lieu avait bien un droit de surveillance, mais sans pouvoir de rien décider en dehors de l'assemblée régulièrement convoquée.

Chaque maison établie en dehors de Rome jouissait d'une absolue autonomie, sous des supérieurs qu'elle choisissait, l'esprit de la règle leur imposait les seules obligations aux-

quelles il y eût à se conformer. On le voit l'Oratoire s'était constitué sur des principes de gouvernement totalement différents de ceux qui régissaient la Compagnie de Jésus.

Le savant et pieux cardinal Baronius fut donné pour successeur en 1595 à saint Philippe de Néri, qui venait de mourir, mais il ne fut élu que pour trois ans et par les seuls Oratoriens de Rome.

Disons immédiatement, et pour en finir avec l'Oratoire d'Italie, que jusqu'à la grande Révolution, il y eut dans les principales villes de la péninsule, des communautés oratoriennes qui disparurent à la fin du XVIII® siècle. Elles se rétablirent momentanément pendant la période de régénération religieuse qui suivit les Traités de Vienne, mais les événements de 1860 les éprouvèrent et c'est seulement depuis quelques années qu'elles ont retrouvé une partie de leur vitalité; c'étaient des plantes fragiles, se fanant vite, mais reprenant facilement leur force végétative. La maison-mère de Rome eut pour chapelle le beau monument construit par saint Philippe et qu'on appela alors l'église neuve {Chiesa nuova), nom qu'elle porte encore.

L'oratoire de Pierre de BéruUe. — Tout bienveillant que le Pape Grégoire XIII se soit montré à l'égard des Jésuites, il avait approuvé la constitution de l'Oratoire ; car l'Eglise, en sa personne, entendait accepter et bénir tous les concours qui s'offraient à elle par les moyens les plus divers, mais à condition de vouloir le bien des âmes. C'était exactement aux mêmes aspirations qu'avait répondu, en France, l'institution dont le Père de BéruUe fut le promoteur.

Pierre de BéruUe était le fils d'un conseiller au Parlement de Paris; sa mère, qui était une Séguier, était devenue veuve de bonne heure; les oncles de l'enfant le voyaient déjà embrasser la carrière paternelle et ce fut avec le plus grand déplaisir qu'ils apprirent que le jeune Pierre préférait à l'étude du Droit celle de la Théologie. Mais c'était une résolution bien arrêtée; Pierre de BéruUe voulait être prêtre; il se croyait même la

vocation religieuse et il alla frapper successivement à la porte du noviciat des Chartreux, des Capucins et des Jésuites, mais on trouva que cet attrait pour des règles aussi dissemblables n'était pas le signe d'un appel bien caractérisé. C'était autre chose que Dieu devait lui demander.

Ordonné prêtre en 1599, Pierre se prépara à sa première messe par une retraite de quarante jours chez les Capucins, puis il ne sollicita aucun poste et résolut de vivre la vie sacerdotale, en prêtant le concours de ses talents précoces à toutes les œuvres qui s'offraient à son zèle.

Tout ce qu'il voyait dans son entourage l'amenait à comprendre combien l'Eglise avait besoin de prêtres séculiers dévoués, instruits et désintéressés, mais surtout exempts de toute ambition d'origine mondaine. Il recherchait la compagnie de confrères pensant comme lui et, d'accord avec eux, ébauchait le programme, encore un peu vague, du futur Oratoire.

Son expérience s'enrichissait au contact des âmes dévotes, dont il avait accepté la direction. M°^® Acarie, sa pénitente, l'introduisit comme chapelain au monastère des Carmélites, nouvellement fondé à Paris. C'est là qu'il commença à s'initier à la mystique et qu'il fît ses premiers pas dans les voies de la haute spiritualité pour laquelle il se sentait un attrait spécial; en même temps, il regrettait l'insuffisance d'une formation que personne encore ne lui avait procurée. Le moment vint pour lui de donner un aboutissement pratique à ses projets. Il y fut poussé par les conseils de la Prieure du Carmel, femme énergique et clairvoyante ; la Reine Marie de Médicis lui promettait sa protection; saint François de Sales, saint Vincent de Paul, de saints religieux chartreux et bénédictins l'exhortaient à vaincre ses scrupules et le Père Coton, Jésuite, confesseur du roi, l'encourageait. Quant à Henri de Gondi évêque de Paris, il ne pouvait que se montrer bienveillant pour une œuvre dont il voyait tous les avantages pour le bien de son diocèse.

