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que part, et prétendu que je ne pourrais me remettre en route avant huit jours encore.
» Or, mon cher colonel, voici l’historique de mon séjour à Mort-Dieu et une esquisse biographique de la 'baronne. Je suis arrivé, ou plutôt on m’a porté ici un soir à huit heures, et, en paraissant sortir d’un long évanouissement, j’ai pu examiner le. lieu où je me trouvais et les personnes qui m’entouraient.
» On m’avait placé sur un lit, dans une vaste chambre à coucher, meublée dans le goût moderne, mais dont les tentures fanées annonçaient qu’on ne l’habitait point depuis longtemps.
» J’ai alors aperçu à mon chevet, auprès de deux domestiques que j’ai amenés de Paris et qui me sont dévoués, et de trois ou quatre serviteurs du château, empressés autour de moi, madame de Mort-Dieu elle-même, dont le visage inquiet semblait témoigner de l’intérêt que lui inspirait ma situation.
)) Madame de Mort-Dieu a trente ans peut-être, mon cher colonel, mais elle est si belle que cet âge ne m’effraye point, et je crois que je vous devrai de la reconnaissance pour avoir songé à moi. Je suis au cœur de la place, mais la lutte sera longue, acharnée, et la victoire est douteuse.
» Figurez-vous que^j’ai un rival... Ce rival est un mort; ce mort n’est autre que feu le baron. Quand le défunt se remaria, il avait dépassé la quarantaine depuis longtemps, sa femme avait dix-huit ans. S’il eût eu l’em-
LKS CUMPAGNONS
bonpoiut, la miue colorée de son âge, cette philosophie gaie qui résulte des mécomptes de la vie et fait prendre tout mal en patience ; si^ au lieu de s’enterrer avec sa jeune femme dans cette vaste et triste propriété, séparée du monde par un désert de six^lieues, le baron avait ouvert ses salons de Paris, reçu beaucoup de monde, donné des bals, voyagé, et procuré à cette enfant tous les plaisirs, tous les enivrements de la fortune, il est incontestable que madame de Mort-Dieu se fût considérée comme une femme sacrifiée à un vieillard, dont la jeunesse était un martyre à tout jamais , dont l’âge mûr aurait d’éternels regrets pour souvenirs. Ainsi sont les femmes !
, » Mais le baron n’a rien changé, en se remariant, â sa sombre et misanthropique existence ; il a condamné cette femme de dix-huit ans â vivre au fond d’un hôtel désert pendant l’hiver, au milieu de ce triste Berry l’été ; il lui a montré â toute heure un visage flétri et navré ; jamais un sourire, jamais un tendre regard... Alors elle se prit à l’aimer, comme les femmes aiment tout ce qui souffre ou paraît souffrir. Ce vieillard morose est devenu un martyr à ses yeux, ce martyr avec son front pâle et son oeil éteint, le plus séduisant des maris. Règle générale, mon cher colonel, en amour la santé ne vaut pas une gastrite; si vous donniez â choisir â une femme entre Antinous bien portant et un poète phthisique, elle prendrait ce dernier.
» Madame de Mort-Dieu a donc aimé, adoré son mari. Son mari mort, elle l’a pleuré, elle le pleure encore, et
ne voit en son ombre que les plus rares perfections. Un mari mort, mon cher, c’estle plus redoutable des amants. C’est avec lui que la veuve remariée trahit jour et nuit son nouvel époux; c’est pour lui plaire qu’elle fait mourir le vivant à petit feu. Cependant, mon cher colonel, j’ai déjà fait un pas. Madame de Mort-Dieu est si bien persuadée de mon état de souffrance, qu’elle m’a prié elle-même de ne point songer encore à partir, et, en femme bien élevée, elle croit devoir me tenir compagnie une grande partie de la journée.
» Bien qu’excessivemeut pieuse, la baronne est femme du monde et ne fatigue personne de sa dévotion. Elle a beaucoup lu, elle aime les poètes, les arts, et fait ellemême de la peinture avec un remarquable talent. Je crois qu’elle subit malgré elle et peut-être à son insu la mystérieuse influence à laquelle sont sujets ceux qui vivent dans la solitude.
» Madame de Mort-Dieu, si bien drapée qu’elle fût dans sa douleur, s’est laissée aller à se plaire à nos tête-à-tête. Je ne lui parle point d’amour, Dien m’eu garde! ce serait l’effaroucher, mais je lui lis des vers, accoudé sur le bord de mon lit, des vers de Hugo et de Lamartine. Dans deux jours j’essayerai de l’Alfred de Musset, et je risquerai Namouna. Il me semble que la baronne est moins triste depuis quarante-huit heures. Ma gaieté lui arrache parfois un demi-sourire... Je l’ai vue rougir, hier, car elle s’est aperçue que je la regardais. Encore huit jours, et peutêtre m’aimera-t-elle.
» Voilà pour les affaires du cœur ; maintenant, mon cher colonel, je vais vous parler d’une chose grave et vous confier un secret que le hasard m’a livré. Un vieil intendant havard vient souvent s’asseoir à mon chevet, le soir, après la retraite de sa maîtresse. Je l’ai questionné sur l’existence quotidienne de son maître défunt, et il m’a fait un étrange aveu. M. de Mort-Dieu a souffert pendant vingt ans d’une jalousie rétrospective. Sa première femme l’avait trompé... Le baron, notre ami, n’est pas son fils. De là son aversion, de là ce testament qui le dépouille au profit de la baronne, car cette dernière, croyez-le, était incapable de capter cette fortune que son mari lui a laissée. A présent, voici un soupçon qui devient presque une certitude et jette un jour étrange sur la situation : madame de Mort-Dieu avait une sœur aînée, madame de Verne, la mère de notre jeune drôle ; cette madame de Verne avait été adorée par le baron... Je crois, mon cher colonel, qu’on peut conclure de tout cela que madame de Mort-Dieu n’est que le secret exécuteur testamentaire de son mari.
» Voyez et réfléchissez. Je vous écrirai dans trois jours.
» A vous toujours.
» Emmanuel. »
Emmanuel au colonel (2g lettre).
« Mon cher colonel, victoire!... la baronne m’aime!...
» Cependant ne vous réjouissez point trop vite, car les veuves jetées dans la dévotion ressemblent à ces places
fortes hérissées d’une triple enceinte. On croit entrer par la brèche, et on trouve un nouveau rempart. Écoutez ce qui s’est passé.
» Il y a aujourd’hui quinze jours que je suis arrivé à Mort-Dieu. Hier, je me suis levé pour la première fois et j’ai parlé de partir. Peut-être suis-je fat, mais il m’a semblé qu’à ce mot la baronne avait pâli. Cependant elle ne m’a fait aucune objection.
» Pour la première fois, — car jusque-là on me servait à part dans ma chambre, — j’ai dîné tète à tête avec ma belle hôtesse, dans un "petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le parc.
» Il était six heures; les deux fenêtres de plain-pied qu'on avait ouvertes laissaient arriver jusqu’à nous les parfums pénétrants du bois, le murmure du vent dans les arbres, tm rayon de soleil couchant qui tréflait le feuillage des grands maronniers, et la chanson mélancolique d’une fiuvette cachée dans les rameaux fleuris d’un ébénier. C’était l’heure ou jamais de parler d’amour. J’ai été hardi jusqu’à la témérité, téméraire jusqu’à la folie.
» Nous étions seuls... Je me suis levé gravement, avec un sourire triste comme en ont les héros de roman ou de mélodrame, et j’ai attaché sur la baronne un regard qui voulait être hardi et semblait ne pouvoir dissimuler son hésitation et son effroi :
» — Madame, lui ai-je dit en m’avançant vers elle, croyez-vous qu’il y ait un pardon pour tous les coupables?
» — Oh! la vilaine question, mon Dieu ! s’est-elle écriée. Vous connaissez donc des coupables?
» — Je connais un criminel.
» — Juste ciel !
» — Un criminel qui, à cette heure, ne sait encore quel châtiment il a mérité.
» — Mon Dieu ! monsieur, murmura la baronne, moitié souriante, moitié inquiète, quelle singulière plaisanterie me faites-vous donc là‘>
» — Je ne plaisante nullement, madame.
» — Mais encore... de quoi s’agit-il? Ce coupable, ce... criminel?...
)) — C’est moi.
» — Vous?
» — Moi, madame. J’ai été coupable... envers vous.
» — Envers moi! Ah ! par exemple...
» — Madame, continuai-je avec feu, que diriez-vous d’un homme qui, depuis trois années, médite d’arriver jusqu’à une femme?
» — Mais, monsieur...
» — Écoutez-moi, je vous en supplie... Un soir, à Paris, il y a trois ans, vous entrâtes dans une église au moment où j’en sortais ; votre beauté grave et triste produisit sur moi une impression étrange...
J* J’ai vu la baronne pâlir au moment où je prononçais ces mots.
» Vous devinez le reste, mon cher colonel. Je lui ai avoué mon amour, je lui ai persuadé que je l’aimais de-
Uli L’AMüUU
puis trois ans et que j’avais couru le risque de me tuer pour arriver jusqu’à elle.
» Or, vous le savez, une femme pardonne toujours de semblables fautes. Madame de Mort-Dieu est devenue grave et sérieuse, mais son œil était sans courroux, et ' elle m’a dit avec une émotion triste, mais non irritée :
» — Monsieur, je suis vouée à un deuil éternel. Je pleure le meilleur, le plus noble des hommes, et je veux être fidèle à sa mémoire. Je vous pardonne vos folies, à condition que vous vous lèverez, — car vous êtes à mes genoux, — et que vous partirez dès demain.
» Elle tremblait en prononçant ces derniers mots, je me suis retiré et j’ai attendu le lendemain dans mon lit.
» Il est cinq heures du matin, je viens de me lever. Partirai-je ou ne partirai-je point? Là est la question, comme disent les Anglais, et je laisse aux événements à la résoudre .
» Toujours et tout à vous.
» Emmanuel. »
M. de Lacy rentra chez lui en quittant le colonel, se jeta sur un canapé et se prit à réfléchir avec cet épouvantable sang-froid que dut avoir Fernand Cortez lorsqu’il
LES COMl'AGNU.NS
e\it brûlé ses vaisseaux et que, des rivages américaias, il put contempler cet Océan inflni qui le séparait à jamais du monde chrétien et civilisé.
Contran était dans une situation presque identique.
— J’ai tout brûlé autour de moi, murmura-t-il. Pour Léona, j’ai perdu successivement mon repos, ma fortune, mon honneur. Le pacte de sang m’a lié de ses réseaux indissolubles. S’il me prenait fantaisie de quitter ce monde ténébreux où mon fol amour m’a jeté, pour remonter à la surface du monde réel et honnête, je ne le pourrais plus à mes propres yeux. On peut faire revenir le monde sur l’opinion qu’il a conçue, on peut se réhabiliter à ses yeux, mais ou ne se réhabilite point aux yeux de sa propre conscience. Quand on a perdu l’estime de soi-même, on ne la retrouve jamais...
Un éclair de Iroide colère anima son regard morne et baissé vers la terre.
— Léona, se dit-il enfin, est la cause première de mon abjection. Cette femme a fait du marquis de Lacy, gentilhomme honorable et honoré, un vil bravo dont le bras s’arme dans l’ombre pour S’apper un mari outragé au profit d’un misérable qui l’a trahi ; cette femme ne pouvait être en sûreté que derrière l’amour qu’elle m’avait inspiré. Cet amour s’éteint, Léona est perdue. Je lui accorde vingtquatre heures pour faire scs adieux au monde des vivants. Quant à l’autre...
M. de Lacy, à ces mots, se leva, ouvrit un placard et en retira une boite de pistolets et une paire d’épées de
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combat soigueusemeat reiilcriuées daus leur gaine. Il visita ces armes successivement, avec ce soin minutieux qu’apporte un duelliste de profession à faire jouer les batteries d’un pistolet pour calculer le plus ou moins de distance de la détente, à essayer la flexibilité de la trempe d’une épée.
— Monsieur de Verne, dit-il froidement, est un homme mort. J’aimais le général; il était l’ami de mon père, et cependant je l’ai tué. L’autre m’est indifférent, je dirai mieux,jeleliais. Son air impertinent m’a déplu. D’ailleurs il a signé son arrêt lui-même en voulant défendre à Léona de sortir
Contran plaça les pistolets et les épées sur une table, se déshabilla et endossa une veste de chambre. Après quoi il se mit à écrire quelques lettres insignifiantes, et non point ces billets funèbres que l’homme qui doit jouer sa vie le lendemain se plaît à tracer d’une main ferme et correcte : sorte d’adieux fanfarons auxquels on ne croit pas et qu’on ne jette jamais à la poste, car il n’y a que les gens qui ne prennent aucune disposition en prévision de la mort qui se font tuer raide.
Tout en s’isolant du monde parisien pour se faire une existence murée, le marquis avait conservé quelques relations de famille en province, et il échangeait, à un mois d’intervalle, une lettre avec de vieux oncles et une grand’ mère aveugle et infirme. Il leur écrivit donc sans qu’aucune phrase de sa lettre fit, du reste, la moindre ailusion au péril qu’il courrait le lendemain.
LKS COMPAGNONS
Cela fait^ M. de Lacy prit un couteau d’ivoire, coupa méthodiquement les feuilles encore vierges d’un roman nouveau, se mit au lit et lut jusqu’à minuit. A minuit, il s’endormit avec le calme d’un juge qui a prononcé une sentence juste, se reposant sur le colonel des moyens d’exécution.
A six heures du matin, deux hommes portant l’épaisse moustache et la royale un peu longue qui distinguait alors les militaires retraités ou eiT demi-solde,’ sonnèrent à la porte du marquis et lui firent passer leur carte.
— Le commandant Verner, le colonel Percelin, — lut Contran que son valet de chambre éveilla. Voici vraisemblablement mes témoins.
U donna l’ordre d’introduire les matineux visiteurs au salon, tandis qu’il s’habillait rapidement.
— Monsieur, lui dit le commandant Verner en saluant, monsieur et moi nous avons servi autrefois avec le colonel Léon...
Contran s’inclina.
— Le colonel, poursuivit M. Verner, est venu nous trouver tous deux hier au soir, nous a appris qu’il vous aimait comme son fils, et nous a priés de vous rendre un léger service. Nous sommes à votre disposition...
