‹ Les compagnons de l'amourChapitre 4 sur 12 · DR L’A MOT R · texte numérisé non relu

DR L’A MOT R

quitta Paris, la France, l’Europe, emmenant son trésor, et effaçant si bien la trace de ses pas, que je renonçai d’abord à retrouver jamais cette femme qu’il m’arrachait. Mais je l’aimais, vois-tu, je l’aimais à en mourir! et je fis ce calcul fort simple, que la terre est un grain de sable dans l’espace, et qu’en dix années je l’aurais fouillée de fond en comble. Je me mis donc à l’œuvre, et, deux ans après, je retrouvais la femme que j’aimais sur les bords de l’Ontario, habitant une maison indienne.

— Et le mari ? demanda Armand.

— Le mari s’était fait planteur, puis il était mort. Je retrouvai donc une veuve, jeune et belle, riche à millions, et qui se montrait sensible à tant de constance. J’aurais pu l’épouser, mais, bah ! — voici la moralité de mon histoire, — je l’avais trop cherchée pour l’aimer encore. Le but atteint, le. désir n’existe plus. Or, mon cher, ton histoire et la mienne ne font qu’une. A défaut de mari, ton domino hlond avait un masque, ce masque représentait l’obstacle, la tyrannie, si tu veux. La femnîe que j’aimais, moi, avait passé les mers pour me fuir, la tienne n’a pas quitté Paris. On fouille Paris en quinze jours ; donne-m’en huit, et je te montrerai ce visage que tu aimes sans le connaître, je te le montrerai à découvert, et tu cesseras d’aimer...

— Jamais... murmura Armand.

— Tiens, dit l’ami, il fait un temps admirable aujourd’hui ; il est quatre heures ; allons au bois , nous la trou-

verons peut-être... *

Armand donna l’ordre d’atteler son joli cheval anglais à un tilbury tout neuf et qu’il n’avait point essayé encore, et vingt minutes après, les deux jeunes gens franchissaient la porte Maillot.

Il était alors cinq heures. On était au mois de mai, et le bois de Boulogne fourmillait des plus élégants équipages de Paris. Prête à partir pour ses terres, la fashiou voulait se montrer une dernière fois au rendez-vous élégant.

— C’est singulier, murmura l’ami, je jurerais que ton domino blond et labaronnede Sainte-Lucenefontqu une seule et même femme.

— Impossible, répondit Armand, qui se souvenait des termes de mépris avec lesquels le domino s’était exprimé sur le compte de la baronne.

— Tiens, précisément, voici la baronne...

Armand éprouva uu tressaillement bizarre, et il redouta que ce fût elle... tant les appréhensions du cœur humain sont inexplicables!

Madame de Sainte-Luce passait, en effet, dans sa calèche découverte, conduite à la Daumont par deux jockeys en culotte blanche et à veste de velours orange, brodée d’or, une livrée de fantaisie que la lionne avait osée à Longchamp dernier. La baronne était renversée à demi, jouant avec son ombrelle, et écoutant uu grand et beau jeune homme brun au teint bistré, respectueusement assis sur le devant de la calèche.

— Voilà madame de Saiut-Luce, contiuua l’ami d’Arman ; elle est avec le comte Stewan.

— Qii’est-ce que le comte Stewan? demanda le fils du colonel, qui éprouva comme un frisson de jalousie à la pensée que, si le domino et la baronne étaient une seule et même femme, un homme était auprès de celle qu’il aimait.

— Le comte Stewan, lui fut-il répondu, est un jeune seigneur russe qui dépense à Paris ses immenses re^ venus.

. — Et puis 1...

— Et puis, il aime madame de Smnte-Luce,

Armand devint pâle.

— Gomment... l’aime-t-il?... demanda-t-il d’une voix altérée.