Le 1 1 novembre 1611, Pierre de Bérulle réunit ses premiers

compagnons dans une maison qu'il avait louée dans le Faubourg Saint- Jacques, et là fut inaugurée, sans bruit, la vie pauvre et cachée qui devait être celle des Oratoriens.

Deux ans après, il fallut chercher un autre abri pour la communauté qui avait pris un développement imprévu. La munificence de la Reine Régente y pourvut, et, en 1613, l'Oratoire se transféra rue Saint-Honoré, dans l'hôtel Dubouchage, voisin du Louvre; bientôt, la Reine, pour avoir le Père plus à sa portée, offrit aux Oratoriens les terrains qui séparaient leur maison du Palais du Louvre. Tout cela ne se passa pas sans provoquer un peu de jalousies, mais il était facile de comprendre que l'œuvre prît un développement en rapport avec les progrès que faisait son action spirituelle et religieuse.

Non seulement le . P. de BéruUe s'était vu entouré des compagnons de la première heure, mais il avait vu arriver des recrues sur lesquelles il n'avait pas osé compter. C'étaient des hommes faits, depuis longtemps pourvus de cures ou de bénéfices, qui abandonnaient tout pour vivre dans le détachement; c'étaient aussi des jeunes gens qui, prévenus par la grâce de Dieu, se plaçaient sous la direction du vénérable fondateur pour se faire initier par lui aux obligations de la vie cléricale; et enfin des gens du monde quittaient de brillantes situations mondaines pour entrer comme novices à l'Oratoire. La plus connue de ces vocations tardives fut celle de Philippe de Gondi, général des galères du Roi, neveu, frère et père de trois cardinaux, qui, devenu veuf, sollicita son admission pour mener dans l'obscurité l'existence humble des prêtres de l'Oratoire.

L'expansion de la communauté fut si rapide que, dès 1618, le Pape saint Pie V chargea les fils de Pierre de Bérulle de desservir l'église romaine de Saint-Louis des Français. En 1 623, l'hôpital français de Madrid les recevait comme aumôniers; en 1625, douze Pères accompagnaient à Londres la Princesse Henriette de France, qui venait d'épouser le Roi Charles. Le P. de Bérulle avait aussi envoyé des missionnaires aux Pays-Bas et en Pologne et le nombre des fondations orato-

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rîennes en France allait en se multipliant; c'était pour évangéliser les campagnes ou les habitants des villes, pour remplir les fonctions curiales, ou desservir des sanctuaires de pèlerinage, comme Notre-Dame des Ardilliers ou Notre-Dame des Vertus, dans la Forêt de Bondy.

L'intensité du recrutement groupait autour du fondateur les aptitudes les plus diverses. L'Oratoire compta parmi ses membres des prêtres pieux et éclairés qui furent à même de donner des directions sages et prudentes aux religieuses et aux personnes du monde qui aspiraient à la perfection; d'autres étaient des studieux qui cultivaient toutes les sciences; non seulement la théologie et la philosophie étaient en honneur à l'Oratoire, mais aussi la littérature; dans la paix d'une vie retirée, on pouvait approfondir les questions les plus variées et publier de savants ouvrages. L'enseignement sollicitait aussi le savoir et les talents de ceux qui se sentaient des aptitudes pour l'éducation de la jeunesse.

Au début, le Père de BéruUe s'était proposé d'appliquer ses meilleurs disciples à l'œuvre, qui semblait alors nécessaire entre toutes, de la formation des clercs et de la fondation des séminaires. Quand, en 1613, il avait soumis au Pape Paul III un premier projet d'organisation de l'Oratoire, il y avait introduit un article qui défendait aux membres de la communauté de s'occuper d'enseignement profane ou purement littéraire, mais le Pape avait effacé cette restriction. — « Le Pape me comble, disait le Père de Bérulle, car non seulement il m'accorde tout ce que je lui demande, mais il y ajoute ce que je ne désirais pas ».

La clairvoyance du Père de Bérulle ne l'avait pas trompé; il prévoyait que la direction des séminaires, pleine de difficultés, serait, un jour, délaissée par l'Oratoire s'il y avait, à côté, une œuvre beaucoup plus attrayante dans les collèges; ceux-ci feraient abandonner ceux-là et c'est ce qui se produisit. En 1631, lors de l'assemblée où fut élu le successeur du Père de Bérulle, la communauté, sur 71 maisons, avait déjà 21 collèges et seulement 6 séminaires. Ce mouvement alla en s'accentuant

SOUS le Père de Condren et surtout sous le Père Bourgoing; le bien se faisait, mais ce n'était pas celui qu'avait souhaité le fondateur.

