‹ Les compagnons de l'amourChapitre 5 sur 12 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

Aux limites extrêmes du Finislcre et à quelqncs lieues de Quimper, ime falaise aride et rougeâtre, d’une incommensurable hauteur, borde l'Ocêaii, ce vieil Océan breton aux vagues grises, couronnées d’écume, au bruit monotone, au ciel terne et froid.

Sur cette falaise, et dominant la mer comme un phare, se dresse un de cesHnanoirs féodaux dont l’architecture rappelle les temps héroïques et sanglants des croisades et des premières guerres anglaises.

Vu du large, ce château a bien le plus sombre et le plus triste aspect qu’on puisse imaginer. Ou dirait un nid de cormorans, ces oiseaux de proie de la mer. Ses tours aux créneaux noircis sur lesquelles, en dépit des révolutions, flotte encore un lambeau de bannière seigneuriale, son beffroi lézardé et ses vieilles assises moussues, inspirent une sorte de terreur superstitieuse aux pêcheurs et aux marins qui louvoient au plus près des falaises. Du côté de la terre, au contraire, l’aspect du manoir chaiige du tout au tout ; un lierre vivace grimpe aux murs, un grand parc d’ormes centenaires encadre la pelouse verte d’où surgit le perron aux marches usées, un rayon de soleil couchant dore les vitraux des croisées eu ogives, et, par delà le parc, entre la mer et une grande forêt de

châtaigniers, s’étend un joli vallon bien vert, bien ombreux, avec un petit village dont les maisons sont construites en pisé.

Du côté de la mer, le manoir a l’aspect d’un vieux bandit; du côté de la terre, on dirait un vieillard bonhomme se réchauffant aux tièdes rayons du soleil d’hiver. Ce manoir a nom Kerlor, et c’était là que la baronne de Sainte-Luce se rendait chaque été. Kerlor était un fief possédé par les Beaulieu depuis la première croisade. Ce fief était tombé en quenouille en arrivant à mademoiselle de Beaulieu, qui, n’ayant point de frère, l’aveiit apporté en dot à M. de Sainte-Luce, son mari.

Certes, pour une reine à la mode comme madame de Sainte-Luce, on comprenait peu qu’elle choisit pour demeure d’été ce triste manoir, perdu en un coin du Finistère, éloigné de tout centre de population, et dépourvu de tout agrément autre que la chasse et la pêche, alors qu’elle possédait en Touraine une ravissante terre, la plus belle de la province, et la mieux avoisinée sans contredit.

Pour que madame de Sainte-Luce passât tout son été à Kerlor, il fallait qu’elle fût dominée par des souvenirs d’enfance bien précieux et bien chers, ou qu’un motif impérieux et secret l’y attirât.

Or, un soir de mai, au coucher du soleil, une chaise de poste attelée de vigoureux chevaux normands s’arrêta à la grille du vieux manoir. Au bruit du fouet des postillons et des grelots de leurs porteurs, mille, rumeurs ré-

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poudircnt do l’intérieur du château, et madame de Sainte-Luce, descendant de voiture, vit accourir vers elle une demi-douzaine de ces vieux serviteurs qu’on ne retrouve plus guère, attachés à la maison du maître depuis leur enfance, que dans quelques provinces reculées, telles que la Bretagne. Derrière eux se montra presque aussitôt une jeune femme tenant dans ses bras un enfant.

Cette jeune femme était la plus séduisante créature qu’on pût voir, et elle mérite une rapide esquisse. Elle était brune, avec des yeux bleus et des cheveux d’un noir de jais, de taille moyenne et d’une admirable petitesse de pieds et de mains. Blanche comme un lis, elle avait ce sourire rêveur et triste des filles d’Armorique bercées, durant leur enfance, au bruit monotone de l’Océan. Elle se nommait Y vonaïc, et par abréviation Naïc.

Naïc était la sœur de lait de mademoiselle Berthe de Beaulieu, devenue baronne de Sainte-Luce. C’était la fille d’un homme qui avait sauvé la vie au marquis de Beaulieu durant les guerres de Vendée, et qui était mort respecté et aimé de toute la contrée, bien que Naïc eiït mal tourné. En effet,, quelques mois avant la mort du père Yvon le garde-chasse (ainsi nommait-on son père), Naïc, disait-on, avait refusé la main de son fiancé, un jeune gars du pays de Vannes, qui l’aimait depuis longtemps. Puis un jour on avait vu la jeune fille portant un nourrisson dans ses bras... Et alors les paysans bretons du voisinage et leurs femmes, qui craignaient Dieu, avaient levé les mains au ciel en soupirant: — Pauvre

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Naic ! elle aura été la victime de quelque beau monsieur de la ville, comme il en vient parfois à Rerlor... Pauvre Naïc!... Pauvre père Yvon!...

Avant sa faute, Nalc était l’enfant adoré du vallon que dominait Rerlor. Élevée avec Berthe, elle avait reçu la même éducation à peu près, et on ne l’appelait que mademoiselle Naic dans les environs.

Quand ce malheur lui arriva, ou crut que madame de Sainte-Luce, — car Berthe était mariée depuis trois mois, — allait cesser de la voir et l’expulserait du château. Il n’en fut rien. Naïc demeura l’amie de Berthe; leur amitié parut même avoir été resserrée par un lien mystérieux, et la jeune femme se prit à aimer avec passion cet enfant qui venait au monde par la poi'te de l’amour.

A Paris, l’hiver, madame de Sainte-Luce était cette femme à la mode, légèi’c et sans cceur, disait-on, pour laquelle trois hommes étaient morts d’une façon mystérieuse et fatale. A Rerlor, la baronne devenait une tout autre créature. Laissant M. de Sainte-Luce soit à Paris, soit en Touraine, elle venait se condamner de gaieté de cœur à une solitude de sept mois "dans ce désert borné par l’Océan, sans autre société que quelques gentillàtres arriérés des environs. Là elle vivait seule, en compagnie de Naïc, couvrant de baisers l’enfant de celle-ci et oubliant au milieu de ces jo'cs intimes son existence orageuse de Paris. Quel lien mystérieux unissait ces trois êtres, rassemblait cos deux femmes autour de ce berceau? C’était là ce que nul ne savait.

DE L’A. MO U U m

Naïc courut donc, son petit gar<;ou dans ses bras, à madame de Sainte-Luce qui descendait de voiture, et celle-ci jeta un cri de joie en embrassant tour à tour la jeune mère et l’enfant.

Ce dernier avait près de quatre ans, il commençait à gazouiller ce charmant babil de l’enfance, il était frais et rose, un peu bàlé du soleil et les cheveux en broussaille.

— Bonjour, petite maman, dit-il en posant ses deux bras potelés autour du cou de la baronne, qui l’embrassa tendrement.

La fière baronne prit alors familièrement le bras de sa sœur de lait, donna la main à l’enfant qui se nommait Hector, et gagna avec eux la grande salle du vieux manoir, où selon le vieil usage presque féodal, elle reçut les hommages des serviteurs de Kerlor.

Si l’austère demeure avait conservé au dehors sa mine froide et refrognée et son cachet de vétusté sombre, au dedans elle avait subi de notables modifications. Madame de Sainte-Luce l’avait restaurée et quelquefois arrangée à la moderne ; la plupart de ces vastes salles, naguère tristement ornées de chêne noirci, de boiseries enfumées et de tentures de cuir aux dorures ternies, avaient été rajeunies, tendues de tapisseries aux tous moelleux, et

meublées avec le goût exquis et luxueux qui préside à la décoration d’un hôtel du faubourg Saint-Germain.

Après un court repos dans la grande salle, ce fut donc dans un charmant petit boudoir, qui rappelait vaguement peut-être le pavillon de l’hôtel de Babylone, que madame de Sainte-Luce courut s’enfermer avec Naïc et le jeune Hector. Alors les deux jeunes femmes s’enlacèrent étroitement.

— Bonne Naïc, murmura la baronne ; Dieu ! que l’hiver m’a paru long!... Sais-tu qu’il y a cinq mois que nous ne nous sommes vues ?

— Ah ! petite sœur, répondit Naïc, ces cinq mois m’ont paru tout aussi longs qu’à toi... mais j’embrassais notre enfant et l’absence me semblait moins amère. . .

— Enfin, me voilà près de toi et de lui, continua madame de Sainte-Luce en caressant de la main les boucles blondes de la chevelure d’Hector. Mais, ajouta-t-elle, cette année nous nous amuserons, Naïc, nous verrons nos voisins... je donnerai des fêtes à Kerlor.

— Hélas! dit Naïc, les voisins diminuent, petite sœur, la mort les prend un à un. Le vieux chevalier de Rergaz est mort la semaine dernière; huit jours avant c’était la baronne de Penhoët, et l’on dit que M. d’Urzé se meurt dans son manoir d’Urzé-lès-Vannes.

— Oui, répondit la baronne, mais il nous reste le vieux chevalier de Rérizou , notre plus près voisin, et chez lequel doivent venir sous peu de jours plusieurs jeunes gens de Paris, entre autres, fit madame de Sainte-Luce avec une

DE L’AMOUR i.î.l

naïveté parfaite, un jeune Russe qui m’a été présenté cet hiver, le comte Stewan, je crois. Tu verras, ma bonne Naïc, nous aurons une cour... A propos, j’oubliais de te dire que j’ai fait l’acquisition d’un intendant superbe, Xaïc, et qui a les façons d’un gentilhomme. C’est un ancien capitaine, un soldat de l’Empire, à qui sa mince retraite prescrivait une économie voisine de la misère, et qui m’a offert ses services. Il arrive ici ce soir même.

Les deux jeunes femmes s’abandonnèrent quelque temps encore à une intime et douce causerie qui se prolongea jusqu’à l’heure où une cloche se fit entendre et annonça le souper. Elles descendirent à la salle à manger, tenant chacune une des mains de l’enfant quelles placèrent à table entre elles.

Certes, l’affection de madame de Sainte-Luce pour le fils de Naic tenait de l’adoration, et on se fût fort étonné d’un tel attachement dans Paris, où la baronne passait pour une femme sans cœur.

Et, en effet, l’amour dont elle entourait cette frêle créature effaçait le sourire railleur et froid qu’on voyait d’ordinaire glisser sur ses lèvres, et dans ce regard mélancolique et noyé dont elle l’enveloppait, on eût cru voir l’adoration maternelle.

Madame de Sainte-Luce avait dit vrai en annonçant à Naic l’arrivée de son régisseur pour le soir même. Vers huit heures, le pas d’un cheval se fit entendre dans la cour, et bientôt la baronne vit apparaître sur le seuil de la salle à manger un homme de haute taille, vêtu d’une

LKS COMPAGNONS

longue redingote bleue qu’ornait un ruban rouge, et qui paraissait être âgé d’environ cinquante ans.

Cet homme avait l’attitude roide, saluait militairement et sentait d’une lieue l’officier de l’Empire. Il se nommait, pour madame de Sainte-Luce, le capitaine Lambert, mais il eût été facile de reconnaître en lui le colonel Léon.

Seulement, pour devenu* régisseur de la baronne, le colonel avait dépouillé l’homme du monde, remplacé sa rosette d’officier par un simple ruban, et adopté cette toilette militaire dans laquelle il se présentait à la baronne.

— Madame, lui dit-il en s’inclinant, j’ai fait diligence et terminé en vingt-quatre heures les affaires qui me retenaient encore à Paris. Me voici maintenant à vos ordres.

— Monsieur le régisseur, répondit la baronne, vous devez avoir grand’faim et besoin de repos. Veuillez me faire le plaisir de souper avec moi. Demain vous m’offrirez votre bras et nous visiterons le château d’abord et les terres ensuite.

Le colonel s’inclina et se mit à table avec une sorte d’embarras plein de pudeur.

— Pauvre homme ! pensa Naic.

Le colonel causa peu, mangea beaucoup, mais il observa du coin de l’œil et Naïc et son enfant, et les caresses que prodiguait à celui-ci madame de Saihte-Luce.

Cette dernière se retira de bonne heure dans son appartement et laissa le colonel encore à table avec Naïc, qui lui tenait compagnie. Une heure plus tard, Naïc se retira

à son tour. Alors, demeuré seul, le colonel alluma un cigare et alla rêver sur la plafe-forme du vieux manoir qui dominait la mer. La nuit était sombre, l’Océan déferlait avec un bruit sourd sur la grève ses lames couronnées d’écume ; au large, un navire ballotté par le gros temps laissait voir parfois son fanal de poupe qui disparaissait, une minute après, derrière une vague. Le colonel contempla tour à tour le manoir silencieux et l’Océan immense aux stridentes colères, puis sur ses lèvres minces glissa un froid et cruel sourire : — Ah ! madame de Sainte-Luce, murmura-t-il, vous avez eu le tort d’introduire dans les murs de votre manoir ce cheval de bois qu’Ulysse fit entrer dans Troie et qui, à la nuit suivante, vomit des hommes, des glaives et du feu. A nou§ deux donc, madame!

Trois jours après son arrivée à Kerlor, le faux çapitaine Lambert était parfaitement installé dans ses fonctions de régisseur général des terres et des biens de madame la baronne de Sainte-Luce.

Qu’on nous permette d’expliquer comment il avait eu cet emploi.

Nous avons laissé le colonel à l’Opéra, lorgnant la baronne dans sa loge et remarquant le teint cuivré du

comte de Stewan, qui accompagnait ce soir-là madame de Sainte-Luce au spectacle. Nous l’avons vu ensuite écrire un billet au gentilhomme russe, en lui demandant s'il n’était point le fils du major d’artillerie qu’il avait lieaucoup connu durant sa captivité.

Le billet, porté sur-le-champ par une ouvreuse, eut une prompte répionse :

« Oui, disait le comte, je suis bien le fils du major » Stewan, et je suis tout à la disposition de l’officier » français qu’il a connu. »

Le colonel sortit aussitôt de sa loge, et fut assez heureux pour n’avoir point été remarqué par madame de Sainte-Luce. Presque en même temps le comte quitta la loge de la baronne, et il rencontra le colonel au foyer.

Le jeune homme et le vieux soldat se saluèrent cordialement, et le colonel dit au comte : — J’ai été comblé des bontés du major comte Stewan, votre noble père, et ceci m’encourage à m’adresser au fils...

— Monsieur le colonel, répondit le jeune Russe, parlez, je suis à vos ordres. Ma bourse et mon épée sont à un homme que mon père a appelé son ami.

Le colonel s’était donné la tournure embarrassée d’un

^ homme qui voudrait taire un aveu et ne l’ose pas.

— Monsieur le comte, reprit-il avec une certaine émotion, la confidence que j’ai à vous faire est d’une nature telle, que j’ai besoin de vous demander votre parole d’honneur que vous me garderez un secret absolu.

— Je vous la donne, monsieur.

— Cè que j’ai à vous raconter, poursuivit le colonel, dont l’émotion semblait s’accroître, est une histoire si étrange, que je vous supplierai de me suivre à l’écau't.

— Venez, dit le comte, qui prit le bras du colonel et l’entraîna dans un coin du foyer alors désert,

— Monsieur, reprit le colonel, au commencement de la Restauration j’ai éprouvé un violent amour, un amour comme on en a un seul. en sa vie. J’ai aimé ardemment une femme, morte aujourd’hui depuis longtemps. Je l’ai aimée, et j’en ai été aimé, monsieur. J’avais alors trentequatre ans, j’étais beau, je portais un brillant uniforme de colonel de hussards. Elle était unie à un vieil époux morose et grondeiur... Hélas! monsieur, notre félicité fut de courte durée... Un événement dont l’horrible secret ne m’appartient pas nous sépara à toujours.

Le colonel s’arrêta et parut essuyer une larme, puis il reprit : — J’appris qu’elle était mère... Malheureusement il m’était aussi interdit de voir son enfant que de la revoir elle-même. J’étais alors en Espagne. A mou retour, j’avais quitté l’armée, j’étais presque sans fortune et sans relations, et le monde où elle vivait, elle et son enfant, était fermé à jamais au soldat de l'Empire devenu industriel.

Le colonel Ot une pause nouvelle, comme s’il eût été contraint de dompter son émotion.

— Elle est morte et j’ai vieilli, continua-t-il. Mais son enfant, cette enfant adorée autant que sa mère, cette enfant vit, cette enfant est aujourd’hui une noble et belle

LES CO.MPAONONS

femme, hélas 1 séparée de moi autant que l’était sa mère.

Le comte Stewau tressaillit et eut comme un pressentiment vague de la révélation que le colonel allait lui faire.

— Eh bien! monsieur? lui dit-il d’un ton interrogateur.

— Quelquefois, rarement, hélas! monsieur, j’ai le bonheur de. l’apercevoir, de me glisser, obscur, dans la foule qiu s’écarte sur son passage ; mais, vous devez le comprendre, ce bonheur ne me suffit pas... je voudrais la voir chaque jour... à toute heure... dussé-je remplir auprès d’elle un rôle subalterne... fût-ce celui d’un serviteur.

— Monsieur...

— Écoutez, poursuivit le colonel, j’ai eu plusieurs de mes frères d’armes moins heureux que moi, et qui n’ont rapporté du champ de bataille que l’épaulette de lieutenant ou celle de capitaine. Sans fortune, ils ont bravement pris leur parti. Les uns sont entrés dans le comjnerce, d’autres ont accepté les humbles fonctions de régisseur... Ah! si je pouvais devenir le sien... l’entendre me donner ses ordres... la voir tous les jours... vivre sous le toit qu’elle habite.

Le comte regarda le colonel et ne put se défendre d’une certaine admiration pour cet homme dont l’amour paternel ne reculait point devant un tel sacrifice de dignité humaine.

— Ainsi, monsieur, lui dit-il, vous seriez homme?...

— A tout faire pour vivre auprès d’elle, monsieur le

comte, répondit le colonel eu apparence ému jusqu’aux larmes...

— Mais, répondit le comte, une pareille confidence...

— IMonsieur, dit résolument le colonel, je me suis adressé avons, parce que vous seul pouvez satisfaire mon désir.

— Comment? demanda naïvement le jeune Russe.

— Si je vous nommais, cette femme, me garderiez-vous le secret?

— Foi de gentilhomme et de soldat!

— Eh bien! reprit le colonel, j’ai appris que la baronne de Sainte-Luce...

Sa voix trembla à ce nom, et le comte étouffa un cri de surprise.

— J'ai appris que la baronne de Sainte-Luce, acheva le colonel, cherchait un régisseur-général de ses domaines et de sa maison, un homme probe, ayant une certaine éducation...

A son tour, le comte Stewan était ému.

— Or, cet homme, je crois, je pourrais l’être.

— Comment ! s’écria le comte, le colonel Léon consentirait?...

— Non pas le colonel Léon, monsieur, mais le capitaine Lambert. Vous m’avez juré le secret, vons m'avez offert vos services, j’implore donc votre protection pour obtenir cette place de régisseur sous le nom du capitaine Lambert.

— Vous l’aurez, répondit le comte.

Le colonel lui prit vi vement la main.

— Vous êtes noble et bon comme votre père, balbutia-t-il.

— Écoutez, dit le comte, madame de Saiute-Luce part demain au soir pour ses terres de Bretagne; venez me prendre demain au matin chez moi, je vous présenterai.

I Et le comte Stewan donna sa carte au colonel et lui serra affectueusement la main en le quittant.

Le jeune Russe regagna la loge de la baronne taudis i]ue le colonel s’esquivait, et, se penchant vers la jeune femme : — Berthe, murmura-t-il bien bas, m’aimezvous?

Elle tourna vers lui ses grands yeux mélancoliques et répondit ce seul mot : — Ingrat 1

— Eh bien, reprit le comte qui tressaillit du bonheur, si je vous en demandais une preuve, me la donneriezvous?

— Peut-être...

— Vous cherchez un régisseur?