— Je vous remercie, messieurs, répondit Contran, et j’accepte franchement. J’ai une de ces affaires graves et peut-être mystérieuses qui ne peuvent se terminer que par mort d'homme. Des jeunes gens légers et bavards ne pouvaient donc me convenir. J’ai prié le colonel, qui ne
DE L’A. MOU h Aï
pouvait lui-mème m’assister, de me choisir deux témoins. Je vois, messieurs, ajouta Gontran en s’inclinant avec un sourh e, que j’aurai à le remercier de sou tact exquis.
Les deux témoins saluèrent ; puis le colonel Percelin jeta un coup d’œil sur les armes.
— Le pistolet? dit-il d’un ton interrogatif.
— Le pistolet d’abord, l’épée eus*uite.
— Oh! oh! grommela le commandant, à la bonne heure! voilà un duel du bon temps et qui ne ressemble point à ces rencontres des petits messieurs du boulevard, qui échangent une balle de liège à soixante pas et boivent du cbambertin au retour.
— Le lieu et l’heure ? demanda le commandant,
— Le bois, à la porte Maillot, sept heures, répondit Gontran.
— Très-bien ! il est six heures à peine : nous avons le temps.
— Messieurs, je suis prêt.
Gontran avait donné l’ordre d’atteler. Son cheval anglais piaffait dans la cour au brancard d’une américaine, et son valet de chambre avait déjà transporté dans le caisson la boite et les épées. Les deux officiers prirent place aux côtés du marquis, lequel s’empara des rênes, fouetta le cheval et partit avec la rapidité d’une flèche.
Gontran arriva le premier au rendez-vous, mais il n’attendit pas longtemps. De la porte Maillot où il s’était arrêté, il vit bientôt arriver une voiture fermée, escortée par un homme à cheval. Get homme n’était autre que
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M. de Verne, qui caracolait à la portière de ses deux témoins et fumait son cigare avec une insouciance parfaite.
• — Voilà, murmura Contran, un homme qui ne sait pas que monter à cheval au moment de se battre au pistolet est chose dangereuse. Le bras n’a plus de calme, la main a acquis un tremblement nerveux.
Et ce disant, il enveloppa son cheval d’un coup de fouet et conduisit ses témoins à quelque distance. Là, il mit pied à terre et rendit les rênes à son groom qui l’avait accompagné.
— Monsieur le marquis, dit alors le commandant Verner, tandis que le colonel Percelin retirait les épées et les pistolets de la voiture, vous nous permettrez de vous faire, au moins pour la forme, une question.
— Parlez, messieurs.
— D’abord, avec qui vous battez-vous?
— Avec M. Octave de Verne, officier de chasseurs démissionnaire.
— Très-bien ! Pourquoi vous battez-vous?
— Messieurs, répondit Contran en souriant, M. de Verne et moi nous avons chassé sur les mêmes terres; seulement j’étais le propriétaire et M. de Verne le braconnier.
— Compris! dit le colonel en souriant également. Cependant, pensez-vous que l’affaire soit assez grave pour motiver un duel à mort?
— C’est mon avis. J’ai toujours approuvé les rois de
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France qui avaient édicté la peine de mort contre les braconniers. D’ailleurs, ajouta M, de Lacy avec un sourire et continuant sa métaphore, le gibier braconné était bète royale.
— Parfait, murmura le commandant, cela nous suffit.
— Pour les conditions, messieurs, reprit Gontran, comme je sujs l’offensé, vous êtes parfaitement les maîtres. Deux coups de feu à vingt pas, si vous voulez ; après, si l’un de nous n’est pas mort ou hors de combat, l’épée.
Les deux témoins s’inclinèrent et Gontran s’assit tranquillement sur une pierre couverte de mousse, tandis qu’ils allaient à la rencontre des témoins de M. de Verne.
En ce moment, le premier rayon du soleil levant glissait à la cime des arbres et s’abattait sur l’herbe verte et drue ; les oiseaux s’éveillaient dans les buissons, l’air était frais, le ciel aussi bleu que celui qui pèse sur la Méditerranée, et aucun des bruits discordants de la grande ville n’arrivait encore en ce lieu.
M. de Lacy admira tout le luxe de celte matinée printanière et murmura :
— A la bonne heure ! au moins le temps n’est pas gris et froid comme à Marseille, — pour le général, — et M. de Verne croira, en mourant, qu’il est venu à un rendez-vous d’amour. D’ailleurs, acheva-t-il avec un rire amer, c’est plaisir aujourd’hui, je me bats pour mou compte.
La voiture, aux côtés de laquelle chevauchait M. de Verne, s’arrêta à vingt pas^de celle du marquis.
Elle renfermait les témoins du jeune homme, et ruii de ces témoins était le même qui l’avait assisté précédemment dans sa rencontre avec le chevalier d’Asti. Tandis que M. de Verne, fort insouciant sur les suites de ce nouveau combat, faisait exécuter mille courbettes à son cheval et jetait â la brise les spirales bleues de la fumée de son puros, les deux témoins avaient causé d’un air grave et soucieux.
— Mon cher Victor, disait le plus jeune des deux, sous le spécieux prétexte que tu es notre aîné à tous, tu nous fais faire sottise sur sottise, et l’on peut dire de toi que tu as la jeunesse si longue qu’elle dépasse la quarantaine et se moque des cheveux gris.
— Bon 1 répondit le mentor, encore des reproches pour une misérable plaisanterie !
— Une plaisanterie qui aurait pu coûter la vie à notre ami et qui a mis un galant homme au lit pour six mois.
— Penh ! ceci est un détail.
— Tu as persuadé à de Verne qu’il lui fallait un duel au pistolet; de Verne est uii cerveau fêlé, il t’a cru sur parole. Tu lui as conseillé ensuite de conquérir de gré ou
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le
de force la Léona, et il a encore suivi ton conseil. Et voici pourquoi nous accomplissons cette promenade matinale.
— Bah! il n’y a pas de mal jusqu’à présent.
— Mais il y en aura dans une heure...
— Qui sait ?
— Mais, mon cher, tu n’as donc pas entendu ce que nous a dit M. de Verne? M. de Lacy veut se battre à mort, au pistolet d’abord, à l’épée ensuite, si besoin est. C’est lA duel de sauvages.
— Eh bien ! fit le mentor impatienté, tant pis pour luii de Verne le tuera.
— Ou sera tué. •
— Allons donc! murmura le vieil étourdi avec impatience, regarde-le : est-ce qu’un homme aussi calme, aussi maître de lui-même, est jamais tué?
— Bon! répondit le second témoin, regarde-moi donc, là-bas, assis au pied d’un arbre et fumant son cigare, le marquis de Lacy; il est tout aussi tranquille que son adversaire. Cependant l’un des deux sera mort dans une heure.
La voiture venait de s’arrêter; les deux témoins descendirent et s’avancèrent vers les témoins de Contran, qui venaient à eux. En même temps M. de Verne mit pied à terre, attacha son cheval à un arhre, alluma un nouveau cigare et attendit l’issue de cette courte et nécessaire conférence que les témoins ont toujours entre eux.
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— Messieurs, dit le commandant Vemer, il parait cpie l’affaire n’a pu s’arranger.
— On n’arrange jamais d’affaire sur le terrain, répondit sèchement le mentor,
— Non, dit le second témoin de M. de Verne, mais on peut en adoucir certaines conditions.
— Plaît-il? fit le colonel.
— Pour une querelle aussi futile que celle de ces messieurs, continua le pacificateiu", une rencontre au pistolet seulement ou un duel à l’épée au premier sang me pa^ raissent suffisants.
— Impossible I répondit le commandant Verner, M. de Lacy veut se#battre à mort.
C’était sans réplique : les quatre témoins se saluèrent et réglèrent les conditions. Les épées furent tirées' d’abord et le sort décida que M. de Lacy se servirait des siennes; quant aux pistolets, chacun des adversaires ayant deux coups à tirer, devait se servir des siens. Enfin, il fut convenu que les adversaires placés à vingt pas, sans avancer ni reculer, feraient feu deux fois l’un sur l’autre, après le signal donné.
Sur un signe de leurs témoins respectifs, Contran et M. de Verne, qui s’étaient tenus à l’écart, se rapprochèrent et échangèrent un salut courtois.
En ce moment, M. de Verne éprouva un tressaillement mystérieux dont il ne put se rendre cômptc, et son mentor le vit pâlir légèrement.
— Ou'as-tu donc? lui dit-il, serais-tu indispose?
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— Non, dit Octave, je fais une remarque bizarre.
— Quelle est- elle?
— Chaque fois que je me suis battu, et cela m’est arrivé dix-huit fois eu dix ans, au moment de prendre mon épée j’éprouvais une petite démangeaison dans le creux de la main; c’était bon signe^ mon adversaire était mort ou grièvement blessé.
— Ah !... Eh bien?
— Eh bien! aujourd’hui je n’éprouve pas de démangèàison, et cela me chagrine.
— Quelle folie ?
— Ma foi! murmura M. de Verne avec un sourire rêveur, je pourrais bien être tué.
Le mentor haussa les épaules, mais le second témoin de M. de Verne fixa sur le jeune homme un regard à la dérobée, et crut y lire la marque fatale de la mort.
— Pauvre ami! pensa-t-il.
Cependant M. de Verne était trop brave pour ne pas refouler sur-le-champ le plus léger sentiment d’appréhension. Il prit ses pistolets des mains de son témoin et se plaça en face de Gontrau à la distance prescrite.
Les deux adversaires, la tète haute, le pistolet au poing, calmes et fiers tous deux, attendirent les trois coups d’usage qui furent frappés par le colonel Percelin. Deux coup de feu partirent en même temps, les deux champions restèrent debout.
La démangeaison n’est pas venue, pensa M. de Verne, la main m’a tremblé.
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Sa balle, en effet, avait effleure les cheveux de Contran, tandis que celle du marquis perçait son chapeau à deux lignes du crâne. Ils avaient visé à la tête tous deux.
— Parbleu! se disait en même temps M. de Lacy, il est évident que je tire fort mal : moi qui tuais un pigeon à soixante pas, j’ai manqué un homme à vingt. Je vais viser au cœur, c’est plus sûr.
Et avant que M. de Verne eût riposté, Contran fit feu une seconde fois et le bi’as d’Octave tomba inerte le long de sou corps , laissant échapper l’arme encore chargée.
— C’est honteux ! murmura M. de Lacy avec rage; au lieu de le tuer, je lui ai cassé le bras.
Et il s’approcha de M. de Verne auprès de qui accouraient les témoins.
• — Monsieur, lui dit-il, je suis un maladroit et vous en
fait mes excuses. Si encore je vous eusse cassé le bras gauche, il n’y aurait que demi-mal, car nous pourrions continuer à l’épée.
— Rassurez-vous, monsieur, répondit de Verne en souriant malgré l’horrible douleur qu’il éprouvait, je tire l’épée de la main gauche, et j’espère bien vous tuer pour me consoler de la perte de mon bras.
M. de Verne demanda une épée et se mit en garde surle-champ, son bras cassé pendant au long de sou corps et tout sanglant...
— Messieurs! s’écrièienl les témoins, qui d’un com-
mun accord voulurent intervenir et mettre un terme à cette lutte sauvage, messieurs, assez!
— Non pas, non pas, répondit M. de Verne, mon bras me fait horriblement mal, et j’ai besoin de distraire ma douleur... En garde! monsieur, en garde!
Contran prit son épée, engagea le fer, et alors commença entre ces deux hommes, qu’une femme avait rendus ennemis irréconcibables, une de ces luttes acharnées et sans merci que le trépas seul peut arrêter. M. de Verne se battait en homme que la souffrance rend furieux, mais que la volonté tenace de tuer son adversaire domine assez pour ne lui faire oublier aucune des ruses de l’art. D’ailleurs, il était gaucher, et cela seul eût déconcerté un champion moins habile que M. de Lacy.
Mais Contran était aussi calme que s’il se fût agi pour lui de tailler un baccarat au Jockey-club, ou d’enseigner, dans une salle d’armes, un coup nouveau venu 'd’Italie, le pays des trahisons de l’épée et des bottes secrètes.
Contran ne se battait point en homme irrité et haineux, mais avec la résolution froide, bien arrêtée, irrévocable, de tuer M. de Verne. 11 semblait exécuter un arrêt de la loi.
Pendant dix minutes, le fer engagé jusqu’à la garde, tous deux avancèrent et rompirent tour à tour, épuisant les feintes les plus habiles, les ripostes les plus foudroyantes, l’œil sur l’œil, les lèvres crispées, tournant et retournant dans un étroit espace comme deux lions séparés par une grille de fer et qui cherchent à se dévorer.
tii LES COMPAGiNONS
Les témoius avaient la sueur au front, et leur cœur ne
battait plus.
Tout à coup, M. de Verne poussa un cri, roula, appuya sa main sur sa poitrine, après avoir laissé glisser son épée à terre, chancela dix secondes comme un homme foudroyé, et tomba à la renverse en murmurant : — Je suis mort!
Et il était mort en effet. Contran lui avait porté en pleine poitrine ce terrible coup droit connu dans les salles d’armes sous le nom de botte de Jean-Louis.
Alors M. de Lacy se croisa les bras et murmura : — Quand l’Arabe à qui l’on avait volé sa jument eut atteint et tué le ravisseur, il tua pareillement la jument incompar.ible, A nous deux, Léona!
En même temps le mentor se disait : — C’est pourtant bizarre... S’il eût éprouvé la démangeaison, il aurait tué le marquis. Les gens superstitieux ne font que des sottises. Quand ils ont l’esprit frappé, bonsoir.
Revenons à Léona, que nous avons laissée rentrant chez elle au moment où Contran lui en donnait l’ordre. Les femmes de la nature de la Florentine sont impitoyables pour l’homme qui les aime à genoux, tremblant, do-
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eile, respectueux et prêt à satisfaire leurs caprices les plus ridicules. Cet homme-là, elles le méprisent, le trompent, le raillent et le foulent aux pieds. Peut-être même le désigneraient-elles du doigt à l’ironie du monde entier, si la pensée leur en venait. Mais celui qui parle eu maître, celui qui ordonne d’un ton bref, impérieux, qui les tuerait pour un mot et sans froucer le sourcil, elles l’aiment avec passion et subissent sa tyrannie avec une secrète volupté. Léona avait méprisé et joué Contran amoureux et crédule, Contran ayant foi en elle ; elle avait adoré Contran le bandit la disputant et l'enlevant à l’infàme Ciuseppe.
Puis elle s’était reprise, écoutant les conseils perfides du colonel, à ne j)lus faire qu’un cas médiocre de cet homme qui avait eu la faiblesse d'abdiquer sa personnabté et ^sa liberté par amour pour elle; ensuite elle avait éprouvé un secret besoin de vengeance en se souvenant des tortures qu’elle avait endurées depuis que Contran ne l’aimait plus, et c’était ce besoin de vengeance qui l’avait poussée à fuir pour aller se placer sous la protection de M. de Verne.
