‹ Les compagnies du papeguayChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Actes d'insubordination dans la Compagnie. — Interruption des exercices à la suite des désordres cause's par la cherté du blé. — Scènes tumultueuses du 2 août 1733, au tir de l'arquebuse. — Causes diverses qui amenèrent à Caen la décadence et la fin de l'institution du Papeguay.

a confrérie du Papeguay de Caen formait une compagnie essentiellement bourgeoise , qui n'était en ^vï> aucune façon soumise à l'autorité militaire. Lorsqu'elle se réunissait dans le lieu de ses exercices , ce n'était ni pour la défense de la

ville , ni pour le service de l'Etat. Les lettres patentes, qui lui avaient été accordées par plusieurs rois, lui permettaient même de s'assembler sans autorisation.

Nul représentant du pouvoir n'avait le droit de surveiller les jeux de la Compagnie , encore moins de les troubler , ni de s'ingérer dans les affaires de discipline. Le Bailly de Caen et son Lieutenant - général pouvaient seuls intervenir pour obliger les membres de l'Association à se conformer aux règlements imposés par leurs statuts.

Cette indépendance présentait des inconvénients. Comme la Compagnie n'était pas soumise à la rigueur des lois militaires , il arrivait que la discipline subissait parfois de graves atteintes. Ainsi, nous voyons, dans les anciens registres de la Compagnie, à la date du 21 août 1725, qu'un sieur Pierre Robillard fut simplement rayé des rôles, pour avoir insulté plusieurs officiers. Il est vrai que , dans les cas d'insubordination plus sérieux, lorsque le coupable passait des violences du langage à des actes matériels de brutalité, on avait la ressource des tribunaux ordinaires. C'est ce qui arriva le 21 juillet 1709. La Compagnie étant réunie, ce jour-là, sur la place où l'on tirait le papeguay de l'arc, une contesta-

tion s'éleva entre deux des tireurs. La querelle se termina par un coup d'épée que le sieur Léon Le Baron porta à la jambe de son adversaire. L'auteur de la blessure, immédiatement saisi et conduit, non dans les cachots du château, où l'on enfermait les prévenus militaires, mais dans la prison du Bailliage, fut ensuite condamné par sentence du Lieutenant-Criminel du Siège présidial de Caen.

Les officiers eux-mêmes ne se mettaient guère en peine d'inspirer à leurs hommes le respect de la discipline. Mais il y aurait peu d'intérêt à relater ces scènes d'insubordination. Des événements plus graves vont bientôt jeter le trouble dans la Compagnie et interrompre, à diverses reprises, ses exercices.

Dans les premières années du XVIIIe siècle, il y eut à Caen de fréquentes émotions populaires, à l'occasion de la cherté des grains. En 1709, le fils de l'ancien intendant Foucault , qui avait succédé à son père, fut révoqué, à la suite d'une émeute, parce qu'on l'accusait d'avoir pris part à des spéculations sur le blé. En 1713, en 1 71 5 et en 1716, nouveaux troubles causés par la disette. Le peuple tourna sa fureur contre les amidonniers et les fabricants de poudre à poudrer, dont il pillait les magasins et mettait en

pièces les instruments de travail. Moins aveugle en cela qu'on ne le pourrait croire d'abord, il ne faisait guère qu'exécuter , avec ses violences ordinaires , les arrêts prononcés par l'opinion contre un genre d'industrie que les meilleurs esprits du temps regardaient eux-mêmes comme une des causes de la fréquence des disettes.

Jusqu'en 1725, il n'y eut plus de troubles dans la rue. Après l'apaisement des esprits, les saisons elles-mêmes se montrèrent plus clémentes. Les grandes pluies avaient cessé; la récolte se faisait bien, et le blé diminuait de prix. Au mois de mars 1724, il ne valait plus que 23 livres le sac; au mois de juin, il descendit à 16 livres. Jamais, au dire des vieillards , on ne l'avait vu à si bon marché, à cette époque de l'année (1).

Mais, au moment même où l'on pouvait espérer de longues années d'abondance , on était tout voisin d'une effroyable disette. Dès le 8 juin 1725, à la suite de pluies continuelles, le blé montait à 4b livres le sac. Des prières publiques se firent dans les églises pour obtenir le retour du beau temps. Les religieux Carmes de la ville de Caen accomplirent même un pèlerinage à la

(1) Journal d'un bourgeois de Caen, 1652-1733, publié par G. Mancel, p. a85. — C'est à cet ouvrage que nous emprunterons le fond du récit des troubles de 1725.

Délivrande. Il pleuvait. Alors , on commença l'oraison des quarante heures ; on exposa le Saint- Sacrement à St-Pierre et au Sépulcre pendant treize jours, puis successivement dans les autres églises. Il pleuvait toujours.

Le 25 juin, le blé se vendait jusqu'à 70 livres le sac. La populace, sous prétexte d'accaparement, dévaste plusieurs mahons, entr'autres celle du lieutenant-général de police, et maltraite l'intendant qui s'était rendu à la halle aux blés pour rétablir l'ordre. Malheureusement des coups de feu, tirés par une troupe d'invalides de la garnison , tuent un homme dans la rue Gémare. L'exaspération populaire ne connaît plus de frein. On jette des pierres sur l'intendant, qui, blessé , se cache dans une maison jusqu'à la nuit, pour aller, de là, chercher un refuge au château dans le logement du Gouverneur.

