CHAPITRE IV
Privilèges et exemptions accordés à la Compagnie. Ses exercices.
Caen, comme dans la plupart des autres villes , les récompenses accordées aux vainqueurs du papeguay provenaient d'un double courant de libéralités : d'une part , argent donné par la ville ; de l'autre , privilèges et exemptions concédés par lettres patentes des rois de France. La municipalité de Caen se montrait en général assez parcimonieuse. Ainsi, le 12 septembre 1627, une ordonnance des échevins portait qu'il serait
payé « à Toussaint Graverend , pour le prix de l'arquebuse, 7 livres 10 sols; à Jacques Leboullanger, pour le prix de l'arbalète , cent sols, et à Thomas Quesnel , pour le prix de l'arc, 5o sols. »
Ce n'était pas , comme on le \oit, le Pactole; mais il y avait, pour les vainqueurs du papeguay, ainsi que nous l'avons dit, une autre source de revenus qui , sans charrier beaucoup d'or, coulait assez abondamment pour leur faire oublier les retenues un peu trop économiques de la municipalité caennaise : nous voulons parler des privilèges concédés par les rois de France. Un arrêt de la Cour des Aides de Normandie , dont on trouve une copie dans les anciens registres de l'Hôtel-de- Ville de Caen , à la date du 9 juin i635, nous prouve que ces immunités n'étaient pas sans quelque importance. Il y était dit en effet que celui qui abattrait le papeguay « avec l'arquebuse seulement » jouirait de l'exemption des aides, à moins qu'il ne préférât recevoir du fermier des aides la somme de 200 livres par an.
Deux cents livres! c'eût été, pour le temps, une assez jolie somme. Mais, entre la promesse et le paiement, il s'élevait plus de difficultés que le proverbe n'en place entre la coupe et les lèvres. Dès qu'un des vainqueurs du papeguay voulait faire valoir son privilège, il n'était pas rare que le
fermier des aides intervînt au plus vite pour le contester ou, du moins, pour en rogner une bonne part. « Il sera écrit en la minute d'entre « les fermiers des aides du vin et Duthon, disent >< les anciens registres de l'hôtel de ville de Caen « en juin 1584, que l'on consent led. Duthon « comme ayant abattu le papeguay du trait d'ar- « quebuse , en cette d. année , être quitte des « aides et subsides mis sus pour le paiement de « la taille : mais quant à l'aide ancienne, qui est « pour la fortification de la ville, sera donné « adjonction auxd. fermiers pour soutenir que « toute personne vendant vin en lad. ville la « doivent sans exception aucune , quelque pri- « vilége qu'ils aient , comme il a été de tout temps « accoutumé. »
Ce jour-là, on s'était contenté de restreindre le privilège. Quelquefois , on imaginera un moyen ingénieux de le supprimer radicalement. C'est ce qui arriva le 16 juin 1601, à l'occasion du pied fourché, droit d'entrée imposé dans les villes sur les animaux à pied fendu, comme bœufs, moutons et porcs. Voici en effet ce qu'on lit , à cette date, dans les anciens registres de l'Hôtelde-Ville de Caen :
« Sur la remontrance faite par Pierre Lalogny, « fermier, année présente , de l'octroi sur le pied
— ii4 —
« fourché, disant qu'un boucher, nommé Belle- « Étoile , ayant abattu le papegay du trait d'ar- « balète, veut être exempt dudit pied fourché, « vertu du privilège , dont ont accoutumé de « jouir ceux qui abattent ledit papegay ; il a « été arrêté qu'il sera donné adjonction audit « Lalogny, pour soutenir que ledit Belle-Étoile, « qui a abattu ledit papegay, étant fils de famille, « ne peut acquérir exemption à son père , à qui « est la marchandise. »
L'infortuné garçon boucher, privé du bénéfice que méritait son adresse, n'aurait pu cependant reprocher au fermier des Aides de lui avoir dit, comme le loup de la fable : « Si ce n'est toi , c'est donc ton frère... » ou ton père. Mais le droit du plus fort n'en avait pas moins été exercé à ses dépens.
