XL VI II
Au moment où Contran achevait d’écrire ces lignes, un coup de sonnette se fit entendre. Le marquis tressaillit, et un trouble inexplicable s’empara de lui ; il rejeta précipitamment son journal au fond d’un tiroir qu’il s’empressa de refermer.
Il était neuf heures du matin. Déjà, depuis longtemps, l’escalier de la maison que Contran habitait avait vu monter et descendre une foule de personnes, déjà quel-
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ÜE L’A.MÜÜU
ques fournisseurs du matin étaient venus sonner plusieurs fois à la porte du marquis.
Mais M. de Lacy ne s’en était point préoccupé, et il était demeuré fort ffaïujuille dans son cabinet, fumant, en robe de chambre, et rêvant, les pieds sur les chenets, à son bonheur. Eh hieii! ce coup de sonnette venait de retentir en lui comme un glas funèbre. 11 était sec, impérieux comme celui d’un créancier... Gontran n’avait pas de dettes, Gouti an épousait, le jour même, soixante mille livres de rente.
Pâle, le cœur palpitant, le marquis crut qu’un siècle s’était écoulé pour lui dans celte minute qui suivit le coup de sonnette et précéda l’entrée de son valet de chambre.
Le valet présenta une carte à son maitre.
— Monsieur le chevalier, dit-il , prie monsieur le marquis de vouloir bien le recevou' malgré l’heure matinale. '
Gontran jeta les yeux sur la carte et devint livide.
Il vqnait de lire ce nom exécré et fatal :
LE CUEV.VLIER D’aSTI.
Peut-être eùt-il défendu sa porte, tant son émotion devint terrible, mais le chevalier était derrière le valet, et il entra avant que Gontran eût pu répondre. Il entra d’un pas leste, le sourire aux lèvres, comme un ami qui apporte une agréable nouvelle.
— Bonjour, cher marquis, dit-il en tendant la main à M. de Lacy.
Contran s’dtait levé avec la vivacité d’un homme qui voit se dresser devant lui la tète hidéuse d’un reptile.
— Bonjour, marquis! répéta le chevalier du ton le plus aûuble.
Le valet sortit, et Contran se trouva seul en présence de M. d’Asti.
Contran était pétrifié, et lui, le hardi et le brave, s’était pris à trembler.
— Monsieur... balbutia-t-il enfin.
— Ah çà ! mon cher ami, dit le chevalier, ma visite vous dérange donc singulièrement, que vous me recevez ainsi?...
— Moi! nou... pardonnez-moi... chevalier... murmura Conti au qui perdait la tète.
— Mou cher, reprit M. d’Asti en s’asseyant et serrant
la main que Contran n’osa retirer, je suis à Paris d’hier, et j*ai appris votre mariage.
Contran frissonna.
— Vous avez raison, le mariage est pour nous, pauvres viveurs, le port du salut. Je viens vous faire mon compliment d’ami, et comme j’ai voulu être le premier de nous tous...
A ces mots, l’effroi de M. de Lacy augmenta.
— Vous ne vous étonnerez pas de ma visite un peu matinale.
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— Chevalier, murmura Goutran aussi pâle qu’un spectre, je vous remercie.,,
— Allons 1 dit M. d’Asti, je devine votre embarras.
— A moi! fit Gontran.
— Vous avez cru que je venais vous interdire le mariage au nom de nos amis.
Gontran frissonnait toujours.
— Rassurez-vous, cher, poursuivit le Chevalier, l’association des Chevaliers de l'épée n’a point interdit l’byménée ; au contraire... J’en suis la preuve, il me semble.
— Ainsi, dit Gontran, qui se remit un peu de son trouble, vous ne venez?...
•— Que pour vous serrer la mahié
— Sans ordre du colonel ?
— Sans ordre aucun.
M. de Lacy respira.
— Le colonel, d’ailleurs, mon ami, voyage en ItaUe depuis un mois.
— Ah 1 dit Gontran, qui se sentit renaître à l’espoir.
— Son fils était souffrant; il ne pouvait se remettre de sa double blessure; on a conseillé au père un voyage à Nice et à Florence.* Ils sont partis en octobre et ne reviendront qu’à la fin de l’biver.
Le cœur de Gontran se reprit à battre régulièrement.
— Il est parti, poursuivit le chevalier, me laissant ses pleins pouvoirs et le commandement suprême des Compagnons de l’épée.