— Je te l’ai déjà dit, mon cher, la baronne est une femme sur le compte de qui courent bien des on-dit. Peut-être que ni le vicomte Ralph, ni le marquis de P..., ni le comte Stewan, n’ont jamais baisé le bout de son ongle rose. ..Peut-être, au contraire... Bon! te voilà pâle comme un mort; pourtant rien n’est moins prouvé encore, et en dépit de mes soupçons, que la baronne ce soit elle.

En ce moment, le léger tilbury qui descendait la grande avenue et la calèche qui la remontait se croisèrent, et l’ami d’Armand observa la baronne d’un regard ardent et scrutateur, tandis que le jeune homme, toujours trèspàle et le cœur palpitant d’angoisse, la dévorait des yeux.

Madame de Sainte-Luce, qui paraissait prêter peu d’attention à la conversation du comte de Stewan, jeta un coup distrait aux deux jeunes gens, puis a leur cheval.

— Ohl le superbe animal! dit-elle assez haut pour qu’ Armand et son ami entendissent le compliment.

Du reste, pas un tressaillement ni dans la voix ni dans le regard, aucun mouvement qui trahit la surprise ou l’émotion... Son front d’ivoire demeura pur, sa main blanche ne cessa point de jouer avec le manche de l’ombrelle , son sourire ne s’effaça point, et elle soutint le regard des deux jeunes gens avec l’indifférence de la femme admirée et habituée à l’être.

— Ou elle est bien forte, murmura l’ami d’Armand, ou ce n'est pas elle...

La calèche gagna la porte Maillot, puis rebroussa chemin, revint sur scs pas, et, une seconde fois, croisa le léger équipage. La baronne demeura tout aussi impassible, mais le comte Slewan jeta un regard curieux sur le tilbury, et ce regard, dédaignant l’ami, enveloppa Armand tout entier.

— Ah! murmura son compagnon, elle s’est trahie!

— Que veux-tu dire? s’écria Armand dont tout le sang reûua vers le cœur.

— Je veux dire que la baronne de Sainte-Luce est ton domino blond.

— Gomment le sais-tu?

Le regard du comte Slewan me l’a appris. Elle t’aura nommé, et celui-ci t’a regardé d’un œil à la fois

jaloux et dédaigneux. Or, comment saurait-elle ton nom, si ce n’était pas elle ?

Armand demeura foudroyé de cette déduction fort logique.

— Cependant, murmura-t-il, elle m’a dit...

L’ami haussa les épaules. • >i'

— C’est elle, dit-il froidement. • • ' ,

— Eh bien! je l’aime...

— Alors, tu es fou 1

^ — Soitl^qu’importe?

— Rentre chez toi et brûle-toi la cervelle, je ne te le défends plus. Autant mourir qu'aimer cette femme.

— Non, s’é'cria Armand avec violence, je l’aime et je , veux la revoir... je veux qu’elle me reçoive !

— Mon cher ami, de deux choses l’une : ou je me trompe, et alors il est insensé à toi de vouloir pénétrer chez madame de Sainte-Luce, ou c’est bien elle, et alors elle peut te faire jeter à la porte en te disant très-poliment qu’elle n’a point le plaisir de te connaître.

— Je tuerai cet homme! murmura Armand au comble de l’exaspération.

— Ce serait absurde, et de tous le moyens le pire pour arriver jusqu’à elle.

Armand fut reconduit chez lu par son ami, qui déploya toute son éloquence pour le calmer et lui prouver qu’il ferait sagement de renoncer à son amour... Mais Armand aimait ! Parlez donc, raison à la passion ! Ce ne fut qu’avec la promesse solennelle de l’introduire chez

nn LES CUMPAGNÜNS

raadaïue de Sainte-Luce que sou ami parvint à lui faire

reprendre un peu de courage et de sang-froid.

Deux jours s’écoulèrent. Armand fut en proie à un accès de fièvre nerveuse qui le força à garder le lit. Son amour avait atteint les proportions de la folie, — folie furieuse, car il était jaloux du comte Stewan.