On s'explique, dès lors, pourquoi une rivalité s'éleva entre les Oratoriens et les Jésuites. Tout d'abord, il y avait divergence sur les méthodes de spiritualité : l'esprit plus raisonnant des Exercices de saint Ignace ne répondait pas aux conceptions plutôt d'ordre affectif du Père de BéruUe et surtout du Père de Condren, mais, à côté de ce conflit d'ordre surnaturel, il y en avait un autre : l'émulation, si saint que soit le but à atteindre, risque de tourner à la concurrence et, entre les deux camps adverses, on vit pleuvoir les épigrammes, d'autant plus blessantes qu'elles étaient plus spirituelles et d'autant plus condamnables qu'elles dénotaient plus d'étroitesse d'esprit.

Les querelles provoquées par le Jansénisme jetèrent de l'huile sur le feu : ceux qui, les premiers, avaient découvert les subtiles erreurs de Saint-Cyran et d'Arnaud ne pouvaient pas être surpris si les communautés rivales se sentaient prises de sympathie pour les jansénisants en qui ils étaient tentés de voir des persécutés. Les Jésuites, il est vrai, avaient bec et ongles pour se défendre, mais cependant le Père Rapin n'était pas aussi venimeux que Pascal.

Faut-il dire, comme on a eu le tort de le faire, que l'Oratoire s'enrôla en masse dans les partisans de Jansénius? Ce serait tout au moins exagéré. Sans doute Quesnel, Duguet et Soanen avaient été oratoriens, mais l'Oratoire les avait rejetés. Les supérieurs ne se lassaient pas de rappeler à leurs Pères que leur devoir était de suivre, en toute occasion, les directions du Pape, mais, pour qu'ils se soient vus dans l'obligation de parler avec tant d'insistance, c'est que ces recommandations leur paraissaient nécessaires. Pourquoi revenir sur des ordres donnés une fois, si ces ordres avaient été écoutés au premier avertissement? Au milieu de ces disputes théologiques, il y a des incidents qui sont assez significatifs : le Père Abel de Sainte-Marthe, sixième général, est deux fois exilé, puis doit

donner sa démission; son successeur, le Père de la Tour a eu l'imprudence de se joindre aux appelants qui refusaient d'accepter la Bulle Unigenitus.

Le Père Ingold, dans une œuvre de jeunesse où il essayait de blanchir l'Oratoire de toute connivence avec le Jansénisme, paraît bien avoir voulu trop prouver. En supposant que les Oratoriens qui pactisaient avec les Jansénistes n'eussent été qu'une minorité, il n'en est pas moins vrai que cette minorité était capable de semer la discorde dans la communauté, d'entraver la marche de ses œuvres et d'en tarir le recrutement.

Or, quand la suppression de la Compagnie de Jésus mit le Oratoriens dans l'obligation de se charger d'un certain nombre de collèges, ils durent pour compléter leurs cadres insuffisants de professeurs, recourir à un expédient dont le danger ne devait se manifester que plus tard. Comme je l'ai expliqué en parlant des Doctrinaires, il ne manquait pas au XVIIl® siècle, d'hommes instruits ayant une vraie vocation pédagogique, mais qui ne se sentaient pas la vocation sacerdotale et encore moins la vocation religieuse. L'Oratoire crut pouvoir en incorporer quelques-uns, sous la dénomination équivoque de « confrères ». Ces Messieurs étaient revêtus de la soutane, mais n'avaient d'ecclésiastique que l'habit. Leur formation • classique en faisait des maîtres fort expérimentés et très habiles, mais ils n'étaient liés par aucun engagement religieux, et, comme ils se sentaient indispensables, ils abusaient de leur situation. Entrés dans la communauté à titre d'auxiliaires occasionnels, ils prétendaient devenir les égaux des Pères et gouverner la maison. A la veille de la Révolution, ils étaient 394 contre 236 prêtres et dirigeaient un parti de mécontents dont la funeste influence se faisait sentir tant sur les élèves que sur les jeunes religieux.