La baronne laissa glisser un frais et moqueur sourire ' sur ses lèvres.

— Voudriez-vous l’être, afin de me suivre en Bretagne?

— Non pas moi, dit-il bravement, mais un pauvre vieux soldat que j’aime et qui a été. l’ami de mon père.

— Où l’avez-vous vu?

— Au foyer, il y a cinq minutes. C’est un vieillard fort vert, un ancien capitaine, un homme probe.

— Bieu! dit uouchalammeut la baroune, vous me l’amènerez demaiu.

— Vous êtes im ange de bonté.

Elle lui jeta son plus charmant sourire.

— Tenez, dit-elle, vous ne savez pas tout ce que j’ai fait pour vous aujourd’hui.

Il la regarda ; elle poursuivit : — Vous viendrez en Bretagne dans quinze jours, vous serez présenté chez le chevalier de Kérizou, mon voisin, par son petit-üls, votre ami Laurent de Kerdrel.

La toile tombait en ce moment sur le dernier acte.

— Conduisez-moi à ma voiture, dit la baronne en plaçant sa petite main dans celle du comte, et venez demain avec votre protégé.

Le lendemain, en effet, le colonel se présenta vers onze heures chez le comte Stewan, qui achevait de s’habiller. L’homme élégant avait disparu. Restait le vieux soldat, en redingote bleue, à larges moustaches, un homme qui réalisait un de ces types de grognard immortalisés par Charlet.

— Croyez-vous, dit-il au comte en souriant, que je ne suis pas un capitaine Lambert très-convenable ?

— Oh 1 certes, oui, répondit le comte, et madame de Sainte- Luce sera enchantée de vous.

Ici le colonel crut de son devoir de pâlir légèrement et de demander avec émotion : — Pensez-vous que je serai agréé?

— Je vous le promets.

Or, entre cet homme qui aimait follement madame de Sainte-Luce et cet antre qui jouait an sérieux un rôle de père anonyme, de quoi pouvait-il être question, si ce n’est d’elle? Le comte avoua presque son amour, et le colonel lui laissa entendre que cet amour lui était agréable, puisqu’e//e était heureuse.

Tandis qu’ils roulaient en voiture vers la rue de Babylone, le jeune Russe éprouva le besoin de confier au colonel qu’il partirait quinze jours après la baronne pour aller passer un mois chez M. de Kérisou, un voisin de madame de Sainte-Luce.

— Oh 1 oh 1 pensa le colonel, voici qui va modifier un peu mes plans.

La baronne reçut ses visiteurs dans sa chambre à coucher, en l’obe du matin. Le comte présenta le faux capitaine Lambert, lequel se montra ému et balbutia.

— Pauvre père, pensa le comte.

— Pauvre homme I se dit la baronne, il en coûte à sa fierté de solliciter un emploi voisin de la domesticité.

Madame de Sainte-Luce accepta donc les services du capitaine Lambert, et lui dit en le congédiant : — Je pars ce soir pour Rerlor, venez m’y rejoindre, et vous entrerez sur-le-champ en fonctions.

— Je puis partir demain au matin, répondit le colonel, et suivre madame la baronne à quelques heures de distance.

Le colonel quitta l’hôtel de la rue de Babylone, rentra chez lui eu fiacre et changea de costume. Après quoi, il

demanda son coupé, et dit au cocher eu y montant ; — Touche à Chaillot.

Vingt minutes après, le père et le lils se trouvaient réunis. Armand était encore aussi pàlc, aussi brisé que la veillé ; mais un éclair de colère commençait à remplacer dans ses yeux ce regard morue et découragé qui avait épouvanté le colonel.

— Voilà qui est bon signe, pensa le pauvre père :

quand la colère se mêle à l’amour, le moral prend le dessus. \

Il prit son fils dans ses bras, le fit asseoir près de lui, et lui dit en le regardant avec tendresse : — Gomment vas-tu aujourd’hui, enfant?

— Je souffre toujours, mou père.

— Tu l’aimes donc bien?

— Oh! oui.

— Et si elle t’aimait un jour?

Armand jeta uii cri : — l’ère... père... murmura-t-il, veux-tu me faire mourir?

Le colonel serra l’enfant sur son cœur et reprit : — Écoute : moi aussi j’ai aimé... moi aussi j’ai souffert...

— Ohl pas antaut que moi, père; c’est impossible!

— Écoule toujours : je me suis aperçu que trois choses se ressemblent fort en ce monde : le cheval, la femme et le jeu. Il faut que le cheval sente l’éperon, sans cela il méprise son cavalier et le désarçonne. Il faut que la femme sente la supériorité, la domination de l’homme, ou bien clic fera de lui le cas que fait le cheval d’un ca-

valier inhabile. Il faut que le joueur soit hardi, qu’il attaque la fortune de face, à coups de fouet, et la fortune lui sourira.

Armand écoutait le colonel et ne comprenait pas.

— Vois-tu, continua celui-ci, madame de Sainte-Luce est une de ces natures perverties et mauvaises qui ne peuvent être qu’esclaves ou tyrans. Tyran avec toi, impitoyable et sans cœur, parce que tu l’aimais et te mettais à ses genoux , elle t’eût adoré, si tu l’eusses traitée comme certaines femmes méritent de l’être.

Armand écoutait son père avec un étonnement profond.

— Écoute encore, reprit le colonel, je veux te ramener d’ici à quinze jours cette femme qui t’a foulé aux pieds, je veux la mettre à tes genoux, l’y voir te demander grâce et pardon en sanglotant.

Armand eut le vertige : — Père... murmura t-il, ne me promets pas un tel bonheur... c’est impossible.

— Regarde-moi, s’écria le colonel; regarde ton père en face. Crois-tu en lui?

— Oui.

— Eh bien I ton père te jure qu’il en sera comme il le dit.

Ai'raand jeta un cri et faillit s’évanouir dans les bras du colonel. Ce dernier comprit que les grandes émotions pouvaient briser cette organisation frêle et délicate, et il se coutenta d’ajouter : — Je vais partir pour un voyage

DE L’AMOL'R

de quelques jours, mou eiifaut. Ce voyage, je le fais pour toi, pour ton amour... je te jure quelle t’airnera.

— Mais lui II! murmura Armaud, qui frissonna de colère de la tète aux pieds au souvenir du comte Stewan.

— Lui, dit le colonel... Il sera mort dans quinze jours.

Et il embi’assa tendrement son üls et le quitta, lui laissant au cœur cet espoir, le plus grand de tous les espoirs : le retour de la femme infidèle!

Le colonel savait bien maintenant qu’ Armand vivrait,

et qu’il vivrait pour attendre le jour où madame de Sainte-Luc.e lui reviendrait.

-- Job, dit-il au vieux soldat, je te laisse l’enfant : veille sur lui. S’il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise! un de ces événements qui pourraient nécessiter ma présence, cours chez M. de Lacy et dis-lui : « Je m’appelle Job. » Il comprendra et se mettra à la disposition de l’enfant.

En quittant Chaillot, le colonel se fit conduire chez Contran. M. de Lacy, depuis la mort de Léona, s’était laissé aller à une sorte de torpeur morale. Il avait cessé de lutter contre les volontés de l’association, il s’était résigné au rôle d’instrument docile. Bien plus, il commençait à se faire à ces émotions violentes du duel, devenues pour lui journalières, et il tenait si peu à la vie désormais, qu’il éprouvait comme un vague besoin de la risqucr sans cesse.

— Mou cher marquis, lui dit le colonel, la mort de votre cousin au second degré, en vous rendant l’héritage

futur de votre oncle, vous a rendu son aü'ectiou. l’our- 11 9

li6

(luoi n’irioz-vous pas un peu en Bretagne chez le chevalier?

— Avez-vous besoin que j’y aille'i' demanda le marquis avec l’indiüerence résignée d’un homme prêt à tout.

— Oui.

— Pourquoi?

— Je ne le sais pas encore; mais probablement pour y tuer le comte Stewan, qui se. dispose à aller passer un mois chez un voisin de votre oncle et de madame de Sainte-Luce, M. de Rérizou.

— Madame de Sainte-Luce va donc en Bretagne?

— Elle part ce soir, et moi demain.

— Vous?

— Moi-mème, et depuis liue berne je suis le régisseur général de la baronne sous le nom du capitaine Lambert.

— Bien joué, colonel !

— Ab ! murmura celui-ci, dont les narines se dilatèrent avec une expression de cruauté sinistre, si vous saviez comme elle m’a brisé mou enfant, cette panthère aux ongles roses; comme elle lui a fouillé et labouré le cœur de ses griffes! Mais je la tiens, allez! Ce monstre sans entrailles a cependant au fond de l’àme une libre sensible. Cette femme, impitoyable pour ses esclaves, a une ofTcction vivace et profonde ensevelie tout au fond de son cœur... et c’est là que je frapperai!

Le colonel était superbe de courroux en parlant ainsi, et M. de Lacy, qui savait ce que valaient les combinai-

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sons machiavéliques de cet homme, comprit que déjà madame de Sainte-Luce était tout entière en ses mains.

— D’abord, reprit le colonel, j’avais songé à vous prier de m’expédier le comte Stewan sur-le-champ, dans un fourré du bois de Boulogne; mais j’ai réfléchi, j’ai pensé que mieux vaudrait commencer par elle, aller droit à son affection intime qui est toute sa vie, la briser sans pitié; après quoi on lui jettera le cadavre sanglant du comte à ses pieds, comme le bouquet de la fête.

— Vous êtes superbe! murmura Contran.

— Écoutez, acheva le colonel, vous aller écrire à votre oncle et lui annoncer votre visite prochaine ; vous attendrez pour quitter Paris que le comte Stewan soit parti. Si d’ici là un homme venait à vous et vous disait : « Je me nomme Job, » faites ce qu’il vous demandera. C’est le soldat qui élève mon fils.

— Très-bien ! répondit Contran.

Le colonel lui serra la main, alla faire à la hâte ses préparatifs de départ et se mit en route le lendemain au point du jour. Deux jours plus tard, comme on l’a vu, il arrivait à Kerlor.

Huit jours après son installation à Kerlor, le faux capi taine Lambert avait déjà une topographie exacte des lieux environnants, une connaissance parfaite des mœurs et du

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caractère des habitants, et de nombreuses intelligences dans le pays. Le colonel rattachait un à un les üls de ce drame sinistre dans lequel il voulait envelopper madame de Sainte-Luce.

Parmi les serviteurs venus de Paris avec la baronne, il en était un dont la physionomie grave et sombre avait’ frappé le nouveau régisseur, qui s’était mis à l’étudier avec une scrupuleuse et tenace attention. Parfois, quand les deux jeunes femmes jouaient avec l’enfant, un regard de haine que cet homme dardait sur la baronne avait été surpris par le colonel.

Il se nommait Jean; il remplissait auprès de madame de Sainte-Luce les fonctions de valet de chambre, et elle avait en lui une confiance absolue.

— Ou cet homme est un traître, pensa le colonel, ou il médite, lui aussi, quelque vengeance contre la baronne. Dans tous les cas, voilà mon complice.

Jean était un valet taciturne. Breton, originaire du pays de Vannes, il ressemblait à un exilé sur le sol natal, tant il était triste et morose. Jamais il n’allait aux pardons voisins, jamais on ne le voyait rire. Son front ne paraissait se dérider que lorsque madame de Sainte-Luce retournait à Paris ; on eût dit qu’il avait la haine de la patrie. Chaque soir, son service fini, il sortait sans bruit du château et s’en allait, par un sentier taillé dans la falaise, s’asseoir sur une pointe de roc qui dominait an loin la mer.

Le colonel le snivit un soir. 11 était nuit; l’Océan agité pailait de sa grande voix et roulait le galet sur la plage

avec un bruit striileut qui dominait tous les bruits. Jean le Breton gagna la pointe de roc et s’y assit comme un • douanier qui veille, comme un cormoran qui guette sa proie. La tète dans ses mains, l’œil attaché sur l’immensité de l’Océan, l’Armoricain s’était pris soudain à rêver de cette rêverie sombre des cœurs meurtris.

Tout à coup une main s’appuya sur son épaule; surpris, il se redressa brusquement et se trouva face à face avec le colonel. Ce dernier avait nn pistolet dans la main, et le Breton vit briller dans ses yeux une résolution si profonde et si nette, qu’il tressaillit, tout brave qu’il était.

— Hé ! Tami, lui dit le colonel, je ne veux pas te'tuer, causons un peu...

— Que voulez-vous? demanda le Breton avec brusquerie.

— Assieds-toi et causons...

L’accent du colonel était impérieux. Jean obéit.

— Mon bel ami, poursuivit le régisseur de Kerlor, quand on vient, comme toi, rêver chaque nuit, sur un rocher, à cent toises au-dessus de l’Océan dont on écoute la grande voix, on est poète, amoureux, où Ton médite une vengeance.

Jean tressaillit à ce mot.

— Es-tu poète? reprit le colonel.

— Non, répondit-il.

loO

LKS COMPAGNONS

— Amoureux

— Je l’ai été; je ne le suis plus...

— Alors songerais-tu à te venger?

— Peut-être...

— Je le savais, dit froidement le colonel.

— Vous ! fit Jean qui recula d’un pas sur l’étroite plateforme de rochers.

— Moi, mon mailre. Et je vais te dire quel est en ce monde l’être que tu hais... C’est madame de Saiute-Luce.

— Que vous importe? dit brusquement le Breton.

Le colonel arma brusquement son pistolet et continua :

— Mou bel ami, nous sommes seuls ici, et le bruit de la mer est bd que, si je te tuais, on n’entendrait point à

Kerlor la détonation de mou arme; maintenant, choisis :

ou me dire la vérité et t’associer à moi, car je bais cette femme plus que toi... ou mourir.

Un éclair de joie infernale étincela dans l’œil du Breton.

— Vous... la... baissez?... dit-il, espaçant lentement chacun de ces trois mots.

— Elle a foulé mou fils aux pieds.

— Votre fils ?

— Oui,et c’est pour le venger que je me suis abaissé au rôle de régisseur.

— Comment le nommez-vous, votre fils? Je l’ai connu peut-être.

— Armand... répondit le colonel.

— Oui, un jeune homme blond... frêle... de vingt ans...

— Eh bien, moi, répondit Jean, j’étais l’homme mas-

qué, cet homtric qui le conduisait du boulevard aux jardins de la rue de Babylone.

^ Et il passa un ricanement étrange dans la \ oix du Breton.

— Ah! ah ! dit-il, vous êtes son père?... Oh! je comprends. vous devez la hair... mais moi, je la hais plus encore...

— Que t’a-t-elle fait?

— Elle a déshonoré la femme que j’aimais en secret.

— Alors, dit froidement le colonel en désarmant sou pistolet et le mettant dans sa poche, nous sommes faits pour nous entendre...

Et il s’assit à côté du Breton, lui prit la maiu et continua : — Je sais vaguement et je devine une multitude d infamies dans la vie de cette femme, mais les preuves me manquent et tu dois les avoir...

— Je les ai toutes, dit le Breton.

— Ainsi cet enfant qui appelle Naïc sa mère?...

— Infamie! murmura Jean, Naïc eslunehonuète fille... cet enfant, c’est le fruit du crime : c’est le fils de la baronne...

Et le Breton poursuivit avec une sourde irritation daus la voix : — Ah ! puisque j’ai enfin trouvé un homme qui déteste cette créature autant que moi, je ne garderai donc plus pour moi seul l’horrible secret de cette vie souillée. J’ai été, pour préparer ma vengeance, son complice, son .âme damnée... je sais tout... et je n’attendais qu’un dernier crime pour la traîner avec moi sur le banc des assassins, devant une cour d’assises...

— Parle donc alors, s’écria le colonel.

— Écoutez, répondit le valet.

lit il conta au colonel, d’une voix lente et grave, l’étrange histoire delà frêle baronne de Sainte-Luce.

— J’étais, dit-il, le promis de Naïc. Son père, le vieil Yvon, était garde-chasse à Kerlor, moi j’étais piqueur chez M. de Kérizou, et mon père avait fait la guerre du temps des bleus, avec Yvon. Bien que Naïc fût la sœur de lait de la demoiselle du château, comme on l’appelait, et qu’elle eût été élevée avec elle, son père, le vieil Yvon, avait juré qu’elle n’aurait pas d’autre époux que moi. Les pères étaient amis, disait-il souvent, les enfants s’épouseront. A dix-huit ans, nous fûmes fiancés et notre mariage se trouva fixé à Pâques suivant. La demoiselle du château s’était mariée, en sortant de pension, il y avait environ quatre mois, et le vieux seigneur de Beaulieu, son père, demeurait seul à Kerlor. Un soir, il pleuvait à torrents, et c’était en hiver; Naïc et moi nous étions au coin du feu, dans le petit pavillon qui est à l’extrémité du parc opposée au château, et qu’elle habitait avec son père. Le père Yvon était parti le matin pour aller chasser à ■Vannes, dans les bois de M. de Kérizou, avec le maître du château, le baron de Beaulieu, le père de madame de Sainte-Luce. Selon toute probabilité, il ne devait revenir que le lendemain, surtout si la journée avait été chaude. Comme dix heures sonnaient à l’horloge du château dont les sons aflfaiblis nous arrivèrent à travers les grands ai-bres du parc, Naïc me tendit la main et me dit avec un sourire •'

— Décidément, mon pauvre Jean jnon père et le maitie ne reviendront pas.

— Tn crois, N aie ?

— Ils coucheront à Kérizon, et il faut que tu t’en ailles... Tu n’es encore que mon promis, et bien que tn sois un loyal garçon, je ne peux pas te donner l’hospitalité.

— Mais il pleut...

— Bah! il pleuvait quand tu es venu. Ne vas-tu pas faire croire à ta Naïc que tu crains de te mouiller,

Elle me laissa prendre un baiser sur sa joue rose et me dit ; Va-l’eu !

Mais, comme j’allais sortir, nous entendîmes le bruit d’une voiture qui roulait dans le chemin creux venant du côté de Vannes.

— Voilà ton père, dis-je à Naïc.

— C’est impossible, répondit-elle, il est parti à cheval.

Le bruit des roues se rapprocha, puis il nous sembla

que la voiture tournait sur elle-même, s’arrêtait un moment et repartait ensuite. Alors on entendit un pas léger; deux coups furent frappés à la porte du pavillon et Naïc et moi nous poussâmes un cri d’étonnement.

La personne qui venait d’ouvrir la porte et uous apparaissait sur le seuil, c’était madame de Sainte-Luce, la nouvelle mariée, la demoiselle du château. Elle se jeta sur une chaise et murmura à l’oreille de Naïc : — Je suis perdue !

Et, en effet, elle était fort pâle ; ses yeux cernés disaient

Il ' 9.

LES COMPAGXONS

L'il

qu’elle avait pleuré et souffert ; elle semblait pi’eudre soin de cacher sous une vaste pelisse de voyage un objet dont je ne pouvais distinguer la forme.

La baronne avait récemment épousé M. de Saiute-Luce, et celui ‘•ci, trompé avant même d’être époux, allait acquérir la preuve indubitable de son déshonneur. Vous comprenez alors pourquoi elle arrivait ainsi, au milieu de la nuit, dans une voiture de louage qu’elle s’empressait de renvoyer, et venait frapper à la porte du pavillon au lieu . d’aiTiver au château.

— Va-d’eu, me dit Naïc qui devinait un malheur dont elle ignorait encore la nature.

Je saluai la baronne et je sortis eu effet ; mais, poussé par une invincible curiosité, je revins sur mes pas.

11 y avait à côté du pavillon un arbre dont les branches touchaient la fenêtre de la pièce où se trouvaient madame de Sainte-Luce et Naic. Je grimpai sur cet arbre, et, immobile au milieu du branchage, je pus tout voir et tout entendre.

