DE L’A MO U H
se fait sentir tôt ou tard chez les gens heureux, et notre héros, n’y tenant plus, fit à ce même ami qui lui avait servi de témoin et raconté, le soir du même jo\ir, l’histoire de madame de Saiute-Luce, l’aveu complet de ses aventures.
— Ohl oh! lui dit le jeune homme, de deux choses l’une : ou elle est laide, et alors je comprends le masque, ou tu as un rival préféré.
Ces derniers mots enfoncèrent au cœur d’Armand l’aiguillon de la jalousie. Il aimait pour la première fois, et pour la première fois il ressentait l’atteinte d’une tristesse inouïe à la pensée qu’un autre que lui avait pu être aimé par elle...
. La confidence d’Armand avait été faite le sixième jour de sa punition ; pemlant les deux autres journées, l’eiifant fut en proie à mille soufTi-aiiccs et se livra aux conjectures les plus étranges. Enfin, le huitième jour arriva; les heures s’écoulèrent avec une lenteur mortelle; mais, enfin, celle du rendez-vous sonna, et la joie d’Armand fut indicible en retiouvant le bienheureux liaere sur le boulevard. Une heure pins tard, il était aux pieds du domino blond. Mais, quand le démon de la jalousie est entré dans le cœur de l’homme, l’amour n’est plus qu’un [trétexte à d’aigres récriminations. Le domino blond reçut Armand avec un sourire et lui tendit sa belle tnaiii eu lui disant : — Vous êtes pardonné !
Il aurait dû être satisfait et se trouver le plus heureux des hommes. Il n’eu fut rien, il se plaignit, il formula
des soupçons, et voulut savoir pourquoi on lui refusait si
ol)stinéinent de se uioiitrer à visage découvert.
Cette fois, loin de s’irriter, le domino fut calme et doux et répondit de sa voix la plus mélodieuse : — Vous ne savez donc, pas, mon ami, que la femme qui, comme moi, a oublié le monde et ses devoirs pour se réfugier dans l’amour, est à la fois si honteuse et si fiére, qu’elle voudrait elfacer son passé et devenir tout autre pour celui qu’elle aime? Vous ne savez donc pas, mon bel indiscret, que vous pouvez me rencontrer an premier jour daus un salon où je ne serai plus celle qui vous aime, mais une femme ayant un nom dans le monde, une haute position... Et alors, vous voulez donc que je rougisse et que je baisse les yeux sous votre regard?
— Ah ! murmura Armand avec l’emportement de la passion, croyez-vous que mou amour n’est point assez dévoué pour être muet, et pensez-vous que je trahirais mon bonheur aux yeux de la foule?
— Non, dit-elle, mais il peut se faire que vous soyez jaloux...
Armand frissonna à ce mot.
— Pourquoi jaloux ? demanda-t-il.
— Parce que dans le monde une femme jeune et belle, — et je le suis, fit-elle avec une adorable coquetterie, — se voit assiégée par une derai-douzaiue de jeunes fats peu soucieux de la compromettre, et qui ne savent pas qu’il y a tout auprès un homme que nul ne connaît, qui aime cette femme et en est aimé, et que chaque mot qu’ils lui
disent à demi-voix entre au cœur de cet homme comme la lame d’un stylet.
— Eh bien, je vous le jure, je n’irai jamais là où je pourrais vous rencontrer...
— Soit, mais nous pouvons avoir une de ces querelles qui semblent devoir être éternelles, bien qu’elles se terluinent quelques jours après par un raccommodement, et alors, dans l’intervalle, qui sait si la colère?...
Armand l’interrompit d’un geste.
— Vous savez bien que je suis votre esclave et que je vous obéirai toujours.
Le domino blond ne répondit pas, mais il devint rêveur et soucieux, laissant sa main dans la main d’Armand. Le jeune homme crut qu’elle allait céder, et il eut un frisson de joie : — Eh bien, reprit-elle, donnez-moi vingt-quatre heures...
— Et après?
— Après, vilain jaloux, murmura- 1- elle, vous aurez la preuve que je suis belle.
Et avant qu’il efit pu répliquer , elle lui mit le bandeau sur les yeux, et lui dit tendrement : — A demain!...
Le lendemain, Armand se trouva au rendez-vous à l’heure accoutumée ; mais le fiacre n’y était pas. 11 attendit une heure, puis deux... La nuit s’écoula, le jour le surprit se promenant sur le boulevard, les pieds dans la boue. Armand rentra chez lui désespéré et livré aux plus noires conjectures. Était-elle malade, ou bien voulait-cüe reculer
Il 6.
loa
encore le sacrifice de son incognito? La journée fut mortelle pour lui : le soir venu, il courut sur le boulevard. Le fiacre était encore absent, et, comme la veille, Armand l’attendit en vain jusqu’au jour. Ti ois nuits encore, Armand espéra trouver enfin cette voiture mystérieuse qui le conduisait vers sa bien-aimée ; sou espoir fut toujours déçu.