Le lendemain 26, les troubles recommencent avec l'attaque de la maison d'un sieur Plesbois de La Garenne, changeur des monnaies et gros négociant. « Les mutins, dit le Journal d'un bour- « geois de Caen, se sont adressés à la maison du « sieur de la Garenne , parce qu'il avait la re- « nommée de faire de l'amidon avec le sieur « d'Aube, intendant, et le sieur Goupillières , « directeur de la monnaie de Caen. Ce dernier

« a mis à prix la terre des enfants mineurs du « sieur *** , située à Mondeville , et on disait « qu'étant tous trois de société ils faisaient faire « de l'amidon dans cette terre. »

Ce sieur de Goupillières , dont il est ici question , n'était rien moins que le capitaine de la Compagnie du Papeguay. On comprend qu'un homme , ainsi désigné à la fureur de la populace, avait de tout autres soins que de présider au tir de l'oiseau , qui avait lieu chaque année à cette époque. Mais les exercices du Papeguay ne furent pas interrompus seulement parce que le capitaine de la Compagnie était devenu l'objet des soupçons du peuple mutiné. Comme tous les membres de la confrérie de l'oiseau faisaient partie de la milice de Caen , ils furent bientôt appelés sous les armes pour concourir à la répression de l'émeute. Tout d'abord on s'était contenté de la troupe d'invalides qui tenait garnison au Château. Mais , ces forces étant insuffisantes, on réunit les troupes bourgeoises pour les envoyer contre les mutins et garder les points les plus menacés de la ville.

Une véritable terreur régnait dans la cité. Les boulangers avaient fermé leurs boutiques et ne cuisaient plus. Les riches eux-mêmes ne pouvaient se procurer que du pain noir et détestable.

Les souffrances du peuple devaient donc être sérieuses, et il n'était pas étonnant que l'on se mît en mesure de réprimer ou de prévenir les excès qu'il viendrait à commettre. L'émeute se contenta cependant de dévaster quelques maisons. On se portait en foule chez les personnes que la rumeur publique accusait d'accaparer le blé ou de favoriser la fabrication de ''amidon ; puis on se bornait à jeter des pierres dans les vitres , à enfoncer les portes à coups de hache , à briser le mobilier et à mettre les cuisines et les caves au pillage. Quelques facéties même se mêlaient à ces scènes de désordre.

« Le bonnet de nuit du sieur de Noyers, nous « dit le Journal d'un bourgeois de Caen à propos « du pillage de la maison du lieutenant de po- « lice , a été porté en cérémonie par quatre per- « sonnes et jeté dans la rivière. Sa robe de palais « a été déchirée par morceaux et pareillement je- « tée dans la rivière , ainsi que son portrait, plu- « sieurs chaises, fauteuils et bureaux fort propres. »

Et le brave chroniqueur local ajoute, un peu plus loin : ■( D'autres ont délibéré de crever le « ventre aux chevaux de carrosse qui se sont « trouvés dans les écuries, ce qu'ils n'ont cepen- « dant pas fait par un reste de compassion pour « ces animaux. »

Ainsi, quoique affamé, le peuple avait encore des oreilles pour écouter les conseils de la pitié, même pour des animaux. Au milieu des scènes les plus tumultueuses , il ne versa point le sang. Ce résultat fut peut-être dû à la vigilance et à la douceur des compagnies de la milice qui gardaient la ville.

« Six compagnies de bourgeois, dit le Journal « d'un bourgeois de Caen, qui avaient à leur tête « le sieur Régnier, grand prévôt, pour les com- « mander, sont allées dans les faubourgs de la « ville pour y mettre le calme. Le sieur Régnier « rassurait les pauvres qu'il rencontrait sur son

• chemin, leur promettant qu'on allait pourvoir

• et remédier à leurs besoins. »

Plus conciliantes que les troupes de la garnison du Château, ces compagnies bourgeoises surent arrêter la fureur du peuple sans faire de victimes dans ses rangs. Le seul coup de fusil qu'elles tirèrent atteignit un des leurs, qui n'avait pas répondu assez tôt au qui vive d'une sentinelle , placée à la porte de l'Hôtel de Ville.

Ce service — si pénible pour des concitoyens chargés de réprimer les excès de malheureux qu'ils connaissent souvent personnellement — ce service cessa le 14 juillet à l'arrivée de sept compagnies du régiment de Vendôme. A cette date

on congédia les bourgeois , et les soldats les remplacèrent dans les différents postes qu'on avait établis. Les membres de la Compagnie du Papeguay, qui faisaient tous partie de la milice, ne purent cependant profiter immédiatement de la liberté qu'on leur donnait pour recommencer leurs exercices. Car les souffrances du peuple rendaient toujours la situation inquiétante.

« Il y avait des personnes , dit le Journal d'un « bourgeois de Caen , qui , par l'excessive cherté « et rareté du pain, étaient obligées de rester un « jour et même davantage sans manger ; d'autres, « qui ne pouvaient en trouver pour de l'argent , « étaient exposées à la même peine. On n'avait « jamais vu une misère si générale, et l'on ne se « souvient pas d'en avoir vu une pareille... Cece pendant on obligea les boulangers de tenir bou- « tiques ouvertes et d'exposer du pain dessus. »

Toutefois ces industriels ne consentirent à faire la distribution du pain qu'à la condition d'être protégés par la présence de soldats du régiment de Vendôme. Ceux qui n'avaient point cet appui barricadaient leurs portes et passaient leur marchandise par une fenêtre grillée. Enfin le retour du beau temps et l'arrivée dans le port de plusieurs navires anglais, chargés de blé, rendirent possible l'approvisionnement des halles et mirent

Page 1