Les anciens voyaient avec inquiétude se développer des tendances qui menaçaient de dénaturer leur œuvre. Les Pères qui entouraient le Père Moisset, supérieur général, et qui formaient ce qu'on appelait « le Régime », protestèrent avec une énergie qui les honore, mais qui arrivait trop tard, contre

les nouveautés révolutionnaires. Le 10 mai 1790, ils adressèrent au Pape une lettre qui est un modèle de dignité, mais dont on a pu dire que c'était le testament de l'Oratoire expirant.

Leur appel fut écouté par ceux qui avaient conservé le sens du devoir et qui refusèrent le serment; la persécution ne les épargna pas. A Paris, à Lyon, à Avignon, à Toulon, à Manosque, dix d'entre eux moururent victimes de fureurs jacobines; d'autres furent noyés à Nantes ou furent déportés sous le Directoire, mais des défections, parfois scandaleuses» se produisirent : c'est un Oratorien, le Père Poiret, qui mit la chapelle de la rue Saint-Honoré à la disposition de Talleyrand, évêque, déjà apostat, d'Autun, qui y procéda au sacre des deux premiers évêques constitutionnels et qui reçut pour son salaire le titre de curé de Saint-Sulpice, quand M. de Pancemont, curé légitime, fut déclaré déchu pour avoir refusé le serment schismatique.

Trois oratoriens. Primat, Périer et Lalande, avaient accepté l'épiscopat à Clermont, Douai et Nancy, mais aucun des trois ne sombra dans l'impénitence finale. Lalande fut réconcilié, avant la mort, par M. Emery; les deux autres appelés en 1802 à occuper les sièges épiscopaux de Toulouse et d'Autun, firent figure d'évêques zélés; on a pu se plaindre de leur gallicanisme, mais ils ne se distinguèrent pas en cela de la plupart des évêques de l'Empire et de la Restauration, ni de leurs confrères oratoriens qui, au sortir de la tourmente révolutionnaire, s'étaient enrôlés dans le clergé paroissial.

Le Père Ingold, dans l'ouvrage que j'ai cité tout à l'heure, et dont la partie essentielle a fourni quelques arguments à un autre oratorien, le P. Le Herpeur, a entrepris le travail assez difficile de prouver que c'est faussement que l'Oratoire est accusé d'avoir apporté de nombreuses recrues au clergé « jureur ». Je ne veux pas discuter cette thèse paradoxale et citer des noms propres. En fait, cette apologétique n'a que la valeur que lui donne un sentiment fort louable de piété filiale. Ce n'est pas en passant sous silence des faits établis qu'on les réfute.

Plutôt que de s'évertuer pour sauver la face de l'Ancien Oratoire, il eut mieux valu dire que le Nouvel Oratoire repousse toute solidarité avec des anciens dont il n'a jamais entendu perpétuer les erreurs.

Le nouvel Oratoire. Les P. P. Gratry et Pététot. — Pendant les années qui suivirent le Concordat, alors qu'on s'efforçait de relever les ruines amassées par la Révolution, il ne semblait pas possible de reconstituer les savantes compagnies de prêtres qui se consacraient à l'étude. Il fallait aller au plus pressé et pourvoir de curés les centaines et les milliers de paroisses qui n'en avaient plus. Jusqu'à la fin du Premier Empire, le recrutement du clergé avait été à peu près nul et la mort fauchait impitoyablement les vieillards qui avaient survécu.

L'autorité diocésaine ne disposait que de sujets hâtivement instruits et formés; et l'on ne pouvait pas prélever sur ce maigre contingent quelques individus mieux doués que les autres et capables de recevoir une instruction moins superficielle. Dans les collèges ecclésiastiques on devait faire appel au zèle et à l'esprit de foi pour tenir lieu de capacités scientifiques; il est vrai que le bien se faisait tout de même.

A Lyon, le cardinal Fesch avait essayé de former un centre d'études autour de la Maison des Chartreux, mais il avait été forcé de reconnaître que son essai était prématuré. Sous la Restauration, il avait été proposé de créer, au Val-de-Grâce, un vaste institut où des prêtres, choisis par leurs évêques, se livreraient à des travaux qui les prépareraient à donner plus tard un enseignement solide; mais, à la base de cette conception, il y avait l'obligation de suivre les cours de la Faculté de Théologie à la Sorbonne et cette Faculté n'inspirait que des défiances à Rome, qui craignait de voir se rallumer là un foj'er de Gallicanisme. On comprit que cette Ecole de Hautes- Etudes ne répondait pas au besoin de paix et de studieux recueillement que l'Eglise de France n'était pas encore capable de trouver.