La victoire du héros du papeguay finissait ainsi trop souvent par sa défaite devant les tribunaux, où le conduisaient les représentants des droits du roi. Et ceux-ci ne se contentaient pas seulement de soulever des difficultés, de faire naître des procès, dans les cas particuliers où l'on réclamait l'exemption d'un privilège. Ils prétendirent réformer la loi elle-même, et s'ériger en juges de l'utilité des exercices auxquels on avait cru devoir accorder des encouragements. A Caen,
par exemple , le vainqueur de l'arquebuse jouissait depuis longtemps du droit de vendre et distribuer toutes sortes de vins, cidres, breuvages, et autres denrées ou marchandises ; les vainqueurs de l'arc et de l'arbalète pouvaient vendre chacun 5o tonneaux de cidre, le tout en exemption de quatrièmes, aides et subsides, avec faculté de transporter leurs droits à des tiers. Malgré ce long usage, un beau jour, en 1627, le fermier des Aides s'avisa de présenter au Conseil privé une requête où il demandait non-seulement la réduction du privilège du vainqueur de i'arquebuse , mais encore l'abrogation entière des privilèges de l'arc et de l'arbalète , sous ce prétexte que i ledit exercice n'était plus d'aucune utilité. »
Les hostilités, commencées sur ce nouveau terrain en 1627, n'étaient pas encore terminées en 1678.
De guerre lasse , la Compagnie du Papeguay , par l'organe de son capitaine, exposa aux échevins de Caen l'état de désorganisation où la laissait l'incertitude causée par les lenteurs de l'instance, qui s'éternisait devant le Conseil. Cette requête offre assez d'intérêt pour qu'on la cite intégralement :
« Supplie humblement (écrivait le 16 mai 1678) « François Bouvet , sieur de La Roullière , cape
« en chef des bourgeois et habitants de la ville et « faubourgs de Caen , tirant aux papegais, et vous « remontre que le feu roi Henri II, ayant re- « connu l'importance de cette ville , comme étant « maritime et frontière du côté de l'Angleterre, « la capitale et le boulevard de la Basse-Nor- « mandie , et combien il était important pour la « conservation d'icelle d'entretenir toujours les « habitans dans l'exercice des armes , auquel il « semble que la nature leur ait donné une incli- « nation toute singulière , afin de s'en servir avec u plus d'adresse et d'expérience en temps de « guerre , aurait accordé par ses lettres patentes « du 3 août 1 557, registrées à la Cour des aides « le 10 mai en suivant, à celui des habitans qui « abatterait le papegai , soit de l'arquebuse , de « l'arc ou de l'arbalète , une exemption générale, « pendant une année , de tous droits d'aides , « subsides, impositions mises et à mettre. Lequel « privilège aurait été confirmé successivement u par les rois , de règne en règne , et même le « feu roi Louis XIII , par autres lettres patentes « du mois de juin 1618, registrées à la Cour des « aides au mois de janvier en suivant , avoit en- « core accordé à celui qui abatterait l'un des « papegays la permission de transporter son « droit à un autre de la compagnie , pourvu
- ii7 —
« qu'il eût tiré sur le papegay, ce qui avoit excité « d'autant plus lesd. habitans à se perfectionner « dans led. exercice et à se munir de bonnes « armes , afin de remporter un prix qui n'alloit « pas à moins de cinq à six cents écus ; on aurait (. vu ensuite l'élite de la bourgeoisie , composée « de plus de deux à trois mille hommes sous les « armes , en état de servir et de donner , pour le « service du roi, plusieurs bons et braves soldats; « comme lad. ville se peut vanter à présent d'en « avoir fourni pour la guerre précédente, si l'on « en excepte Paris, autant qu'aucune du royaume. k Mais les fermiers des aides , plus attachés à « leur intérêt particulier qu'à ce qui regarde le « bien de la ville , ayant entrepris , depuis quel- « ques années , de ruiner , autant qu'ils ont pu « led. privilège , pour lequel il y a présentement « instance pendante au Conseil , le suppliant « aurait encore eu le déplaisir de voir, cette .< dernière année , que du peu que l'Hôtel-de- » Ville avait accoutumé de donner de son côté , « pour et au lieu desd. exemptions , on en aurait •.! aussi retardé le paiement, ce qui a tellement « refroidi lesdits habitans, qu'aucun ne veut plus « continuer led. exercice , à moins qu'il n'y soit « par vous pourvu.