Le vieux Job voulut avertir le colonel de cet état d’exaltation étrange'où se trouvait son cher enfant; mais Armand eut peur de faire partager ses douleurs à son père; il supplia Job de ne point aller rue du Helder. Le grognard ne put résister à la prière de son pupille, et il s’en alla pleurer dans un coin.

— U est ensorcelé 1 murmura-t-il.

Enfin, le matin du troisième jour, l’ami revint : -— Veux-tu toujours voir la baronne? lui demanda-t-il.

Armand jeta un cri.

— Elle donne un bal, — un bal déguisé. On dansera dans les jardins, qui seront illuminés.

— J’irai, dit Armand.

— Notre ami Raoul R..., poursuivit le visiteur, est reçu chez la baronne; il a demandé’ la permission de te présenter...

— Et..i fit Armand, elle a refusé!...

“■ Non, tu es invité.

Et il tendit à Arn^and un billet imprimé où les noms propres seuls étaient laissés en blanc. L’invitation était bien au nom d’Armand. Du désespoir à l’espérance il n’y

a qu’un pas pour les amoureux. Armand se persuada que cette invitation était un pardon...

— Elle m’aime encore !

Le bal avait lieu le lendemain, — mais Armand n’était plus malade. La réaction s’était faite, cette invitation l’avait guéri.

Le jeune homme chargé de présenter Armand chez la baronne de Sainte-Luce se nommait Albert de R... Mis au courant de l’amour d’Armand et de sa singulière aventure, Albert de R... s’était promis de ramener le malade complètement rétabli de ce bal où il allait chercher sa guérison.

A dix heures du soir, le jour du bal, M. de R... se présenta au petit hôtel de Chaillot. Armand essayait un charmant costume de palikare qui lui seyait à ravir, et son introducteur ne put s’empêcher de lui dire eu entrant :

— Sur l’honneur, mon cher, si votre domino et madame de Sainte-Luce ont le moindre rapport, vous ne pouvez manquer de signer un traité de paix des mieux en règle. Vous êtes charmant ainsi. Nous arriverons vers onze heures, continua M. de R... C’est le moment où les gens bien élevés font leur entrée dans lé monde. 11 me semble

que VOUS aurez un moyen bien simple de savoir sur-lechamp si madame de Sainte-Luce est bien celle que vous cherchez.

— Lequel? demanda Armand.

Vous lui serez présenté ; elle vous parlera...

— C’est juste, dit le jeune homme, sa voix la trahira.

Les deux jeunes gens montèrent en voiture et franchirent en un quart d’heure la distance qui sépare Chaillot de la rue de Babylone, à l’extrémité de laquelle se trouvait l’hôtel Sainte-Luce. Les abords en étaient encombrés d’équipages, et la cour était pleine de valets*chamarrés à outrance.

M. de R... prit le bras de l’amoureux et le conduisit au premier étage de l’hôtel, où était le grand salon de bal. La salle était éblouissante de lumières et de costumes bariolés, et la foule si compacte qu’ Armand et son conducteur furent contraints d’attendre sur le seuil la fin de la valse.

— C’est un conte des Mille et une Nuits, murmura un jeune homme auprès d’eux.

— Voyez donc danser la reine, répondit un autre en étendant à demi le doigt.

Armand, à ce mot, suivit du regard la direction de ce doigt, et aperçut la blonde et frêle baronne valsant avec un entraînement irrésistible au bras d’un cavalier vêtu en janissaire et qu’il reconnut sur-le-champ pour être le comte Stewan. Pour la seconde fois, le fils du colonel éprouva cette impression de rage jalouse et concentrée

qui lui avait faittaut de mal le jour où, au bois, il avait rencontré madame de Sainte-Luce ayant le beau Russe tlans sa calèche. La baronne, on le voyait à l'expression (le volupté répandue sur sou visage, valsait avec enivrement et paraissait oublier ses invités et le monde entier en tournoyant palpitante dans les bras de son cavalier.