Gontran tressaillit de nouveau.
27(j LES COMPAGNONS
— Mais la tâche est facile... nous n’avoiis rien à faire.
— Ah ! murmura le marquis en retrouvant son sangfioiti.
— Parbleu ! nous voici tous heureux et casés.
Et le chevalier, prenant un cigare sur la' cheminée, ajouta :
— Jugez-eu vous-mème : Lemblin a épousé la veuve du général de lliivigny...
Gontran pâlit à ce nom.
— Emmanuel madame de Mort-Dieu. Mort-Dieu a eu son million; moi, je suis l’heureux époux de Marguerite. Mon beau-père et oncle, l’honorable baron, m’a fait le plaisir de mourir celte année, et rien n’eût troublé mon bonheur, si ce n’est la pensée que vous aviez aimé sérieusement, et que, peut-être, vous aimiez encore ma femme; mais votre mariage me rassure, et mon bonheur est complet.
Gontran regarda le chevalier, et il crut lire, en elTet, dans ses yeux, une satisfaction pleine et entière qui acheva de le rassurer.
— Ür, reprit M. d’Asti, quel était le but de l’association? Corriger en notre faveur le hasard injuste et aveugle, en nous refaisant riches et heureux, de ruinés et tourmentés que nous étions...
— Ainsi, dit brusquement le marquis auquel vint un fol espoir, l’association se trouve dissoute?
— Nullement, elle existera toujours, mais elle se repose...
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— Et... le colonel?
— Ah! ma foil répomlit M. d’Asti, je ne sais pas ce qu’il compte nous demander, celui-là, mais jusqu’à présent... Bah! ou le servira, si besoin est, mais eu attendant, il ne réclame rien...
Contran, à ces derniers mots, éprouva le vague et lointain pressentiment d’un malheur à venir... mais le colonel n’était pas en France... et puis, tout entier à son enfant, qui sait s'il se souvenait même de cette société mystérieuse qu’il avait fondée? Quand le malheur est loin, on espère toujours qu’il s’arrêtera en route. Contran s’abandonna à une trompeuse quiétude, et ne vit plus dans le chevalier qu’un de ces amis exécrés tout bas et auxquels on est forcé de sourire, mais qu’on évitera le plus possible.
— Cependant, poursuivit M. d’Asti, il est encore un de nos amis qui n’a point eu sa part des bénéfices de l’association, mais il est sur la voie...
Les dernières paroles du chevalier furent pour Contran ce que serait pour un prisonnier qu’on rend à la liberté la dernière phrase de l’arrêt qui ordonne qu’il sera retenu en prison pour un autre crime postérieur à celui qu’il vient d’expier et que la justice n’a point instruit encore...
— Renneville ! murmura-t-il en tremblant de nouveau.
— Oui, ce pauvre Renneville a été moins heureux que nous. 11 n’avait pas le plus petit oncle à succession et n’était aimé d’aucune héritière. Il ne rêvait qu’une martingale fabuleuse pour fahe sauter les maisons de jeu des
bords du Rhin, une idée absurde qui conduit à Charenton.
— Eh bien? demanda Contran.
— Mais voici qu’il a trouvé une piste. Un frère de son père, un certain chevalier de Renneville, disparu aux îles lors de la catastrophe de Saint-Domingue et de la révolte des noirs, et dont on. n’avait jamais entendu parler depuis, vient de donner de ses nouvelles... Cet oncle a fait tous les métiers, et le dernier a consisté pour lui à devenir millionnaire. C’est un véritable oncle d’Amérique établi à Batavia. Malheureusement, ce que les oncles de ce genre n’avaient jamais fait, celui-ci a fait un Ris...
M. de Lacy tressaillit.
— Ce fils, poursuivit le chevalier, est officier de marine en Hollande. S’il mourait, Renneville hériterait...
Contran crut que le chevalier venait lui ordonner d’aller tuer ce fils, et il redevint pâle et frissouuant.
— Le fâcheux, acheva le chevalier, c’est que Renneville ne sait pas où se trouve ledit officier, et puis, le saurait-il, il serait difficile encore de le joindre. Un marin est comme rhirondelle, il ne s’arrête que pour hiverner.
L’oppression qui s’était emparée de M. de Lacy disparut à ces deruieis mots.
— Ainsi, demanda-t-il avec un reste d’anxiété, poui’ le moment?...