« A ces causes, Messieurs,, et qu'il est impor-
- nS —
(t tant pour le service du Roi, aussi bien que
• de lad. ville , d'entretenir les habitans dans « cette inclination noble et naturelle qu'ils ont « pour les armes, puisque c'est par leur valeur « que lad. ville s'est toujours signalée , pour le <i service de sa Mté, dans toutes les rencontres « des guerres civiles et étrangères, que les Anglais, i anciens ennemis de la couronne, ont été chas- « ses, et que cette ville a si dignement mérité « tous les beaux privilèges dont nos rois l'ont i honorée ; que la récompense et l'émulation
• sont les plus forts attraits qui portent et enga- « gent naturellement les hommes aux plus belles « actions de la vie.
« Il vous plaise ordonner que ceux qui ont
« abattu le papegai, cette dernière année, seront
« payés par le Receveur des deniers communs,
<■■ comme à l'ordinaire, et, pour l'année présente,
« qu'il sera donné à celui qui abattera le papegai
• de l'arquebuse la somme de 5oo livres, pour « et au lieu des droits qui lui sont attribués par i lesd. concessions et privilèges, si mieux n'ai- « mez les laisser jouir des droits en essence, et « le suppliant continuera ses soins pour exciter « de son côté, autant qu'il lui sera possible , leur i exercice ordinaire, pour le service de sa Mté et « de cette ville. »
- ii9 —
Si les échevins n'accordèrent pas tout ce que demandait la requête, ils eurent du moins le bon goût de ne pas faire attendre leur réponse. Trois jours après, le 19 mai, ils prirent un arrêté dont voici la teneur :
« Vu lad. requête, pour les causes y contenues, « il a été arrêté que, pour l'année dernière, il « sera payé à ceux qui ont abattu lesd. papegais, « savoir, pour celui de l'arquebuse, 80 livres, et « ceux de l'arbalète et de l'arc, chacun 20 livres, « dont il leur sera expédié ordonnance sur le « Receveur des deniers communs et d'octroi de « cette ville, et qu'à l'avenir, pour et au lieu « des droits d'exemption , qui leur sont attribués « par lesd. privilèges, et pour exciter les bour- « geois et habitans à continuer led. exercice , « comme étant très-utile au service du Roi et de « la ville, en outre les 7 livres io]s, iooset 5os, « passés par les états de recette et dépense des « octrois, il sera donné à celui qui abattra le « papegai de l'arquebuse la somme de 100 livres, « et à ceux qui abattront ceux de l'arbalète et de « l'arc, chacun pareille somme de 20 livres comme « dessus. »
Cet arrêté fut confirmé sans délai par une ordonnance de l'Intendant de la Généralité de Caen, qui fixa définitivement la valeur des prix
dans les termes suivants : « Sera payé à ceux qui « abattront les trois oiseaux la somme de 200 « livres, savoir 160 livres à l'arquebuse et chacun « 20 livres aux autres. »
On était loin des 5oo livres réclamées par l'auteur de la requête ; mais ce prix , quelque inférieur qu'il fût, avait cet avantage qu'il semblait ne devoir plus désormais être exposé à des réductions injustes. Plus d'arbitraire , plus de vexations ! L'espérance des concurrents , avec une perspective moins brillante , aurait au moins la sécurité qu'offre la certitude d'obtenir la récompense promise. Les membres de la Compagnie des Papeguays de Caen pourraient donc se livrer sans crainte à leur jeu favori. C'est le moment de les suivre sur le terrain de leurs exercices.
Dès l'origine, la différence des armes employées pour le tir de l'oiseau obligea la Compagnie du Papeguay à choisir deux emplacements distincts pour ses exercices. L'arc et l'arbalète, qui lançaient leurs traits de bas en haut pour atteindre le sommet du mât où s'attachait le papeguay, purent s'établir sans inconvénient sur une place publique ; mais il y aurait eu imprudence à tolérer le tir horizontal de l'arquebuse dans un lieu qui n'aurait pas été entouré de murs ou, au moins, disposé de manière à éviter les accidents.