— Naïc!... Naic!... s’écria la baronne aussitôt que je fus parti, Naïc!... je suis perdue!... perdue sans retour... mon père... mou mari... ils sauront tout...

El, ouvrant brusquement sa pelisse, elle découvrait aux yeux de Naïc, pétrifiée de surprise, une frêle créature richement emmaillotée dont elle s’eilôiraii d’étouÜ'er les cris en la couvrant de ses baisers.

— Mou enfant f... reprit-elle, mou enfant... Je ne veux pour tant point l’abaudouuerl...

DK L’A MOL' Il

Soudain elle pâlit, et uu cri de douleur lui échappM.. Sa faiblesse, les fatigues de la route, l’éinotion terrible à laquelle elle était en proie, agissaient sur sa constitution délicate et nerveuse. Elle tomba à demi évanouie sur un siège, en pressant son enfant sur son sein.

Tout à coup Naïc jeta un cri d’angoisse, puis un cri de terreur. Le pas d’un cheval se faisait entendre à la porte du pavillon, et, à n’en plus douter, c’était Yvon le gardechasse.

— Mon père!... exclama Naïc éperdue.

Yvon entra, interrogea d’un regard les traits bouleversés de sa fille, aperçut madame de Sainte-Luce pantelante et serrant convulsivement dans ses bras un enfant enveloppé de soie et de dentelles, et il devina tout.

— Que faire ? que faire ? disait Naïc tordant ses mains de désespoir.

Le père Yvon était né à Kerlor, il était dévoué au seigneur de Beaulieu comme le chien à son maître, il aurait donné sa vie et son sang jusqn’à la dernière goutte pour éviter un chagrin au vieux gentilhomme.

Un moment, il demeura debout, consterné, la pâleur de la honte au front, — car, ponr lui, la honte du maître, c’était la sienne ; — puis il se mit à genoux, les yeux pleins de larmes, et adressa nue courte prière à Dieu.

Il se releva ensuite calme , résolu , et dit à la baronne : — 11 ne faut pas, madame, que vos plaintes puissent être entendues du château; il ne faut pas qu’un

seul valet de Kerlor saclie jamais que vous êtes venue ici;

il ne faut pas que votre père...

11 n’osa achever et murmura : — Dieu nous assiste et nous donne la science des médecins!

Aidé de Naïc, il transporta la jeune femme au premier étage du pavillon et la coucha sur le lit de sa fille ; mais il était si troublé qu’il, oublia de fermer la porte extérieure...

Or, Yvon et M. de Beaulieu étaient revenus tous deux de Kérizou, parce que la pluie qui était tombée en abondance toute la soirée, rendait la chasse impraticable pour le lendemain, en lavant toutes les passées du soir, effaçant les vol-ce-l’cst et mouillant la terre de façon à ôter aux chiens tout odorat.

— Ce que nous avons de mieux à faire, avait dit M. de Beaulieu à Yvon, c’est de nous en retourner à Kerlor.

Le vieux gentilhomme et son piqueur étaient donc montés à cheval et partis malgré la pluie.

M. de Beaulieu était un vieillard robuste et vert qui ne redoutait ni la fatigue ni les intempéries des saisons, ni la solitude du voyage.

— Tu vas piquer des deux, dit-il à Yvon, et tu passeras à la ferme du Bois- Fourchu, où tu diras à mon métayer de me venir parler demain au matin.

Yvon avait donc pris de l’avance sur sou maître, et 11 était arrivé à Kerlor le premier.

Quant à M. de Beaulieu, le hasard voulut que taudis que son piqueur quittait la route de Vannes pour un sentier

qui menait au Bois-Fom clni,ilviiit à rencontrer une voiture de voyage, conduite par un seul postillon et entièrement vide. A onze heures du soir par un temps pareil, et sur la route ordinairement déserte de Rerlor à Vannes, une semblable rencontre devait naturellement éveiller la curiosité du gentilhomme chasseur.

— Hé ! l’ami, dit-il au postillon, d’où viens-tu?

— Ma foi! monsieur, répondit le postillon, Dieu ou le diable le savent peut-être, mais moi, je ne le sais pas.

— Comment! s’écria M. de Beaulieu; te moques-tu de moi, maraud?

Et persuadé, en effet, que le postillon le voulait mystifier, il mit son cheval en travers de la route pour’châtier le drôle de sou insolence s’il ne s’expliquait.

— Monsieur, dit le postillon, voici deux heures que je roule à travers de mauvais chemins couverts de bois, par une pluie torrentielle, et je vous jure que je serais bien embarrassé de vous dire d’où je viens.

L’accent du postillon avait un cachet de franchise qui frappa M. de Beaulieu.

— Ce matin, continua le postillon, une dame est arrivée à Vannes par la voiture publique de Rennes. Elle portait dans ses bras un enfant au maillot. L’n épais voile vert cachait sa ligure, et personne n’a vu ses traits. Elle est venue à la poste, a demandé une berline et des chevaux; et elle est partie avec moi. Elle avait un air souffrant, du reste, et paraissait marcher avec peine.

LES CÜMl\\Ü.NONS

— Où allons-nous? lui ai-je demandé.

— Sortez d’abord de la ville, m’a-t-elle dit, je vous indiquerai votre chemin. Alors, monsieur, nous avons quitté la route, puis nous nous sommes enfoncés dans ce maudit pays et dans ces affreux chemins tout détrempés, et nous sommes arrivés il y a une heure, à la lisière d’un grand parc, de l’autre côté duquel j’ai vu un château. La dame m’a fait arrêter à la porte d’un pavillon au bord du parc, m’a mis vingt-cinq louis dans la main et m’a renvoyé.

— C’est bizarre ! murmura M. de Beaulieu appréhendant un malheur, car dans la narration du postillon, il avait reconnu le parc de Kerlor et le pavillon qu’Yvon habitait.

— Comment était cette dame? demanda-t-il; jeune ou vieille?

— Toute jeune, monsieur, petite, et il m’a semblé qu’elle avait les cheveux blonds.

— C’est ma fille I exclama M. de Beaulieu , ma fille que je croyais à Paris... Que signifie ce voyage mystérieux?

Et il mit son cheval au galop, jetant un louis au postillon, qui continua sa route.

En vingt minutes, M. de Beaulieu atteignit le pavillon, mit pied à terre, entra, vit de la lumière au premier étage, entendit les gémissements étouffés de sa fille, et monta avec l’anxieuse vivacité d’un jeune homme. Au bruit de ses éperons résonnant dans l’escalier, Yvon

lîi«

voulut courir à la porte et l’empècher d’entrer... il arriva trop tard... M. de Beaulieu était déjà sur le seuil et pouvait apercevoir, sur le lit de Naïc, sa lille pâle, ' épuisée, allaitant un enfant dont les vagissements retentirent à l’oreille du vieux gentilhomme ainsi qu’un glas funèbre...

M. de Beaulieu tourna deux fois sur lui-même comme s’il eût été frappé à mort, et il se laissa tomber sur un siège en se couvrant le visage de ses deux mains : — J’ai trop vécu 1 murmura-t-il, je meurs déshonoré I

Ces paroles, où l’orgueil de sa vieille race jetait un cri d’agonie, frappèrent au cœur le vieil Yvon et lui inspirèrent alors le plus sublime des dévouements. 11 s’agenouilla alors devant son maitre, prit ses deux mains et lui dit : — Beaulieu ne peut être déshonoré : sa fille demeurera une honnête femme devant le monde entier...

— Mais cet enfant? demanda le vieux gentilhomme d’une voix éteinte.

— Cet enfant, répondit Yvon, ce sera le fils de Naïc, de Naïc, l’humble fille de l’obscur garde-chasse...

M. de Beaulieu ne répondit pas... il était mort.

Mais Yvoii n’en tint pas moins sa parole. Naïc fut la mère de l’eiifaut; Naïc, iunoceute et pure, passa dans le pays pour une fille oublieuse de ses devoirs ; on lui jeta l’opprobre à la face, ou me mit dans la terrible situation de tout dévoiler ou de ne pas l’épouser...

Je voulus contraindre Y’ von à parler, mais il me jeta rudement à genoux, et, me couchant eu joue : — Si tii

LES COMPAGXOXS

no ino jnros pas de te taire, me dit-il, je te tue comme un chien.

J’aimais N'aic, je jurai... L’année suivante, Yvon mourut à son tour. Trois personnes seules possédèrent désormais ce secret, Naïc, moi et cette femme qui avait tué son père, cette femme qui accepta le sacrifice que lui faisait Naïc, cette femme que je me suis pris à haïr de toutes les forces de mon àrne...

Jean se tut un moment, et le colonel put voir deux grosses larmes rouler le long de ses joues, puis il reprit :

— Je n’ai point épousé Naïc, vous comprenez, parce que, tout valet que je suis, j’ai de la fierté et ne veux point d’une femme que le monde croit coupable, mais j’ai juré de me venger... dût ma vengeance me coûter dix années de patience et d’attente... Je suis entré au service de la baronne, je me suis fait son esclave, son confident, sonâme damnée... Oh! quel monstre que cette femme!

Le colonel interrompit brusquement le récit du valet :

— Tu seras vengé , lui dit-il, mais je veux tout connaître!

— Quoi encore?

— Comment est mort le vicomte Ralph?

— Je le sais, j’y étais...

— Alors, je prétends le savoir aussi bien que le motif pour lequel le marquis de P... s’est suicidé.

DE L'AMOÜR

— Eh bien! dit Jean, écoutez...

— J’écoute, dit le colonel qui s’était levé et qui s’assit de nouveau.

— Madame de Sainte-Luce, continua Jean, voulait goûter les plaisirs du vice et jouir, dans le monde, de tous les avantages de la vertu.

M. deP... fut le premier des deux qu’elle aima; et pendant six mois que dura son bonheur, il ne sut jamais que la mort avmt été constamment suspendue sur sa tète.

La première fois que le marquis vint au pavillon, madame de Sainte-Luce lui dit : — Si vous voulez m’aimer et être aimé de moi, vous garderez le plus profond silence sur nos rendez-vous. Jamais un homme, ami ou laquais, ne vous accompagnera. Jamais, si on m’insulte devant vous, vous ne vous battrez. Si, dans le monde, un homme parait avoir trouvé le chemin de mon creur, vous serez sourd et muet : le moindre mouvement de jalousie vous serait fatal.

Le soir même, j’entrai au service du marquis. Je ne fus pas son domestique, je devins son espion; je le suivais partout et j’avais l’ordre de le tuer, si un mot imprudent sortait de sa bouche. 11 ignorait que j’eusse appartenu à

la baronne ; par conséquent, il pouvait se trahir devant

moi, s’il était homme à commettre une indiscrétion.

Mais le marquis adorait madame de Sainte-Luce : il garda le secret de son bonheur avec la discrétion de la tombe. Cela dura six mois; au bout de ce temps, la baronne rencontra le vicomte Ralph. 11 était blond, mélancolique, rêveur comme une légende irlandaise ; il avait la beauté d’une femme. Le marquis, au contraire, était brun, bâlè,d’un visage accentué et mâle, de haute taille et d’une force herculéenne. Le contraste parut sans doute piquant à la baronne, car elle noua une intrigue nouvelle sans renoncer à la première.

Bientôt quelques imprudences de sir Ralph éveillèrent les on dit du monde et la jalousie du marquis, et ce dernier fut obligé de se souvenir de ses promesses les plus formelles. J’avais ordre de le tuer s’il se plaignait, et je crus que le moment allait venir.

Cependant, il se contint, quelque torture qu’il éprouvât; il ne chercha point de confident, et mon poignard rentra dans sa gaine. Un soir, pourtant, il osa dire à la baronne avec emportement : — Le monde prétend, et je le crois, que le vicomte Ralph vous aime.

— Je le sais bien, répondit-elle avec calme, il me l’a dit.

Le marquis eut un frisson de colère.

— Et vous l’aimez aussi, n’est-ce pas?

— Votre question est indiscrète ; vous me dispenserez d’y répondre.

DE L’AMOUK

— Eh bien ! murmura le marquis furieux, je le saurai ou j’y laisserai la vie.

Ce mot imprudent perdit le marquis dans l’esprit de la baronne. Et le lendemain elle me dit : — Voici un flacon dont tu verseras le contenu ce soir dans le verre de ton maître. Il a des insomnies, et ce narcotique lui fera grand bien.

Je compris tout, et je m’emparai du flacon. Seulement, vous pensez bien que je ne songeai pas à exécuter cet ordre sans réfléchir et voir si je ne tenais pas enfin ma vengeance. Aller trouver le marquis et lui dire : « Tenez, madame de Sainte-Luce m’a ordonné de vous empoisonner, » c’était risquer de me faire jeter à la porte sans profit. Le marquis ne m’aurait pas cru, ou, s’il m’eiit cru, il eût dédaigné de se venger. Mieux valait s’en prendre à sa jalousie. Trois fois par seinaim?, le marquis trouvait, à minuit, la petite porte des jardins entre-bàillée sur le boulevard des Invalides. Il avait été reçu la veille, donc la baronne l’attendait d’autant moins le soir même qu’elle était persuadée que j’exécuterai ponctuellement ses ordres. Jamais le marquis ne m’avait fait la confidence la plus légère, je ne pouvais donc pas lui dire : — Monsieur vat-il ce soir au boulevard des Invalides?

Mais le marquis ne connaissait point mon écriture, et, taudis qu’il était absent, j’écrivis les trois ligues suivantes sur son guéridon, dans son fumoir :

« Si monsieur le marquis se rendait ce soir au boulevard

LKS COMPAGNONS

des Invalides, poul-ètre y rencontrerait-il ungentilhomme irlandais de sa connaissance. »

Lorsque le marquis rentra, il fut stupéfait en voyant que son secret ne lui appartenait plus, et il sonna violemment.

— Qui est entré ici? me dit- il.

— Personne, répondis-je.

— Qui donc a écrit cela?

Il me montrait le papier. Je haussai naïvement les épaules en signe d’ignorance. Le domestique du marquis se. composait d'une cuisinière, d’un groom et de moi. Il ne voulut pas questionner les deux premiers et me congédia. Mais le démon de la jalousie s’était éveillé en lui plus terrible et plus violent que jamais, et l’avis mystérieux lui sembla de nature à mériter quelque confiance.

Le marquis s’habilla et sortit en disant qu’il ne rentrerait point pour dîner.

— Voilà, pensai-je, qui me met à l’abri de tout reproche, s’il arrive quelque désagrément cette nuit à madame de Sainte-Luce.

Et comme j’étais fort curieux de ce qui pourrait advenir, j’allai, dès la nuit, m’emlnisquer sur le boulevard des Invalides. Après une assez longue absence, je vis, à la clarté d’un lointain réverbère, s’avancer un homme qui marchait avec précaution, le nez caché dans son manteau.

— Voilà le marquis, pensai-je.

C’était lui, en effet ; il se dirigea vers la petite porte

sans hésitation, preuve évidente qu’il connaissait parfai tement son chemin, puis il se cacha dans la pénombre que projetait la saillie de l’embrasure, et demeura immobile, sans soupçonner le moins du monde que, du haut d’un arbre voisin, je l’observais tranquillement. Le marquis attendit une heure environ. 11 pleuvait, le boulevard était désert. Tout à coup un pas net, rapide et régulier, le pas d’un homme qui va à un rendez-vous, retentit dans l’éloignement ; le marquis tressaillit, et je devinai ’ qu’il tenait sous son manteau un objet long et mince qui pouvait bien être une paire d’épées. Presque en même temps la porte à laquelle il était adossé s’ouvrit sans bruit, comme elle s’ouvrait pour lui, à l’aide d’un ressort invisible et sans que personne fût derrière. A n’en plus douter, les pas qu’il entendait étaient ceux d’un rival.

M. de P... entra dans le jardin, fit trois pas à gauche, et se trouva sur le seuil du pavillon où la baronne attendait Ralph. La nuit était noire.

— Ralph... dit-elle bien bas, est-ce-vous?

— Non, madame , répondit sèchement le marquis. C’est moi.

J’entendis la baronne jeter un cri de rage et d’effroi, tandis que sir Ralph franchissait à son tour la porte du jardin et se trouvait face à face avec le marquis. La situation était terrible pour la barouiie , mais elle fut courte : — Monsieur, dit le marquis en saisissant le bras de sir Ralph, vous êtes aimé de madame, moi aussi. Nous

LES COMPAf.XONS

sommes rivaux... donc l’un de nous deux est de trop en ce monde.

Et, jetant son manteau, le marquis montra deux épées à l’Irlandais en lui disant : — Choisissez!

Ils voulaient se battre dans le jardin, mais l’obscurité était telle qu’ils furent contraints de sortir sur la chaussée, à demi éclairée par la lueur tremblotante d'un réverbère suspendu à cinq cents pas environ. Madame de Sainte- , Lucc, qui n’avait point perdu toute sa présence (Tespril, en profita pour fermer la porte du jardin, de façon que, quoiqu’il pût arriver , elle se trouvât moins compromise.

Sir Ralph et le marquis mirent l’épée à la main en hommes qui sont décidés à ne cesser le combat que morts ou vainqueurs. Ce fut un beau duel que le leur ! Ils tiraient bien tous deux, ils avaient le cœur chaud, leur main était conduite par une haine égale. Je ne sais pas au juste combien cela dura ; peut-être vingt minutes, peut-être dix seulement, mais il me sembla que ce duel avait eu la longueur d’un siècle. Enfin, sir Ralph poussa un cri sourd et tomba roide mort. Le marquis le poussa du pied et s’en alla. Moi, je descendis de mon arbre et je traînai le cadavre tout auprès de la petite porte, où il fut relevé le lendemain par des balayeurs.

M. de P... était rentré chez lui et s’était mis au lit, en homme qui s’imagine qu'il aura la force de supporter le malheur qui l’accable. Malheureusement, les nuits d’insomnie sont fatales en affaire de sentiment. M. de P...

adorait madame de Sainte-Luce, il avait cru en elle... et il venait d’avoir la preuve de sa trahison... Cette pensée terrible s’empara entièrement de son esprit et le rendit fou, — si bien que, cédant à un accès de fièvre chaude, il se leva, passa dans son fumoir, y prit un pistolet, et se brûla la cervelle.

Le lendemain, j’expliquai à madame de Sainte-Luce comment il m'avait été impossible d’exécuter ses ordres, le marquis n’ayant pas diné chez lui la veille, et elle n’eut aucun soupçon à l’endroit de ma fidélité...

Jean s’arrêta. Le colonel laissa glisser sur ses lèvres un froid et cruel sourire.

— L’expiation approche, dit-il. Maintenant, camarade, tu m’appartiens.

— Corps et âme, monsieur.

— Connais-tu les pécheurs du voisinage?

— Oui, certes.

— En est-il parmi eux qu’on puisse gagner à prix d’argent?

— Un seul, le père Guallec, un mauvais drôle qui tuerait père et mère pour un écu.

— Cet homme a-t-il une barque assez grande pour tenir la mer quelques heures?

— Certainement.

— Eh bien ! tu achèteras les services de Guallec le pécheur lorsque je t’avertirai.

— Très-bien.

— Tu t’enquerras ensuite d’une chaise de poste bien

fermée et de chevaux frais qui puissent stationner, au delà de Vannes, à l’entrée d’un bois, et y attendre un voyageur pressé d’aller à Paris,

Maintenant, acheva le colonel, allons nous coucher. L’heure solennelle n’est point venue encore, mais elle approche, et tu seras vengé 1

Et les deux complices reprirent ensemble le chemin de Kerlor, où 'déjà tout le monde dormait.

Avant d’aller plus loin, retournons à Paris auprès d’Armand.

Les dernières paroles du colonel avaient suffi pour changer le désespoir d’Armand en une de ces espérances vagues, il est vrai, mais tenaces, qui contraignent l’homme le plus meurtri, le plus brisé, à se rattacher à la vie et à s’y cramponner avec force, les yeux tournés vers l’avenir.