Mais Contran, reparaissant tout à coup, pâle de courroux, beau d’indignation, Contran venant la chercher rue de la Victoire, comme pour réclamer son esclave, Contran jetant avec dédain son gant au visage d’Octave, et lui disant : — « A demain? » était soudain remonté sur le piédestal quelle lui avait élevé dans son cœur.
Elle était sortie de chez M. de Verne comme un chien docile qui obéit au coup de sifflet; elle avait humblement
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suivi Gontran, heureuse de sou courroux et prèle à mourir, s’il l’eût voulu, pourvu qu’elle eût dû expirer sous ses yeux. Une fois encore la tigresse était domptée, et l’esclave reprenait ses fers.
Alors Léona éprouva une sourde et violente irritation contre le colonel ; elle se jura de tout dire à Gontran, mais Gontran, on s’en souvient, lui ferma durement la bouche et lui ordonna de rentrer chez elle. Léona passa une nuit pleine d’angoisses et d’émotions bizarres, obéis- S6mt à tous les caprices de son imagination ardente et colorée au soleil du Midi. Tantôt elle tremblait pour les jours de son Gontran bien-aimé qu’elle voyait succomber dans sa rencontre du lendemain, et alors elle faisait des vœux avec cette piété superstitieuse des Italiens à qui le péril donne une foi passagère.
Tantôt elle se prenait à penser que Gontran serait implacable dans sa vengeance et ne lui pardonnerait point sa seconde trahison ; et alors un sentiment de terreur mêlé d’une sorte de joie superstitieuse s’emparait d’elle,
et elle se voyait à genoux, attendant la mort de la main de cet homme qu’elle avait méprisé.
Cette existence dramatique et sombre de l’aventurière titrée et opulente, ce mélange de luxe et de misère, d’applaudissements et d’infamie secrète, ces adorations et ce mépris de la foule, ces hommes morts en s’entr’égorgeant pour un de ses sourires, expirant en lui jetant une malédiction, Florence et ce palais de marbre et d’or où l’avait logée le caprice d’un genlilhonirae vieilli et assez dégé-
ÜE L'AMUÜK
ucré pour lui donner son nom; puis le bandit Fcpe, les Abruzzes, Gontran, les scènes terribles de la Pulcinella, toute la vie enfin de cette femme étrange, vie splendide et lugubre à la fois, toute cette vie passa eu ime heure devant les yeux fascinés de Léona.
Puis à cette fantasmagorie terrible, où le passé lui apparut tout entier, succéda tout à coup une commotion bizarre, et cUe tomba à la renverse en jetant un cri, comme si elle eût été frappée en même temps à la tête et au cœur. Le rêve était devenu pour elle si complet, qu’il lui était impossible de savoir si elle dormait ou veillait, si elle était encore au nombre des vivants ou si déjà elle appartenait au monde des âmes. EUe avait cru voir, au milieu de son délire, et peut-être avait-elle réellement vu, une figure grimaçante et sinistre se refléter dans une glace, un doigt s’étendre vers elle d’un air menaçant, et deux lèvres minces et pâles murmurant cette phrase terrible :
— Tu vas mourir I
Elle se retourna et vit un pan de mur tourner sur luimême, démasquer une issue, et par cette issue, un homme apparaître. Cet homme était pâle, sinistre; un sourire, qui semblait être un arrêt de mort, glissait sur ses lèvres , et il marcha droit à Léona comme le bourreau marche au condamné. Léona poussa un cri, un seul, où semblèrent se confondre son amour, sa terreur, une horrible angoisse
et une espérance insensée. Cet homme, qui entrait muet
Il 3
et calme comme la statue de la destinée fatale, c’était le
marquis Contran de Lacy.
Que se passa-t-il dans cette nuit?... nul ne l’a su. Le lendemain, la rue de la Chaussée-d’Ântin fut encombrée de curieux. En entrant dans le boudoir de Léona on l’avait trouvée morte. Une lettre, écrite de sa main, était ouverte sur un guéridon...
« Aujourd’hui, 25 juin 183..., dicta Contran avec un calme qui aurait dû souffler sur l’espoir de Léona, comme le vent de la nuit sur une lampe prête à s’éteindre, j’ai été la cause funeste d’un duel entre M. Contran de Lacy et M. Octave de Verne, que j'aimais... »
Les journaux publièrent la simple nouvelle suivante :
« Cette nuit, on ne sait à quelle heure, une femme célèbre dans le monde de la galanterie parisienne, s’est volontairement donné la mort. Dans quelques lignes tracées de sa main, elle attribue son suicide à un violent chagrin d’amour. »
Taudis que ces événements s’accomplissaient à Paris, Emmanuel, le fils adoptif du défunt marquis de Flars, était toujours à Mort-Dieu, et il venait d’écrire au colone
Üli L’A MO UH
cette lettre dans laquelle il retraçait les émotions de la baronne et la manière dont elle avait accueilli ses aveux.
Au moment où il termina cette lettre, neuf heures sonnaient. — Allons ! se dit-il, il n’y a pas à hésiter : rester quand elle m’a ordonné de partir serait de mauvais goût. D’ailleurs, l’absence nourrit si bien une passion naissante...
Emmanuel descendit de chez lui et demanda s’il faisait jour chez la baronne. 11 ne pouvait partir sans lui baiser la main.
— Madame la baronne, lui répondit-on, est sortie depuis longtemps, et elle est montée à cheval.
— Où donc est-elle allée? demanda le jeune homme, qui devina qu’elle avait voulu se soustraire à ses adieux.
On ne le savait pas ; elle avait pris la route de Chàteauroux sans rien dire.
— Il est impossible que je parte sans la voir une dernière fois, pensa Emmanuel ; j’attendrai son retour.
Or, tandis qu’Emmanuel attendait pour quitter Mort- Dieu que la baronne y revint, celle-ci s’en allait au grand trot de son cheval, sans but et presque à travers champs.
Madame de Mort -Dieu avait senti tressaillir son cœur, la veille, eu voyant un homme à ses genoux ; un homme jeune et beau, au langage persuasif et magnétique, elle
LKS CUMPACiiNUiNS
qui u’avait été aimée que par uu vieillard morose et grondeur.
Si un jour le désir d’être aimée s’éveille dans le cœur vierge jusque-là d’une femme de trente ans, ce désir devient ardent et la dévore. Madame de Mort-Dieu avait passé une nuit agitée, nuit de lutte où sou cœur combattit sa raison, où cette femme résignée à une retraite éternelle, à un isolement complet, se prit à songer qu’il y avait de par le monde d’autres femmes moins belles, moins enviées qu’elle, et qui passaient heureuses au bras d’un jeune époux dans cet enivrant tourbillon de la vie mondaine et luxueuse. La pauvre recluse, dont la jeunesse avait été triste et saintement dévouée, rêva pendant quelques heures une existence de bonheur, de plaisir et de joies ; ^a femme de trente ans s’éveilla. Elle se repentit presque d’avoir ordonné à Emmanuel de partir...
Mais, au matin, quand le jour parut, lorsqu’elle courut à sa croisée pour baigner son front brûlant dans l’air du matin, une réaction se fit en elle... De ses fenêtres, on apercevait à un quart de lieue le cimetière du village, ce modeste champ du repos où son mari dormait du dernier sommeil, protégé par une grande croix noire qui se dressait au milieu des humbles croix d’alentour, comme le château domine les chaumières. La vue de cette croix rappela à la jeune femme les serments qu’elle avait faits à son mari mourant’ et ce jeune homme sur qui elle devait veiller comme une mère, et à qui elle devait trans-
mettre intacte celte fortune que lui avait laissée le défunt à titre de dépôt sacré.
C’était par une splendide matinée d’été, les oiseaux chantaient dans les arbres, la plaine était verte et la brise, parfumée ; il sembla à madame de Mort Dieu que le vrai bonheur pour elle était lô, entre ses souvenirs du passé et ses espoirs d’avenir concentrés sur la tête d’Octave de Verne, dans cette solitude où Dieu lui envoyait un rayon de soleil, un chant d’oiseau , un parfum de clématite et de jasmin, déroulant sous ses yeux un vert paysage borné par ces grands bois à l’ombre desquels se réfugient les âmes rêveuses et les cœurs froissés.
Et elle renonça à Emmanuel, et pour que sa résolution ne chancelât point, elle voulut éviter une dernière entrevue, et elle sortit à cheval sans trop savoir où elle irait' mais décidée à ne revenir à Mort-Dieu que dans l’aprèsmidi. Après avoir suivi quelque temps la route de Châtcauroux, elle se jeta dans un petit chemin de traverse. Ce chemin, bordé d’un côté par un vieux mur couvert de lierre et de plantes parasites, côtoyait de l’autre un cours d’eau sur la berge duquel se dressaient de grands saules mélancoliques, et conduisait à un moulin éloigné de Mort-Dieu d’une lieue environ. Le cheval quitta le trot et se prit à marcher d’un pas indolent; son écuyère lui rendit la main et parut s’accommoder de cette allure nonchalante qui s’accordait avec sa rêverie.
T.e chemin et le cours d’eau allaient de compagnie et quittaient bientôt la plaine pour suivre les sinuosités
d’une petite vallée d’un aspect sauvage et charmant. De grands bois touffus la couvraient ; et si on n’eût entendu à son extrémité le bruit du moulin, on eût pu s’y croire en pleine solitude, car nulle part on n’apercevait la trace des hommes et de leurs travaux. Puis, tout à coup, le vallon formait un dernier coude, et alors on apercevait, se dressant au milieu d’une touffe de saules pleureurs et d’ormeaux, une maisonnette blanche entourée d’une petite prairie tout émaillée de liserons bleus et de marguerites blanches. C’était le moulin.
Quand la baronne y arriva, le meunier, à califourchon sur une branche d’ormeau, émondait l’arbre et l’échenillait ; la meunière était assise sur le seuil, et ses deux enfants, deux marmots aux cheveux eu broussailles, aux visages charbonnés, aux yeux pétillants, se roulaient auprès d’elle sur l'herbe verte, dont ils avaient fait le théâtre de leurs jeux.
A la vue de la châtelaine, car madame de Mort-Dieu, en dépit des révolutions, était demeurée la dame du château, le meunier dégringola de sa branche et la meunière se leva avec empressement.
Ils étaient jeunes et beaux tous deux de cette beauté robuste et hâlée au grand air des champs, et ils s’aimaient comme s’aiment deux cœurs simples et naïfs. Leur moulin leur constituait une opulence; leurs enfants étaient toute leur joie, leur amour emplissait leur vie. Madame de Mort-Dieu passa deux heures au milieu de ce calme bonheur, et elle l’envia, et pour la première fois elle son-
gea aux ivresses sans fin de la maternité, si bien quelle se repentit encore d’avoir renoncé volontairement à cet amour que la veille Emmanuel avait mis à ses pieds. Et lorsqu’elle reprit le chemin du château, elle douta si bien d’elle-même, et eut si grand’peur de fléchir, qu’elle se prit à souhaiter ardemment de ne plus le retrouver. Souhait inutile! au moment où elle franchissait la grille de son parc, elle aperçut à l’extrémité de l’avenue, tout attelée devant le perron, la chaise de poste d’Emmemuel. Il n’était pas parti !
La baronne devint toute pâle et son sang reflua dans son cœur, qui se prit à battre avec violence...
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi du courage !
Mais déjà Emmanuel accourait vers elle et lui disait d’une voix émue qui acheva de la bouleverser : — J’ai voulu vous voir une dernière fois.
Il lui offrit sa main, et elle la prit, et dans cette main qui la pressait doucement, Emmanuel sentit trembler celle de la baronne. Tous deux ils entrèrent au château, silencieux, émus, et ils pénétrèrent dans le boudoir où madame de Mort-Dieu se tenait d’ordinaire, sans avoir échangé un seul mot. Une lettre encadrée d’une bordure noire était sur le guéridon. Le facteur rural l’avait apportée dans la matinée.
A la vue de cette lettre qui, sans doute, renfermait quelque sinistre nouvelle sous son enveloppe de deuil, madame de Mort-Dieu tressaillit et sa pâleur augmenta...
4't LES , COMPAGNONS
Elle ouvrit cette lettre, courut à la signature qui lui était inconnue, la parcourut rapidement ensuite, et poussa un çri... le cri d’une mère à qui l’on apprend la mort de son enfant. Puis elle s’affaissa défaillante sur elle-même et laissa échapper le fatal message ; cette lettre, écrite par un ami de M. Octave de Verne, annonçait à la baronne le trépas de l’infortuné jeune homme tué en duel par le marquis Contran de Lacy
Pendant huit jours, la baronne de Mort-Dieu fut entre la vie et la mort, huit jours durant lesquels Emmanuel demeura à son chevet... Puis la jeunesse et la force l’emportèrent chez elle sur la douleur, et lorsque, revenue à elle, elle jeta un rpgard désolé sur cet avenir où elle n’avaitplus personne à aimer, puisque le seul être sur lequel elle eût concentré toutes ses affections n’était plus, elle aperçut Emmanuel agenouillé au pied de son lit, baisant une de ses mains et lui disant : — A trente ans, quand on est noble'^t belle, renonce-t-on à la vie, et ne me permettrezvous pas de vous refaire une existence de bonheur sans fin?
Et le cœur de la femme tressaillit et parla, et elle ne retira point sa main que le jeune homme couvrait d’ardents baisers.
■"■liii.-.
Emmanuel au colonel Léon,
« Mon phpr colonel,
» .réponse dans huit^onrs madame la baronne de Mort-Dieu. En lui avouant ma fortune, j’ai dissimulé un million; ce million, je le donnerai de la main à la main à ce pauvre baron, qui n’est Mort-Dieu que de nom, vous le savez bien, vous qui avez fait tuer celui qui avait réellement dans ses veines la dernière goutte de sang de cette race. Vous le voyez, l’association triomphe, et si le défunt baron de Mort-Dieu s’éveille dans sa tombe, il aura un mauvais réveil en apprenant que son prétendu fils va se voir à la tète de cinquante bonnes mille livres de rente.
» Du reste, mon cher colonel, j’aime la baronne et me sens toutes les dispositions requises pour être un mari heureux. .
» k toujours.
» Emmanuel. »
Le lendemain de l’inhumation de Léona, qui fut enterrée sans pompe et sans bruit au cimetière Montmartre, à
peine suivie par quelques indifférents, le colonel s’éveilla d’assez bonne humeur, sauta hors de son lit avec la légèreté d’un jeune homme, et se fit habiller avec un soin minutieux. On eût dit que, rajeuni de vingt ans, il allait à une bonne fortune.