Aussi avait-on choisi, de bonne heure, pour ce dernier tir, le bastion et le rempart situés derrière le collège des Jésuites. Sur le plan de Caen, gravé en 1672 par Bignon, on aperçoit le pavillon d'où partaient les coups d'arquebuse et , en face, à l'autre extrémité du rempart, le petit massif de terre où l'on plaçait le but. Dans la même direction, à peu de distance de la butte, s'élevaient, au-dessus des murailles de la ville , l'église et la tour du Vieux-St-Étienne. Soit installation défectueuse de la butte, soit maladresse ou imprudence, il paraît que l'église eut souvent à souffrir du voisinage des tireurs d'arquebuse. On trouve en effet, à la date de 1661, cette note curieuse dans un Extrait des titres et papiers du Thrésor de l'Église St-Étienne de Caen ( Ms. in-fol. de la Bibliothèque de Caen, n° 141).
« Par jugement rendu en 1661, il est défendu 1 aux bourgeois de la Compagnie du Papeguay, « et à tous autres , de tirer contre les murs de « l'église St-Étienne, les murs de ville et le jardin « du sieur curé de ladite paroisse, et de tirer au « papeguay les jours de testes et dimanches, a qu'après la célébration du divin service , à « peine de vingt livres d'amende. »
Quelque trente ans après ce jugement, le curé de St-Étienne et ses oailles furent débarrassés de ces
voisins incommodes dans des circonstances dont Huet nous a conservé le souvenir. « Ce fut donc,
« écrit-il à la page 235 de ses Origines de Caen ,
« dans ce pré (le Pré des Ébats) que furent
<!. jettez les fondemens de l'église des Jésuites,
« en l'année 1684. Elle fut achevée en cinq ans
<( et elle fut consacrée le 3i juillet 1689. Ce
« bâtiment priva le collège de jardin ; ce qui
« restoit de terrein servant à cet usage se trou-
« vant partagé en plusieurs morceaux détachez
« et de figures fort irrégulières. Mais ils en furent
( amplement dédommagez par la donation que
« le Roy leur fit du bastion qui est derrière leur
« collège. Les lettres patentes de cette donation
« sont du mois de juin 1686... M. le comte de
« Coigny, gouverneur et bailly de Caen, appuya
« leur entreprise de toute son autorité ; et la ville
« leur fut fort favorable , moyennant la promesse
« que firent les Jésuites de rebâtir à leurs frais
« la maison d'où se tiroit le papeguay de l'arque-
« buse dans ce même bastion. Ce jeu ayant été
« transféré dans les fossez de la ville, entre la
« porte de Bayeux et la tour de Silly, les Jésuites
x convinrent avec la Compagnie du papeguay de
« leur payer la somme de neuf cens livres pour
« la réédification de cette maison. »
Ce fut sur l'emplacement de l'ancien mail de
200 toises (i), situé entre la porte de Bayeux et la porte St-Julien, que la Compagnie du Pageguay obtint l'autorisation d'établir son tir à l'arquebuse. Cette concession , accordée le 24 avril 1690 par le comte de Coigny , gouverneur et grand bailly des ville et château de Caen, avait été confirmée le 8 mai suivant par le maire et les échevins. La butte, ou massif de terre, où l'on plantait l'oiseau , fut élevée au bas de la tour de Sillery, qu'on appelait plus souvent la grosse tour des Cordeliers. Quant au pavillon, où se plaçaient les tireurs , il fut construit dans le voisinage de la porte de Bayeux. On dut le bâtir en planches et avec trop d'économie ; car, dès l'année 172g, il fut question de le rétablir et même d'en construire un autre. « Il est décidé, dit le « registre des délibérations de la Compagnie des « Papeguays (2), à la date du i3 déc. 1729, que « les Srs Lair et Jacques Hulan avec les officiers « vendront tout le bois du pavillon, le plus qu'ils « en pourront tirer pour les deniers être vertis « à aider à construire un autre pavillon au même « lieu, qui sera bâti en pierre de taille et moellon
(1) Voir le plan de Caen, gravé par Bignon en 1672.
(2) Registre des délibérations de la Compagnie des Papeguays de la ville de Caen. Archives du Calvados.