— Elle reviendra, lui avait dit son père.

Ces trois mots avaient rendu le calme à son cœur bouleversé. Cependant il ne sortit point du petit hôtel de Chaillot pendant les huit premiers joins qui suivirent le départ du colonel. Replié eu lui-même, tout entier à ses souvenirs, il essayait de commenter l’avenir et de deviner comment, après avoir cessé de l’aimer, la baronne

DE L’A MO UU lü'.t

pourrait, sous la volonté toute-puissante du colonel, se reprendre d’amour pour lui.

Armand ressemblait un peu à ce naufragé qui emploie ses dernières forces, concentre tout ce qui lui reste d’énergie pour atteindre la terre, peu soucieux que cette terre soit ou nou hospitalière, pourvu qu’elle le dérobe à la mort; mais une fois la terre atteinte, une fois qu’il s’est cramponné à un roc pour échapper à la dernière lame qui voudrait le reprendre, il cherche autour de lui, il explore l’horizon du regard dans l’espoir d’y trouver un abri et le secours des hommes...

Armand fut ainsi. D’abord, désespérant de la revoir jamais, de se retrouver un jour à ses genoux et de ressaisir la moindre parcelle de son bonheur évanoui, le jeune homme finit par considérer le retour de madame de Sainte-Luce comme un événement prédit par les destinées. Et alors il fut comme le naufragé : son bonheur ne lui suffit plus, il voulut savourer par avance les fruits amers de la vengeance, il se promit de faire payer cher son abandon à cette femme qui l’avait méconnu et allait lui revenir plus aimante que jamais.

Et puis une ombre effacée jusque-là se dressa devant lui, celle du comte Stewan, de cet homme abhorré pour lequel elle l’avait trahi, de ce rival odieux qui avait insulté à sa honte et à sa douleur.

Alors encore Armand sentit naître en lui une sourde et terrible colère, et il se souvint que le comte s’était engagé, la nuit du soufflet, à se battre avec lui après un Il 10

LKS COMPAfî.NONS

délai siiflisaut pour sauvegarder la réputation de la baronne. Armand oublia la promesse qu’il avait faite à son père de ne point sortir, de ne chereber querelle à personne, d’attendre patiemment son retour.

— Il faut que je tue le comte, se dit-il.

Deux hommes étaient venus tour à tour partager les douleurs et les espérances de notre héros. Le premier était cet ami qui lui avait servi de témoin dans son premier duel et raconté l’instoire de la baronne; le second, M. Albert de R..., celui qui l’avait conduit à ce bal travesti où il avait tant souflert.

Armand était si résolu à se battre avec le comte Stewan, qu’il sentit que toute confidence à ce sujet pourrait lui devenir un obstacle. Comme les hommes qui marchent droit à leur but, il dissimula. D’ailleurs Job veillait sur lui, et Job ne le laisserait se battre qu’à la dernière extrémité.

Un soir, M. Albert de R... vint proposer à Armand de le conduire à l’Opéra. On donnait Guillaume TeV, et Duprez faisait salle comble. Armand accepta. Un pressentiment lui disait qu’il rencontrerait le comte Stewan.

Quand les deux jeunes gens prirent possession de leur avant-scène, le spectacle était commencé, et Armand, sa lorgnette à la main, inspecta minutieusement chaque loge pour y chercher son ennemi. Le comte était eu effet à l’Opéra; seul dans une baignoire, à demi caché dans l’ombre, il semblait rêver à tout autre chose qu’au spectacle qu’il avait sous les yeux...

— 11 songe à elle! murmura Armand, qui fut pris d’un courroux subit.

Fort occupe à lorgner les loges environnantes, son compagnon n’avait point remarqué le comte, et Armand, qui voulait à tout prix rendre tout arrangement impossible, eut le temps de méditer prudemment sur ce qu’il allait faire.

Le premier acte terminé, le fils du colonel quitta sa loge, prit le bras de M. de R..., qui n’avait toujours point aperçu le gentilhomme russe, et l’eutraîna, par les couloirs, jusqu’à la porte de la baignoire occupée par le comte.

— J’ai aperçu, lui dit-il, une de nos connaissances à

laquelle je voudrais dire bonjour.

M. de 11... lie prêta à ces mots qu’un*t attention distraite, et crut qu’il s’agissait d’uu de ces nombreux amis du boulevard que possède tout homme ayant, comme Armand, quinze mille livres de rente et un tilbury. Armand frappa discrètement deux coups à la porte, la baignoire s’ouvrit, et M. de R..., stupéfait, reconnut le comte Stewan dans la personne qu’il allait saluer. 11 devina tout ; il sentit qu’une provocation allait résulter de cette rencontre ; mais il était trop tard pour l’éviter.

Le comte avait reconnu Armand. Les deux rivaux se saluèrent.

— Monsieur le comte, dit Armand, je gage que vous avez que excellente mémoire.

— En ellèt, monsieur, répondit impertinemmeut le

comte, je me souviens parfaitement de vous avoir rencontré déjà.

— Me diriez-vous en quel lieu?

— Au bal de la baronne de Sainte-Luce.

— Précisément, monsieur.

Le comte s’inclina.

— Puisque votre mémoire est fidèle à ce point, reprit Armand, peut-être pourriez-vous me donner la date

exacte de ce bal ? '

— Mais, répondit le comte, il y aura demain quinze jours, si je ne me trompe.

— A merveille !

Armand s’inclina à son tour.

— Par conséquent, monsieur, reprit-il, il n’y a, je présume, aucun inconvénient pour vous à tenir votre promesse.

— Laquelle?

— Celle de me rendre raison, dit froidement le jeune homme, car, s’il m’en souvient, vous avez prétexté la réputation de madame de Sainte-Luce pour remettre à quinzaine le résultat de notre différend.

— Monsieur, dit le comte, votre requête est si nettement formulée que je n’ai rien à objecter...

— Ainsi donc?... fit Armand.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Les deux jeunes gens se saluèrent de nouveau, puis Armand ajouta : — Si vous le voulez bien, ce sera de-

main au matin, à sept heures, à la mare d’Auteuil, au pistolet.

— Soit, dit le comte.

Armand salua une dernière fois le gentilhomme russe .et se retira.

— Mon cher, lui dit Albert de R... qui avait été le muet témoin de cette scène, ce que vous faites là est absurde.

— Pourquoi ?

— Mais parce que vous pouvez être tué.

— Bah! Et qu’importe!

— Absolument rien en temps ordinaire, beaucoup en ce moment.

— Comment l’entendez-vous?

— Votre père vous a-t-il, oui ou non, promis de vous ramener la baronne?

— Oui.

— Alors vous jouez un jeu de dupe. Si le comte vous tue, la baronne lui reste...

— Je le tuerai!

— Vous haïssez donc bien le comte?

— Il m’a volé la femme que j’aimais...

M. de R... haussa les épaules : — Voilà, dit-il, un vol si minime que la loi ne l’a point prévu.

— Vous êtes mon témoin, n’est-ce pas?

— Parbleu! répondit M. de R...

' — Et bien! venez coucher chez moi...

— Soit.

— Mais qui sera mon second?

Il 10.

— Au lieu lie m’emmener chez vous, venez chez moi. .l’enverrai mou domestique prévenir votre ancien adversaire, M. Daubray, qui habite la même rue que moi. M. Dajibray sera enchanté d’ètre votre témoin.

— Allons, dit Armand.

M. de R... se fit conduire rue de Provence, où il habitait un entresol.

— Or çà, dit-il en remettant à Armand un pistolet de salon et lui montrant un carton dressé contre le mur, refaites-vous un peu la main, et voyons comment vous tirez.

Armand tirait le pistolet à merveille et il faisait mouche sur mouche à vingt pas.

— Si vous tirez le premier, dit M. de R..., fort rassuré sur les suites de la provocation, le comte est un homme mort.

M. de R..., malgré l’heure avancée, écrivit un mot à M. Daubray, lequel était par hasard chez lui et accourut.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain, et les deux jeunes gens firent coucher Armand, qui ne tarda pas à s’endormir.

— C’est singulier! se dit alors M. de R..., j’ai comme un pressentiment que cela finira très-mal pour Armand... Triple fou ! va ; aller jouer sa vie pour une poupée fade et sans cœur comme cette petite madame de Suiute-Luce... c’est absurde 1

DE L’AMOl’H

Le comte Stewau se trouva le premier au rendez-vous. Il arrivait en chaise de poste, conduit par deux jockeys ù la Daumont, et au lieu d’un costume de ville, il portait une redingote de voyage boutonnée jusqu’au menton. Des deux amis qui raccompagnaient, l’im avait pris place à côté de lui dans la berline, et son costume identique annonçait qu’il devait faire la même route que le comte ; l’autre, eu habit du matin, était à cheval, et sans doute après l’affaire il retournerait à Paris.

Armand et ses témoins aitivèrent quelques secondes apiès. Le comte les attendait en fumant tramiuillement sou cigare.

— Monsieur, dit- il à Armand eu allant à lui et le saluant avec comtoisie, je devais partir ce matin pour la 'Bretagne, et mes malles étaient déjà fuites hier, lorsque vous m’avez fait l’honneur de me rappeler une dette. J’espère donc (pie vous excuserez ma toilette de voyage et celle de mon ami, le vicomte de Kérizou, qui m’emmène chez son oncle.

Armand s’inclina. Mais il était devenu subitement très-pàle eu apprenant que le comte allait eu Bretagne.

— Il faut décidément que je le tue, murmura-t-il, il le faut !

Et il s’approcha de M. de H...

— Je suis l’offensé; par conséquent, j’ai non-seulement le choix des armes, mais encore le droit d’imposer mes conditions !

— Que voulez-vous dire? demanda M. de R..., un peu inquiet de cette pâleur subite.

— Écoutez, continua rapidement le fils du colonel, le comte va en Bretagne...

— Eh bien ?

— C’est-à-dire que, si je ne le tue, il la reverra.

— Peut-être.

— Eh bien! je veux le tuer, il le faut.

— Je ne comprends pas encore pourquoi vous vous inquiétez des conditions.

— Pourquoi? c’est que je veux qu’ily ait mort d’homme. L’un de nous deux restera ici. Par conséquent, je ne veux pas de conditions puériles.

— Voyons? fit M. de R... d’un ton interrogateur.

— Chacun de nous se battra avec ses pistolets, l’un marchant sur l’autre et ayant deux coups à tirer à vo- . lonté.

— Rien, après?

— Si quatre balles échangées ne suffisaient pas, op rechargerait les pistolets.

— Soit! dit Albert de R..., qui craignait d’ôter à Armand le peu de sang-froid qu’il avait encore ; mais surtout visez juste.

Les témoins s’abordèrent: — Messieurs, ‘dit Albert,

DK L'A MOU»

nous sommes l’ofTenso, et, comme vous savez, nous avons choisi le pistolet.

Les témoins du comte Stewau s’inclinèrent.

— Monsieur le comte Stewan a-t-il ses pistolets ? demanda Albert.

— Oui, monsieur.

— Alors il s’en servira, et M. Armand L... se servira des siens.

Les témoins firent un nouveau signe d’assentiment.

— Les deux adversaires, poursuivit M. de U..., seront placés à quarante pas l’un de l’autre, ayant deux coups à tirer, et ils marcheroüt et tireront à volonté.

— Mais, monsieur, exclama le vicomte de Kérizou, c’est donc un duel à moi't?

— Parbleu! monsieur, répondit Albert, croyez-vous que nous sommes venus ici pour faire ou revevoir une égratignure?... Nous avons fait nos preuves, et nous n’avons pas l’habitude d’éclianger des balles de liège pour déjeuner fraternellement après l’affaire.

— Cependant, monsieur, la querelle n’est point assez sérieuse...

— Pardon ! monsieur, quand les querelles ne sont point sérieuses, elles s’arrangent et ne viennent point jusque sur le terrain... Nous nous battons sérieusement, donc le motif est sérieux.

Le ton d’Albert était froid, poli, mais parfaitement ferme, et il fallut accepter ses conditions.

— Cependant, observa le vicomte de Kérizou, il peut

LES COMl'AGXOXS

se faire que qualie balles soient cchaugées sans résultat.

— Nous rechargerons.

— Oh! oh! pensèrent les témoins du comte, qui ignoraient complètement le motif de la querelle, Stewan doit avoir bien gravement oQ'ensé ce petit jeune homme à figure de femme pour que celui-ci se veuille battre à mort? Pauvre Stewan, serait-il donc déjà de retour de Bretagne?

Les combattants et leurs témoins étaient en ce moment dans une petite clairière tréflée des rayons du soleil levant; ils furent placés dans un de ces petits sentiers qui traversent le bois de Boulogne un peu dans tous les sens.

Les pistolets d’Armand furent chargés minutieusement par M. de 11..., tandis que le vicomte de Kérizou rempüssait cet office pour le comte Stewan; puis l’espace fut mesuré à pas comptés; après quoi les armes furent remises aux deux combattants, qui se placèrent vis-à-vis l’un de l’autre à la distance de quarante pas. Enfin, les témoins s’écartèrent.

C’était à M. de R..., en sa qualité de témoin de l’offensé, à donner le signal.

— Quand on songe, pensa-t-il, que voilà deux hommes de cœur dont l’un sera mort dans trois minutes pour une femme qui en était à sa septième intrigue, c’est à donner le vertige et à faire- prendre en pitié le bon sens humain !

Et M. de R..., après cette oraison funèbre de la future victime, frappa lentement les trois coups. Armand fut le premier à faire un pas... il leva le bras, ajusta rapide-

Digitnec'u'ji'fe*"-»-

DR L’AMOL R 179

ment et fit feu. Le comte ne tomba point, marcha à son tour et tira. Un nuage passa sur le front d’Armand, mais il poursuivit sa marche.

Le comte fît deux pas encore, ajusta froidement et tira de nouveau. M. de R..., dont l’œil était rivé à Armand, crut voir celui-ci chanceler, et son cœur battit à outrance...

Cependant, Armand continua à marcher, à marcher lentement comme s’il eût compté ses pas, tenant toujours son pistolet à la hauteur du front du comte. Le comte, lui, avait jeté ses armes devenues inutiles, et, s’arrêtant au milieu du sentier, il avait croisé ses bras sur sa poitrine, attendant la mort, un fier sourire aux lèvres...

C’était un de ces hommes de bronze, qui ont si bien calculé les mauvaises chances de la vie, que la mort ne saurait creuser une ride, un pli inquaceptible sur leur front serein.

Armand marchait toujours, il marchait en chancelant, mais il avançait, et la distance qui le séparait du comte disparaissait graduellement. Un moment il s’arrêta, et les témoins de ce poignant spectacle crurent qu'il allait fair e feu; mais il se remit en route... il fit encore un pas, puis un autre, et il étendit le bras, si bien que le canon de son pistolet toucha la poitrine du comte : — Monsieur, lui dit-il d’une voix éteinte, je vais moui-ir, car j’ai vos deux balles dans la poitrine, mais vous n’irez point en Bretagne...

Et il voulut presser la détente et tuer le gentilhomme

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Li:S CÜ.MPAG.NUXS

russe à bout portant... Mais l’enfant avait trop attendu, il avait trop présumé de ses forces... Le pistolet tout chargé s’échappa de sa main, et il s’affaissa sur lui-même en vomissant une gorgée de sang. Quant au comte, il ne fit pas un mouvement, il ne décroisa point ses bras, il n’éprouva pas un seul tressaillement.

— C’est dommage! dit-il, si ce jeune homme avait eu un atome de vigueur l’espace d’une demi-seconde encore, sa prédiction se réalisait... je n'allais pas en Bretagne...

M. de R..., qui avait vécu un siècle en cincj minutes, avait jeté un cri en voyant Armand tomber, tandis que le comte restait debout. Il courut à lui, le prit dans ses bras, le soulevai... Armand respirait encore...

— Monsieur! s’écria-t-il eu regardant le comte avec colère, s’il meurt, je le vengerai !

— Monsieur, répondit le comte avec une froide courtoisie, je respecte votre douleur, mais convenez qu’il n’y a réellement pas de ma faute... j’ai attendu jusqu’au bout.

La redingote d’Armand, sou gilet, sa chemise, tout fut ouvert et déchiré... Un médecin amené par M. de R .., et qui était demeuré dans la voiture, accourut, ausculta les deux blessures et secoua tristement la tète...

— La vie tient à un cheveu, murmura-t-il : il sera mort dans une heure, ou Dieu fera un miracle.

On plaça Armand sur un brancard fait à la hâte, car il n’piit pu supporter le mouvement de la voiture et serait mort en route.

— Monsieur, dit le comte Stewan à M. de R..., je vais

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$ DE L’AMOüll

en Bretagne, au château de Ivérizou : soyez assez bon, si ce inalhoureux jeune homme sui vit à scs blessures, pour me donner chaque jour de ses nouvelles ; je me suis battu ^ sans haine, et e serai le plus malheureux des hommes s’il meurt.

Et le comte, après avoir exprimé ses affectueux regrets, monta en chaise de poste et cria au poslillou : — Route de Bretagne 1

Une heure après, Armand était dans son lit, sans connaissance, mais respirant encore. Le vieux Job sanglotait, agenouillé au chevet. Les deux témoins tenaient chacun une des mains du blessé. Le docteur était soucieux. Cependant, il commençait à avoir une lueur d’espoir... Aucune des deux blessures n’était mortelle, mais Armand était si frêle et si délicat...

La nuit fut assez bonne, grâce à une atmosphère sibérienne obtenue autour de lui au moyeu de monceaux de glace entassés à la hâte dans tous les coins de sa chambre à coucher.

Au matin, le blessé reprit connaissance... mais le délire s’empara de lui, et il crut, dans cet état, qu’il avait tué le comte.

— Il n’ira pas en Bretagne 1... balbutia-t-il.

Pendant cinq jours, le docteur et les amis d’Armand espérèrent et désespérèrent successivement. Enfin l’homme

de l’art se prononça : — Ce jeune homme, dit-il, a un

Il 44

amour au cœur. Cet amour lui donnera la force de combattre le mal... Il vivra!

Le vieux Job, qui n’avait cessé de pleurer au chevet de son jeune maître, poussa alors un cri de joie; puis il songea à écrire axi colonel. Mais le colonel était parti, et il s’était contenté de lui dire : — S’il arrivait malheur à l’enfant, tu irais trouver M. de Lacy.

Job vola rue du Port-Mahon. M. de Lacy avait quitté Paris le soir même du jour où le comte Stewan s’était battu. Fidèle aux instructions du colonel, le marquis avait fait surveiller le gentilhomme; puis, quand il avait appris que ce dernier venait de quitter Paris en berline de voyage, il avait, lui, demandé des chevaux de poste et pris la route de Bretagne, où nous allons retrouver quelques-uns des personnages de notre récit.

Un jour, le vieux manoir de Rerlor s’éveilla plein de rumeurs inaccoutumées, — rumeurs joyeuses qui semblaient annoncer une fête prochaine et que saluait une splendide matinée d’été. Dans le parc ombreux et touffu, par les jardins aux luxuriantes plates-bandes de fleurs, un monde de valets allait et venait d’un air affairé. Au dedans, l’austère demeure subissait une métamorphose analogue. Les grandes salles, toujours fermées en l’ab-

DE L’AMOÜR 18.1

sence des maîtres, recevaient lé soleil et le grand air. Une légion d’ouvriers restaurait Kerlor et l’appropriait au goût mondain de son jeune maître. Madame de Saiute- Luce s’apprêtait à se tenir parole; elle voulait s’amuser à Kerlor tout comme à Paris, et donner une de ces fêtes dont la vieille Armorique s’entretiendrait longtemps, comme d’une féerie inimitable, durant les longues soirées d’hiver.