— Jean, dit-il au domestique qui cumulait chez lui le double emploi de valet de chambre et de groom, tu attelleras Ébène au tilbury et tu diras à la cuisinière que nous ne rentrerons pas diner,
— A quelle heure monsieur veut-il sortir? demanda le valet.
— Tout de suite, répondit le colonel. Va!
Jean sortit. Le colonel se jeta dans un grand puff au coin du feu et alluma un cigare.
— Ah çà! se dit-il joyeusement, il me semble que depuis trois mois je néglige un peu mes affaires personnelles pour les affaires de l’association, et jusqu’à ce jour, moi, le chef, je me suis bien effacé pour ces messieurs.
Le colonel se prit à sourire.
— Patience ! le quart d’heure de Rabelais viendra, et, il faut bien l’espérer, ils payeront cher et exactement.
Le colonel rejeta une ample bouffée de fumée grise qui s’échappa en spirales par les croisées entr’ouvertes et poursuivit :
— Chaque homme a ses passions, ses affections différentes. Les six drôles que j’ai enrôlés sous la bannière de l’épée avaient chacun leur vice et leur hut. Contran aimait Léona, Lemblin Marthe de Ruvigny et rêvait l’héri-
tage du général; Chalambel voulait être marquis de Montgory : Renneville songeait à une martingale irrésistible pour aller regagner à Bade ce qu’il avait perdu dans les clubs de Paris; d’Asti voulait épouser sa cousine et Mort-Dieu rêvait la conquête du million que son père lui a volé. Or, voici déjà que Lemblin, Contran. Gbalambel et d’Asti sont servis ; restent Mort-Dieu et Renneville. Nous marierons ce dernier et Mort-Dieu reprendra son million dans les coffres de Cbalamb.el. Alors, messeigneurs, acheva le colonel avec son mystérieux et terrible sourire, le chef de votre ligue, l’bomme plein d’abnégation qui n’a point réclamé encore sa part du gâteau, vous la demandera, et, vrai Dieu I ce sera la part du lion 1
— Le tilbury est attelé, dit Jean sur le seuil, interrompant ainsi le monologue de son maitre.
Le colonel se leva, prit son pardessus, ses gants et son chapeau, et descendit en fredonnant jusque dans la cour où Ébène, un magnifique cheval anglais, piaffait d’impatience en couvrant son mors d’écume. Le chef des Compagnons de l’épée prit les rênes, fit siffler le fouet, tandis que Joseph s’élançait sur le siège de derrière; et le noble Ébène partit avec la rapidité d’une flèche et tourna l’angle de la rue du Helder. U était alors dix heures environ. La matinée était splendide et le boulevard déjà couvert de promeneurs. Le cheval du colonel était si beau, sou tilbury si léger et si élégant, que les promeneurs ne purent s’empêcher de jeter un regard d’admiration ou d’envie à l’heureux possesseur d’un semblable attelage. Le colonel
était vêtu d'un habit bleu à boutons d’or et d'un pardessus d’alpaga blanc, vêtement alors à la mode; et la façon merveilleusement habile dont il maniait son cheval achevait de lui donner un cachet de distinction parfaite.
— Voilà un vieux beau qui a des restes superbes, murmurèrent quelques piétons sur l’asphalte du boulevard des Capucines.
Le colonel gagna les Champs-Élysées, dépassa le rondpoint, tourna l’angle de la rue de Chaillot, trotta dix minutes encore, et s’engagea dans une ruelle étroite, formée par les murs des jardins de quelques grands hôtels, la plupart disparus aujourd’hui. A l’extrémité de cette ruelle se dressait, entre cour et jardin, une petite maisonnette blanche, aux persiennes vertes, au toit en terrasse comme un toit d’Italie. Ce n’était point un hôtel, c’était un joli pavillon, — quelque chose comme la retraite mystérieuse d’une fée ou d’une femme.
Le passant, — et ils étaient rares en ce lieu, les passants, — le passant s’arrêtait involontairement à la grille et contemplait avec une curiosité vague cette petite cour gazonnée, dont les murs étaient tapissés d’un lierre vivace, et au milieu de laquelle jaillissait un jet d’eau. Puis il regardait ces persiennes demi- closes, ce domestique sans livrée qui traversait parfois la cour d’un air insouciant, et il admirait, sous une remise ouverte à gauche de l’édifice, un joli phaéton que Thomas-Baptiste avait dû vendre un prix-fou. Par-dessus et au delà du toit, car la maison était basse et n’avait qu’un étage sur un rez-de-
chaussée exhaussé de quatre on cinq pieds, on apercevait le feuillage touffu des grands arbres du jardin où les merles et les fauvettes chantaient et piaulaient par centaines.
Quel était donc l’être mystérieux et privilégié qui habitait ce paradis oublié, cette retraite perdue au milieu d’un oeéan de bruit?
Le tilbury du colonel s’arrêta devant la grille ; — tout aussitôt une porte s’entre-bùilla au rez-de-chaussée du petit hôtel, un domestique sans livrée accourut, ouvrit les deux battants de la grille, et le tilbury entra dans la cour.
Ce domestique était un vieillard, — un vieillard de haute taille, portant une épaisse moustache grise, et l’on devinait, à son attitude pleine de cràne.ric, le vieux troupier devenu suisse ou concierge.
— Bonjour, mon vieux Job, dit le colonel, dont la physionomie dure et un peu brutale avait pris en ce moment une teinte de bonhomie mélancolique.
— Mon colonel, votre serviteur! répondit le vieux soldat en saluant militairement.
— Comment va l’enfant? demanda le colonel en jetant les rênes à Jean et mettant pied à terre.
Job fronça le sourcil.
— Mal, dit-il.
— Comment! mal? exclama le colonel qui pâlit aussitôt, serait-il malade?
— Au physique, non.
— Eh bien?
Job appuya son index sur son front ridé :
— Le mal est là,, dit-il, et peut-être là...
Et la main du vieux Job descendit de son front et s’appuya sur son cœur.
— Tonnerre et sang! s’écria le colonel, il est amoureux? Ab! si la malheureuse qui a jeté le trouble au fond du cœur de mon enfant ne répare point ses torts... morbleu! c’est à moi qu’elle aura affaire.
Et le chef des Compagnons de l’épée entra brusquement dans la maison blanche, traversa un petit vestibule dallé eu marbre, et monta rapidement les marches d’un escaher en coquille qui conduisait au premier étage. Là, il poussa une porte et s’arrêta sur le seuil d’une pièce qui mérite une courte description.
C’était une sorte de cabinet de travail ou plutôt de fumoir, tendu de tapisseries turques, ouvrant par quatre croisées sur le jardin et la cour à la fois. Un luxe féerique avait présidé à l’ornementation bizarre de cette salle où tout rappelait l’Orient : tapis de Smyrne , meubles de laque, coffrets de bois de sandal ou d’aloès traînant sur de jolis dressoirs sous les glaces à trumeau, caisses de fleurs exotiques dans l’embrasure des croisées ; au milieu un divan rond d’une étoffe semblable à celle qui tendait les murs, et de la forme de ceux qu’on nomme champignons ; appendus aux murs, de jolis tableaux de maîtres; entre lescroîsées, deux trophées, l’im d’armes de chasse, l’autre d’armes indoucs, arabes, persanes et turques.
C’était là le plus ravissant fumoir qu’un lion eût jamais rêvé.
Le colonel s’arrêta sur le seuil et contempla d’un regard avidement affectueux un personnage qu’il aperçut demicouché sur le divan. C’était un jeune homme de vingt ans à peine, blond et frêle, au regard mélancolique, au teint de lis, aux mains de cire, un enfant si beau dans cette délicate enveloppe, qu’on eût pu se demander si ce n’était point une jeune femme cachée sous les habits d’un autre sexe.
Au moment où le colonel entra, ce jeune homme, vêtu d’une grande robe de chambre en velours noir était, nous l’avons dit, à demi-couché sur le divan, son œil bleu attaché aux rosaces du tapis, et plongé en une rêverie si profonde qu’il n’entendit point le bruit que fit la porte en s’ouvrant.
— Comme il est pâle ! murmura le colonel , dont le cœur battit soudain avec violence...
Et il s’avança sur la pointe du pied et s’agenouilla auprès de l’enfant en l’apj)elant par soü nom et le prenant dans ses bras, comme eût fait une mère.
— Armand... dit-il, imprimant à sa voix impérieuse et dure d’ordinaire un accent de tendresse indicible.
Lejeune homme sortit de sa rêverie et un sourire vint à ses lèvres :
— Bonjour, mon père..., dit-il..., tu es bond ’ètre venu voir ton fils...
— Cher enfant !... murmura le vieux soldat en asseyant
LES COMPA GNONS
le jeune homme auprès de lui... je t’ai bien délaissé depuis quelque temps... mais pardonne-moi... j’ai eu affaire... j’ai voyagé...
— Tu as voyagé, mon père?...
— Oui, mon enfant.
— Oh! que ne m’as-tu emmené?
Le colonel tressaillit.
— C’était impossible, dit-il.
— J’aimerais pourtant bien les voyages, continua le jeune homme avec tristesse... C’est si bon, changer d’air!...
— Enfant, n’es-tu pas bien ici?
— J’y ai été heureux.
— Et maintenant? interrogea le colonel, dont la voix tremblait d’émotion.
— Oh! maintenant, père... maintenant...
Armand soupira, et le colonel vit une larme rouler <}ans son grand œil bleu.
— Tonnerre et sang! s’écria-t-il, qu’as-tu donc et que t’a-t-on fait?
Cette larme, qui roulait dans les yeux du jeune homme, s’en échappa brûlante et tomba sur la main du colonel, qui jeta un cri comme si elle l’eût brûlé. Etil s’agenouilla de nouveau, regardant son enfant d’un œil suppliant, prenant ses petites mains dans les siennes et lui disant :
— Parle... dis-moi de quoi tu souffres et pourquoi tu souffres... Tu ne sais donc pas qui je suis, moi! Tu ne sais donc pas que ton père étouffera, comme on étouffe
une bête venimeuse, l’homme ou la femme qui t’aura fait pleurer?
— Mon père, murmura l’enfant, depuis un mois je souffre mille tortures; depuis hier, j’ai la mort au cœur...
— Mais parle, enfant... dis-moi... dis-moi, de grâce... implorait le colonel éperdu et portantàses lèvres les deux blanches mains d’Armand.
— Écoutez, mon père, depuisun mois j’aimeunefemme, je l’aimais ardemment, saintement, de toutes les forces de mon âme... je serais mort pour elle... Eh bien! cette femme ne m’aimait pas.
— Elle t’aimera, mille tonnerres !
— Elle en aime un autre. . .
— Je le tuerai.
Le colonel prononça ces trois mots si froidement que son fils eut froid au cœur.
— Mais elle m’a insulté... frappé de son gant... poursuivit Armand avec des sanglots dans la voix.
Le colonel était devenu d’une pâleur livide.
— Elle t’a frappé? s’écria-t-il.
— Oui... de son gant...
— Mais où?... quand?...
— Hier... à son bal...
— A son bal... sou nom? dis-moi son nom, je la tuerai !
— Je l’aime... murmura Armand avec rage. Je l’aime... et je la hais...
— Son nom? son nom? répétait le colonel avec l’accent guttural d’une bête fauve.
— La baronne de Sainte-Luce, dit-il tout bas et comme s’il n’eùt plus eu la force de parler.
Le colonel s’était redressé de toute la hauteur de sa stature d’atlilète ; il avait croisé ses bras sur sa poitrine et, l’œil rivé au sol, la lèvre blémie, les narines dilatées par ce courroux terrible qu’on a surnommé la colère blanche, il murmurait, en frappant le sol du talon de sa botte :
— J’ai entendu prononcer souvent le nom de cette femme; je l’ai vue même ; elle est blonde et petite, rose et blanche; elle a les yeux noirs. J’ai même entendu dire qu’abritant de mystérieux plaisirs derrière un noble nom et une existence austère, cette femme était un démon qui se plaisait à souffler une haleine mortelle sur les cœurs qu’elle enchaînait ; que, blasée et sans âme, elle jouait avec la passion de l’amour comme le tigre joue avec sa proie; et c’est cette femme qui m’a pris mon fils ! Eh bien ! acheva le colonel, à nous deux, madame la baronne de Sainte-Luce I Nous verrons si vous aurez aussi bon marché du père que vous l’avez eu de l’enfant... A nous deux!
Puis le colonel reprit les mains de son fils.
— Comment se nomme-t-il, lui, l’homme qu’elle ose te préférer?
— Le comte Stewan.
— Un Russe?
— Oui.
— Bon ! dit le colonel, c’est un homme mort.
Il s’assit de nouveau auprès d’Armand et ajouta :
— Dis-moi tout... dis tout à ton père. . . .
Une heure après, le colonel, qui avait quitté la rue du Helder en annonçant qu’il ii’y reviendrait que le soir, car il comptait emmener son fils diner à Versailles ou à Saint-Cloud, le colonel revenait chez lui, sombre, triste, sourcil froncé, et il se laissait tomber avec abattement dans ce fauteuil oii il fumait en combinant ses plans madiiavéUques. Cet homme si fort perdait la tête en présence des douleurs de son enfant.
— Allons I se dit-il après un moment de rêverie et d’irrésolution, j’ai accompli des exploits plus difGciles, et voici le cas ou jamais de songer que je suis le chef des Compagnons de l’épée.
Et le colonel écrivit la circulaire suivante :
« Le colonel Léon donne à ses associés, pour une affaire de la plus haute gravité, rendez-vous jeudi prochain chez le chevalier d’Asti, que sa blessure -retient encore au lit. Le rendez-vous est à huit heures du soir. »
— Deux manqueront, dit-il, Lembliu, qui est en Afrique, et Chalambel, qui fait le siège de madame de Mort-Dieu, mais les autres vienJront...
Us vinrent en effet. Le jeudi suivant, vers huit heures, quatre des Compagnons de l’épéej y compris le colonel, se trouvèrent réunis chez M. d’Asti. Le chevalier était dans son lit, faible encore, mais déjà en convalescence et jouissant de la plénitude de son intelligence Le colonel qui, d’ordinaire, avait un sourire hautain et railleur sur les lèvres, était ce soir-là sombre et préoccupé, et les Compagnons de l’épée se demandèrent quel drame ils allaient être appelés à jouer.
— Messieurs, dit-il d’une voix lente et triste, je suis
votre chef, et, jusqu’à cette heure, je vous ai tous servis.