— Décidément, disait une voix à côté d’Armand, le comte Stewan est bien heureux.

Cette voix était celle d’un tout jeune homme fort épris de madame de Sainte-Luce et surtout fort jaloux du comte.

— Pourquoi heureux? demanda un autre fat, parce qu’il valse avec la baronne? Mais c’est un bonheur à ta portée, mon cher, si tu veux l’inviter à ton tour.

— Oh! je ne parle point de ce bonheur-là.

— Duquel, alors?

— Bon ! on sait ici à quoi s’en tenir.

— Mon cher ami, le comte Stewan n’est pas plus favorisé de la baronne que toi et moi.

^ — Oh ! j’en suis sùr.

— Tes preuves ?

— Ah ! voilà; les preuves me manquent, mais la conviction me reste.

Cette conversation à demi-voix torturait le cœur d’Armand, et, eu l’écoutant, il se cramponnait à un singulier espoir :

— Ce n’est pas, ce ne peut être elle, se disait-il.

La valse finie, les danseurs reconduisirent leurs dames

à leurs places, et la eirculatiou fut rétablie clans le grand salon.

— Venez, (lit M. de R... en fendant la foule jiîsqu’à la baronne.

Le cœur d’Armand battait à briser sa poitrine, et il chancelait en marchant. Son arrêt allait dépendre d’un mot.

— Madame, dit Albert de H..., permettez-moi de vous présenter M. Armand L...

Un sourire charmant de gracieuseté et d’indifférence vint aux lèvres de la baronne ; elle répondit au salut embarrassé d’.\rmand par une révérence, et murmura quelques mots eu jouant de son éventail. Ces mots, déjà entrecoupés par l’éventail, furent prononcés si bas qu’il fut impossible à Armand de saisir le timbre exact de la voix. Et la baronne s’éloigna au oras de son cavalier.

Armand était foi-t pâle, et son émotion eût certes été remarquée dans une réunion moins nombreuse.

— C’est elle! dit-il à M. de R..., à n’en plus douter, c’est elle !

— Elle est très-forte, du reste, répondit ce dernier, car elle a supporté votre regard avec un calme parfait. Vous la ferez danser?

— Oui... oui... balbutia Armand, pris d’un tremblement nerveux.

Puis il ajouta :

— Croyez -vous que réellement le comte de Stewan ait des droits sur elle?

DE L’AMÜUR 1J3

— Mon cher, répondit M. de R..., pour répondre oui ou non sur une pareille question, il faudrait avoir vu le comte aux genoux de madame de Sainte-Luce, et encore cela ne prouverait qu’une chose, c’est qu’il aurait cédé à l’entrainement de sa passion que, pour cela, elle ne serait nullement obligée de partager.

— Ainsi, vous croyez?..,

— Je ne crois rien... Peut-être oui, peut-être non. Dans le monde, voyez-vous, une femme a deux façons de' dissimuler une intrigue. La première est la plus vulgaire : elle consiste à se tenir à distance, à avouer même une sorte d’antipathie pour un homme et à ne lui adresser un sourire qu’alors que nul ne peut le surprendre. Toutes les bourgeoises du monde ont usé de ce moyen-là. La seconde manière est au moins plus originale, et c’est celle de la baronne, si le comte est dans sa faveur. Elle en fait son cavalier, sigisbé à la face du soleil, et le monde, qui n’est pas toujours perspicace, se dit :

« S’il était ce qu’il parait être, elle ne l’afficherait point ainsi. C’est tout au plus un plastron. »

M. de II... regarda Armand , dont la pâleur était horrible.

— Vous aimez donc bien cet être mystérieux que vous n’avez jamais vu à visage découvert?

— A en mourir... répondit Armand.

— Et si ce n’est pas madame de Sainte-Luce?

— Eh bien ! je fouillerai le monde entier pour la retrouver.

— Et si c’est elle?

Cette question à bmle-pourpoint épouvanta le jeune homme.