La veille, elle avait fait venir le capitaine Lambert, son régisseur, et lui avait dit : — Êtes-vous veneur, monsieur?

— J’ai chassé autrefois, madame.

— Vous entendriez-vous à conduire une chasse à courre?

— Parfaitement.

— Eh bien, je vous élève chez moi à la dignité de grand veneur. Mes voisins sont tous chasseurs passionnés, et ils étaient les compagnons eu saint Hubert de mon père. Moi-même j’adore ce noble exercice de la vénerie, et j’aime à suivre à cheval une meute ardente qu’appuie une vigoureuse fanfare.

Et la baronne, en parlant ainsi, prit un petit air belli-, queux qui séyait à sa beauté piquante et mutine.

— Figurez-vous, reprit-elle, que j’ai eu l’idée d’une fête qui, au moins, sera originale. Je vais inviter tous mes voisins à une chasse qui sera suivie d’un dîner et d’un bal dans le parc de Kerlor. Le rendez-vous de chasse aura heu à dix heures, dans les bois qui avoisinent la mer, au carrefour da la Croix-Moussue ; vous ferez dé-

ISi LIÎS COMPAGNONS

tourner un sanglier dans la nuit, et vous réunirez, dès le matin, les équipages de M. de Rérizou, qui est prévenu, aux miens qui doivent encore être en état, bien que depuis la mort de mon père ils n’aient chassé qu’avec mon piqueur.

Le capitaine Lambert s’inclina.

— A présent, acheva la baronne, vous allez monter à cheval, et vous irez chez le baron de Lacy, mon voisin, l’inviter lui et son neveu le marquis, lequel, m’a-t-on dit, est arrivé hier au soir.

Le faux capitaine attendait sans doute ce dernier ordre, car son cheval était sellé déjà, et il eut le pied à l’étrier cinq minutes après. Madame de Sainte-Luce donnait sa chasse et son bal uniquement pour le comte Stewan, descendu la veille au matin au château de Kérizou en compagnie du vicomte de Kérizou, neveu du chevalier.

Contran était également arrivé chez son oncle quelques heures plus tard, et bien que madame de Sainte-Luce ne le connût point particulièrement, elle n’aurait pu se dispenser de le faire prier. D’ailleurs, la réputation de bravoure et d’originalité du marquis, ses aventures, ses voyages, sou existence *110 peu mystérieuse, tout cela contribuait à piquer la curiosité de la baronne.

Le colonel prit donc au petit trot le chemin du manoir. Ainsi nommait-on la terre du baron de Lacy. Le manoir était une vieille demeure féodale peu restaurée, berceau des Lacy, et, chose bizarre, l’apanage des cadets, de génération en génération.

Le manoir était, comme Rerlor, situé au bord de la mer. Seulement, au lieu d’ètre perché sur une falaise, il s’enfonçait dans un vallon qui encaissait une {>etite rivière ; de grands bois l’entouraient. \

Le faux capitaine trouva l’oncle et le neveu parfaitement réconciliés et déjeunant du meilleur appétit dans une salle basse du château. 11 s’annonça comme le régisseur de madame de Sainte-Luce, s’acquitta de sa mission, et fut reconduit par Contran à travers le parc. Le marquis avait compris que le colonel avait des instructions à lui donner.

— Eh bien? demanda le colonel lorsqu’ils furent seuls, quelles nouvelles de Paris?

— Aucune.

— Vous n’avez pas vu Job?

— Non.

Le colonel respira.

— L’enfant va bien, pensa-t-il.

On se souvient que Contran était partisans avoir appris la querelle et le duel d’Armand avec le gentilhomme russe.

— Le comte Stewan est ici, reprit le colonel.

— Je le sais.

— 11 est arrivé hier au matin, et, comme bien vous pensez, il viendra demain à Rerlor.

— D’acQprd. Que dois -je faire?

-^Trouver un prétexte quelconque dans la journée ou le soir pour lui chercher querelle, et vous battre avec lui sur-le-champ.

— C’est assez difficile.

— Je le sais; mais il entre dans mes plans que le comte soit tué dans la matinée qui suivra le bal, et même dans la nuit, si c’est possible.

— Cependant...

— Écoutez, dit le colonel, rien n’est facile à avoir comme une querelle, surtout avec un homme tel que le comte Stewan. Il a l’orgueil hautain de sa race, et il est un peu sauvage. Trouvez-le en défaut en matière de vénerie, et dites-le-lui, son amour-propre en sera froissé. Le sauvage à demi civilisé reparaîtra.

— Très-bien ! dit Contran avec l’insouciance résignée de l’homme qui a fait abnégation de sa volonté pour n’être plus qu’un instrument ; ce sera fait.

— Merci... et à demain. Le rendez-vous est à la Croix- Moussue, vous savez?

— Je le sais, répondit Contran, qui donna la main au colonel et s’éloigna.

Le régisseur de la baronne regagna Kerlor, où il arriva à la tombée de la nuit, et il prit à part Jean, le fiancé éconduit de Naic, le complice que le hasard lui avait donné.

— Tout est-il prêt? demanda-t-il.

— Tout, répondit Jean.

— La barque et le pêcheur?

— Oui.

— La berline de voyage?

— Pareillement.

DE L’AMÜUR

— Maintenant, dit le colonel, écoute bien...

— J’écoute, dit Jean.

— Il s’agit d’enlever l’enfant.

Ail! murmura Jean, dont l’œil étincela d’une joie féroce, vous êtes un homme de génie. Cet enfant est le seul être au monde qu’aime cette femme... La mort de son enfant la tuerait... ,

— Eh bien, dit le colonel, on lui ôtera son enfant. Puisque le cœur de la femme a été de bronze, le cœur de la mère sera frappé à mort...

Et ce sourire fatal de l’homme irrité qui voit approcher l’heure de sa vengeance crispa les lèvres blêmes du colonel Léon.

Le carrefour de la Croix-Moussue, rendez-vous des veneurs conviés par madame de Sainte-Luce, était l’endroit le plus sauvage des bois de Kerlor. De ce point, huit grandes lignes soigneusement empierrées divergeaient en tous les sens dans les profondeurs de la forêt, les unes se dirigeant vers la mer, les autres gagnant les champs à l’est et à l’ouest.

Le carrefour tirait son nom d’une grande croix de pierre noirâtre et couverte de mousse , élevée au centre

do cette étoile de routes, et à laquelle se rattachait une vieille tradition.

Un baron de Beaulieu, au temps des croisades, chassant le sanglier à l’épieu, avait eu son cheval éventré, en cet endroit, par un solitaire. Le terrible animal s’était ensuite acharné sur le cavalier engagé sous sa mouture abattue, et ce dernier allait périr, lorsqu’il fit vœu d’élever une croix en ce lieu même, s’il échappait à la mort. Son vœu fut exaucé à l'instant même ; le sanglier déjà blessé tomba sous la flèche d’un archer de la suite du baron, avant que le seigneur de Kerlor eût été atteint parles redoutables défenses. Le baron tint parole et fit élever cette croix qu^ les siècles couvrirent peu à peu d’une belle mousse aussi verte que la lacune de la forêt.

A neuf heures trois quarts, les piqueurs et les valets de chien de Kérizou et de Kerlor arrivèrent simultanément au rendez-vous. Le piqueur chargé de faire le bois, la veille au soir, venait au rapport avec un solitaire, brisée de minuit, et laie nourrice, brisée de trois heures du matin. Quelques animaux de compagnie avaient été dédaignés.

Le colonel en habit de chasse, montant un superbe cheval irlandais qui avait appartenu à feu le baron de Beaulieu, arriva presque en même temps que les équipages et jeta un coup d’œil de fin connaisseur sur les chiens.

— Madame de Sainte-Luce , murmura-t-il , est une £em>de de race. Son père était veneur, il avait les plus

Diq:l. 'by

DR 1,‘AM nu R 180

beaux et les meilleurs chiens de toute la Bretagne. Au lieu de les vendre, elle les a conservés et entretenus. Voilà un équipage parfait.

Les chiens de M. de Rérizou, la plupart de race vendéenne, ne valaient pas à beaucoup prè^ ceux de Kerlor; cependant, réunis à eux, ils promettaient de faire merveilles.

— Si le marquis le veut bien, pensa le régisseur, il trouvera une bien belle occasion de chercher querelle au comte Slcwan. En Russie, on chasse Tours, le loup etl’élan, voii’e le renne, mais on n’a aucune idée vraie, aucun sentiment réel de la vénerie. Le comte entassera, j’en suis sûr, sottise sur sottise.

Un galop de cheval se fit entendre sous la futaie, et bientôt le colonel vit apparaître MM. de Rérizou, Tonde et le neveu, et le comte Stewan. *

Le chevalier de Rérizou résumait assez bien le type du gentilhomme fermier et chasseur; il était demeuré Breton de la tête aux pieds. Longs cheveux gris flottants sur ses épaules, habit de gros drap, bottes fortes pouvant, si le cavalier mettait pied a terre, résister aux ronces et aux broussailles épineuses, stature athlétique, visage long et austère, tels étaient Thomrne et le costume. Ajoutons • qu’il montait un de ces petits chevaux trapus, nerveux et pleins de feu qui broutent les ajoncs et les maigres pâturages de la nébuleuse Armorique.

Le vicomte de Rérizou était un lion du boulevard, un

gentilhomme chasseur de la ville; son habit de chasse n 41.

avait été coupé par Staub; Sakoski avait fait ses bottes à l’écuyère.

Le costume du comte Stewan était à peu près celui du vicomte de Rérizou.

Le colonel et le gentilhomme russe échangèrent une cordiale poignée de main.

— Eh bien ! capitaine Lambert, lui dit ce dernier à mi-voix, êtes-vous content de votre nouvelle position?

— Je suis heureux... répondit le colonel en souriant et d’un ton ému... Je la vois à toute heure... merci I Le comte se pencha à son oreille :

— A vous maintenant à me parler d’elle... murmurat-il, vous savez bien...

— Oui, dit le colonel, qui joua le ravissement d’un père qui sait son enfant adoré, je n’ignore pas que vous l’aimez...

— Et elle?...

— Ingrat 1 dit-il.

— Va-t-elle venir?... Ah! murmura le comte, ces

quinze jours de séparation ont eu pour moi la durée

d un siècle.

— Eh bien! le siècle expire. Dans cinq minutes vous

allez la voir arriver avec le vieux baron de Lacy , son voisin, et le neveu du baron, le jeune marquis Contran de Lacy.

Cette épithète jeune fit tressaillir le comte.

— Qu’est-ce que le marquis de Lacy ? demanda-t-il.

— Mais, répondit le colonel avec un grand air de naï-

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veté, c’est un des hommes les plus à la mode du faubourg Saint-Germain.

— Ah! fît le comte avec un léger frémissement de narines qui prouva au colonel qu’il était susceptible de jalousie.

— Le marquis, continua le faux capitaine Lambert, a été officier, il est devenu célèbre par ses duels et ses bonnes fortunes. Il a tué une dizaine d’adversaires, il a été aimé par des femmes réputées inabordables. La vie de cet homme a été une épopée...

Le colonel, en parlant, étudiait du coin de l’œil l’impression que ces paroles produisaient sur le visage mobile du comte.

— Obi obi pensa-t-il, le voici déjà jaloux comme un tigre.

— Comment se fait-il, demanda le gentilhomme russe, que le marquis doive arriver ici avec la baronne ?

— C’est fort simple. Kerlor est sur la route du manoir à la Croix-Moussue. Ces messieurs auront passé à Kerlor pour servir de cavaliers à madame de Sainte-Luce.

Au moment où le .colonel achevait, une amazone et deux cavaliers débouchèrent dans le carrefour, madame de Sainte-Luce et MM. de Lacy. La baronne était charmante dans son amazone de velours bleu foncé, sur son cheval noir comme l’ébène, qu’elle maniait avec une grâce et une hardiesse merveilleuses. Contran était à sa gauche, le vieux baron de Lacy à sa droite.

Le premier regard du comte Stewan , un regard d’a-

mour,fut pour la baronne qu’il aimait avec passion et qu’il revoyait plus belle que jamais; le second fut pour le marquis. Ce fut un regard à la fois curieux et plein de cette haine instinctive qu’inspire prématurément l’homme dans lequel on redoute un rival.

Contran, par l’élégante simplicité de son costume de chasse, par la grâce aisée et virile avec laquelle il maaiait son cheval, par sa beauté mâle et un peu triste, — car les orages de sa yie se reflétaient sur son visage, — justifia aux yeux du comte les éloges du colonel.

Contran et son oncle étaient arrivés à Kerlor tandis que la baronne mettait la dernière main à sa toilette, et les deux gentilshommes avaient été introduits dans le boudoir de la lionne. Le marquis, pénétré du rôle qu’il allait jouer, avait laissé deviner son admiration pour la beauté de madame de Sainte-Luce, et la baronne, en femme coquette et habituée à enchaîner à son char de nombreux adorateurs, s’était montrée sensible à cette admiration. D’ailleurs Contran était un de ces hommes qui produisent toujours une impression profonde sur les femmes. Moitié de parti pris, moitié peut-être cédant à une tentation bizarre, madame de Sainte-Luce s’était montrée charmante pour le marquis, pendant les vingt minutes qu’il avait passées dans son boudoir.

Durant le trajet de Kerlor à la Croix-Moussue, elle n’avait cessé de s’entretenir avec lui de Paris, dés dernières fêtes de l’hiver, des courses de la Marche et de Chantilly, de l’exposition de peinture et de l’opéra nou-

veau, babillant avec un esprit charmant, effleurant tous les sujets de conversation sans en épuiser un seul.

Certes, si Contran eût eu le cœur vierge, madame de Sainte-Luce aurait, au bout d’une heure, compté un adorateur de plus; mais deux ombres vivaient au fond de ce cœur meurtri : l’une souriante, calme, l’innocence au front, Marguerite ! Marguerite , qu’il avait tant aimée , Marguerite, que lui avait arrachée l’odieux et cynique chevalier d’ Asti; l’autre pâle, terrible et fatale, le front chargé d’un stigmate indélébile, l’œil injecté de sang et affolé d’angoisse, car elle avait lutté avec rage et désespoir contre la mort, Léona I

Et ces deux ombres avaient fait du cœur de Contran une tombe silencieuse, où nul cri d’amour ne devait trouver d’écho.

A la vue du comte Stewan, pour lequel, du reste, elle n’avait que cette affection capricieuse et éphémère qu’elle avait accordée à ses devanciers, madame de Sainte-Luce éprouva le besoin de le torturer un peu, d’abord pour juger de l’étendue de son amour en le rendant jaloux, ensuite pour obéir à sa nature perverse et cruelle qui se faisait un jeu de torturer ses esclaves.

Elle salua froidement cet homme venu là tout exprès pour elle ; elle affecta d’écouter le marquis de Lacy, qui lui contait une anecdote dout elle riait avec la joie d’un enfant.

— Eh bien 1 messieurs, dit-elle après avoir reçu les hommages des veneurs, que chassous-nous ?

^ — Un solitaire ou une laie nourrice, madame, répondit le chevalier de Kérizou ; c’est à vous seule qu’il appartient de décider.

— Après avoir pris votre avis, chevalier; car, ajouta la baronne en souriant, je vous ai ménagé une surprise, messieurs. Vous danserez ce soir à Rerlor...

— Danser! s’écria le vieux baron deLacy.

— J’ai invité toute la ville de Vannes à mon bal, messieurs ; j’aurai cinquante personnes ce soir à dîner, et nous danserons sur l’herbe. Aussi je désire savoir lequel des deux animaux signalés au rapport tiendra le plus longtemps.

— Le solitaire , madame.

— Eh bien ! dit-elle en souriant, chassons le solitaire ; de cette façon nous gagnerons l’heure du diner.

Les chiens furent découplés sur-le-champ, la bête attaquée dans sa bauge et mise sur pied au bout d’un quart d’heure. Le comte Stewan vit la baronne pousser son cheval et courir à la voix des chiens en s’écriant : « Qui m’aime me suive! » Et il s’élança à ce cri de ralliement. Mais déjà Contran était auprès d’elle et galopait côte à côte avec l’amazone, et tous deux reprenaient à travers la futaie, dans les sentiers couverts de lacunes, et malgré l’allure rapide de leurs chevaux, leur conversation interrompue.

Le comte sentit une sourde colère agiter son cœur...

Peut-être, pensa-t-il, l’aime-t-elle déjà?

Et il ensanglanta les flancs de son cheval pour les re-

, joindre et s’interposer en tiei s auprès d’eux, tandis que les deux vieux veneurs et le colonel, tout entiers aux émotions de la chasse, s’abandonnaient isolément à leurs inspirations et prenaient des routes différentes. Mais le hasard avait mal servi le comte. Le cheval qu’il montait était inférieur de sang et de vitesse à ceux de Contran et de la baronne, et bientôt il se laissa distancer considérablement.

Bientôt encore le jeune Russe, dont la rage allait croissant, perdit de vue sous la futaie et à travers les ravins et les nombreuses sinuosités de la forêt, l’amazone et son chevalier.

Puis sa complète ignorance de la forêt le üt s’égarer tout à fait; il cessa d’entendre les chiens et la trompe de Contran, dont les notes éclatantes et les vigoureux bienaller l’avaient guidé pendant quelque temps; et alors l’exaspératiou du comte fut à son comble... Il eut beau se dire, tout d’abord, que le hasard seul était cause de sa mésaventure, que si la baronne ne lui avait point fait un affectueux accueil, la raison en était toute simple et découlait de cette circonspection qu’elle devait rigoureusement observer surtout aux yeux d’une noblesse de province facile à la médisance... Mais son naturel jaloux eut bientôt détruit toutes ces arguties, et il jura une haine profonde à Contran.

Pendant deux heures, le comte erra à travers les inextricables méandres de la forêt, sans retrouver connaissance de la chasse ; puis, le hasard qui l’en avait éloigné

LKS COMPAGNONS

l’en rapprocha. Il entendit les chiens et les fanfares, et il poussa son cheval dans la direction de ces bruits avec une fébrile violence.

Tout à coup et dans une clairière qu’il traversait, les chiens débouchèrent en hurlant, mais ils ne donnaient point avec eiisemble; les uns chassaient aux branches et prenaient le contre, les autres cherchaient en vain la voie. Il y avait évidemment un défaut. Derrière les chiens arrivaient au galop un piqueur à cheval, madame de Sainte- Luce etjGrontran.

Le comte, peu soucieux des chiens, poussa son cheval vers la baronne.

Elle lui sourit, et sa colère tomba.

— Allons ! monsieur le comte, lui dit-elle, voici pour vous une bien belle occasion de nous prouver que la Russie est aussi savante que la France.

— Comment cela, madame? demanda le comte, qui fixa sur Contran un regard envieux.

— En relevant le défaut, car vous le voyez, dit madame de Sainte-Luce, les chiens divaguent.

Le comte Stewan rougit légèrement ; il avait une complète inexpérience de ces sortes d’opérations, mais il eût préféré la mort la plus affreuse, à la nécessité de convenir, devant Contran qu’il regardait déjà comme un rival, de son ignorance en pareille matière.

Il mit donc pied à terre, appela le chien d’attaque qui revenait sur ses pas à la voix du piqueur et se prit à vérifier les empreintes différentes qui froissaient la lacune

courte, drue et humide, qui couvrait le sol en cet endroit.

— Monsieur le comte, dit froidement Contran qui avait egalement mis pied à terre, n’a pas, on le voit, l’habitude de nos forêts et de nos chiens, et il se montre aussi inexpérimenté que madame, ajouta-t-il en souriant à la baronne...

— En vérité ! exclama-t-ellc.

— Une femme, c’est tout simple, dit le marquis, mais un gentilhomme...