Au bout de ce temps, le fils du colonel était à moitié fou et il voulait se tuer< Mais une lettre arriva, et la vue de cette lettre écrite sur papier paille, comme le billet qui lui avait assigné jadis le premier rendez-vous, arrêta sa main prête à lâcher la détente d’uii pistolet tourné contre sa poitrine. C’était elle qui lui écrivait.
U jeta loin de lui l’arme homicide^ et, tout frissonnant d’espérance, il brisa le cachet et lut :
« Cher, bien certainement vous avez lu les Mille et une Nuits, et vous vous souvenez peut-être d’un conte que je vais vous redire, et qui a pour titre, je crois, la Lampe d'Aladin. Un génie apparut à un pauvre serviteur d’Allah et du Prophète et lui dit : « Je veux te faire plus riche que j> le shah de Perse, notre glorieux souverain. Suis-moi. » Le Persan suivit le génie, qui le conduisit, une lampe à la main, au fond d’une caverne pavée de rubis et d’émeraudes et remplie des pierreries les plus fines et des diamants les plus fabuleux. Le Persan, sur l’ordre du génie, avait emporté un vaste sac.
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DE L’AMOUR ' im
» — Tu peux le remplir, lui dit le gt^nie , et l’emporter.
B Le Persan se mit à l’oeuvre, entassa dans son sac autant de diamants et de rubis qu’il pouvait en contenir, et le génie ajouta :
» — Maintenant, avec le prix de ces trésors, tu peux, si telle est ta fantaisie, acheter un ein[)ire. Viens.
» Et il lui ordonna de sortir de la caverne. Le Persan obéit, mais au moment de remonter à la lumière du jour, il aperçut un diamant énorme, qui lui parut plus beau que tous ceux qu’il avait déjà, et il dit à sou généreux condiicleur :
» Je voudrais encore eniporter celui-là.
» — Misérable fou! répondit le génie irrité, ta cupidité t’a perdu...
» Et sur-le-champ les parois de la caverne s’écroulèrent, écrasant l’ambitieux sous leurs débris.
» Or, cher, cette histoire est un peu la vôtre. Vous aviez toute ma tendresse : que fallait-il de plus à votre cœur insatiable? Vous avez voulu voir mon visage, et voici que la grotte mystérieuse où s’abritait notre amour s’est écroulée. Adieu!... nous ne nous reverrons jamais ! »
Un cri de désespoir échappa à Armand ; il reprit son arme et voulut se tuer... Mais une main arracha le pistolet à la sienne... Son ami, son témoin, son conlideut, était entré pendant qu’il lisait, et il ramassa sur le tapis la lettre échappée à Armand foudroyé.
— Insonsi!! lui dit-il, tu veux te tuer? Allons donc! mais cette femme ne t’aimait pas.
— Je l’aime, moi... répondit Armand.
— Eli bien ! nous la retrouverons.
Ce mot fut pour Armand laj^ràc-e que le condamné voit arriver in extremis, au moment même où il gravit les marches de l’échafaud.
— Mon cher, dit froidement l’interlocuteur d’Armand, donne-moi huit jours, et moi, qui ne l’ai jamais vue, je reconnaîtrai et te désignerai ton domino blond dans la foule.
Et comme Armand le regardait avec stupeur, il poursuivit : — Veux-tu que je te conte mon histoire? Écoute. J’ai aimé ardemment une femme; cette femme avait un mari, ce mari était un tigre. Je la trouvais partout, sur mon chemin, dans le monde, ou plutôt elle me rencontrait sans cesse sur ses pas. Les préludes d’une valse, une contredanse, tout était prétexte pour moi. Si elle allait au sermon, j’y ét ais: si elle se montrait au bois, on m’y rencontrait à cheval. Pai tout, enfin, cette femme pouvait me voir attacher sur elle un œil admirateur et lui disant du regard combien je l’aimais, car mon amour était si respectueux et si grand (jne jamais je n’avais osé le lui avouer. Un jour, le mari eut pour de cet homme, qu’il trouvait toujours sur son passage, admirant sa femme et n’osant se déclarer; il se dit que la constance est l’arme la plus terrible qu’on puisse employer contre le cœur humain, si fort et si résolu qu’il soit à ne point s’émouvoir, et il
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