— C’est vTai, murmura le chevalier.
— Aujourd’hui, poursuivit le colonel, je viens vous dire : a A mon tour, j’ai besoin de l’association. »
— Nous sommes à vous, colonel .
— Messieurs, il y a en ce monde, à Paris, un être que j’aime comme une lionne aime son nourisson. Cet être, c’est un autre moi-même, c’est mon fils...
Les Compagnons se regardèrent avec étonnement.
— Oui, reprit leur chef, j’ai un fils... un fils qui ignorera toujours les secrets de la vie de son père, un bon petit être qu’on ne peut voir sans l’aimer, et qui est aussi pur en son cœur et son âme que la plus pure créature de Dieu... Eh bien ! cet enfant a besoin de nos bras, de nos cœurs, de tous nos efforts.
DE L’AMUUK S7
— Nous sommes à lui, dit le chevalier. ,
— Marquis, dit le colonel s’adressant à Gonlraii, vous avez déjà trop servi l’association pour que je vous destine un rôle actif dans une affaire qui m’est personnelle... et je vous laisse votre liberté.
— Oh! dit Contran avec un amer sourire, je vous l’ai dit, je suis à vous désormais. .. faites ce que vous voudrez et disposez de moi.
— Connaissez-vous la baronne de Sainte-Luce?
— Oui, dit le chevalier.
— Moi aussi, ajouta le comte de Renneville.
— Et vous ! demanda le colonel à M. de Lacy.
— Je l’ed vue une fois.
— Connaissez-vous le comte Stewan ?
— Attaché à l’ambassade russe?
— Précisément.
— Je le connais, dit Contran.
— Est-il votre ami?
— Non.
— Vous battriez-vous bien avec lui?
— Parfaitement.
— Eh bien ! reprit le colonel, la baronne de Sainte-Luce et le comte Stewan vont avoir affaire à l’association de de l’épée, car ils ont presque tué mon enfant.
Que se passa-t-il alors entre le colonel et les quatre compagnons? Quel plan mystérieux et terrible combinèrent-ils? C’est ce que les événements seuls nous apprendront; mais à dix heures le colonel rentra chez lui et
sonna son valet de chambre. L’œil du vieillard étincelait de courroux et d’énergie, et le père abattu faisait place au lutteur prêt à entrer dans l’arène avec tout son courage et toute sa force.
Le colonel Léon fit une toilette minutieuse ; il attacha à sa boutonnière les croix des différents ordres français et étrangers dont il était décoré , et demanda son coupé.
— A l’Opéra, dit-il au cocher.
Ce soir-là débutait à l’Académie royale de musique une prima donna déjà célèbre à Naples, Vienne et Milan, et le Paris dilettante et le Paris élégant s’étaient donné rendezvous à cette fête. La salle était comble, aucune loge n’était vide.
Le colonel se plaça dans une avant-scène et braqua sa lorgnette sur la salle, parcourant chaque loge du regard. Tout à coup son regard cessa d’errer et se fixa résolùment sur l’avant-scène qui faisait vis-à-vis à la sienne. Dans cette avant-scène, deux femmes étaient assises sur le devant ; deux hommes se tenaient debout derrière ces dames. L’une de ces femmes était blonde, petite, rose et blanche, elle était belle d’une étrange et bizarre beauté, et ses yeux noirs brillaient d’un regard fauve dont on ne pouvait supporter l’éclat. Une jumelle à la main, elle jouait avec son éventail tout en jetant un coup d’œil distrait sur les loges environnantes. Le colonel l’enveloppa d’un regard.
— C’est bien elle, murmura-t-il; je la reconnais.
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Puis son œil quitta la baronne de Sainte-Luce pour examiner l’un des deux personnages placés derrière elle. C’était un homme de trente ans, de haute taille, le teint basané et presque olivâtre : — Ce Russe ressemble à un Espagnol, poursuivit le colonel à part lui; j’en ai connu deux ou trois ainsi...
Tout à coup, et tandis qu’il continuait à examiner attentivement le comte Stewan , qui n’était autre que l’homme basané, le colonel se frappa le front, dominé par un lointain souvenir : — J’ai déjà la clef qui m’ouvrira le boudoir de la baronne, pensa-t-il; si ma mémoire ne me fait pas défaut, je serai bientôt l’intime ami du comte.
Et le colonel continua son monologue : — Tandis que j’étais prisonnier des Russes, à la suite de la désastreuse campagne de 1812, j’ai connu un major d’artillerie, qui se nommait le comte Stewan Stew'anoff, et ce major avec lequel je m’étais lié était grand, brun et basané de peau comme celui-là ; je jurerais que c’est le fils...
Le colonel ouvrit son carnet, en déchira une feuille, et écrivit dessus au crayon :
« Un officier supérieur de l'ancienne armée, qui a fait la campagne de Russie et a été prisonnier de guerre à Moscou, prend la liberté de demander au comte Stewan s’il ne serait point le fils du comte Stewan Stewanoflf, alors major d’artillerie, et qui honorait le prisonnier français de son amitié. »
LES CUMHA(ji\UNS
Puis il sigua le billet, le plia en quatre, et le üt porter au comte par une ouvreuse.
Mais avant d’aller plus loin, il est nécessaire de faire un pas en arrière et de raconter à la fois et la mystérieuse existence de ce fils qu’adorait le colonel Léon, et l’histoire de cet amour, qui devait être le point de départ d’un drame terrible , où l’association des Compagnons de l’épée allait révéler sa puissance occulte et ses moyens hardis.
A la retraite de Russie, eu 1812, le corps d’armée dont faisait partie le colonel Léon, et qui se trouvait tout à fait à l’arrière-garde, fut attaqué par un détachement de cosaques et laissa dans leurs mains un grand nombre de prisonniers. Parmi eux se trouva le colonel. 11 avait alors trente-deux ans; il aimait la vie; il était assez beau pour plaire aux femmes, et il usait de cet^avantage autant que le lui permettaient les vicissitudes et les hasards de la guerre.
Conduit à Moscou, le colonel y trouva une captivité fort douce et qui se transforma presque en une hospitalité des plus courtoises. Prisonnier sur parole, il allait et venait par la ville, acceptait à diuer chez les particuliers.
■ II ClOOgIc
ÜE' L’AMUfK
logeaitoù boa lui semblait, et u’était teuu qu’à uuecbose : se présenter chaque jour devant le directeur de la police militaire et lui dire : — Me voilà I
Le colonel était grand, bien bâti; il avait une physionomie intelligente et toute militaire, il causait avec esprit, mélangeant sa conversation d’une pointe de raillerie sans amertume, et il obtint un succès prodigieux dans les salons de l’aristocratie moscovite.
Les femmes surtout le trouvèrent charmant, et on liait par ne l’appeler que le beau colonel.
En homme qui s’ennuie et cherche des distractions, le prisonnier de guerre se jura de mettre à profit l’admiration qu’il excitait. 11 aima et se laissa aimer à tort et à travers.
Mais un jour une femme se trouva sur son chemin, qui fit battre son coeur d’un tressaillement jusqu’alors inconnu, et l’homme habitué aux amourettes de garnison s’aperçut qu’il aimait ardemment et qu’il venait de rencontrer une de ces passions qui dominent la vie entière.
Cette femme se nommait Anne-Catherine, et elle était la fille du général D...
Le général touchait aux dernières limites de l’àge mûr. C’était un soldat brutal et dur, qui n’avait rien des mœurs polies et affables de là jeune mistocratie moscovite, et qui appartenait tout culier à ce qu’on appelle aujourd’hui encore le vieux parti russe.
Anne avait dix-huit ans, elle était belle et douce comme
un auge. Élevée par une gouvernante française, elle parti 4
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lait notre langue comme une Parisienne et en avait les mœurs, les goûts, les habitudes.
Le général idolâtrait sa fille. Il avait même pour elle cette affection bizarre et jalouse qui lui faisait repousser pour sa fille toute proposition de mariage. Il aimait sa fille en égoïste, il l’aimait pour lui, et avait eoutume de dire : — Si jamais je consens à me séparer de mon enfant, ce sera pour la marier à un prince riche comme un nabab, beau comme Antinoüs et Russe de cœur autant que moi.
Quemd le service de l’empereur forçait le général à retourner au Caucase, alors Catherine devenait une esclave dont la chaîne dorée n’en était pas moins rigoureusement rivée. Prisonnière dans le palais paternel, Catherine avait à peine la faculté de sortir une heure ou deux chaque jour, dans un traîneau fermé et emporté au galop.
Comment le colonel et la jeune fjlle se rencontrèrent-ils et échangèrent-ils leur âme en un regard ? Gomment l’audacieux prisonnier de guerre pénétra-t-il jusqu’à celle qu’il aimait ? Comment parvint-il à faire secrètement bénii* leur union par un prêtre, aumônier d’un régiment français, et fait prisonnier comme lui? Ce fut un roman mystérieux et dont le récit demanderait plusieurs volumes. Un jour, pourtant, Anne-Catherine reconnut qu’elle allait être mère.
Les deux époux ne songèrent qu’à fuir, une chose presque impossible, car le colonel était prisonnier. Ce-
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peudant, il se résolut à tenter une évasion et à enlever Anne-Catherine, décidé à l’emmener en France et à l’y soustraire à jamais au courroux paternel. Ce que cet homme déploya d’énergie, d’astuce, de patience, pour *
assurer sa fuite et celle de la jeune Russe, est impossible à redire. Enfin, tout était prêt. Le colonel avait un faux passeport, un uniforme d’officier d’ordonnance de l’empereur; un traîneau devait attendre par une nuit sombre à une porte dérobée du palais du général... Bref, son salut et celui de la jeune fille paraissaient assurés.
Vain espoir! la terreur, l’inquiétude qu’ Anne-Catherine éprouvait pour son époux et pour elle-même, les alarmes continuelles dans lesquelles elle vivait et qu’irritait encore la connaissance quelle avait des principes inflexibles et de la sévérité de son père, avaient hâté le terme de sa délivrance. Sa pâleur et ses cris trahirent son terrible secret.
Que devint-elle? Le colonel l’ignora toujours. Un soir, un inconnu entra chez lui, plaça sur un meuble une corbeille, et s’esquiva sans prononcer un mot, et, avant que le Français, muet de surprise, eût songé à l’interroger, il avait disparu.
Le colonel, agité par un pressentiment sinistre, ouvrit la corbeille : elle contenait un enfant nouveau -né et un passeport pour la France.
Le lendemain, deux hommes de police se présentaient à son domicile et lui signifiaient l’ordre de les accompagner : un traîneau les attendait en bas.
Huit jours après, le colonel franchissait la frontière russe et gagnait la France, emportant dans ses bras l’enfant d’Anne-Catherine, dont il devait à jamais ignorer la destinée.
Dès lors, un sentiment tout nouveau pour lui, le sentiment de la paternité, se développa chez le colonel. Il se prit à aimer avec passion, avec délire, cet enfant de sa chère Anne-Catherine, ce fruit de son unique amour, ce frêle et délicat rejeton que le moindre souffle d’orage pouvait hriser.
Le colonel avait alors trente-quatre ans ^ il ^
lui, il rêva le bâton de maréchal de France, à la seule fin de faire un avenir splendide à son fils. Malheureusement pour lui, l’empire français n’existait plus depuis huit jours lorsqu’il atteignit la frontière française, et la restauration mit le colonel en demi-solde. Il était sans fortune, et depuis qu’il avait un fils il voulait être riche. Alors cet homme fut pris d’une fièvre d’ambition terrible, il demanda de l’or à toutes les chances du hasard. Tour à tour joueur, industriel, homme d’affaires, lancé sans cesse dans les spéculations les plus hasardées et les plus hasardeuses, le colonel Léon, pendant toute la durée de la restauration, flotta continuellement entre l’opulence et la misère. Seul au monde, il eût pris son parti en brave et s"e fût retiré dans quelque ville de province, oû il eût honorablement vécu de sa demi-solde; mais, père, il voulait que son fils eût un bel avenir.
Le colonel s’était fait joueur, — non point le joueur
vulgaire qui tente la fortune d’un cœur timide et se laisse entraîner par le vertige de la défaite, — mais le joueur hardi, au cœur de bronze, au front impassible, qui traite la fortune en esclave, et en obtient, par cela même, les faveurs. Le jeu lui donna des sommes énormes ; avec cet argent, l’enfant fut élevé et reçut une brillante éducation.
Cependant, l’homme déchu de son honorabilité avait compris que son fils ne pouvait, ne devait jamais avoir le secret de cette misérable et terrible existence. Aussi, dès l’âge de quinze ans, le colonel confia-t-il son enfant à un vieux soldat, jadis sou subalterne et devenu son ami, une nature loyale et droite, un brave homme qui croyait son colonel toujours digne de son respect. L’enfant fut logé à Chaillot, dans ce petit hôtel que nous avons décrit. Le vieux soldat eut ordre de le surveiller et de régler ses fantaisies et ses caprices, tout eu les satisfaisant dans une certaine mesure.
Armand, ainsi se nommait le jeune homme, eut un joli cheval anglais, un groom, un tilbury, cent louis par mois pour sa maison et ses menus plaisirs. Il alla dans le monde présenté par un ami du colonel, qui le fit passer pour un sien neveu dont la famille vivait en province, et il obtint de nomi)reux succès.
A vingt nus, Armand en paraissait à peine seize, tant il était blond, frêle, délicat. Il ressemblait à sa mère, l’infortunée Anne-Catherine, d’une façon si frappante qu’on l’eût pris pour une femme, s’il en eût adopté les vète-
66 LES COMPAGNOxNS
meuts. Souvent le colonel se laissait aller à le contempler, et alors il se faisait presque illusion et croyait revoir cette femme qu’il avait tant aimée.
Au milieu des désordres et des lâchetés de sa nouvelle vie, le colonel avait eu l’art de conserver un décorum parfait. Dans les affaires industrielles où il avait trempé, il avait su s’approprier le rôle de l’homme honnête victime de la fortune con raire. Joueur heureux, il dissimulait assez bien ses bénéfices pour qu’il ne pût être soupçonné de demander au jeu tous ses moyens d’existence.