— Oui, répondit M. de R..., si c’est elle, que ferezvous?

— Je ne sais...

— Mon cher, croyez-en mon expérience : il serait plus fjcile de prendre l’Atlas et de le charger sur vos épaules que de ramener une femme à l’homme* qu’elle n’aime plus.

— Oh! balbutia Armand, il faudra bien...

— Tenez, l’homme aimé en ce moment, s’il y en a un, c’est le comte Stewan.

— Eh bien 1 je le tuerai!

— Ce serait un tort.

— Pourquoi?

— Mais parce qu’il est toujours de mauvais goût et souverainement injuste de s’en prendre à l’homme des caprices de la femme.

En ce moment les deux jeunes gens étaient au milieu du salon, et ils virent la baronne qui revenait vers eux. Cette fois elle donnait le bras à un vieux diplomate.

Armand alla à elle et lui dit :

— Serai-je assez heureux, madame, pour avoir l’honneur de vous faire danser la première valse?

Elle répondit par un sourire affirmatif, une légère inclinaison de tète, et passa. Mais tout cela était si naturel

DK L’AMOUR 117

qu’il était impossible d’admettre qu’il y eiit chez elle un parti pris de ne point parler.

Pendant une heure, Armand erra dans le bal comme uneàme en peine, attendant avec une impatience fébrile cette valse qu’il devait danser avec elle, et ce fut avec une émotion étrange et terrible qn’il entendit les préludes.

— Allons, du courage ! lui souilla à l’oreille Albert de R...

Armand s’approcha de madame de Saiute-Luce et lui rappela sa promesse.

— Volontiers, monsieur, lui répondit-elle eu se levant

et prenant son bras.

Ab! cette fois elle avait parlé, cette fois le timbre de sa voix s’était fait entendre distinct et sonore à l’oreille d’Armand, et le jeune homme éperdu avait reconnu cette mélopée charmante au son de laquelle son cœur avait si souvent tressailli.

A vingt ans, l’homme est un véritable enfant eu affaires de sentiment, et, d’ordinaire, il entasse sottises sur sottises. La diplomatie de l’amour n’exisfe point à cet âge. Armand aurait pu dissimuler, il aurait pu chercher à étudier cette femme, d’abord, et à savoir ensuite s’il était complètement effacé de sou cœur. Prouver à madame de Sainte-Luce qu’il la connaissait et ne point le lui dire eût été d’une tactique excellente et d’un goût parfait. Peut-être, si elle avait voulu soumettre son amour à une

longue épreuve, eùt-elle été désarmée eu le voyant humn 7.

LES EOMPAGAON'S

hle et repentant... Mais Armand avait vingt ans... A peine les premières mesures de la valse se firent-elles entendre qu’il entraîna, tout palpitant, madame de Saintc-Luce en lui disant :

— Enfin... enfin. ..je vous retrouve donc!

Elle s’était ployée à demi sur sou bras avec une grâce nonchalante, et ses pieds commençaient à effleurer le parquet des tourbillons réguliers de la valse à trois temps; les yeux demi-clos, elle semblait s’abandonner avec une sorte d’ivresse à l’entraînement de cette danse magique, la seule qui parle réellement au cœur, lorsque ces mots d’Armand résonnèrent à son oreille.

Alors ses yeux demi-clos se rouvrirent avec une sorte de curiosité naïve, et elle le regarda en lui disant :

— M'auriez-vous déjà rencontrée quelque part, monsieur?

Cette question était faite avec le calme sans étonnement d’une femme accoutumée à écouter une déclaration par valse et deux par contredanse.

— Madame, balbutia Armand, ne vous souvient-il plus du bal de l'Opéra?

— J’y suis allée une fois , répondit la baronne, valsant toujours, au bras de mon mari : j’avais seize ans, j’étais curieuse... Oh! la vilaine chose que l’Opéra!

— Et... demanda Armand, vous n’y êtes point retournée?

— Jamais.