— Pour le moment, Renneville prend ses reuseignements.
... — Et après ?
— Après, ma foi I si le colonel est de retour et que je
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puisse déposer le commandement en ses mains, je me mettrai volontiers à la recherche «lu marin hollandais. Je n’ai jamais voyagé, et ce serait une occasion, d’autant plus que Marguerite, que j’adore, devient un peu monotone. Elle a quitté la peinture pour cultiver les muses. Elle fait de mauvais vers... une chose honteuse chez une femme !
Le chevalier se leva et serra la main à Contran.
— Au revoir, cher, lui dit-il. Il est neuf heures et demie ; vous êtes attendu à onze à la mairie du 10* arrondissement, et vous avez tout juste le temps de vous habiller et d’aller prendre votre femme à son hôtel. Au revoir... et soyez heureux !
Le chevalier accompagna ces derniers mots d’un de ces sourires ambigus qui avaient si souvent jeté l’effroi au fond du cœur de Contran durant sou court séjour aux Portes. Et il sortit.
Demeuré seul, Contran se prit à réfléchir à tout ce que lui avait dit M. d’Asti. L’apparition de cet homme, après l’avoir épouvanté, avait fini par lui sembler toute naturelle, et tout ce qu’il lui avait dit était de nature à rassurer le marquis sur l’avenir... Si l’association n'était point dissoute de fait, au moins avait-elle accompli les deux tiers de sa tâche et, en admettant qu’elle eût encore à remplir une de ses missions ténébreuses, s’adresseraitelle à Contran qui avait déjà tant fait pour elle? C’était peu probable. Pourtant le dernier sourire du chevalier était entré dans le cœur de Contran comme la lame d’un
stylet, et un soupçon affreux s’empara de lui tandis qu’il se faisait habiller. 4
— Je crains cet homme, miirmura-t-il, je le crains comme on redoute une vipère... il a du venin dans le regard 1
Et Contran se souvenait, en parlant ainsi, que Marguerite et lui s’étaient aimés ardemment, et que le chevalier pouvait bien être homme à se ménager quelque sombre vengeance...
Un tel homme pouvait-il pardonner de n’avoir eu que la main de sa femme et non la primeur de son amour ? Cette dernière pensée agita péniblement M. de Lacy et le poursuivit, implacable, de la rue du Helder à celle de Vemeuil, où le baron de Froidefond avait son hôtel. Mais elle s’évanouit sur le seuil du boudoir de Jeanne. Jeanne était radieuse et pure, comme un ange à qui Dieu permettrait de descendre sur la terre pour aller y chercher une âme qu’il aurait aimée.
A la vue de Contran, un vif incarnat colora ses joues, et ses yeux brillèrent d’un chaste bonheur.
La toilette de la mariée était terminée, elle renvoya ses
femmes de chambre sur un regard suppliant de Contran.
Les deux fiancés, au moment d’ètre unis pour jamais, éprouvèrent le besoin d’ètre seuls quelques minutes et d’avoir un dernier et solennel entretien.
M. de Froidefond, qui avait assisté à l’achèvement de la toilette de sa fille, devina le secret désir des deux jeunes gens, et, se prenant à sourire :
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— Allons, enfants, leur dit-il, faites-vous vos petites confidences... Vous avez dix minutes encore... Je vous laisse.
Et l’heureux père s’esquiva avec ce malicieux sourire des vieillards qui se souviennent de leur jeunesse et n’ont point oublié les joies de l’amour. Gontran prit alors sa fiancée par la main, et la conduisit vers un canapé où il s’assit auprès d’elle.
— Jeanne, ma bien-aimée, lui dit-il, dans une heure vous serez ma femme...
Il sentit la main de la jeune fille trembler dans sa main.
— Dans une heure, poursuivit-il, des liens éternels nous uniront... Jeanne, m’aimez-vous?
— Ah! dit-elle, en doutez-vous?
— C’est que, dit le marquis avec tristesse, quand on épouse un ange comme vous, ma bien-aimée, au dernier moment on est pris d’un vague effroi...
Elle le regarda étonnée.
— Je me demande depuis ce matin, ma bien-aimée, si je suis réellement digne de vous...
— Oh! oui, dit-elle, je le sens...
Il tressaillit et trembla au souvenir du passé.