D’ailleurs, Armand absorbait plus des deux tiers de ces revenus clandestins, et nul ne savait, à Paris, qu’il était le fils du colonel. Celui-ci vivait simplement, en garçon, et, jusqu’au moment où il fonda l’association des Compagnons de l’épée, il avait habité ce modeste logis situé en une rue étroite et sombre, et dans lequel nous avons introduit le lecteur au début de cette histoire. Ce ne fut qu’alors qu’il vint s’établir rue du Hclder et jugea convenable de se refaire une vie élégante ; le jen suffisait à entretenir l’enfant, il ne donnait point assez pour lui constituer une fortune à venir, et le colonel avait un but ténébreux en réunissant en faisceau ces six hommes isolés qui allaient devenir forts par l’association. Or, qu’étaitil donc advenu dans l’existence heureuse et dorée de ce jeune homme, que l’amour paternel accompagnait et protégeait en tous lieux, pour qu’il fût tout à coup plongé
en une prostration profonde? Quel amour terrible avait donc ravagé ce jeune cœur?
C’est ce que nous allons raconter, en laissant pour un temps dans l’ombre les membres de l’association et leur terrible chef.
Ce fut d’une façon tonie romanesque et pour ainsi dire invraisemblable que le fils du colonel, le blond et frêle Armand, rencontra la baronne de Sainte-Luce et en devint amoureux.
Le carnaval finissait; on était au mardi gras. Le bal de l’Opéra n’était déjà plus un rendez-vous de bonne compagnie, mais cependant quelques femmes appartenant au monde s’y risquaient encore sous la double protection d’un cavalier et d’un rigoureux incognito. Armand, qui cherchait aventure, comme tout homme de son âge oisif et ennuyé, s’y trouvait ce soir-là et se promenait un peu mélancoliquement dans le foyer, lorsque ses regards s’arrêtèrent sur un petit domino assis à l’écart, tout près de l’horloge.
' En dépit du masque, Arraamd devina une ravissante et mignonne créature, en remarquant une abondante chevelure de ce blond fauve qui sied si bien à une peau ro-
sée et transparente, et une main petite, délicate avec ses fossettes et ses tons diaphane^ une main de duchesse. Le haut et le bas du visage étaieptà découvert, le milieu seul, c’est-à-dire les yeux, le nez et la bouche étaient cachés par le loup ; mais le regard qui s’en échappait était si magnétique, si ardent, si fascinateur, que le jeune homme demeura tout debout devant le domino, dominé par un sentiment d’inexprimable admiration.
Le domino était pelotonné sur lui-même plutôt qu’assis; on eût dit une jolie chatte à demi roulée sur un tapis et attendant un regard caressant.
Armand avait joui jusque-là, aux yeux du monde et de lui-même, de la réputation d’un garçon hardi, oseur, et qui déployait, à aborder une femme inconnue, une audace merveilleuse. De faciles conquêtes Ipi avaient acquis cet aplomb magniOque dont la jeunesse de notre temps est plus fière que des plus grandes vertus civiques; cependant, en présence du domino, il perdit toute son assurance, et fût resté devant lui littéralement pétrifié, si un incident tout nouveau n’était venu rompre le charme étrange que ces deux yeux brillant à travers le masque de satin exerçaient sur lui. Un jeune homme, un fat que n’avait point sübjugué le regard dominateur de l’inconnue, vint s’asseoir familièrement à côté d’elle et lui débita un compUment banal et sot. Alors, semblable à une reine outragée, la patit domino releva d’une main un coin de sa robe en s’écartant en même temps de l’impertinent, et de l’autre, ouvrant son éventail, l’étendit entre eux
DE L’AMOUIl
comme une égide. Lejeune homme, offensé à sou tour et croyant avoir affaire à quelqu’une de ces créatures qui sèment souvent le désespoir au sein des familles et fondent dans le creuset de leur vanité les plus opulentes fortunes, laissa échapper un mot insultant.
Le domino se leva comme s’il eût senti un repüle se dérouler sous lui, il se dressa tout d’une pièce et se trouva debout devant l’insolent qu’il écrasa d’un regard; puis l’éventail ouvert se ferma et cingla en même temps la joue du jeune homme. Tout cela eut la durée d’un éclair.
Le jeune homme souffleté poussa un cri, mais au même instant Armand se posa devant lui et le toisa, puis il lui dit tranquillement : — Monsieur, je connais madame, et j’approuve la façon dont elle a corrigé votre insolence; je prends le coup d’éventail sous ma responsabilité, et vous m’en demanderez raison, si bon vous semble.
Et Armand jeta sa carte au nez de l’insolent, offrant en même temps son bras au domino. Le jeune homme se baissa, ramassa la carte et la mit dans sa poche.
— C’est bien, murmura Armand, voilà un homme qui se bat.
Si dédaigneux et si fier que pût être le domino blond, comment refuser le bras d’Armand, qui venait ainsi de le protéger contre la brutalité d’un homme légèrement aviné déjà, et qui eût pu répondre par des violences au coup d’éventail.
Son bras blanc et rose s’appuya donc sur le bras d’Ar-
mand, et tous deux s’éloignèrent et se perdirent bientôt dans la foule. Pour la première fois, le fils du colonel ne retrouvait point son audace habituelle, et taudis que son cœur battait sous le poids d’une émotion inconnue, sa langue cherchait vainement une phrase et mèine un simple mot. Ce fut le domino blond, évidemment ému aussi, mais d'une émotion tout autre et simplement occasionnée par l’outrage qu’il venait d’essuyer, qui rompit le premier le silence : — Je vous remcicie, monsieur, dit-il, et je n’oublierai jamais le service que vous venez de me rendre...
La voix de l’inconnue était mélodieuse et douce comme un chant d’oiseau ; elle remua toutes les fibres du cœur d’Armand.
— Madame... balbutia-t-il.
— Mais, continua la jolie blonde, vous ne vous battrez pas avec ce malotru, j’imagine...
— Pourquoi pas?
— Ahlfil
— Bon I murmura Armand, je lui ai donné ma carte. S’il me la renvoie par un de ses amis, je n’ai réellement rien à dire.
Le domino jeta à la dérobée sur son jeune protecteur un rapide et clair regard. Armand était beau et d’une exquise distinction de manières.
— Vraiment! reprit l’inconnue, vous vous battrez?
— Sans doute...
— Mais vous ne me connaissez pas...
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UE L’AMOÜK
Armand retrouva toute sa hardiesse; — Qu’importe! dit-il, je vous aime...
Un éclat de rire argentin retentit sous le masque et mit à nu deux rangées de petites dents blanches qui achevèrent de tourner la tète à Armand.
— AhI murmura le domino riant toujours, ceci est plaisant...
— Peut-être, mais c’est vrai.
— Pardon, mon jeune paladin, mais vous ne m’avez jamais vue.
— J’en conviens...
— Et si j’ôtais mon loup...
— Eh bien?
— Eh bien! vous éprouveriez peut-être une déception.
— Ah ! madame !
— Qui sait? si j’étais laide?...
— Vous avez des cheveux d’or, des bras d’albàtre et une voix de Sirène.
Le domino continuait à rire d’un rire à la fois indulgent et moqueur : — Je crois, dit-il, qu’il va me falloir donner encore un coup d’éventail.
— Comment cela ?
— Vous avez chassé le voleur pour prendre sa place...
— Oh ! moi, répondit Armand, je ne dérobe pas, je . mendie...
— Et que raendiez-vous ?
— Un regard.
Le domino le regarda à travers son masque.
72 ' LtS COMPAGNONS ’ .
— Êtes-vous content? deraanda-t- il. ,
— Puis un sourire.
— Ah! c’est beaucoup...
Et Armand entendit bruire de nouveau ce frais éclat de rire qui semblait dire : — Vous êtes charmant, mais vous perdez votre temps...
Alors le jeune homme retrouva tout son aplomb, toute sa hardiesse et cet esprit facile qui se parle dans la langue galante de Paris; puis il débita cent sottises charmantes, demanda l’impossible pour avoir la chose la plus simple, c’est-à-dire la permission de Ævoir son inconnue.
11 n’aimait point encore le domino blond, mais il avait deviné en lui une femme appartenant à un monde tout autre que celui qu’on rencontre au bal de l’Opéra.
Pendant une heure, Armand et le domino blond errèrent dans le foyer et dans la salle. Celui -ci avait un esprit incisif et mordant qui flagellait impitoyablement tous les ridicules qu’il coudoyait. Il répondait aux protestations brûlantes par de froids sarcasmes, et ces sarcasmes irritaient la passion naissante de l’enfant.
Tout à coup le domino s’arrêta à la porte du foyer.
— Adieu, dit-il de sa voix la plus douce.
— Vous me quittez? balbutia Armand.
— Il est quatre heures... ^
— Ah! c’est impossible...
— Il le faut !
— Mais, supplia le jeune homme, dont la voix’ s’altéra soudain, souffrez que je vous accompagne.
DE L’AMüUK
— Je vous le défends.
L’ordre était formulé sans aigreur , mais il était formel.
— Au moins vous reverrai-je?...
Le domina secoua la tète.
— Ah ! murmura Armand d’une voix désolée, dussé-je vous suivre...
— Monsieur, dit froidement l’inconnue, seriez-vous assez bon pour me dire où je pourrai faire prendre de vos nouvelles demain au soir? car je suppose que si vous vous battez avec cet homme, vous le tuerez et reviendrez sain et sauf...
Armand poussa un cri de joie : — Oh I dit-il, je vous reverrai donc?
— Qui sait?...
Et le domino glissa dans sa manche la carte d’Armand , lui serra doucement la main, et ajouta en s’esquivant : Restez là... je le veux!
Et, subjugué, Armand attendit que le domino eût disparu et quitté l’Opéra pour sortir à son tour.
Quand il fut dehors, sur le boulevard, il éprouva comme une sensation bizarre ; pour la première fois, il avait compris ce que l’amour peut renfermer de mystères.
Il posa de nouveau la main sur son cœur et le sentit pal[*iter avec violence.
— Je crois que je l’aime... halljutia-l- il.
Et il s’en alla à pied, aspirant avec dclici s l’air froid de
Il ii
LKS COMPAGNONS
la nuit, et rêvant à son inconnue avec toute l’imagination ardente d’un jeune homme de vingt ans qui aime pour la première fois.
11 était presque jour lorsqu’il atteignit sa jolie maison de Chaillot, et il se mit au lit, peu soucieux des conséquences de son intervention au bal en faveur du domino blond.
Les rêves d’Armand, — car à vingt ans on dort, si amoureux qu’on puisse être, — furent pleins de la belle inconnue, et ses rêves se fussent prolongés fort longtemps sans doute, si le jeune homme n’eût été brusquement éveillé par son groom au moment où midi sonnait.
— Deux messieurs, dit le groom, demandent à parler à monsieur pour affaires pressantes.
— Ah! j’y suis, se dit Armand, c’est l’homme au coup d’éventail qui me renvoie ma carte.
Il donna l’ordre de faire attendre les deux visiteurs au salon et se fit habiller.
— Monsieur, dit l’un des visiteurs en saluant Armand et prenant le fauteuil que celui-ci lui indiquait de la main, un de nos amis, M. Alfred Daubray, associé d’agent de de change, a eu l’honneur, je crois, de vous reucontrer cette nuit au bal de l’Opéra.
DE L’AMÜÜIl
— Je le crois, dit Armand.
— Et vous lui avez remis votre carte, n’est-ce pas?
En même temps, le jeune homme tendait à Armand la carte qu’il avait jetée au nez de l’homme au coup d’éventail.
— Très-bien, messieurs, dit Armand, je sais pourquoi vous venez. Entre gens comme nous on s’entead à demi mot.
Les deux jeunes gens s’inclinèrent, et celui qui avait déjà pris la parole continua ; — Notre ami, M. Alfred Daubray, désirerait, monsieur, que cette affaire se vidât le plus tôt possible.
— Je suis à ses ordres, messieurs.
— Demain matin, par exemple?
- — A merveille! ,
— Au bois, à sept heures, dans les fourrés de la porte Dauphine.
— C’est au mieux. Quelle est votre arme?
— L’épée, si vous le voulez bien.
Armand s’inclina et reconduisit les témoins de son adversaire avec une courtoisie parfaite. Mais à peine ces messieurs s’étaient-ils retirés, qu’un nouveau personnage fît irruption dans le salon. C’était le vieux Job, ce grognard héroïque placé auprès d’Armand par le colonel, bien plutôt en qualité de tuteur que d'intendant.
a — Tu me réponds de sa vie ! » lui avait dit le colonel en lui confiant son enfant.
Job était cramoisi ; ses sourcils froncés se joignaient
presque, creusant une ride profonde sur son front dégarni, et il tournait sa moustache grise avec une impatience réellement fébrile ; — Monsieur Armand, dit-il, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire!
— Quoi donc, mon bon Job?
— Qu’est-ce que ces messieurs?
— Que t’importe?
— Ah ! je l’avais deviné ; vous avez une aü'aire...
— Eh bien?
— Eh bien! mais, tonnerre ! s’écria le grognard, je ne le veux pas, moi.
Armand se mit à rire.
— Et pourquoi? dit-il.
— Pourquoi?... pourquoi?... mais parce que j’ai promis à votre père...
— Que lui as- tu promis?
— De vous garder sain et sauf...
— Et qui te dit que j’en mourrai, de cette affaire?
— Mais c’est la première... murmura le vieillard désolé.
— A tout il faut un commencement.
— Non, non, monsieur Armand, vous ne vous battrez pas... ce sera moi... moi, le vieux Job... Ah! sacrebleu... qu’ils y viennent, ces petits messieurs... J’étais maréchal des logis chef aux hussards, moi !
— El, dit froidement Armand, quand tu avais un duel, tu laissais donc les autres se battre pour toi?...
— Tonnerre! mnrtnur île ^roi'inrd confondu par cette objection un peu ironique.
— Au lieu de te désoler, reprit Armand, tu ferais mieux d’aller chercher des fleurets et de me refaire un peu la main.
Et Armand, en effet, passa deux heures à ferrailler avec son vieux professeur ; puis, vers le soir, il demunda son cheval et alla faire un tour au bois, après avoir écrit à un de ses amis qu’il comptait sur lui pour le lendemain au matin.
Durant son absence, le vieux soldat fut tenté vingt fois d’aller trouver le colonel et de lui tout apprendre, mais il hésita en songeant que ce dernier laisserait battre sou fils et souffrirait le martyre.
— Je serai son témoin, moi, murmura-t-il, et jour de Dieu ! s’il lui arrivait malheur..., ah ! je tuerais tout, adversaire et témoins.
Armand revint, fit des armes une heure encore, se fit servira diner et se mit au lit, où il ne tarda point à s’endormir de ce pesant sommeil de la jeunesse amoureuse et brave. Il rêva encore au domino blond, — il y rêva si longtemps que son ami, un jeune fou du boulevard des Italiens, arrivant à six heures du matin, fut obligé de l’éveiller.