DK L’AMOUR

Armand tressaillit et comprit que la baronne persistait à nier son identité avec le domino.

— ‘Vous serez donc impitoyable? lui demanda -t-il d’une voix suppliante.

— Moi, monsieur? fit-elle avec une ingénuité parfaite ; et pom-quoi le serais-je?

— Oh ! dit Armand, c’est pourtant votre voix, votre front, vos cheveux... c’est bien vousl

A ces derniers mots, madame de Sainte-Luce perdit à dessein le pas de la valse et s’arrêta net, puis elle regarda fièrement son danseur et lui dit : — Je crois, monsieur, que vous êtes la dupe d’un quiproquo. Je vous ai vu ce soir pour la première fois : comment pourriez-vous donc me reconnaître?

Armand était pâle en écoutant la baronne, et son cœur ne battait plus. Cependant il n’en pouvait plus douter, la baronne et le domino ne faisaient qu'un.

Aussi, confondu par le calme de sa dernière réponse, regardait-il madame de Sainte-Luce avec une sorte d’épouvante : — C’est un sphinx, pensa-t-il.

Et il ne put trouver mi mot à balbutier, mais il fut pris d’une sorte de folie furieuse, et, reprenant la baronne dans ses bras, il l’entraîna de nouveau au milieu du tourbillon, la pressant avec frénésie... Mais la valse finit, et alors madame de Sainte-Luce se dégagea lestement, lui fit la révérence banale de la femme qui remercie son danseur, puis, au lieu de regagner sa place, elle prit le bras du comte de Stewan qui passait alors auprès d’elle.

Tout cela s’accomplit avec une rapidité telle qu’ Armand demeura immobile et comme pétrifié au milieu du salon.

M. de R... devina presque la scène qui avait eu lieu, et il s’approcha de lui.

— Eh bien? demanda-t-il.

— Elle a nié.

— C’est tout simple.

— Ah! vous trouvez?... balbutia-t-il sourdement.

— Mon cher, répondit Albert de R..., il vous reste deux partis à prendre, si vous êtes bien convaincu que c’est elle.

— Lesquels?

— Le premier, selon moi, le plus sage, est de nous esquiver d’ici sans bruit et de n’y plus revenir. Il est des heures dans lu vie où il faut savoir effacer un ami ou une femme du livre de son cœur et le faire avec calme et dignité. Rayez du vôtre madame de Sainte-Luce, allons souper au café Anglais, et demain vous chercherez une consolation.

— Non, non, dit Armand, dont l’œil était brillant de fièvre, je l’aime...

— Soit! Alors je ne vois plus qu’un moyen de satisfaire votre amour.

— Lequel?

— C’est de tuer le comte de Stewau et de compromettre horriblement la baronne.

— Pourquoi?

— Mais, mon cher, parce qu’avec l’infidèle qui nous

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abandonne, il n’y a qu’un seul parti à prendre, casser les vitres et faire de l’éclat. La femme est si bizarre I elle va parfois jusqu’à mépriser l’homme qui prend un soin minutieux de sa réputation, et elle s’éprend follement de celui qui la traite eu grisette.

— Eh bien! je tuerai le comte...

— Mais, en attendant, mon cher, comme vous êtes horriblement pâle et que l’on commence à avoir les yeux sur vous, allons faire un tour de jardin et respirer le grand air.

.\lbert de R... entraîna Armand dans les allées où la foule commençait à se répandre, et qui étaient éclairées par une infinité de petites lanternes vénitiennes de différentes couleurs. Fuis il le fit asseoir à l’écart sur un banc de verdure et voulut ramener la conversation sur un terrain moins brûlant que celui où l’amour et le dépit d’Armand l’avaient placée.

— Tenez, lui dit celui-ci, je ne connais qu’un seul remède aux grandes émotions, la solitude. On s’exalte avec la parole ; le silence apaise les plus ardentes colères. Laissez-moi là une demi-heure tète à tète avec moi-mème et mes souvenirs...