« de chaux, de sable et de terre, et voûtée en « pierre, en mortier de chaux, en sable et ciment, • sur 10 pieds en quarré de clair, sur 16 pieds « de dehors, le tout suivant le devis (i). »
D'autres inconvénients obligèrent bientôt la compagnie à s'imposer de nouveaux sacrifices. « Ce lieu s'étant insensiblement remply, dit une i requête adressée le 26 juillet ij3i au comte « de Coigny, et d'ailleurs accessible de tous côtés « par le grand nombre de descentes pratiquées « le long des Fossés, ce qui interrompoit l'exer- « cice des suppliants et les exposait journelle- « ment à blesser quantité de personnes qui , sans « considération, traversaient le jeu, lorsqu'on « étoit prest de lâcher le coup; cela porta lesdits « Srs de Saint-Hilaire et Sorel, officiers authorisés « par la compagnie , à vous présenter et à Mes- « sieurs les maire et échevins leur requête le « quatorzième may 1729, demandants qu'il leur « fust permis de faire fermer lesdits fossés, depuis « la porte d'entrée jusques à la terrasse où on « tire l'oiseau, faire en outre les autres répara- «. tions et embellissements plus au long référés
(1) On conserve aux Archives du Calvados un plan des Fossés de la ville de Caen, de la tour Châiimoine à l'église St- Julien, où l'on a indiqué le pavillon de l'arquebuse.
« par laditte requête, à laquelle vous eûtes la « bonté de souscrire... »
L'emplacement où l'on tirait le papeguay de l'arc et de l'arbalète paraît avoir causé moins de déboires à la Compagnie. Un simple mat, ou mai, à échelons, que l'on plantait n'importe à quel endroit, faisait à peu près tous les frais de ce tir. Aussi le déménagement s'opéra-t-il sans encombre lorsque la Compagnie , chassée du Pré des Ebats par la cession qu'on fit de ces terrains aux Jésuites en 1667 (Huet : Origines de Caen , p. 123), se vit dans l'obligation de sortir du mur d'enceinte de la ville et de dresser son mai dans la Grande Prairie , en face de la Porte-Neuve, et à peu de distance du Pont-aux-Vaches. Comme il est permis de le conjecturer d'après le plan du Collège des Jésuites dressé en 1699 par le Père de La Duquerie (1), et d'après le plan de Caen, levé en 1747 par M. de La Londe, le mai, au haut duquel on attachait l'oiseau, dut rester définitivement à cette place jusqu'à la suppression de la Compagnie du Papeguay.
Grâce à un acte d'insubordination qui donna lieu, le 12 juillet 1713, à une information (2) devant
(1) Ms in-f° de la Biblioth. de Caen, n° g5.
(2) Papiers relatifs au Papeguay de Caen. Archives du Calvados.
un conseiller du Roy du Bailliage de Caen , nous pourrons suppléer aux documents qui nous manquent , et essayer de reconstituer la mise en scène d'un exercice du tir de l'arc et de l'arbalète.
Un dimanche , sur les trois heures de l'aprèsmidi , un des membres de la compagnie du Papeguay « le sieur Jacques Vastel , toillier, » se rend chez le capitaine , « pour — dit-il dans sa déposi- « tion — obéyr aux ordres qu'il a coutume de luy « donner quand on tire l'oiseau. » On lui enjoint donc « de se rendre au jeu... afin que, lorsque « tout le monde seroit assemblé, il en vînt donner « avis » au capitaine. Mais on ne lui en laissa pas le temps. Dès que les tireurs d'arc et d'arbalète furent réunis autour du mai , le lieutenant Sorel, sans attendre l'arrivée du capitaine, commanda au tambour de faire un ban pour commencer le tir.
L'exercice avait lieu probablement devant un public plus ou moins nombreux , puisque nous voyons, parmi les dépositions, celle d'une femme, Jeanne Mouillard, qui avait remarqué, pendant la querelle dont nous allons parler, que la tête de ïoiseau était tombée et qu'elle « fut néant- « moins sur-le-champ repassée dans le mesme i cloud où elle est ordinairement attachée. «
Il est donc facile de reconstituer la scène. Par un chaud soleil de juillet, entre les murailles de la ville et les bords de la Grande Noë , une foule curieuse, avide de juger les coups, applaudissant les habiles, et riant des maladroits, se presse derrière les confrères du Papeguay qui tirent , de bas en haut, sur l'oiseau de bois attaché au sommet du mât. Dès le début de l'exercice, le tambour de la compagnie, blasé sur un tel spectacle, fuit le soleil et va s'étendre , comme Tityre , à l'ombre de quelque arbre ou , moins poétiquement, s'asseoir sous la voûte de la Porte-Neuve. Voici, en effet, la déposition de Jacques Sourdais, tambour de la ville.