— Allons! lui dit-il, debout etconte-moi ton affaire.
Et il raconta à son ami son aventure de la veille dans tous ces détails ; — Très-lden, dit Tami ; c’est stupide.
— Pourquoi?
— Parce que tu ne reverras jamais la femme pour laquelle tu te bats.
— Abl tais-toi... s’écria Armand, tu me rendrais fou...
— Nous verrous.
La conversation des deux jeunes gens fut interrompue par le vieux Job, qui entra dans la chambre d’Armand, Le grognard était vêtu d’une longue redingote bleue boutonnée jusqu’au menton et ornée du ruban rouge. Il portait sous son bras deux épées de combat enroulées dans une serge verte, et il avait incliné son chapeau sur sa tète avec une crânerie toute militaire.
Job avait pris son rôle de témoin au sérieux. — Monsieur Armand, dit-il, il est six heures et demie. Le rendez-vous est pour sept heures. Quand on fait ses premières armes, on doit arriver le premier sur le terrain.
Armand acheva de s’habiller en quelques secondes et se trouva prêt.
Job avait fait atteler le coupé. Armand y monta avec ses deux témoins. Dix minutes après, tous trois atteignaient les fourrés de la porte Dauphine, et y attendaient leurs adversaires qui, du reste, ne tardèrent point à paraître.
Tandis que les témoins mesuraient et tiraient les épées au sort, Armand et l’homme au coup d’éventail purent s’examiner réciproquement. Ce dernier était un grand jeune homme de vingt-huit ans à trente ans, brun et miuce, et Armand pensa que la veille il avait dû être un
peu gris, car il avait une tournure fort distinguée, et n’avait nullement l’apparence ni les manières d’un homme habitué à insulter les femmes.
— Monsieur, dit Alfretl Danbray au moment où il croisait le fer avec Armand, votre Dulcinée a de belles mains, mais elle en fuit un bien vilain usage.
— Pardon! monsieur, répondit Armand en prenant lestement le contre de quarte, la dame dont vous parlez n’est point ma Dulcinée.
— Dans tous les cas, ce n’est ni votre femme ni votre sœur, reprit M. Daubray, qui se fendit sur un très-beau coupé droit.
— Assurément non, répliqua Armand, qui para le coup, riposta et perfora galamment le bras de sou adversaire.
Le vieux Job, qui vit au moment même la chemise de M. Daubray jaspée de quelques gouttes de sang, poussa lin cri et s’interposa : — Assez, messieurs, dit-il, assez!
— Soit, répondit M. Daubray, bien que vous ayez oublié, monsieur, que j’étais l’ofïensé, et que, par conséquent c’était à mes témoins et non à vous de déclarer l’honneur satisfait.
— C’est juste, monsieur, — c’est juste, grommela le vieux soldat en mordant sa moustache et ajoutant tout bas : — Sacrebleu, l’enfant est brave, mais il se serait fait tuer; l’autre tire mieux que lui.
Les deux jeunes gens se donnèrent la main sur-lechamp.
— Enfin, monsieur, fit AI. Daubniy, vous me ferez bien la grâce de me nommer la personne qui donne si bien les coups d’évantail.
— Impossible, monsieur.
— Diable 1 un mystère...
— Un mystère pour moi comme pour vous : je ne la connais pas.
— Comment! s’écria M. Daubray, vous vous êtes battu pour une femme que vous ne connaissiez pas...
— J’espérais la conuaitre, répondit modestement Armand.
Un premier apareil fut posé sur la blessure de M. Daubray, blessure heureusement fort légère; les deux adversaires se serrèrent de nouveau la main, tandis que les témoins se saluaient, et Armand retourna à Chaillot.
Il en est d’un premier duel comme d’un premier rendez-vous : on en est tout fier, et Armand se sentit grands d’une coudée lorqu’il rentra chez lui. Mais à sa joie enfantine d’avoir enfin manié une épée sérieusement, un autre sentiment se mêlait, .\rmand aimait déjà, comme on aime le mystérieux et l’inconnu, ce blond domino qui lui avait valu sa première querelle; et quel éloge pour l’homme qui vient de jouer sa vie peut valoir une pensée de la femme qu’il aime ! Armand se souvenait de ces paroles : « Où puis-je faire prendre de vos nouvelles? »
Et il se prit à espérer que le domino blond enverrait ou viendrait lui-mèine savoir l’issue du combat; et il attendit avec anxiété, et chaque fois que la cloche de la porte
DK L’AMOUR
d’entrée résonna, il é[iroiiva comme un fiisson d’espérance. Mais une partie de la journée s’écoula et mil ne parut.
Alors Armand fut en proie à une sorte d’impatience fiévreuse, il taxa le domino d’inirratitude, et, au lieu de renoncer sur-le-champ à cette léiiime oublieuse, il se prit à l’aimer plus encore, tant il est vrai que la passion s’accroît de rindifférence de l’objet aimé. A. deux heures de l’après-midi, personne ne s’était présenté chez Armand. Le jeune homme n’y tint plus.
— Ah! se dit-il, dussé-je remuer Paris de fond en comble, il faudra que je retrouve cotte femme!
Tout à coup la cloche retentit une lois encore, .\rmand se précipita sur une croisée qui donnait sur la petite
cour, et il vit entrer un commissionnaire, le commis-
sionnaire du coin de la rue, en veste de velours bleu de ciel, le valet de chambre obligé de tous ceux qui n’en ont pas. Il tenait une lettre à la ma!n. '
— C’est d’elle! c’est d’elle! mnnnura-t-il devinant, à ce vulgaire messager, la femme du monde qui ne veut point se compromettie.
Et il descendit eu courant, oïdali'ant i[ii’un homme bien élevé ne saurait aller à la rencontre d’un dotuestique. Le commissionnaire avait cet air bonhomme et naïf qui v.a si bien aux enfants de l’Auvergne.
— Monsieur Armand? dit-il.
— C’est moi.
— Une lettre.
LES COMI'ACNONS
11 tendit au jeune lionmitî une petite enveloppe d’où s’exhaltait un parfum discret et mystérieux comme l’emblème du cachet. Ce cachet, de cire gris-perle, portait pour empreinte un lévrier couché dans l’adorable attitude des chiens de chasse qui regardent leur medtre et semblent lui dire : « Je suis discret et fidèle. »
Armand s’empara de la lettre, mais avant de l’ouvrir il dit au commissionnaire : — De quelle part venez-vous?
— Je ne sais pas, répondit l’Auvergnat d’un air niais.
— Qui vous a remis cette lettre ?
— Un domestique.
— En quel endroit?
— Sur le pont de la Concorde.
Et l’Auvergnat s’en alla sans laisser le temps à Armand de lui adresser une nouvelle question.
Armand remonta dans son fumoir avant d’avoir osé ouvrir la lettre.
Le cœur d’Armand battit si fort, tandis qu’il tenait dans ses doigts le billet de papier paille, qù’il hésita à en rompre le cachet. Il tourna et retourna plusieurs fois sa mignonne enveloppe, cherchant à deviner le contenu de cette lettre dans la suscriplion, étudiant ainsi ce qu'on appellerait volontiers Vesprit de l’écriture. En effet, les jam-
Dlî L’AMOUH
bases allongés et menus, corrects et fermes comme le trait d’un burin, semblaient annoncer la sûreté de main et de volonté <le celle qui les avait tracés, car il était impossible de ne point reconnaitre une femme dans ce papier anglais, dans cette cire gris-perle parfumée. Cette lettre avait été écrite sans émotion, et Armand se prit à penser que sans doute elle contenait un refus nettement accentué.
Il l’ouvrit enfin et lut ces quelques ligues :
Mon cher paladin,
» Un homme qui, comme vous, prend la défense d’une femme inconnue et mas(|uée, et se bat fort galamment pour elle, doit avoir lu des romans. Vous savez l’histoire des Treize, de M. de Balzac, u’est-ce pas? et vous vous souvenez sans doute d’Henri de Marsay, qui trouva, un soir, une voiture sur le boulevard, y monta et fut mystéreusement conduit, les yeux bandés, chez la fille aux yeux d'or. Je ne suis point la fille aux yeux d’or, mais je suis blonde comme elle, et si vous voulez recevoir les remerciements de votre protégée et la récompense que mérite votre belle conduite de ce matin, soyez ce soir vers onze heures, suf-le boulevard entre la rue Taitbout et la rue du Helder : vous trouverez une voiture, vous y monterez; un homme se placera près de vous et vous bandera les yeux...»
Le billet était sans signature.
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8i LES COMPAGNONS
Armnntl demeura rêveur un moment, et finit par s’écrier ; — J’irai... j’irai... dussc-je trouver la mort au bout de cette aveuture I
Et il attendit la fin de la journée avec une impatience fiévreuse, comptant les heures et les minutes; et le soir venu, pour tuer les quatre hennis qui le séparaient encore du reiwiez-vous, il alla aux Italiens et promena un regard distrait sur toutes les loges, comme s’il eût espéré y voir l’être charmant qui l’occupait entièrement depuis deux jours.
Dans une avant-scène, il aperçut une petite femme blonde d’une éblouissante beauté, et à cette vue, il tressaillit vivement... Etait-ce le domino? C’était bien les
mêmes cheveux d’un blond fauve, la même taille, les
mêmes mains blanches et mignonnes, mais c’était là tout ce qu’il avait vu du domino, et il eût été hasardeux de supposer que la femme qu’il avait .sous les yeux et celle qu’il n’avait vue que .masquée étaient bien la même femme. D’ailleurs, comment admettre que celle qui lui assignait un rendez-vous mystérieux venait précisément attendre aux Italiens l’heure de cette entrevue?
Durant un entr’acle, Armantl se glis.sa dans le couloir et alla regarder dans l’œil-de-bœuf de sa loge la jeune femme qid, toute .seule, assistait à la représentation. Elle était si bcHe qu’il se prit à souhaiter ardemment ([ue ce fût elle. Il vint un moment où elle se retourna et l’aperçut ; mais son visage ne subit aucune altération, ne manifesta aucune surprise ; elle ne parut voir dans Armand
qn’iin inconnu indifférent et curieux comme une femme jeune et jolie en rencontre chaijue jour sur sou chemin.
— Ce n’est pas e//c, murmura-t-il désappointé.
Le même jeune homme qui, le matin, lui avait servi de témoin, se trouvait par hasard dans le foyer. Armand le prit par le bras, et lui dit eu désignant la femme blonde :
— La connais-tu?
— Oui, fit l’ami d’un signe.
— Son nom?
— La baronne de Sainte-Luce.
— C’est bizarre, dit Armand, mais elle ressemble à mon domino de l’Opéra. Du moins, c’est la même taille, la même coulçur de cheveux, les mêmes mains creusées de fossettes.
— Tant pis en ce cas !
— Pourquoi tant pis ?
— Parce que tu l’aimeras.
— Eh bien ! où est le mal ?
— Le voici. Madame de Sainte-Luce est une femme qu’il est dangereux d’aimer.
Armand fit un geste d’étonnement.
— Mon cher, continua le jeune homme, la petite baronne, comme on l’appelle, est une de ces femmes qui, à première vue, habitent la terre sans avoir rien perdu des vertus du ciel, une de ces créatures éthérées qui n’ont pas même efileuré les fanges de nôtre planète et dont l’âme angélique vit perpétuellement dans l’espace.
— Eh bien?
86 LES COMl’Ar.NONS
— Cepeudaut, mon cher, dans le monde, où elle joue un rôle de reine, on se raconte tout bas d’étranges histoires...
Armand regarda son interlocuteur avec une stupéfaction croissante.
— La baronne s’est mariée à vingt ans, poursuivit le narrateur, et elle a épousé un vieillard amoureux. C'était un vieux beau, comme ou dit, un de ces galants surannés dont la vie a été un long triomphe ; il avait été la terreur des maris, le consolateur de toutes les femmes qui cherchaient des illusions et une âme sœur de leur àme^ 11 professait même, à l’endroit de ce faible sexe aux griffes roses, des théories merveilleuses; sa poétjque était arrêtée depuis longtemps à l’endroit du mariage, et lorsqu’il épousa mademoiselle Berthe de Beaulieu, on se dit naïvement, dans le monde : « Voilà un homme qui a trop fait de victimes en sa vie pour u’ètre point à l’abri du malheur, en dépit de ses cinquante ans. »
— Diable! fit .Armand, voici qui est paradoxal, il me semble.
— Eh bien! au bout de six mois le vieux baron était un esclave, un an plus tard sa femme le relégua à l’arrière-plan de sa vie comme on fait d’un vieux portrait de famille. Aujourd’hui il est passé à l’état de ces ilotes inventés par l’antiquité et qui perdent jusqu’à leur qualité d’homme.
— Mais enfin, demanda Armand, madame de Sainte- Luce est donc une femme décriée ?
T)Ë i; AMOUR
— Non; jamais elle n’a iloiiué sérieusement prise à la critique. Cependant...
— Ah ! il y a un cependant...
— Oui. On n’a jamais connu d’intrigue à la petite baronne. Cependant il est arrivé successivement dans son monde deux aventures auxquelles, à tort ou à raison, l’opinion l’a mêlée.
Kt l’ami s’assit sur une banquette du foyer, comme un homme disposé à narrer un long récit.
— Voyons! dit Armand, dont la curiosité était excitée au plus haut point.
— L’année dernière, reprit le conteur, le jeune marquis de P... était très-empressé auprès d’elle, et il avait en cela un rival, le vicomte Ralph O’..., un Irlandais fort beau, fort riche et très à la mode. La baronne leur souriait à tous deux d’une façon si parfaitement égale, qu’il était impossible de dire qu’il y eût un préféré entre eux. La baronne habite, à l’extrémité de la rue de Babylone, un bôtel dont les jardins s’étendent jusqu’au boulevard des Invalides. Une petite porte ouvre même sur le boulevard. Unenuit, en janvier, on trouva à vingt pas de cette porte le cadavre du vicomte de Ralph... H avait reçu trois coups d’épée. Quant au meurtrier, ou plutôt à l’adversaire, il avait disparu. Mais, chose étrange! la même nuit, M. le marquis de P... se brûla la cervelle dans son fumoir.
— Tiens ! dit Armand, voilà qui est bizarre comme un chapitre de roman.