Vingt ans plus tard, Mgr Affre, dont l'esprit puissant était en avance sur son temps, ouvrit, dans l'ancien monastère des Carmes de la rue de Vaugirard, une Ecole scientifique; bien qu'elle ait donné des résultats encourageants, elle dut, pour longtemps encore, limiter son action à la préparation aux grades universitaires. La Maison des Carmes avait parmi ses élèves de futurs savants, mais qui n'avaient pas pris conscience de leur valeur et du rôle qu'ils auraient à jouer un jour dans le mouvement de la pensée chrétienne. D'ailleurs, les étudiants des Carmes ne faisaient que passer et étaient rapidement réclamés par leurs évêques qui avaient besoin d'eux pour fournir un corps enseignant à leurs grands et petits séminaires.

Seule une communauté sacerdotale pouvait entreprendre la préparation scientifique de prêtres qui se consacreraient, en dehors de tout but utilitaire, à des recherches d'ordre supérieur leur permettant de produire des travaux approfondis à opposer aux attaques de la science laïque et irreligieuse qui battait en brèche toute croyance reposant sur la Révélation.

C'est l'abbé Gratry, aumônier de l'Ecole Normale, qui eut le premier la vision claire de ce que devait être ce qu'il appelait « un atelier d'apologétique ». Il était encouragé par le brillant abbé Dupanloup, que son passage à la tête du Petit Séminaire de Paris avait pourvu d'une expérience et d'un esprit pratique auxquels tous rendaient hommage. A l'Abbé Gratry, il fallait trouver des coopérateurs et, il faut le dire, un Mentor. On sentait que ce prêtre au caractère généreux était pourvu d'une sensibilité qui ne devait pas prendre trop de prépondérance. Dupanloup, devenu évêque d'Orléans et mêlé de près au mouvement des idées politiques et sociales, chercha l'homme dont avait besoin une société de prêtres pieux, studieux et désintéressés, à laquelle on donnerait le nom d'Oratoire et qui se fonderait en adoptant la règle, à la fois large et forte, du Père de BéruUe.

L'Abbé Pététot n'avait pas encore cinquante ans, mais sa carrière était déjà bien remplie; prêtre à 23 ans, il avait été

l'associé de l'Âbbé Dupanloup dans la création d'une œuvre qui devait atteindre tous les jeunes gens de la classe éclairée et cultiver en eux les principes de la Religion. C'était 1' « Académie de Saint Hyacinthe », sorte de catéchisme de persévérance, ayant son siège auprès de la chapelle de l'Assomption, qui servait d'église provisoire à la paroisse de la Madeleine. Ces réunions connurent une vogue extraordinaire et le bien s'y réalisa avec les encouragements de l'archevêque, Mgr de Quelen, qui avait permis de prendre le nom de son patron pour désigner la naissante Académie. Il n'y a pas lieu ici de parler des incidents qui amenèrent la disparition de l'œuvre des Abbés Dupanloup et Pététot. Les deux amis, victimes des rancunes d'un curé autoritaire, qui ne supportait pas auprès de lui une influence rivale, sortirent du clergé de la Madeleine, avec le titre, rarement accordé alors, de chanoines honoraires et furent envoyés comme directeurs du petit séminaire de Paris, établi alors à Saint-Nicolas du Chardonnet, qui leur dut une prospérité extraordinaire, grâce à la solidité des études et la fermeté de la discipline.

M. Pététot était devenu curé de Saint-Roch lorsque Mgr Dupanloup le décida à accepter la mission de ressusciter la Congrégation de l'Oratoire.

De même que c'était avec six compagnons que le Père de BéruUe avait commencé, en 1611, la vie commune, de même c'est au nombre de six que les nouveaux Oratoriens se réunirent, en 1852, dans un modeste appartement de la rue d'Assas. Trois étaient prêtres : Pététot, Gratry et un chanoine de Bayeux, l'abbé de Valroger; Perraud et Cambier venaient de sortir de l'Ecole Normale et Louis Lescœur terminait ses études de Droit. La communauté, se développant, dut se transporter rue de Calais, puis alla occuper le vieil hôtel de la rue du Regard qui devint un foyer ardent de zèle et de travail, où l'élite des catholiques aimait à se retrouver pour se concerter sur les mesures les plus propres à procurer la propagation de l'idée religieuse dans les classes éclairées et aussi dans les masses populaires.