— Monsieur, dit le comte avec une colère contenue.

— Monsieur, répondit poliment Contran, vous prenez le contre pour la voie, et vous ne voyez pas que le défaut provient d’un change. La chasse a été coupée par un daim. Le daim et le sanglier ont mêlé leur vol-ce-l’ est ; parmi les chiens, il en est qui aiment le daim passionnément et qui ont quitté le sanglier pour lui ; il en est d’autres qui cherchent à débrouiller la passée du sanglier, et le chien d’attaque a mis le nez dans la rosée, ce qui fait qu'il perd l’odorat.

Et Contran, cette leçon donnée, débrouilla lestement la voie du sanglier, remit les chiens dessus et les appuya sur-le-champ d’un vigoureux coup de trompe. Puis il salua froidement le comte interdit et pâle de courroux, sauta en selle et repartit à la suite de la chasse, imité en cela par la baronne, qui ne daigna pas même jeter un regard au comte Stewan.

Alors le jeune Russe se souvint de ce coup d’œil de mépris dont, quinze jours auparavant, elle avait écrasé

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Armand, et il se dit : — Maintenant, c’est mon tour. Le marquis me succède comme j'ai succédé à Armand ; mais, par saint Nicolas, patron de toutes les llussies ! je me vengerai, moi, et je tuerai cet homme!...

Il remonta à cheval et essaya de les rejoindre, mais ils étaient loin déjà. Le sanglier qui s’était rasé, rerais sur pied par les chiens, se décida à débùcher.

Au bout d’une heure, le comte Stewau, qui n’avait cessé d’entendre la chasse, arriva à la lisière du bois et put voir à un quart de lieue de distance, dans les champs, la baronne et le marquis galopant toujours; puis le sanglier, harassé de fatigue, renoncer à la fuite et s’acculer à un tronc de poirier sauvage, au milieu d’un champ de blé noir, pour faire tête aux chiens.

Et alors il devina qu’un drame émouvant allait avoir lieu, et il enfonça ses éperons aux flancs de son cheval à qui la douleur donna des ailes. En quelques minutes, il eut rejoint la chasse. Mais déjà, intrépide et insoucieuse du danger, madame de Sainte-Luce avait poussé son cheval vers la bête de chasse, qui éveutrait, à coups de boutoir, les chiens les plus hardis. L’animal, plein de rage, l’œil sanglant, s’élança vers le cheval, dédaignant ses ennemis ordinaires. Le comte comprit le danger que courait l’imprudente amazone, il donna un dernier coup d’éperon afin d’arriver jusqu’au solitaire, décidé à jouer sa vie pour sauver celle qu’il aimait... Contran l’avait devancé. D’un bond de chat-tigre, le marquis avait sauté

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DE L’AMüUU

de sa selle à dix pas eu avant et, le couteau de chasse à la main, il attendait l’animal de pied ferme...

Le comte ébloui entendit un cri d’effroi, uu grognement sourd, un cri de triomphe. Il vit la baronne défaillante d’émotion sur sa selle, le sanglier, couché tout de son long sur le sol, mortellement frappé au défaut de l’épaule, et Contran posant sur lui un pied victorieux.

Le comte arrivait trop tard... et sa haine pour Contran devenait terrible.

Quatre heures plus tard, la nuit enveloppait le vieux manoir de Kerlor, une nuit lumineuse et tiède du mois de juin, embaumée des senteurs pénétrantes qu’apportait l’aile des brises de mer. Une foule brillante et charmée emplissait l’austère demeure, d’ordinaire silencieuse et morne depuis le trépas du dernier baron de Beaulieu, et tout à coup métamorphosée par la baguette magique d’une fée de vingt ans. Toute la noblesse des environs avait été conviée à la fête par laquelle la jeune baronne de Sainte-Luce inaugurait sa villégiature ; la grande salle à manger du vieux manoir avait réuni cinquante invités, et sous les ombrages du parc illuminé à giorno dansait cette foule émerveillée des prodiges que l’on déroulait devant elle uu à un.

Contran et madame de Sainte-Luce étaient les héros, les lions de la fête. L’exploit du marquis en avait fait le cavalier servant de la reine du bal, naguère imprudente amazone. Contran avait fait sa cour, il avait plu, le comte Stewan était effacé. ..

Seul, dans une sombre allée du parc, le noble Moscovite dévorait la honte de sa défaite et cherchait un prétexte de provoquer son rival pour le tuer ou mourir de sa main sur l’heure. En proie à une agitation violente, l’œil étincelant de rage, le comte déchirait sa poitrine avec ses ongles en écoutant les enivrantes mélodies d’une valse qui arrivait jusqu’à lui. L’exaltation du comte était arrivée à son paroxysme, il ne se possédait plus, et, quittant brusquement le lieu un peu sombre où il se trouvait, il se dirigea vers la pelouse sur laquelle la valse déroulait son tourbillon. Madame de Sainte-Luce valsait au bras de Contran, comme elle valsait, à Paris, au bras du comte, sous les yeux irrités d’Armand.

Le comte, pâle comme une statue, attendit que l’orchestre se tût, que les danseurs se fussent -arrêtés et que Contran eût reconduit la baronne.

Alors il fit un pas vers lui, et, comme si celui-ci l’eût deviné, il le vit sortir du cercle des danseurs et se diriger, d’un pas lent et insouciant, vers une allée solitaire du parc. Le comte le suivit et l’atteignit...

— Monsieur!... dit-il.

Contran se retourna et le salua : — Vous êtes bien solitaire, monsieur, lui dit-il avec un calme indifférent qui

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acheva de courroucer le jeune Russe. Cette fête est pourtant charmante...

— \’ous trouvez? ricana le comte Stewan.

— Mais, fit naïvement Gontrau, vous seriez difficile si vous n’en conveniez...

— Je le suis, en effet.

— Bah! fit le marquis avec un grand calme, car il savait que le moyen le plus court et le plus simple d’exswpérer im homme est de ue point prendre garde à son irritation; peut-être vos fêtes de Saint-Pétersbourg vous font-elles prendre en pitié nos modestes fêtes bretonnes...

— Nullement.

— Alors, monsieur, je ue vois pas ce qui pourrait vous chagriner...

— Il y a ici des visages qui me déplaisent, fit le comte avec hauteur.

— En vérité 1

— Ce que vous appelez, en France, des figures à guignon.

— Ma foi! monsieur, dit Gontran, je serais curieux de les connaître...

— Cela vous est facile, monsieur.

— Vous croyez? ^

— Rentrez au château et regardez-vous dans une glace.

Gontran s’attendent à la réponse. 11 fit un pas en arrière et regarda froidement le comte.

èoî LËS COMPAGNONS

— Monsieur est insoleut? fit-il en accentuant ces trois mots d’une interrogation moqueuse.

— Peut-être...

Le marquis haussa les épaules.

— Votre seigneurie moscovite aurait-elle sur le cœur la leçon de vénerie que je lui ai donnée?

— Peut-être encore...

— Et voudrait-elle recevoir une leçon d’épée?

— Avec plaisir, monsieur.

— Bon! dit M. de Lacy d’un ton hautain; après le bal, j’imagine.

— Pourquoi pas tout de suite?

— Mais, mon cher monsieur, parce que j’ai quelque succès auprès de la baronne et que je dois veiller à mes intérêts.

Ces derniers mots causèrent au comte un frémissement de fureur.

— Monsieur... dit-il d’une voix étranglée, j’aime madame de Sainte -Luce.

— Moi a.ussi, répliqua froidement le marquis.

— Je suis aimé d’elle, continua le Russe exaspéré.

— Je le serai, répondit Contran. Chacun son tour, c’est l’histoire du monde.

— Alors, s’écria le comte, si cela arrive jamais, e’est que je serai mort.

— C’est possible.

— Je vous tuerai ou vous me tuerez !...

— J’y compte.

DE L’AMOUR âM

Et Gontran regarda le comte d’une façon qui eût épouvanté un homme moins résolu que lui.

— Eh bien 1 monsieur, sur-le-champ...

— Pardon I monsieur, mais vous oubliez que ni vous ni moi n’avons d’épée ici. Le temps est passé où les gentilshommes portaient la rapière au côté.

— Nous en trouverons au château.

— Soit.

— Allons donc, alors !

— Monsieur, dit tranquillement Gontran, vous me paraissez pressé de mourir...

— Pressé de vous tuer...

*— Je veux bien l’admettre. Cependant, il importe de raisonner en toutes choses. Pour avoir des épées ou château, il faut vous adresser à un homme dont vous soyez sûr; il faut surtout que notre absence soit assez courte ^

pour n’ètre point remarquée... On pourrait nous déran- 1

ger.

— Eh bien?

— Il y a au château, poursuivit M. de Lacy, un homme <

dont vous pouvez disposer, je crois. C’est le régisseur.

— Le capitaine Lambert?

— Oui : il vous trouvera des épées et nous servira de témoin à tous deux. Ce sera peut-être inconséquent et inusité de se battre devant un seul homme ; mais, bah !

fit Gontran avec impertinence. . . à la campagne ! >

La raillerie du marquis achevait d.’ôter au comte tout sang-froid.

— Donc, réprit Contran, je ssiis un lieu charmant au bord de la mer, à deux cents pas du château, sur la faledse taillée à pic en cet endroit. On peut s’y battre commodément, et, il est très-facile d’y effacer toute trace de l’affaire...

Le marquis se prit à rire.

— L’homme mort, acheva-t-il, on le pousse du pied, et il va s’ensevelir dans l’Océan. C’est le cas ou j amais de dire de lui : « C’est un homme à la mer. » Vous aurez là monsieur, les plus belles funérailles que puisse souhaiter un gentilhomme tué en duel.

Et Contran salua son adversaire, ajoutant : — Dans une heure, sur la falaise : j’y serai.

— Moi aussi, dit le comte.

Contran rentra dans le bal, dansa vingt minutes encore et disparut.

Le comte, lui, chercha le colonel. Mais depuis une heure, le colonel était invisible.

Qu’était donc devenu le colonel ?

On l’avait vu, après le dîner, aller et venir, veiller à tout, donner des ordres en intendant intelUgent et zélé, se mêler même à la fête et aux invités, car madame de Baintc-Luce le traitait avec les égards que méritait sa

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DE L’AMÜLU

position (l’ancien officier, puis tout à coup il s’élait éclipsé*.

Tandis que les maitres et leurs convives étaient répandus dans les jardins et dans le parc, les valets qui n’étaient point occupés à servir, buvaient aux offices, de façon que le premier étage était à peu près désert.

Naïc, la belle et noble fille au dévouement sublime, avait accompli comme à l’ordinaire son devoir de mère adoptive. Elle avait conduit le petit Hector dans sa chambre, lui avait fait faire à genoux sa prière du soir, l’avait couché ensuite et lui avait mis un haiser au front, en lui disant : — Dors, mon enfant...

Puis Naïc, qui avait vingt ans et aimait le plaisir comme on l’aime à cet âge, avait laissé l’enfant s’endormir, et elle était allée au bal. Ce fut au moment où Naïc reparut à la fête que le colonel s’éclipsa. Il se glissa dans le long corridor qui conduisait des salles basses au grand escalier, monta au premier étage sans rencontrer personne et gagna la plate-forme sur laquelle donnaient les fenêtres du manoir qui regardaient la mer.

Le manoir, nous l’avons (ht, était bâti sur le bord de la falaise, en (iet endroit presque à pic. Au moyen âge, un baron de Beaulieu avait fait tailler un étroit escalier qui, de la plate-forme, descendait sur la grève, où il y avait un étroit atterrissage pour fes barques de pécheur.

Le colonel aperçut un homme tranquillement eissis sur la dernière marche de cet escalier et il alla à lui.

 la vue du colonel, l’homme se dressa. C’était Jean.

Il 41

m LES COMPAGNONS

— Es-tu prêt? demanda le colonel.

— Voyez, dit Jean.

Et du doigt il indiqua la grève.

Le colonel regarda en bas de la falaise, et aperçut, an clair de lune, une barque amarrée et un homme dans cette barque.

— Alors, viens... dit-il.

• Jean le suivit.

Les deux complices gagnèrent à pas de loup l’appartement où dormait le petit Hector. Madame de Sainte-Luce etNaïc occupaient à Kerlor deux chambres à coucher contiguës et dont la porte demeurait ouverte toute la nuit.

A côté du lit de Naïc, était le lit du petit Hector.

Quand les deux femmes étaient rentrées chez elles, lors qu’elles étaient seules, alors la véritable mère reparaissait, et madame de Sainte-Luce passait souvent de longues heures à contempler le pénible sommeil de son enfant.

Naïc n’avait point fermé les portes. Sa chambre, dont les fenêtres donnaient sur le parc, était commandée par im grand salon que le colonel et Jean traversèrent.

— S’il s’éveillait et qu’il vint à crier? murmura Jean.

Le colonel secoua la tète : Le sommeil des enfants est

de plomb, répondit-il.

En effet, à la faible clarté d’une veilleuse posée sur la cheminée, ils aperçurent le petit Hector qui dormait la bouche entr’ouverte, un sourire sur les lèvres.

: — On ne peut cependant point l’emporter tout nu, observa Jean.

— C’est juste, dit le coloueU

— Alors, laissez-raoi faire... je vais l’éveiller... nous rhabillerons, et il nous suivra. Vous verrez.

Et Jean appela doucement : — Monsieur Hector?

L’enfant ouvrit les yeux, jeta autour de lui un regard étonné, puis se retourna sur le côté et lit mine de se rendormir.

— Monsieur Hector?...

Hector s’éveilla tout à fait et appela sa mère.

— Mon bon petit Hector, reprit Jean d’une voix caressante, c’est maman Nalc qui m’envoie.

— Et où est-elle, maman Naïc ? demanda l’enfant.

— Au bal ! elle danse.

— Ah ! oui, dit l’enfant ; elle s’amuse, maman Naïc, avec maman Bertbe, et elles m’ont fait coucher, moi... Je n’avais pas sommeil, pourtant!...

— Eh bien ! elles m’envoient vous chercher... Voulezvous vous habiller ?

Le petit Hector étira ses bras potelés, bâilla deux ou trois fois, sembla réfléchir et peser dans sa paresse les plaisirs que Jean lui promettait et la douce chaleur de son lit, et puis il dit au valet : — Tu vas donc m’habiller?

— Oui.

Jean prit l’enfant dans ses bras, le mit hors du lit et l’habilla en un tour de main.

— A présent, lui dit-il, venez...

Le colonel s’était tenu constamment dans l’ombre ; il sortit le premier et regagna la plate-forme.

LRS compagnons

Jean le suivit, donuant la muLu à l’enfant.

— Mais, dit celui-ci, où me mènes-tu? nous ne descendons pas au parc?

— Si, répondit Jean, mais je veux vous montrer auparavant une bien belle barque.

— Une barque ! s’écria l’enfant émerveillé et se souvenant que, du haut des croisées de Rerlor, il avait souvent vu passer au large de grandes voiles blanches, qu’on lui avait dit que c’étaient là des barques, et que jamais il n’avait pu en voir une de près.

— Où est-elle donc cette barque? ajouta -t-il.

— Au bas de la falaise. Venez.

Et comme il ne marchait pas assez vite, le valet, prenant le petit garçon dans ses bras, mit le pied sur la première marche de l’escalier qui descendait à la mer, et dans lequel le colonel s’était engagé. Au bas de l’escalier, une barque gréée d’une misaine et montée par un seul marin, attendait les ravisseurs et l’enfant.

Jean sauta dans la barque.

— Où allons-nous? demanda encore le petit Hector.

— Nous allons nous promener sur la mer.

Jean dit au colonel : — Colonel, une fois à Paris, que faire de lui?

— Tu attendras mes ordres, répondit ce dernier.

Et la barque quitta le rivage et gagna le large, tandis que le colonel remontait lentement à Kerlor.

Quand il eut atteint la platedorme, il s’arrêta un mo- • ment à contempler le sillage rapide de cette embarcation

qui emportait rcnfant pour toujours peut-être, tandis que la mère dansait, et ce sourii e cruel qui venait parfois à ses lèvres éclaira son visage.

— Maintenant, pensa-t-il, j'ai le meilleur des otages... enfant pour enfant ! Je puis, la tète haute, stipuler le bonheur du mien.

La barque fuyait, rapide, dans la direction de Quimper. A peu de distance de cette ville, le ravisseur devait trou ver la chaise de poste qui allait le conduire à Paris avec l’enfant.

— Maintenant, dit le colonel, quand la voile eut disparu dans l’éloignement et la nuit, au comte Stewan I

Il redescendit dans le parc, où le jeune Russe le cherchait de tous côtés.

Cette attente avait quelque peu calmé 1e comte ; à son irritation fébrile avait succédé cette colère froide et contenue à laquelle les hommes du Nord sont sujets.

Le colonel ne l’eut pas plutôt aperçu qu’il devina, à sa pâleur livide, que la provocatiou avait eu lieu, et il alla à lui sur-le-champ.

— Colonel, dit tout bas le comte, suivez-moià l’écart.., un mot.

— Mon Dieu ! qu’avez-vous?

— Rien.

— Vous êtes pèle...

— Vous trouvez. Vous avez des épées ici?

— Hein? fit le colonel, qui joua la plus profonde surprise.

Il 12

Digiti* 3 by Coc^Ie

— Des épées, répéta leutemcut le comte.

— Pourquoi faire, grand Dieu ?

— Pour me battre.

— Avec qui?

— Avec M. de Lacy.

— Le baron ou le marquis ?

— Le marquis. Je l’ai insulté... C’est un duel à mor entre nous.

— Vous l’avez insulté?

— Oui, et il m’attend... sur la falaise.

— Comment ! tout de suite?

— Tout de suite.

— Ainsi, au milieu du bal, chez la baronne, au mépris de l’hospitalité!...

Le comte serra énergiquement la main du colonel.

— C’est bile qui a tout fait, dit-il d’une voix étranglée.

— Elle!

— Oui, elle m’a rendu jaloux... et je hais le marquis de toutes les forces de mon àme.

— Alors, dit froidement le colonel, vous avez raison, il faut le tuer.

— Des épées ! répéta le comte.

— Venez, lui dit le colonel, Kerlor est une trop vieille demeure pour que nous n’y trouvions pas des rapières de tous les âges.

Il y avait, enefifet, à Kerlor une salle à qui le défunt baron de Beaulieu avait laissé son nom de salle d’armes, nom que justifiait une très-belle collection d’armes de

toute sorte et de toutes les époques, depuis l’arquebuse à à rouet jusqu’au fusil à piston, depuis la claymore écossaise jusqu’à notre moderne épée de combat.

Ce fut là que le colonel conduisit le comte Stewan en lui disant : — Choisissez I

Le comte décrocha d’un trophée une paire d’épées de combat, en essaya la trempe et les mania l’ime après l’autre : — A présent, dit-il, vous aller me servir de témoin.

— Soit.

— Et, je vous le répète, entre le marquis et moi c’est un duel à mort.

— Très-bien! Seulement, quel sera le témoin du marquis?

— Vous.

— Comment, moi ?

— C’est lui-mème qui me l’a demandé. « Un seul témoin nous suffira, m’a-t-il dit ; de cette façon, nous ne ferons ni bruit ni scandale. »

— Le marquis a raison. Où est le rendez-vous?

— Il m’a indiqué un endroit de la falaise, à cent pas du château. Il m’attend.

— Je sais où est l’endroit.

Le colonel et le comte sortirent de Kerlor par une petite porte qui donnait sur les communs, les écuries et le chenil, et prirent un sentier qui conduisait, en effet, au heu indiqué par Gontran, et où ce dernier était arrivé déjà.

LES COMPAGNOXS

La nuit fitait ilhiminêc pnr nn sp’.cmîido clair de lune reflété au loin sur la mer.