« A dit que dimanche dernier, sur les trois i heures après midy, estant assoupy sur l'herbe, « proche le lieu où l'on tiroit l'oiseau de l'arc, « il entendit quelque contestation qu'avoit le i nommé Sorel accusé et quelques autres parti-
* culiers dudit jeu et entendit le nommé Lapierre
* du mestier de seillier qui disoit : Puisque le » capitaine est si grand maistre qu'il veut avoir
* les haubois et tambours à son obéissance , il « faut casser ces bougres de tambours là et en « avoir d'autres. On en a bien changé autrefois ; a on changera bien ceux-là. »
Sur ces entrefaites , arrive « François de Gou-
« ville , Escuyer , Sr de Pontoger , lieutenant- « colonel du Régiment Demont et capitaine des « arquebusiers des bourgeois et enfans de la ville « et faubours de Caen >•, l'auteur de la plainte qui donna lieu à l'information faite au Bailliage de Caen. Furieux de voir qu'on avait commencé le tir avant son arrivée, le capitaine adresse de vifs reproches au tambour, qui s'était permis de battre un ban en son absence.
« Dit le Déposant , en continuant sa déposi- « tion, que ledit Sr plaintif (c'est-à-dire le capi- « taine du Papeguay ) l'ayant appelé, la dernière « voilée tirée , pour faire un ban et le déposant « s'estant préparé pour le faire , ledit Sr plaintif « luy dist d'atendre que l'oiseau fust bast ; et « celuy qui a coutume de détacher led. oiseau de « la verge de fer en haut le descendit pendant au « bout d'une corde et, voyant qu'on ne détachoit « point ced. oiseau, demanda du lieu où il estoit « pourquoy on ne détachoit pas ced. oiseau. Et « led. Sr plaintif, s'estant adressé aud. Sorel, i lieutenant de la Compagnye, luy dist ces pa- « rolles : — « Pourquoy ne defait-on pas l'oiseau ? « Y a-t-il du mistère ?» A quoy fist réponse led. « Sorel que ce nestoit pas à luy.
« Sur quoy led. Sr plaintif luy dist : « A qui « est-ce ? Dont led. Sorel dist : « C'est à vous. »
« A quoy repartit sur le champ led. Sr plaintif « qu'il n'estoit pas le vallet du tambourineux. Et « led. Sr plaintif s'estant adressé au déposant luy « dit en ces termes : « Tambour, détachés moy « cet oyseau. « Et, le déposant s'estant mis en « l'effet de le détacher, led. Sorel auroit porté un « coup de poing par lestomach au déposant luy « disant que ce nestoit pas à luy à le détacher. « A quoi ledit Sr Gouville dist : « A qui esse donc « à le détacher ? Esse a moy ? « Led. Sorel dist « que cestoit à luy. Dans lequel temps led. Sr « plaintif cria au sergeant pour le détacher. »
Cette déposition est confirmée et complétée par celle du sieur Vastel, toilier, qui dit: « qu'estant « monté au haut du may, où l'on atache l'oiseau « et l'ayant descendu au bout d'une fiscelle , « comme à l'ordinaire, et voyant le déposant que « l'on ne dctachoit point led. oiseau cria d'en « haut qu'on eust à le détacher, et qu'il n'estoit « pas en sûreté là où il estoit par raport au vent « qu'il faisoit. »
Le brave toilier, malgré ses réclamations, dut rester encore quelque temps dans sa position périlleuse ; car on continuait de se quereller au pied du mai. Il était environ huit heures du soir. Enfin le capitaine saisit la tige de fer, à laquelle l'oiseau était attaché. Mais, au moment où le
tambour avançait la main, pour détacher le papeguay, le lieutenant Sorel repousse l'homme à la caisse , s'empare de l'oiseau et le jette violemment au pied du mât. Le capitaine ordonne à un sergent de ramasser l'oiseau et de le porter chez lui. Le sergent s'y refuse en alléguant qu'il n'était point le valet du capitaine. Celui-ci fait appel à la bonne volonté d'un des membres de la compagnie, le sieur Denis Lefebure , coutelier, qui consent à relever l'infortuné papeguay et à le porter, comme cela se faisait habituellement à la fin de chaque exercice , au domicile du capitaine.