— pu reste, continua le narrateur, la petite porte du
LES CONPAGNONS
jariiin était parfaitement close, et madame de Sainte- Luce parut étrangère à ce double et funeste événement; seulement, on jasa beaucoup de cette coïncidence singulière, et la médisance prétendit que le marquis et le vicomte s’étaient battus pour elle, et que le marquis, pris de remords, s’était suicidé. Trois mois après, au bal de l’ambassade 'ottomane, madame de Sainte-Luce fut fort remarquée par un jeune prince moldave, un prince de contes de fées, beau comme le jour, plus riche qu’un nabab. Le Moldave s’éprit de madame de Sainte-Luce; il la poursuivit de ses hommages dans tous les bals, tous les concerts, au bois, à Longchamp, aux stations, partout... La baronne fut insensible à tant d’amour et refusa constamment de laisser présenter le beau prince dans ses salons. Cependant, un soir, le Moldave eut la hardiesse de pénétrer chez elle à l’aide d’un travestissement, car la baronne donnait un bal masqué...
— Et qu’arriva-t-U? demanda Armand.
— La baronne le reconnut en dépit d’une grande barbe de magicien, et lui fit le plus gracieux accueil, mais en sortant de chez elle, dans sa voiture, le prince reçut un coup de poignard. Ses gens ne s’en aperçurent qu’en arrivant. I.eur maitre expiraen disant qu’un inconnu l’avait frappé, à peu près comme Ravaillac frappa Henri IV, en se dressant sur le marchepied.
— Après cela, mon cher, acheva le narrateur, pense ce que tu voudras de madame de Sainte-Luce, mais laissemoi te donner un conseil : — Si tu en tombes amoureux.
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prends la poste et pars. Cette femme inspire un amour qui porte malheur.
En ce moment, les deux jeunes gens rentrèrent dans la salle, et Armand braqua sa lorgnette sur la loge de la baronne a\’fec une ténacité propre à attirer son attention; mais la baronne n’eut pas même un tressaillement.
— Ce n’est pas elle? dit-il. Au reste, je vais bien le savoir.
Armand quitta son ami et se rendit sur le boulevard, au lieu indiqué par le billet anonyme. Minuit sonnait. Un Fiacre, le fiacre classique du vieux temps, stationnait sur la chaussée à égale distance des rues Taitbout et du Helder. Armand remarqua que, si la voiture était de piètre apparence , rien ne ressemblait moins à des locati que les deux vigoureux coursiers, destinés à la traîner.
— Cocher, criait un passant en ce moment, vous êtes pris?
— A minuit pour jusqu’au jour, répondit l’automédon, qui jeta un coup d’oeil investigateur autour de lui. '
— Hé! l’ami, dit-il tout bas, es-tu pris?
— Comment vous nommez-vous?
— Armand.
— Non, en ce cas, dit le cocher.
Au même instant la glace d’une portière s’abaissa, la portière s’ouvrit, et Armand aperçut dans le fiacre un homme masqué. Tl monta et .s’assit. I^’homme masqué lui
baiida silencieusement les yeux, et le fiacre partit, remontant le boulevard. 11 eût été impossible à Armand de dire combien de temps dura ce mystérieux voyage ; seulement, au bruit de la voiture, il comprit qu’il sortait de Paris pour rouler sur une chaussée empierrée, et il calcula, quand le fiacre s’arrêta, qu’il pouvait bien avoir fait trois lieues.
L’homme masqué mit pied à terre le premier, donna la main à Armand et l’aida à descendre, puis il dit : — Suivez-moi, monsieur, mais si vous tenez à la vie, n’essayez pas d’arracher votre bandeau, car, si vous le faisiez, je vous tuerais.
— Très-bien, répondit Armand; marchez, je vous suis.
Il entendit grincer le pêne et les gonds d’une porte, puis il sentit sous ses pieds un sable fin comme celui qui jonche les allées de jardin, et il fit ainsi quarante pas toujours guidé par l’homme qui le tenait par la main. Puis il entendit tourner une autre porte, et sou conducteur lui dit :
— Vous avez dix marches à monter.
Armand gravit les dix marches et sentit un tapis sous son pied. Alors son guide le fit asseoir sur un divan.
— Otez votre bandeau, lui dit-il.
Armand obéit, jeta un regard avide et curieux autour de lui et demeura ébloui. Il se trouvait dans un joli boudoir tendu d’une étoffe de soie gris-cendré, meublé avec une coquetterie et une recherche qui sentaient leur femme
élégante, et éclairé par la discrète lueur d’une lampe suspendue au plafond et abritée i)ar un abat-jour en papier de Chine. Des tableaux de maîtres vivants ornaient les murs, de grandes jardinières de laque garnies de fleurs rares se dressaient dans les embrasures des croisées hermétiquement closes, du reste, par une double pefsienûe et d’épais rideaux.
Armand, d’ailleurs, était parfaitement seul; l’homme masqué avait pris soin de disparaître tandis qu’il ôtait son bandeau. Il régnait dans le boudoir comme un parfum de volupté mystérieuse qui s’empara de tous les sens de l’aventureux jeune homme ; ses yeux se fixèrent avec une anxieuse avidité sur une porte qu’il vit devant lui, et par laquelle il lui semblait que la fée de ce logis merveilleux lui devait apparaitre.
En effet, cette porte s’ouvrit presque aussitôt, et notre héros sentit tout son sang refluer à son cœur. Le domino blond venait d’entrer sur la pointe de son petit pied et marchait vers Armand. Comme au bal de l’Opéra, il était masqué et son costume n’avait subi aucune modification.
En éprouvant la brusque transition du caprice à l’amour, Armand était redevenu timide, et il demeura immobile, sans voix, à la vue de l’objet de ses rêves. La séduisante créature lui tendit alors la main et lui dit ce simple mot : — Merci !
Elle faisait allusion à la rencontre du matin.
LES COMPAG.VONS
Armand porta cette main à scs lèvres et les y imprima avec enthousiasme :
— Ah ! je vous aime... murmura- t-il.
Ce petit rire moqueur, que déjà il avait entendu, résonna sous le masque de satin une fois encore : — Vous êtes un fou, lui dit l’inconnue, un fou charmant qui risque sa vie pour une bagatelle. Mais vous ne recommencerez pas, j’imagine; vous allez me le promettre...
La voix du domino était caressante et persuasive, et en l’écoutant Armand éprouvait une sensation délicieuse. Et comme il continuait à couvrir cette main de baisers, on la retira doucement et on lui dit : — Je vous ai fait venir pour vous remercier, et non pour écouter une déclaration d’amour, mon beau cavalier.
— Mais je vous aime... répéta Armand avec feu.
— C’est possible; mais, bien que vous m’en ayez donné une preuve éclatante ce matin, je n’y crois pas encore.
Et le domino ajouta en souriant : — J’étais au bois ce matin, à vingt pas du lieu du combat, dans ma voiture, que dissimulait une touffe d’arbres. J’ai tout vu... et j’ai eu bien peur.
— Vrai? s’écria Armand avec une joie d’enfant.
— Bien vrai.
Les jeunes gens ont quelquefois, au milieu de leur timidité, une fatuité merveilleuse: Armand en fut la preuve en ce moment.
— Vous m’aimez donc? demanda-t-il.
DE L’AMüUU
Cette question directe et si inattendue parut embarrasser le domino.
— Je ne sais pas, dit-il, mais enfin il était bien naturel que je fisse des vœux pour vous.
Armand s’agenouilla sur le tapis, aux pieds de l’inconnue, et reprit ses adorables- petites mains, qu’elle ne songea plus à lui retirer, et alors, avec l’enthousiasme de ses vingt années, il lui dépeignit cet amour si étrangement éclos et ces émotions délicieuses qu’il éprouvait depuis qu’elle occupaût tontes ses pensées.
— Par grâce, lui dit-il enfin, montrez-moi ce visage que j’adore sans le connaître.
Le domino secoua négativement la tète. Armand supplia, l’inconnue fut inflexible.
— Mais enfin où vous revoir? demanda-t-il avec cette insistance caressante de l’amoureux qui implore une faveur.
— Écoutez-moi, lui répondit le domino en le relevant et le faisant asseoir auprès de lui sur le divan, écoutezmoi; vous croyez m’aimer et je suis persuadée que vous êtes de très-bonne foi eu ce moment.
— Oh! balbutia Armand.
' 9i LES COMPAGNONS
— Mais l’amour d’un homme de vingt ans, ami, c’est la chose la pins fragile et la plus éphémère du monde.
— Ah! ne le croyez pas... je vous aimerai tonte ma
vie...
— Enfant, vous ne savez donc pas que le mot toujours est, eu amour, le plus mensonger de tous.
— Tenez, dit-il en plaçant une des mains du domino sur son cœur, voyez comme'il hat...
— Savez-vous bien, reprit l’inconnue, que je ne m’appartiens pas?...
Armand ti essaillit.
— Que voulez-vous dire? demanda-t-il avec angoisse.
— J’appartiens au monde... à ce monde impitoyable qui repousse et flétrit la femme assez faible pour avoir aimé une heure... — J’ai un mari, — ce maitre à qui une femme appartient pour la vie corps et àme...
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand éperdu, mais je vous aime à en mourir, cependant...
— Vous le croyez, du moins...
— Oh! quelle preuve en voulez-vous? dites, ordonnez.. ^ j’obéirai.
— Ami, répondit le domino, l’amour ne se prouve qu’avec la constance.
— Eh bleu! mettez la mienne à l’épreuve,..
— Peut-être...
Puis le domino ajouta d’une voix émue :
— Vous voulez donc me revoir?
— Pouvez-vous me le demander?
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— Et si j’y consentais... m’obéiriez-vous?
— En aveugle.
— Vous avez dit le mot, fit le domino en riant, car vous* ne reviendrez jamais ici que les yeux bandés.
— J’y consens de grand cœur.
— Ensuite, je n’ôterai jamais mon masque...
— Ab!
— Préférez-vous que je l’ôte à l’instant même? Alors vous ne me reverrez jamais.
— Soit, dit encore Armand.
— Doue, reprit le domino avec fermeté, vous ne saurez ni mon nom, ni le lieu que j’habite, et vous ne verrez point mou visage. A ce prix-là, je veux bien consentira vous revoir.
Armand ne répondit pas, mais il appuya ses lèvres sur le front blanc du domino, et il lui sembla que l’inconnue frémissait de tous ses membres.
Longtemps encore il demeura à ses genoux, lui murmurant ces riens si charmants, ces sottises si spirituelles qui sont tout le langage de l’amour, et elle l'écouta en souriant et lui pardonna mille folies. Mais tout à coup la pendule du boudoir sonna trois heures du matin :
— Relevez-vous, dit l’inconnue, il faut nous séparer.
— Déjà? murmura-t-il avec l’accent du regret que devaitavoir Roméo congédié par Juliette aux premiers rayons de l’aurore.
— Il le faut, dit-elle, mais nous nous reverrons bientôt.
LES COMI’AÜNÜXS
— Quand? à quelle heure? deinaiida-t-il.
L’inconnue parut réfléchir.
• — C’est aujourd’hui jeudi, reprit-elle, trouvez-vous samedi au soir au même endroit et à la même heure, nous coutiuuerons la fille aux yeux d’or.
Tandis qu’elle parlait, Armand admirait ces magnifiques cheveux dout la nuance rappelait si exactement la chevelure blonde de madame de Sainte-Luce.
— Me permettrez-vous une question indiscrète? dit-il, obéissant à une inspiration soudaine.
— Parlez.
— Connaissez-vous la baronne de Sainte-Luce ?
Armand articulait celte question en observant attentivement le domino; mais le domino n’eut aucun tressaillement, ne manifesta aucun trouble, et répondit d’une voix fort calme :
— Je l’ai rencontrée dans le monde; c’est une femme sur laquelle il court des bruits étranges et peu flatteurs pour sa réputation. Aussi je suis heureuse de n’uvoir d’autre ressemblance avec elle que ma chevelure, qui est, parait-il, de la même nuance que la sienne.
— Décidément, pensa Armand, ce n’est pas elle.
Le domino blond s’empara du bandeau et le montra au jeune homme.
— Venez, dit-elle, que je fasse votre toilette de voyage.
Elle lui noua le bandeau autour de la tète, et lui dit de la voix la plus caressante et la plus douce :
hy C 1 1 '
— A samedi 1 mais songez que, si vous ôtiez votre ban deau en chemin, vous courriez risque de la vie.
Armand entendit le bruit d’une sonnette dont on tira le gland de soie, puis celui d’un pied léger qui s’éloignait, taudis que s’approchait un pas plus pesant. En même temps, la voix de son guide se lit entendre.
— Venez, monsieur, disait l’homme masqué en le prenant par la main.
Armand fut entrainé de nouveau et reconduit jusqu’au fiacre, où il prit place à côté de son mystérieux conducteur, qui lui renouvela sous peine de mort la recommandation de ne point relever son bandeau.
Le fiacre roula une heure encore, et s’arrêta. L’homme masqué en descendit avec Armand et lui dit :
— Quand vous aurez entendu la voiture tourner l’angle de la rue, vous serez le maître d’ôter votre bandeau.
L’amoureux obéit docilement, demeura debout et immobile sur le pavé de la rue jusqu’à ce que le roulement de la voiture fût éteint dans l’éloignement, puis il découvrit ses yeux et fut étonné de se retrouver à la grille de la petite maison de Chaillot. Le jour naissait, les oiseaux commençaient à chanter dans les grands arbres du jardin, et Armand aperçut le vieux Job qui, déjà levé, se promenait avec inquiétude de long en large dans la petite cour gazonnée, car il était fort rare que son jeune maître rentrât aussi tard.
— Ah ! monsieur Armand, monsieur Armand, grora-
mela-t-il d’un ton afifectneux et grondeur, vous usez trop de votre jeunesse, vous allez trop vite.
— Bah! répondit Armand eu riant, je suis heureux, c’est beaucoup.
Pendant deux mois, Armand fut l’homme le plus fortuné du monde. Deux fois par semaine d’abord, trois fois ensuite, le bel adolescent trouva au coin de la rue Tailbout tantôt un fiacre mystérieux, tantôt un coupé sans armoiries, et toujours cet homme masqué prêt à le percer d’un coup de poignard s’il essayait de soulever son bandeau. Pendant lieux mois, Armand fut ravi de ce mystère; puis un grain de curiosité vint à naître en lui, et il dgmanda à son idole si elle ne lui montrerait jamais son visage.
— Non, lui fut-il répondu sèchement, et pour vous punir de votre désir in liscret, je ne vous reverrai de huit jours.
Armand eut beau prier, supplier, sa condamnation fut sans appel. Pendant huit jours, le véhicule mystérieux fut absent du boulevard.
Alors, ne pouvant voir son inconnue, Armand éprouva le besoin de parler d’elle. Jusque-là il avait gardé sur son bonheur un silence profond, mais le besoin d’un confident