— Voilà un bien beau temps pour mourir, pensa le colonel, dont un diabolique sourire illuraiua le visage. Madame de Saiiite-Luce aura un matin de bal assez dramatique; le comte mort, Hector disparu... Armand va être vengé.

L’air était tiède et doux, et la brise arrivait du large toute parfumée de senteurs marines. Ces bruits lointains de la fête mêlés à ce calme de la nature, ce ciel pur, cette mer assoupie dont la vague monotone ondulait à peine sur le galet, tout cela semblait devoir faire aimer la vie, précisément parce que la mort grimaçait sou horrible sourire dans l’ombre.

Le colonel marchait le premier, les épées sous le bras ; le comte le suivait, et, obéissant à une de ces incompréhensibles bizarreries de l’esprit et du cœur humain, cet homme, tout à l’heure furieux et altéré de vengeance, s’était laissé aller tout à coup à une mélancolie vague, à un certain regret du passé, à un amour profond de l’avenir et de la vie.

11 marchait le front incliné et rêveur, aspirant avec délices l’air frais de la nuit et se disant : —f 11 faudra bien que je tue le marquis, car, moi, je ne veux pas mourir.

Le colonel se retourna : — Eh bien ! comte, à quoi songez-vous ?

— Je songe, répondit-il en tressaillant, que le grand

fl3

secret Je la vie, c’est la mort. Qui sait si je vivrai dans ime heure?...

— Êtes-vous fou? calculer les chances de mort quand on va se battre, est, selon moi, une sottise impardonnable.

— Ah ! dit le comte, je ne crois pas cependant qu’il y ait an monde un homme plus brave que moi.. Eh bien ! j’éprouve une sensation bizarre...

— Laquelle ?

— Il me semble que je vais justifier une fois de plus ce proverbe : « Quand deux hommes se battent pour une femme, c’est toujours celui qui l’a aimée le premier qui est tué. »

Le colonel haussa les épaules. — Tenez, reprit le comte Stewan, il y a hftit jours que je me suis battu.

Le colonel tressaillit.

— Vous vous êtes battu? dit-il vivement.

— Oui.

— Où donc?

— A Paris.

— Avec qui?

— Avec un jeune homme qui m’avait cherché querelle quinze jours auparavant et que le hasard me fit retrouver à l’Opéra.

Le colonel s’était arrêté brusquement au milieu du sentier, et il s’était retourné vers le comte. Il était devenu subitement fort pùle et un pressentiment sinistre l’agitait...

LKS COMPAQ NO NS

— Figurez-vous, eontinua le comte, que j’ai eu en cette affaire un bonheur insolent. Ce jeune homme a failli me tuer...

Le colonel respira...

Cependant ils demeuraient tous deux immobiles, au milieu du sentier, à quelques pas du lieu où les attendait Contran.

— Allons ! monsieur le comte, cria le marquis, voici vingt minutes que j’attends.

Cette voix força le colonel et le comte à se remettre en route.

Mais une oppression singulière s’était emparée du premier, et il dit brusquement à son interlocuteur : — Ah ! ah ! vous avez failli être tué.

— Mon Dieu ! oui.

— Et comment cela ?

— Voici. Nous nous sommes batfhs au pistolet, marchant l’un sur l’autre... J’ai tiré le premier...

Le colonel eut un frémissement étrange dans tous les membres.

— Et... vous l’avez tué? fit-il lentement et comme si chacun de ces quatre mots eût déchiré sa gorge.

— Non... j’ai tiré mes deux coups... il a continué à marcher sur moi.

Un soupir de soulagement souleva la poitrine du colonel, et le comte s’aperçut enfin de l’intérêt plein d’émotion qu’avait éveillé en lui son récit.

— Ahçàl lui dit-il, qu’avez-vous donc, colonel?

âlo

— Moi ? Rien absolument.

— Vous êtes pâle et tout ému...

— Non, non ; mais continuez...

En ce moment ils arrivaient auprès de Gontran, qui les salua.

— Mille pardons ! monsieur, dit-il au gentilhomme russe, si je me suis impatienté; mais voici qu’il est minuit, les invités de la baronne s’en vont un à un, et mon oncle ne tardera point à s’apercevoir de mon absence.

— Me voici à vos ordres, monsieur.

Mais le colonel se tourna vers Gontran, qui, lui aussi, remarqua son visage pâle et bouleversé.

— Monsieur le comte, dit-il, me contait une histoire qui m’intéressait vivement. Voulez-vous lui permettre de l’achever?

— Volontiers, répondit le marquis.

— Ainsi, reprit le colonel, — qui déjà s’imaginait que l’adversaire du comte avait usé de générosité en tirant en l’air, après avoir essuyé sans accident ses deux coups de feu, — ainsi vous n’avez point été hlessé?

— Non, monsieur, mais ce n’est point la faute de mon adversaire.

— Comment?

— Vous allez voir.

Et le comte prit un air confidentiel : — Nous nous battions pour une femme, dit-il.

Le colonel tressaillit de nouveau.

21(5 LES COMPAGx\ONS

— J’étais heureux ; il était écouduit.

— Monsieur! interrompit brusquemetit le colonel, le nom de votre adversaire, s’il vous plaît?

— Pourquoi !

— Mais... parce que je crois le couuaitre.

— Vous?

— Moi.

— Après tout je n’y vois aucun inconvénient. Il se nomme Armand L...

Le colonel devint livide.

— Après ? api ès ? lit-il d’une voix étranglée.

— Ma foi! acheva le comte, j’ai cru que j’étais mort. Le jeune lionmie marcha sur moi, me mit son pistolet sur la poitrine et me dit : a Vous n’irez pas en Bretagne. »

— L’arme rata?... demanda Contran, qui comprenait enfin l’importance que le colonel attachait à ce récit.

— Non, répondit le comte ; au moment de tirer, il tomba.

Le colonel jeta un cri.

A ce cri, le comte se retourna brusquement et put voir le colonel qui tournoyait sur lui-même comme un homme frappé de la foudre...

— Misérable ! exclama-t-il enfin d’une voix tonnante ; misérable ! c’était mon fils !

■Et il repoussa Contran qui s’était avancé, en lui disant : — C’est moi qui vais tuer cet homme, c’est moi !

Et avant que le comte stupéfait eût trouvé un mut, un

DE L’AMUÜK

geste, im cri pour exprimer son étonnement, le colonel Léon se redressa de toute sa haute taille, sou œil lauça des éclairs, ses lèvres se crispèrent, il rejeta la tète en arrière comme s’il eût eu vingt ans. D’une main il jeta l’une des épées aux pieds du comte, de l’autre il le souf- . fleta :

— Assassin I lui dit-il, à nous deux ! le père vengera le fils!

La scène changeait pour Contran. Ce n’était plus lui qui allait jouer sa vie une fois encore pour le service de l’association, c’était le colonel, le chef de cette confrérie de bretteurs, à qui l’amour paternel et le désespoir mettaient le fer à la main.

Spectacle grandiose et poignant que celui de ce combat acharné qu’allaient se livrer ces deux hommes, sur ce roc qui surplomblait la mer, au milieu de cette nuit calme et parfumée qui faisait aimer la vie, à deux pas de cette fête dont les harmonies leur arrivaient sur l’aile de la brise.

D’adversaire, Contran était devenu témoin.

Le colonel engagea le fer sur-le-champ. Le comte, une minute auparavant, l’aimait comme l’ancien ami de son père, comme le père mystérieux de la femme qu’il aimait; l’outrage qu’il venait de recevoir changea subitement cette affection en haine profonde et sauvage, et au cri de lage du colonel, le comte ri'pondit par une exclamation féroce.

— Il me faut tout votre sang ! lui dit-il, tout votre sang pour ce soufflet !

— Ah ! s’écria le colonel avec un ricanement de bête auve et l’attaquant avec fureur, ah 1 tu as crus que j’étais

le père de la baronne 1 ah 1 tu m’as placé auprès d’elle ! Mais tu ne savais donc pas, infâme I tu ne savais donc pas que je voulais la fouler sous mes pieds, cette femme qui a broyé mon enfant? Tu ne savais donc pas que je t’avais condamné depuis longtemps, toi! Tu ne le savais pas... assassin ! I !

Et le colonel, qui avait été une terrible et fine lame et qui, malgré sa fureur, conservai]; une présence d’esprit parfaite, le colonel poussa le comte avec* un acharnement inouï; il le força à rompt e sans cesse sur cette étroite plate-forme de rochers, le harcelant avec la ténacité d’une hyène, lui faisant blessure sur blessure et ne le tuant pas, comme s’il eût voulu lui faire souffrir mille morts.

Le comte poussait des cris de rage et se défendait avec l’énergie du désespoir, mais l’épée du colonel détournait sans cesse la sienne et trouvait toujours le chemin de sa poitrine.

Couvert de sang, épuisé, jetant des hurlements de bètc fauve blessée, il rompait, essayant d’échapper à l’épée vengeresse... et l’épée le suivait, l’atteiguaut au bras, ù l’épaule, à la poitrine, partout...

Le colonel se transformait eu bourreau qui donne la torture.

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Enflo, il poiisga sa victime jusqu’au bord de la falaise, à deux pieds do l’abime, et là le comte dut renoncer à rompre... La falaise avait cent pieds de hauteur, elle était taillée à pic, et l’Océan déferlait sourdement en bas, prêt à engloutir celui des combattants qui succomberait.

Le comte était redevenu ce sauvage descendant des hordes barbares de l' Ukraine : l’instinct de la conservation décuplait en ce moment ses forces naguère épuisées ; à sou tour, il voulut marcher et faire rompre le colonel...

Mais le colonel ne broncha point, — il ne fit point un seul pas en arrière, et il dit à son ennemi : — Finissonsen, assassin, tu vas mourir !

Et le colonel se fendit à fond et creva la poitrine du comte d’un coup de quarte violemment porté. L’épée traversa le gentilhomme de part en part, si bien qu’un moment le colonel le tint en équilibre au bout de sou bras et put le voir se débattre dans les angoisses de la mort...

Puis il retira sou épée... Alors le comte poussa un grand cri, un cri suprême avec lequel sa vie s’en alla, et il tomba à la renverse dans le vide...

Puis Contran entendit un bruit sourd monter des profondeurs de l’Océan. Le cadavre du comte Stewan venait d’avoir une vague pour linceul...

Alors le colonel jeta son épée... Et le marquis vit cet homme, naguère si ardent et si terrible, tomber les deux

genoux en terre , cacher dans ses deux mains son visage couvert de la pâleur de la mort, et saugloter en murmurant : — Mon fils 1 mon fils !

L'âme de bronze était enfin brisée.

Cependant le bal tirait à sa fin. A chaque minute, le roulement d’une voiture quittant la cour de Kerlor annonçait le départ d'un invité. *

Le parc commençait à être désert, et il ne restait plus guère que les plus proches voisins de madame de Sainte- Luce.

Le vieux chevalier de Kérizou, à qui de précoces rhumatismes et les fatigues de la journée avaient fait sentir la nécessité de regagner son lit, avait ordonné d’atteler sa voiture de chasse.

Alors on avait cherché le comte Stewan. Le comte avait disparu. Après une recherche inutile dans le parc, le vicomte de Kérizou avait demandé conseil à son oncle : — Ma foi 1 avait répondu le vieux gentilhomme, égoïste comme tous les gens âgés, ce qu’il y a de plus simple, c’est de partir. Le comte a son cheval de chasse, il nous rejoindra.

— Ou il restera, pensa le vicomte qui, confident de

l’amour du jeune Russe, vit dans cette disparition un rendez-vous avec madame de Sainte-Luce.

Cependant la baronne n’avait point quitté le bal, mais elle commençait à s’étonner de ne plus voir ni le marquis de Lacy, ni le comte Stewan.

■ — Le comte était jaloux, se dit-elle, il aura querellé le marquis.

Cette supposition, au lieu de l’effrayer, lui fut assez agréable. En femme sans cœur qu’elle était, madame de Sainte-Luce trouvait charmant que deux hommes quittassent le bal pour aller la jouer à la fortune de l’épée.

Pourtant, en y réfléchissant, la baronne se dit qu’on ne se battait point en pleine nuit; qu’en admettant même que l’un de ces messieurs eût provoqué l’autre, ils auraient bien certainement pris rendez-vous pour le lendemain et non sur-le-champ.

— Peut-être, pensa-t-elle, le comte, furieux de mon froid accueil, est-il déjà parti.

Mais l’absence de M. de Lacy devenait plus difficile à expliquer.

Madame de Sainte-Luce, on l’a vu , était la femme capricieuse par excellence : l’adorateur de la veille était

souvent par elle impitoyablement sacrifié à l’adorateur

du lendemain. Le comte avait régné plus d’un mois; c’était beaucoup. Ce voyage en Bretagne, dans l’esprit de la baronne, était comme le dernier chapitre de leur liaison, et cependant elle n’avait point compté sur Contran. Ce dernier avait produit sur elle une certaine impres-

sioii. Sa beauté, ses aventures, ses duels, l’avaient posé en héros dans l’esprit capricieux et enthousiaste de la jeiuie femme; la journée de chasse lui avait fait un piédestal. Deux fois le hasard avait placé vis-à-vis de lui le comte Stewau dans un rôle inférieur, et ce que la femme ne pardonne jamais à un homme, c'est une infériorité quelconque. — Quand on n’est pas chasseur, s’était-elle dit, ou ne chasse pas ; quand on voit celle qu’on aime en péril, ou crève son cheval, mais on arrive à temps pour la sauver.

Ce raisonnement fort logique de madame de Sainte- Luce expliquait toute sa conduite de la journée. Le comte, dont elle ignorait encore la fin tragique, était un homme perdu dans son esprit.

Les Rérisou étaient donc partis. Quant au baron de Lacy, il avait dès longtemps demandé sort cheval et, se souciant fort peu de ce que son neveu était devenu, il avait pris le chemin du manoir.

Bientôt madame de Sainte-Luce et Naïc se trouvèrent seules. Une chose préoccupait vivement la baronne : qu’était devenu Contran ? S’était-il décidément battu avec le comte? mais alors il avait pu être tué I A cette pensée, madame de Sainte-Luce frissonna. Elle aimait déjà le marquis, autant qu’elle pouvait aimer toutefois, et pendant le bal elle avait déjà noué et dénoué dans sa tête tous les fils d’une intrigue nouvelle. Elle supposa que, si une querelle avait eu lieu, le capitaine Lambert en devait savoir quelque chose, et elle fit demander son n^gisseur. On chercha

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le colonel comme ou avait cherché Contran et le comte, et on ne le trouva point.

— Plus de doute, pensa-t-elle, ils se battent.

Et elle songea qu’il y avait à Kerlor une vaste panoplie. Pour acquérir une certitude, madame de Sainte-Luce monta au second étage, où se trouvait la salle d’armes.

On pénétrait rarement dans celte pièce, et elle se dit que le moindre meuble dérangé pourrait la convaincre d’une visite récente. Elle ne se trompait point : le colonel et le comte avaient, en sortant, oublié de fermer la porte... et dès lors madame de Sainte-Luce ne douta plus.

Certes, si M. de Lacy eût été depuis quinze jours seulement le favori de la baronne, elle ne se fût guère plus préoccupée de sa rencontre avec le comte que de celle du marquis de P... avec le vicomte Ralph. Mais elle avait rêvé l’amour de Contran et ne le possédait point encore ; c’en était assez pour lui inspirer uüe vive anxiété. Pendant plus d’une heure, elle attendit, le cœur palpitant, dans le grand salon de Rerlor; puis, son anxiété redoublant, elle éprouva le besoin de distraire sa pensée inquiète par une autre émotion, — et le sentiment maternel lui revint. Il lui sembla qu’un baiser déposé sur le front du petit Hector endormi calmerait son angoisse, et elle gagna avec Naïc l’appartement qu’elles occupaient. A peine prit-elle le temps de jeter ses gants et son éventail sur un meuble, et, traversant sa chambre à coucher, elle rentra dans celle de Naïc.

La veilleuse brûlait toujours sur la cheminée. Dans im

angle, entre la croisée et le lit de Naïc, le berceau de Teiifant était soigneusement entouré de ses rideaux blancs. T.es deux femmes s’approchèrent sur la pointe du pied, et la blanche main de la baronne écarta la draperie...

Soudain celle-ci poussa un cri... le cri de la mère à qui . l’on a pris son enfant ! Le berceau était vide !

Pendant cinq secondes les deux femmes se regardèrent, frappées de stupeur et la sueur au front... Puis madame de Sainte-Luce s’élança avec l’agitation d’une tigresse vers la porte en criant : Hector! Hector!

Hector ne répondit point. En même temps, Naïc s’aperçut que les habits de l’enfant n’étaient plus là.

— Hector! Hector! répétait la baronne affolée.

Elle sonna, elle appela les valets, elle demanda son enfant à tous les échos... L’enfant avait disparu et personne ne l’avait vu ! Alors ce vieux manoir si vaste, aux longues et sombres galeries, aux pièces froides et garnies de grands meubles de chêne, fut fouillé des fonds aux combles. Une légibn de valets, des flambeaux à la main, courut pendant plusieurs heures, de salle en salle et de corridor en corridor, guidée par madame de Sainte-Luce, qui oubliait eu ce moment qu’elle avait dissimulé sa faute à tous les yeux pendant quatre années et qui répébiit d’une voix égarée :

— Mon enfant 1 c’est mon enfant!...

Nulle part on ne trouva le petit Hector. Un moment, la mère désolée eut un fol espoir. L’enfant avait quitté la fête à regret; peut-être s’était-il habillé tout seul pour y

nE L’AMOUR

retourner, et une fois dans le parc, gagné par cet invincible sommeil qui s’empare si subitement des enfants, s’était-il endormi au pied d’un arbre On fouilla le parc comme on avait fouillé le chAteau. L’enfant n’y était pas.

Alors un soupçon terrible s’empara de l’esprit en désordre de la baronne; elle se souvint que cet homme à qui elle avait enlevé sa fiancée, s’était fait son complice et son esclave; elle se souvint que cet homme, jadis honnête et droit, avait trempé dans ses secrètes infamies, et elle se demanda s'il n’avait point rêvé quelque binébreuse et terrible vengeance.

— Jean! où est Jean? demanda-t-elle.

On n’avait vu le valet nulle part depuis l’après-midi.

— Ah! s’écria Naïc, c’est lui! c’est lui!

Car Naic, maintenant, comprenait pourquoi Jean, qui l’aimait jadis et avait failli mourir en renonçant à elle, s’était fait le serviteur docile et patient de cette femme qui lui avait volé son bonheur.

Il y avait à’Rerlor un vieux serviteur tombé dans l’enfance depuis nombre d’années et aiiquel on ne faisait nulle attention d’ordinaire. Ce serviteur, qu’on appelait le père Jérôme, passait de longues heures sur les galets, eu bas de la falaise, regardant avec la fixité naturelle aux idiots chaque vague qui venait mourir sur la grève... Cet homme avait passé lu moitié de la nuit non loin de l’escalier qui conduisait du bord de la mer à la plate-forme de Rerlor. Indifférent d’ordinaire à ce qui se passait autour

de lui, le vieux Jérôme s’émut, cette nuit-là, de tout ce a 13.

LES COMPAGXOXS

Sit)

ta[uig(i qui bouloveisuit le manoir. Il entendit prononcer le nom de l’enfant, et il se mit à rire en disant : — Ah ! nh ! on cherche l’enfant...

— Oui... l’as-tn vu? lui demanda-t-on.

— Je l’ai vu, répondit-il.

— Quand?

— Cette nuit.

— Où?

Une sorte de présence d’esprit revint à l’idiot et il ajouta : •— Là-bas... là-bas...

— Mon Dieu 1 s’écria Naic, où l’a-t-il vu ?

L’idiot étendit la main vers l’Océan.