Nous avons, sur le tir de l'arquebuse, des renseignements plus nombreux et surtout plus précis. Ils nous sont fournis par l'imprimé suivant : Statuts pour les Papeguays de la ville de Caen, avec les privilèges concède^ par les Rois de France (i). Ces statuts, rédigés et acceptés par la Compagnie le 28 juillet 1687, renferment 27 articles, auxquels nous allons faire de larges emprunts.
Voici d'abord, dans l'article 6 , une règle commune au tir de l'arquebuse et à celui de l'arc et
(1) In-12 de 24 pages , imprimé à Caen chez Jacques Houel, en 172?. On en trouve un exemplaire (collection Mancel)dans un recueil portant h n° 2096.
de l'arbalète. « Celui desd. arquebusiers qui aura « abbattu les papeguays de l'arquebuse, arc ou « arbalète la dernière année , sera tenu d'en four- « nir un autre l'année suivante à ses frais et le « tenir prest un mois avant le premier dimanche « du mois de may pour estre vu et visité par « lesd. officiers en chef de lad. Compagnie, avant « que de le faire peindre; aucrement il en sera « fait faire un par le receveur-controlleur aux « frais dudit arquebusier, sur le prix de dix liv. « et en cas qu'il allât de vie à decez, ses héritiers « ou representans seront obligez comme dessus. » La veille du premier dimanche du mois de mai, on promenait le Papeguay dans la ville en battant du tambour (art. 7). Le lendemain, jour de l'ouverture du tir, tous les arquebusiers , qui composaient la Compagnie du Papeguay, étaient obligés de « se trouver deux heures après midy « sous le drapeau, à la porte du capitaine ou « officier en chef. » Là on leur délivrait un billet qu'ils étaient tenus de représenter, sous peine de 5 sous d'amende , avant de prendre part au tir (art. S). Celui qui rendait l'oiseau était recueilli à son domicile par la Compagnie tout entière, ou par un détachement, qui escortait le porteur du papeguay jusqu'au lieu du tir de l'arquebuse (art. 10).
« Ne sera reçu aucun arquebusier ou fuselier « sous le drapeau, disait l'article n, ni à tirer « sur lesd. papeguais et prix qu'il ne soit en état « d'un véritable soldat, son chapeau retroussé , « une cravate au col et l'épée au costé, à peine... « de cinq sols d'amende... ■»
« Étant lad. Compagnie arrivée au jeu, chacun « posera ses armes au lieu marqué par l'officier « commandant, puis led. officier ou sergent ira, « avec six arquebusiers et tambours, planter le « papeguai à la butte, devant lequel sera mis i une carte blanche comme à l'ordinaire, après « quoi sera proche dud. oiseau fait le baon ordi- « naire par les tambours de lad. Compagnie , « pour faire retirer toutes personnes, à ce « qu'aucun ne soit blessé par les tireurs , lequel « baon sera réitéré au milieu dudit jeu, et proche « le pavillon où se tire led. papeguai. »
Suit l'appel des tireurs qui doivent payer « le « sol d'enjeu pour le premier coup de chacun « jour... (art. i3).
« Nul desd. arquebusiers, dit l'article 14, ne « pourront tirer sur led. papeguai ou oiseau, « d'aucunes armes empruntées, suivant les an- « ciennes Chartes de nos Rois, et si aucuns d'eux < en étaient duëment convaincus, ils payeront a dix sols d'amende... »
Si l'un des arquebusiers abattait le papeguay sans avoir payé son enjeu, ou hors son rang, il le replantait à ses frais et payait cent sous d'amende (art. i 5).
« Ne pouront lesd. arquebusiers, disait l'ar- « ticle 16, tirer sur led. papeguai de l'arquebuse « ni prix , autrement qu'à bras ouverts comme « l'ordinaire sans appuyer leurs armes, ni au- « cunes parties de leurs corps, et ne mettront « dans leurs armes qu'une balle ronde de calibre, « sans pouvoir se servir d'aucunes armes à canons « rayés, ne charger leurs dites armes de baston- « nades, balles ramées , cartes-touches, ni couce plets, et en cas que led. papeguai ou oiseau en « fust frappé et que la fracture de lad. carte « parût autre que d'une balle ronde, celui qui « aura tiré payera 20 sols d'amende ès-mains du « receveur-controlleur, outre le sol d'enjeu et son « arme arrestée, et si quelqu'un abbatoit led. « papeguai, s'étant appuyé, ou de balles deffen- « dues par le présent article, ainsi que desd. « armes à canon rayez, sera tenu faire replanter « led. oiseau à ses frais et de payer cent sols « d'amende... son arme arrêtée jusques à l'actuel « payement de lad. somme. »
L'article 17 nous donne une pauvre idée de la valeur des armes qu'on employait ; car il débute
ainsi : « Si l'arme de quelqu'un desd. arquebu- « siers manquoit à partir en voulant tirer sur i led. papeguay à son rang et ordre , il pourra « recommencer jusques à trois fois , après quoi « il sera privé de son coup et tenu de sortir du « pavillon...