« Alors, a écrit le Père Gratry, se déroulèrent, dans l'enthousiasme d'une œuvre naissante, quelques années de vrai bonheur, de vie intime et fraternelle, d'amitié sainte, de véritable fécondité d'esprit et d'âme. Là se formèrent, sous une austère et douce inspiration, et sous un humble et saint exemple, des cœurs sacerdotaux, bons et patients, aimants et courageux. Là aussi commençait, avec la plus joyeuse ferveur, l'étude spéciale du prêtre, le travail de la Philosophie et de la Théologie; làaussi commençait, pour plusieurs, l'expérience de l'association intellectuelle véritable, de ses difficultés, de ses fécondités ».

Pour obéir à la tradition oratorienne, le Père Pététot n'avait pu refuser de prendre la direction de plusieurs maisons d'enseignement : Saint- Lô, dès 1857, Juilly, en 1867, et, quand l'abbé Thenon eut inauguré une forme nouvelle d'apostolat de la jeunesse en ouvrant l'Ecole Bossuet, l'Oratoire s'engagea sur ses traces en établissant sous le nom d'Ecole Massillon, un externat de lycéens.

L'obligation de ne confier des chaires de collège qu'à ceux qui étaient capables de les occuper, enlevait au Père Pététot une partie des collaborateurs du Père Gratry et réduisait le nombre des « ermites érudits » réunis dans 1' « atelier d'Apologétique ». Les intérêts de la science pure étaient quelque peu sacrifiés à l'action apostolique et c'est là qu'il faut chercher une des causes de la retraite progressive de l'un des fondateurs, que son attitude sur la question de l'Infaillibilité du Pape amena à rompre les liens, depuis longtemps assez relâchés qui l'unissaient à la communauté. Le souvenir des Morin, des Bernard Lamy, des Thomassin, des Malebranche ne pouvait contraindre des prêtres qui aspiraient à la perfection sacerdotale, à se retrancher du nombre des militants, alors que les besoins de l'Eglise réclamaient le concours de tous ses serviteurs.

Les nouveaux Oratoriens ne dédaignaient pas non plus le ministère de la prédication et étaient prêts à assumer la charge pastorale. C'est pour répondre aux intentions, peut-être

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imprécises, du cardinal Guibert que l'Oratoire quitta le Faubourg Saint-Germain pour émigrer au pied de la montagne de Montmartre, où on lui aurait confié la fondation d'une paroisse nouvelle.

Les événements politico-religieux allaient retarder de quarante ans cette espérance. Les décrets de 1880 avaient été un avertissement, la loi de 1901 sur les congrégations était une menace : en vain les Oratoriens exposèrent-ils que, ne faisant pas de vœux, ils ne pouvaient être assimilés aux religieux. Le ministre Combes se refusa à accepter cette explication et l'Oratoire fut mis en demeure de se dissoudre.

Le Père Pététot, démissionnaire en 1 884, était mort en 1 887 et il avait eu pour successeur le Père Adolphe Perraud, qui, depuis 1 874, était évêque d'Autun et qui, en 1 895, avait été élevé à la dignité cardinalice. On put croire que la congrégation de l'Oratoire allait disparaître, mais le Père Nouvelle, ancien vicaire général du Cardinal, ne céda pas au découragement et l'Oratoire, banni de France, allait chercher en Suisse, à Fribourg, une jeunesse nouvelle.

Auiourd'hui, l'apaisement qui s'est manifesté pendant la Guerre se fait sentir encore. La maison de noviciat et d'études a été ramenée aux environs de Paris et le Cardinal Dubois, reprenant la pensée du Cardinal Guibert, a remis à l'Oratoire le soin de la paroisse de Saint-Eustache, dont le Supérieur général se trouve en même temps le curé ^.

Par l'effet de la dispersion de 1903 et de l'expatriation de la maison de formation, le nombre des membres de la communauté s'est trouvé réduit à une centaine, mais les œuvres qui ont survécu sont entrées depuis dix ans dans une période de prospérité; les recrues qui sont en train de se préparer annoncent pour un avenir prochain un développement consolant des œuvres éducatrices, pastorales et scientifiques de la Congrégation.

1 . Le T.-R,-P. Courcoux a depuis été sacré évêque d'Orléans, où il trouve le souvenir toujours vivant d'un prédécesseur qui a été l'un des principaux ouvriers de la rénovation de l'Oratoire.

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