— Jeanne, mon enfant, reprit-il d’une voix émue, j’ai eu une jeunesse orageuse...
— Vous êtes noble et bon, Gontran.
— Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime aussi ardemment que les auges peuvent
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aimer Dieu, et que ma vie à venir sera consacrée tout entière à votre bonheur...
Elle le remercia d’un regard et d’un sourire qui remplirent son cœur d’espoir.
— Mais enfin, je vous le répète, Jeanne, j’ai eu une jeunesse orageuse... j’ai été coupable... et si le souvenir de mon passé me revenait...
— Votre passé? dit-elle, mais vous avez un passé que tout le monde peut avouer; vous avez été ardent, querelleur, peut-être... peut-être avez-vous eu le malheur de jouer votre vie contre la vie d’un autre.
Contran eut un frémissement d’épouvante.
— Mais, acheva-t-elle, si cet autre ou ces autres ont succombé... pensez-vous que Dieu n’ait point été juste?
Ces paroles tombèrent comme une absolution sur la tète frémissante du coupable.
— Dieu me pardonne par la voix d’un de ses anges, pensa-t-il.
Et il mit un chaste baiser sur le front de sa fiancée et ajouta :
— Viens donc, ma Jeanne adorée, viens, l’autel nous attend, et, je le sens bien, en m’accordant ton amour, la Providence m’a régénéré.
Et Contran se redressa calme et le front haut, comme le coupable absous et lavé de ses souillures par un repentir immense. Le meurtrier disparut enfin pour faire place à toujours à ce Contran de Lacy d’autrefois, qui pouvait regarder en face son vieil écusson, vierge de tout
DK L’AMOUH
déshonneur. Et tandis qu’au fond de son ftme il adressait à Dieu une dernière prière pour lui demander encore une fois ce pardon que le ciel lui avait accordé déjà, il prit dans ses bras l’ange de la réconciliation dont la voix pure et virginale apaisait enfin son dernier remords, et il le pressa longtemps sur son cœur... Alors, sans doute, ce génie des grèves armoricaines chargé par le Dieu des vieux Bretons de veiller sur leurs antiques races et de les conserver pures et sans tache, et qui, un temps, s’était éloigné le front rougissant, ce génie revint étendre de nouveau ses ailes protectrices sur ces deux enfants qui devaient continuer la noble lignée des Lacy.
Dix minutes après, Jeanne et sou fiancé montaient en ‘
voiture dans la cour du vieil hôtel de Froidefond pour se '
rendre à la maison de M. le baron de Lacy; l’oncle de Contran avait voulu quitter sa chère Bretagne pour «
assister au mariage de son héritier. Le vieillard était I
rajeuni de dix ans, et tandis qu'il offrait la main à la ' ^
fiancée pour l’aider à monter en voiture, un bon et naïf sourire vint à ses lèvres.
— Enfin! murmura-t-il, j’espère que, maintenant. Dieu me laissera vi\Te deux années encore et ne me rappellera j
à lui qu’après m’avoir pei’mis de bercer un rejeton des
Lacy...
Le faubourg Saint-Germain tout entier avait été convié ; une foule énorme d’équipuges escorta les fiancés, et Gontran, radieux, devenu l’époux de Jeanne aux yeux de la loi, entrait à l’église de Saint-Thomas-d’ Aquin pour y faire consacrer son union par l’Église. Cependant une dernière appréhension s’était emparée de lui en franchissant le seuil de la mairie : il avait craint de rencontr er sur sa route le visage railleur du chevalier. Appréhension folle! M. d’Asti, fidèle sans doute à la loi que s’étaient imposée les Compagnons de demeurer, aux yeux du monde, étrangers les uns aux autres, M. d’Asti n’avait point voulu assister au mariage civil de Gontran.
Mais, au sortir du sanctuaire, tandis que, donnant enfin le bras à sa femme, il traversait la foule élégante et recueillie qui venait de prier pour son bonheur à venir, le marquis aperçut en un coin de l’église, derrière un pilier, près de la porte, deux hommes vêtus de noir qui s’étaient tenus à l’écart durant la cérémonie ; c’étaient le vicomte de Renneville et le chevalier d’Asti. Gontran frissonna tout à coup de la tète aux pieds, et son épouvante le reprit, car sur les lèvres du chevalier glissait un infernal sourire.
— Mon Dieu! murmura-t-il, ne m’auriez-vous point pardonné?