— Soit, répondit Albert, je vais danser... A bientôt !

Albert s’éloigna. Armand demeura seul.

L’endroit du jardin où il se trouvait était le moins éclairé et le plus touffu. De grands arbres y formaient nue allée étroite qui conduisait à un pavillon situé à l’extrémité opposée et adossé au mur de clôture qui sé-parait

le jardin du boulevard des Invalides. Armand était assis sous un massif de verdure, et, en ce lieu, robscurité était assez complète pour que les rares promeneurs engagés dans cette allée passassent sans l’apercevoir, tandis qu’il pouvait les voir, lui, très-distinctement.

Mais le jeune homme se souciait peu et des bruits de la fête qui lui arrivaient affaiblis et des invités qu’il ne connaissait pas. Une seule pensée l’absorbait tout entier : chercher querelle au comte Stewan et se battre avec lui. Or, si facile qu’il soit de provoquer les gens, encore fautil un prétexte, et Armand avait l’esprit trop bouleversé pour le trouver aisément. Il ne connaissait pas le comte, jamais il n’avait échangé avec lui ni un mot ni un regard, et il ne pouvait point aller lui dire ; « Je veux vous tuer parce que vous êtes dans les bonnes grâces de madame de Sainte-Luce. » Le comte aurait pu nier poliment le fait. Or, tandis qu’Armand se creusait la tête, des pas légers retentirent sur le sable, et, comme s’il eût éprouvé une commotion électrique, le jeune homme tressaillit et sentit un flot de sang lui monter au cœur.

Deux ombres glissaient enlacées à travers les arbres, et passèrent à deux pas d’Armand immobile et muet de colère. C’étaient la baronne et le comte Stewan se parlant bas. Armand eut le vertige, et sa main chercha involontairement un poignard, un couteau, une arme quelconque... Le couple passa son chemin sans même soupçonner la présence d’un homme dans le massif voisin, et Armand les vit se diriger vers le pavillon.

Alors notre héros perdit la dernière lueur de raison, la dernière parcelle de sang-froid qu’il eût encore ; il oublia que les jardins étaient pleins de monde, et qu’il allait se livrer à un espionnage inouï et peut-être à des violences...

Son cœur battait à briser sa poitrine, un nuage de sang obscurcissait ses yeux, une sueur glacée découlait de son front goutte à goutte. Pareil à un homme aviné, il les suivit de loin, trébuchaul parfois; il les vit se glisser dans le pavillon, où brillaient les lueurs discrètes des girandoles, et comme ils ne poussèrent point la porte derrière eux, il y pénétra une minute après, et se trouva au pied d’un petit escalier eu coquille dont les marches étaient couvertes d’un épais tapis. Armand gravit cet escalier et le bruit de ses pas ne résonna point, assourdi qu’il était par le tapis ; il aperçut devant lui une porte entr’ouverte par où s’échappait un flot de lumière... Et il poussa cette porte.

Quand il eut jeté un rapide regard autour de lui, il demeura immobile, anéanti, foudroyé... Il était ^ir le seuil de ce boudoir mystérieux où il avait passé tant d’heures enivrantes aux pieds du domino blond ; ce boudoir aux tentures orientales, au divan circulaire, aux lampes à abat-jour d’albàtre suspendues au plafond ; et, à la place même où le domino s’asseyait, il vit madame de Sainte- Luce, et à ses pieds, tenant ses mains dans les siennes, le comte Stewan. Mais tout d’un coup la baronne jeta un cri et se leva comme si elle eût vu se dresser devant elle

m LES COMPAGNONS

un fantôme, Elle venait d’apercevoir sur le seuil du boudoir Armand immobile et pâle comme une statue.

— Monsieur! monsieur! s’écria- t-elle au comble de l’émotion et de la colère.

Armand lit un pas vers elle, regarda le comte stupéfait et lui dit : — Je vous demande pardon, monsieur, d’avoir troublé votre tète-à-tète, mais permettez-moi de vous dire où vous êtes...