« Comme il n'est pas ordinaire, dit l'article 19, « que l'on abbatte le papeguay dès le premier « dimanche de may, l'officier- commandant le « pourra faire déplanter sur le soir au mesme 1 ordre et de la mesme manière qu'il aura été « planté, et sera lad. Compagnie tenue reconduire « led. capitaine ou officier en sa maison avec led. « papeguay qui y demeurera jusques au samedy... s et ainsi tous les dimanches... jusqu'à ce qu'il « ait esté abbatu.
« S'il arrive, dit l'article 21, que quelque coup « de balle tourne led. papeguay, ou mis en état « qu'il fût besoin d'y pourvoir pour le rajuster, « de manière qu'on fût obligé de le lier avec des « ficelles pour le remettre droit ou autrement, le « capitaine ou officier commandant avec les autres « officiers choisiront douze des plus anciens ar- « quebusiers qui se trouveront sur le lieu en « armes, et qui auront esté ce jour sous le dra- « peau, lesquels ensemblement décideront de ce a qu'il sera nécessaire de faire pour le rajuste-
a ment dudit oiseau, après quoi on continuera « à tirer, lequel papeguai ne sera censé tout à « fait abbatu que lorsqu'il n'en restera aucun « morceau à la barre de fer où il est goupillé , « et celui desd. arquebusiers, qui l'aura abbatu « dans les formes et ordres que dessus, sera con- « duit chez lui par lad. Compagnie entière en « bon ordre suivant l'ancien usage, et l'officier « commandant particulièrement. »
L'article 20, qui précède cet article, aurait dû le suivre ; car il semble n'en être que la conséquence. Il prévoit et punit une fraude imaginée pour se soustraire à la règle qui voulait que le papeguay ne fût censé abattu que lorsqu'il n'en restait aucun morceau. Le normand a né malin » encore plus que le reste des Français désignés par le vers de Boileau, l'arquebusier Normand, voire caennais, avait donc inventé un tour à la façon de Bertrand , sinon pour tirer les marrons du feu, au moins pour tirer au papeguay le dernier, de manière à arriver premier au moment décisif. Le texte de l'article 20 nous fera connaître à la fois la ruse et le moyen qu'on trouva pour la déjouer.
« Celui desdits arquebusiers qui abbattra led. « Papeguay et qui n'aura pas esté sous le Drai peau le premier dimanche de May payera cent
« sols d'amende ès-mains dudit Receveur-Con-
« trolleur avant que led. Oyseau lui soit livré et
« attaché à son chapeau à l'usage ordinaire , ni
« de jouir des honneurs, droits et privilèges à
& lui acquis pour l'avoir abbatu, à moins qu'il
« n'aye excuse jugé légitime par les Officiers de
« lad. Compagnie. Et, comme plusieurs desdits
( Arquebusiers ne se rangent point au Drapeau
« le dit premier dimanche de May, ni autres en-
« suivants, et ne se présentent pour tirer sur ledit
« Papeguay que lorsqu'il est tout brisé et cassé
« de coups et en estât d'estre abbattu au premier
i coup qui lui sera donné, ils ne seront reçus à
« y tirer qu'après avoir payé dix sols d'amende
« audit Receveur-Controlleur , en outre leur sol
« d'enjeu qu'ils payeront comme dit est.... Il
« sera encore tenu de payer dix livres d'augmen-
« tation ès-mains dudit Receveur-Controlleur,
« avant que de jouir des honneurs et droits spé-
« cifiés dans le présent article et aux conditions
« y portées, et ce pour l'assujettir, ainsi que les
« autres Arquebusiers , à se trouver tous les ans
« sous le drapeau led. premier dimanche de May. i