La voix d’Armand était sourde, et ses paroles s’échappaient de ses lèvres lambeau par lambeau.

•— Monsieur!... dit à son toiÿ* le comte.

— Écoutez-moi... écoutez... s’écria Armand avec un tel accent d’autorité, que le gentilhomme russe se sentit dominé. Vous voyez ce boudoir, reprit le jeune homme. Eh bien ! j’y suis venu pendant deux mois presque tous les soirs» Ou m’y amenait en voiture... les yeux bandés... J’y étais reçu par une femme masquée... Cette femme, je l’avais rencontrée au bal de l’Opéra...

Et, se tournant vers la baronne, Armand ajouta d’une voix éclatante : — Cette femme, la voilà!

Madame de Sainte-Luce jeta un nouveau cri, un cri de hyène, un cri de bète fauve prise au piège, puis elle bondit vers Armand et le frappa au visage de sa main gantée.

— Vous êtes un lâche! lui dit-elle.

Armand tournoya sur lui-même comme un homme frappé à mort, puis il marcha vers le comte, menaçant, terrible, l’œil injecté, les lèvres bordées d’une écuipe

blanche : — Monsieur, lui dit-il, il me faut tout votre sang pour cet affront !

Mais le comte Stewau avait reconquis son sang-froid; il toisa Armand d’un air dédaigneux et répondit : — Monsieur, je n’ai point le bonheur d’être aimé de madame de Sainte-Luce, comme vous avez pu le croire en me voyant à ses genoux. Je l’aime, il est vrai, et j’ai osé m’agenouiller et le lui dire; et la façon dont j’ai été reçu, en m’ ôtant tout espoir, ne me laisse pas le droit de me faire le défenseur de l’honneur outragé de la baronne.

La voix du comte était calme, polie ; il parlait avec un sourire aux lèvres, et il ajouta aveç une courtoisie parfaite : — Du reste, monsieur, vous devez être, à coup sûr, victime d’une erreur et d’une bizarre ressemblance... Madame de Sainte-Luce est une honnête femme qui ne reçoit point, un masque au visage, un inconnu dans son boudoir.

Et le comte offrit sou bras à la baronne.

— Venez, madame, lui. dit-il, ce jeune homme a été pris sans doute d’un transport au cerveau.

— Monsieur! s’écria Armand, qui se plaça furieux devant lui pour l’empêcher de sortir, les Russes manqueraient-ils de courage?

— Ah! monsieur, répliqua froidement le comte, si vous m’insultez personnellement, je pourrai me battre avec vous... mais plus tard.

— Non, non ! tout de suite !

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— Y songez-vous? Nous compromettrions madame. Au revoir... dans quinze jours je serai à vos ordres.

Et le comte écarta Armand et sortit donnant le bras à madame de Saiute-Luce. Quant à Armand, il demeura immobile, fou de douleur et de désespoir, les yeux rivés au parquet... dans l’attitude de l’homme qui voit se briser sa dernière planche de salut.

Ce ne fut qu’une heure ou deux plus tard que, recouvrant une lueur de raison, il songea à sortir du pavillon fatal ef à quitter cette maison maudite où elle l’avait souffleté.

M. Albert de R...^avait V6iinement cherché Armand, et, le croyant parti, il avait demandé sa voiture et avait quitté le bal.

Ce fut le lendemain que le colonel trouva son cher en- * fant dans cet horrible état de prostration où nous l’avons vu au commencement de ce récit, et qu’il songea à l’association terrible dont il était le chef pour rendre à la baronne torture pour torture et la frapper dans son orgueil et dans ses plus chères affections.

Quant à madame de Sainte-Luce, son bal, qui se pro.longea jusqu’à sept heures du matin, était une soirée d’adieu qu’elle donnait à sa société d’hiver. Elle partit le lendemain pour ses terres de Bretagne où elle passait la saison d’été et où nous allons la suivre.

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