— Ah I murmura madame de Sainte-Luce éperdue, mon enfant s’est noyé.

— Non, dit le vieillard d’un signe de tête.

— Mais où est-il donc, alors? où est-il? Parle, parle, exclama Nalc cherchant à deviner la vérité dans les yeux hébétés du père Jérôme.

— Parti!

— Parti? parti? mais comment? avec qui? murmura la mère désolée en tordant ses mains de désespoir.

— Parti à la mer... dans une barque...

A cette réponse plusieurs valets haussèrent les épaules.

— 11 est fou ! dit-on.

— Mais avec qui est-il paidi? demandait Naic en secouant les mains du vieillard.

— Avec Jean.

Alors les deux femmes ne doutèrent plus et se regar-

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dèreiit avec stupeur. L’absence de Jean conGrmait, du reste, les assertions de l’idiot. Madame de Sainte-Luce, la tète perdue, monta sur la plate-forme et jeta un long et ardent regard à la mer, sur laquelle glissaient déjà les lueurs blanches du matin... Aucune voile, barque ou navire, ne sillonnait l’horizon.

— Mon enfant! mon enfant! mon pauvre enfant! répétait-elle avec l’accent de la folie.

Et celte femme qui avait tout trahi, tout foulé aux pieds, cette femme qui avait tué son père, et le inarquis de P..., et le vicomte Ralph, elle prince moldave, cette femme pour qui le comte Stewan était mort, et pour qui mourait peut-être Armand à cette heure, cette femme se mit à genoux, elle invoqua Dieu et les saints, elle pleura des larmes de désespoir et de sang, elle demanda son enfant avec des cris déchirants à attendrir un tigre.

Des domestiques à cheval étaient partis dans toutes les directions, — et madame de Sainte-Luce, épuisée, avait été portéedans sa chambre... Pendant une heure encore, elle se promena haletante, échevelée, l’œil hagard, comme doit errer une lionne dans son antre où les chasseurs venus avant elle ont égorgé ses lionceaux ; elle était terrible à voir ainsi, et le ravisseur eût frissonné s’il eût été témoin de ce courroux de mère. Ce fut alors que la porte s’ouvrit, et qu’un homme, que la baronne avait oublié dans son désespoir, entra lent et grave comme la vengeance divine.

C’était le colonel Léon.

lÆS COMPAGNONS

il était plus pâle qu’un spectre, deux grosses larmes roulaient encore sur ses joues amaigries, et la baronne, qui redemandait son fils à tous les échos et était à demi folle, se prit à frémir d’étonnement et d’épouvante à la vue de cet homme dont la douleur immense égalait la sienne. Elle frémit et recula devant lui, sans pouvoir trouver un geste, un cri. Le colonel poussa la porte et fit un pas vers elle...

La baronne recula instinctivement comme elle eût reculé devant le trépas. Le colonel ferma la portière derrière lui, et tous deux, cette mère à qui l’on avait ravi son enfant, cet homme qui croyait son fils mort, se trouvèrent seuls en présence. L’efifroi de madame de Sainte- Luce était tel qu’elle reculait toujours devant le colonel. Pourtant, aux yeux d’une femme comme elle, ce n’était que le capitaine Lambert, son régisseur, c’est-à-dire un subalterne qu’en toute autre circonstance elle eût traité avec un dédain suprême, et qu’elle eût châtié d’un mot sanglant, tant son audace était grande d’entrer chez elle sans en avoir reçu l’ordre' et d’oser fermer la porte sur lui. Mais le colonel était redevenu cet homme au regard dominateur devant lequel tout s’inclinait et qu’on n’envisageait point sans une secrète terreur.

Et puis cette douleur grave et courroucée qui était en lui, semblait dire à la baronne : — Cet homme vient me demander quelque long et pénible compte...

— Madame, dit le colonel lentement, d’une voix som-

lire et superbe «le courroux concentré, je viens associer mes douleurs à vos douleurs.

La baronne tressaillit et recula encore.

— Vous pleurez votre enfant?

Ce mot produisit une réaction violente sur madame de Sainte-Luce. Comment cet homme savait-il donc que Hector était son fils?

— Mon enfant 1 exclama-t-elle avec angoisse et te rreur.

— Moi, dit le colonel, je pleure aussi le mien.

— Vous!

Et tout un monde d’étonnement passa dans cette exclamation unique.

— Mon fils est mort, madame...

Et l’œil du colonel étincela d’une sombre rage.

— Le vôtre... ajouta-t-il.

— Ah! s’écria-t-elle, vous savez donc ce qu’il est de* venu, le mien?

— Oui.

— Vous le savez et ne me le dites pas? Ah! parlez!

— Plus tard.

La fière baronne ne trembla plus devant cet homme mystérieux et terrible, mais elle attacha sur lui le regard le plus suppliant. Un ricanement féroce passa dans la gorge du colonel : — Ah! vous l’aimiez donc, votre enfant, dit-il, vous aimiez donc quelque chose en ce mon^e?

— Mon enfant! fit-elle avec angoisse, vous savez ce

qu’il est devenu et vous ne me le dites pas! Ahl vous ignorez donc ce que c’est qu’une mèfe ?

La hautaine baronne se mit à genoux, elle leva les mains en suppliante devant le colonel : ■ — Votre filà n’est pas mort, dit-il.

Elle jeta un cri, — cri de joie et d’angoisse.

— Mon enfant! babutia-t-elle, ob! rendez-le moi... dites-moi...

— Écoutez doue auparavant, madame, l’histoire de ce fils que je pleure et qui a cessé de vivre, vous dont le fils vit encore...

Le colonel ne la releva point, mais il continua à la dominer de son regard fascinateur comme celui d’un reptile.

— Écoutez... reprit-il, écoutez, je le veux.'

L’espoir que cet homme lui rendrait son fils acheva de briser ce qu’il restait d’orgueil au fond du cœur de madame de Sainte-Luce. Elle courba la tète avec la soumission d’un enfant, et murmura : — Parlez, monsieur, j’écoute.

— Madame, reprit-il, je ne m’appelle point le capitaine Lambert. Je suis le colonel Léon. J’avais un fils... un enfant de vingt ans, frêle et blond comme vous, un cœur d’or, une tète de chérubin. 11 est mort assassiné... oui, assassiné est le mot, car il ne pouvait tenir une épée ou un pistolet qu’avec son courage... sa main était trop blanche et trop frêle...

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DE L’AMOUH 231

Le colonel s’arrêta, et madame de Sainte Luce vit une larme brûlante rmder lentement sur sa jonc.

— Un jour, reprit-il d’une voix émue mais ferme, un jour il reeontra une femme, nue femme belle comme vous... madame... sans c(Bur comme vous...

La baronne tressaillit, elle eut peur de comprendre.

— Cette femme le foula aux pieds, continua le colonel implacable; elle inventa pour lui des tortures, elle le brisa d’un sourire comme la panthère brise un daim ou une gazelle sous son ongle... elle lui infligea le supplice sans nom de lui montrer son rival à deux genoux devant elle... Et puis...

Et le colonel eut un éclat de rire pareil au ricanement d’une hyène.

— Et puis, acheva-t-il, pour courouner son œuvre, abusant du droit de lâcheté qu’ont les femmes, car on ne peut leur demander tout leur sang pour un afifront... elle le frappa de son gant au visage I

A ces derniers mots la baronne jeta un cri : — Armand, dit-elle.

— Oui, Armand... c’était mon fils.

Et ce père au desespoir mesura du regard cette femme qui avait tué sou enfant.

— Il vous aimait bien pourtant, reprit-il après un silence (jui pesa sur la baronne anéantie; il vous aimait, madame, comme jamais nue femme ne mérita d’étre aimée... Il vous aimait, car il ne savait pas que vous aA'iez tué un à uu tous ceux qui avaient eu la faiblesse de vous

aimer; que le marquis de P... et le vicomte Ralph s’étaient égorgés à votre porte, qu’un assassin payé par vous avait poignardé dans sa voiture un prince moldave sortant de votre bal... Il n,e savait pas, enfin, que votre pèra était mort de douleur en apprenant que la noble baronne de Sainte-Luce était déshonorée même avant d’être épouse.

Le colonel s’arrêta encore. Madame de Sainte-Luce était ployée en deux sur le parquet... On eût dit que la foudre était tombée sur elle.

— Eh bien, poursuivit le colonel, il s’est battu avec votre dernier adorateur, avec le comte Stewan, et il est mort. .. J’ai tué le comte il y a deux heures, madame; je l’ai jeté du haut de la falaise dans la mer, après l'avoir percé de dix coups d’épée... A nous deux, à présent!

— AhI tuez-moi... tuez-moü... murmura-t-elle d’une voix brisée.

— Vous tuer! allons donc! Pour le sang de mon enfant, madame, il me faut plus que votre vie, il me faut plus qu’une torture de quelques secondes, il me faut les larmes et le désespoir de votre existence tout entière...

Elle frissonnait sous la parole de cet homme, qui pénétrait dans son âme comme une lame de poignard rougie au feu, et son épouvante était telle, qu’elle avait presque oublié son enfant.

— Ah! je le savais bien, continua-t-il, que Dieu n’avait point fait de monstres complets, et qu’il y avait au fond du cœur le plus endurci dans le crime une fibre capable

DE L’AMOIIH

de vibrer... Vous qui avez assassiné vos complices, vous aimiez votre enfant... J’ai trouvé ma vengeance !

Ces mots furent comme un ressort d’acier qui fit bondir madame de Sainte-Luce. Elle se leva, recula et se replia sur elle-même comme une lionne qui mesure le bond terrible qu’elle fera pour tomber sur sa proie.

— Mon enfant! dit-elle, l’œil bagard, la voix étranglée... vous oseriez toucher à mon enfant?...

— Ah! voici que vous vous révoltez, n’est-ce pas? voici que vous redevenez impitoyable et forte, car vos entrailles de mère se sont -émues... N’avez-vous pas tué mon fils?

Une fois encnre ils se mesurèrent du regard, mais la baronne ne tremblait plus; la femme coupable avait fait place à la mère... et la mère, implacable et échevelée, chercha autour d’elle un couteau, un pistolet, une arme quelconque pour tuer cet homme qui osait parler de toucher à son enfant.

— Allons donc ! lui dit le colonel avec dédain, je ne le tuerai pas, votre enfant, je ne suis pas un assassin, moi...

Cette promesse éteignit le courroux fébrile et l’audace désespérée de la baronne : de nouveau elle eut peur...

— Je ne le tuerai pas, reprit le colonel, mais ma vengeance en sera plus terrible encore. Ce fils, je l’élèverai, moi, madame, qui n’ai plus de fils... je l’élèverai dans l’ombre... sous un autre nom... et sa mère ne le reverra jamais...

Madame de Sainte-Luce jeta un cri d’horreur et retomba

sans forces sur le parquet, les mains tendues vers le colonel : — Grâce ! murmura-t-elle d’une voix éteinte.

— Et si jamais, poursuivit-il impitoyablement, cet enfant que vous ne devez plus revoir me demandait quelle est celle à qui il. doit le jour, je lui dirai que c’était une femme éhontée, une de ces malheureuses dont la vie est un opprobre et qui ont du sang sur les mains 1 Et vous, acheva-t-il d’une voix tonnante, vous, madame^ vous traînerez dans le monde une existence empoisonnée, vous vous direz qu’il est quelque part ui^fils qui est le vôtre et que vous adorez, uu fils que vous ne reverrez plus... vous saurez que ce fils vit et qu’il a horreur de sa mère!

La baronne poussa un dernier cii et tomba évanouie aux pieds du colonel.

— Pourvu qu’elle ne meure pas, se dit-il... ma vengeance serait incomplète.

Mais en ce moment la porte s’ouvrit avec fracas, et un homme apparut sur le seuil.

— Joh I exclama le colonel.

C’était Job, eu effet, qui arrivait de Paris à franc étrier, après avoir crevé trois chevaux sur sa route, tant il avait hâte d’arriver.

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A la vue de Job, le colonel recula d’im jias et sa pâleur devint horrible. Il crut (|ue le vieux soldat venait lui apprendre la mort d’Armaud, Mais Job n’était point vêtu de noir, et, quoi(pie triste, son visage n’exprimait point cette douleur profonde qui témoigne des douleurs irréparables.

■*— Mon fils! qu’as-tu fait de mon fils? demanda le colonel d’une voix sourde.

— Ah ! murmura Job, pardon ! mon colonel, mille tonnerres 1... pardon... mais Dieu nous viendra en aide... nous le sauverons !

Ce mot fut pour le colonel le cri de grâce qui retentit au pied de l’échafaud, alors que le condamné en gravit les dernières marches.

— Le sauver ! s’écria-t-il, le sauver!

Et il comprit que son fils vivait encore, que Dieu avait fait un miracle pour préserver cette frêle existence... Il devina que le comte avait été dupe d’une erreur... qu’il avait cru son fils mort alors qu’il n’était que blessé... L’âme de bronze se détendit ; cet homme aux nerfs d’acier devint faible comme une femme sous le poids de la joie qui l’écrasait, et il tomba sans couuaissauce dans les bras du vieux Job.

LES COMPAGXOXS

Lorsqu’il revint à lui, il n’(^tait plus chez madame de Sainte-Luce ; il se trouvait dans l’appartement qu’il occupait à Kerlor. On l’avait mis sur son lit et deux hommes étaient àson chevet... le soldatet Contran. Il les reconnut et se souvint.

— Mon fils ! mon fils ! murmura-t-il, mon fils n’est pas mort!

— Non, dit Job, mais il est si gravement, si terriblement blessé que je suis venu ici chercher le remède. J’ai fait cent lieues en vingt heures.

— Le remède... le remède... balbutiait le colonel éperdu... Mais que faut-il faire? mon sang, ma vie, tout mon sang pour mon enfant !

— Écoutez, dit Job.

— Parle 1 mais parle vite... Parle, au nom du ciel!

— Le médecin qui le soigne a longtemps désespéré... puis im faible espoir est venu pour disparaître et reparaître encore... Enfin il m’a envoyé vers vous... Vous avez fait une promesse à l’enfant... si cette promesse se réalise, il vivra.

— Oui, murmura le colonel, je lui ai promis l’amour de cette femme.

Et il se redressa. Ses yeux brillèrent d’un feu sombre, et une résolution subite éclaira son visage.

— Ah! dit-il, je la tiens, cette mère... Vie pour vie, amour pour amour, enfant pour enfant... Elle me rendra mon fils, ou j’étoufiferai le sien !

Le colonel se leva et se dirigea vers l'appartement de

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DE L’AMUUK

la baronne. Madame de Sainte-Luce était mourante ; une fiè\T'e ardente s’était emparée d’elle, et sa raison chancelante ne lui permettait plus d’analyser ses sensations ni les événements terribles qui venaient de s’accomplir pour elle. Naic pleurait à chaudes larmes en pressant dans les siennes la main brûlante de sa maîtresse.

La vue du colonel réveilla la mémoire de la baronne : Armand, le comte Stewan, ses récentes victimes, son enfant disparu... et le secret de sa honte et de sa douleur hvré à toute une population de laquais...

— Ah ! dit-elle eu voyant apparaître cet homme implacable dont la vengeance l’avait si cruellement atteinte... ah 1 vous venez jouir de votre triomphe... n’est-ce pas? Vous venez me répéter que mon fils maudira sa mère?

— Madame, répondit le colonel, je viens vous apporter l’espérance du repentir et du pardon.

— Mon fils 1 rendez-moi mon fils ! murmura-t-elle, et je me traînerai à vos genoux, et je deviendrai votre esclave...

— Madame, reprit le colonel, s’il était en votre pouvoir, vous qui redemandez votre fils, de me rendre le mien... le feriez-vous?

— Ah I s’écria-t-elle, comprenant la douleur immense de cet homme par sa propre douleur, ah ! dussé-je me condamner à toutes les tortures...

— Eh bien, Armand n’est pas mort.

Elle jeta un cri de joie suprême, car si Armand n’était

Tgr — il

pas mort, le colonel ne pouvait lui refuser de lui rendre

son enfant.

— Il n’est point mort, continua le colonel, mais il se meurt... Eu lui le mal lutte avec une espérance... cette espérance le sauverait si elle était une réalité...

Elle le regarda et crut comprendre.

— Vous devinez, n’est-ce pas? vous devinez que ce fatal amour qui le consume deviendrait son salut, si vous lui reveniez... Vous devinez qti’il faut que vous aimiez ou feigniez d’aimer mon enfant pour qu’il vive, pour que je vous rende le votre.

Elle courba le front et murmura : — Je suis votre esclave... Parlez, que dois-je faire?

— Partir, madame, partir sur-le-champ, revenir à Paris, vous asseoir au chevet de son lit nuit et jour... le sauver enOii ! Et si vous faites cela, si mon enfant vit, si vous le sauvez... eh bien, je vous pardonnerai, moi... je vous rendrai votre üls...

— Des chevaux 1 demanda la baronne. Je veux partir ce matin même.

Et, en effet, deux heures après, le colonel et madame de Sainte-Luce roulaient en chaise de poste au galop de quatre chevaux normands sur lu route de Paris, et franchissaient en vingt heures la distance qui séparait Keiior de la petite maison de Chaillot.

M. Albert de R... et M. Daubray s’étalent installés au chevet d’Armaqd et ne l’avaient point quitté. Armand, tour à tour condamné et sauvé, avait sans cesse sur les èvres le nom de madame de Sainte-Luce. Albert de R... avait raconté toute sou histoire au médecin qui le soignait. Le docteur était un de ces princes de la science qui remontent toujours à la cause première de tout événement et possèdent une grande logique de déduction. 11 avait pris M. de R... à part et lui avait dit ; — 11 n’y a qu’un seul moyen de sauver notre cher malade.

— Lequel ?

— U faut qu’il revoie cette femme et qu’elle l’aime ou feigne de l’aimer.

Et Job était parti à la recherche du colonel, laissant Armand aux soins de ses deux amis. Tant que dura l’absence de Job, le malade se trouva mieux; un immense espoir le soutenait : il la reverrait I Mais à côté de cet espoir, une torture sans nom, une douleur infinie s’emparait de lui par intervalles : il songeait que sou heureux adversaire était auprès d’elle et qu’il y était de sou aveu. Certes, Armand était bien loin de soupçonner la force mystérieuse et terrible dont disposait le colonel; il était loin de croire que cet homme prodigieux acccomplirait

iiO LES COMPAGNONS

une œuvre de géant pour lui rendre celle qu’il adorait, et cependant il avait une foi profonde en lui, et les dernières paroles de son père résonnaient encore à son oreille, malgré le temps écoulé. Armand vivait donc de cette vie fébrile de l’homme dont l’existence tient à un fil imperceptible.

Si Job revenait sans le colonel et la baronne, l’enfant était perdu.

Un soir, vers cinq ou six heures, sur les instances du malade et avec l’autorisation du docteur, les fenêtres de sa chambre exposée au couchant avaient été toutes grandes ouvertes, et un dernier rayon de soleil, caressant la cime des grands arbres, venait s’ébattre sur le Ut du malade. Armand pouvait voir le jardin d’où montaient des brises embaumées et d’enivrantes senteurs; il entendait mille gazouillements d’oiseaux dans les feuilles, une harmonie mêlée à un parfum. Au delà du jardin et pardessus ses murs, le regard du blessé avait la faculté de s’étendre au loin, dans la direction de Passy, et d’embrasser d’un seul coup d’œil cet admirable pêle-mêle de maisons blanches, de jardins, d’avenues, de palais, qui bordent les deux rives de la Seine, depuis le pont de la Concorde jusqu’à Auteuil. Tout cela était doré des lueurs du couchant, silencienx et recueilli comme la nature sous l’œil de Dieu.

— Ah ! murmura Armand, que je voudrais donc être guéri... que je voudrais pouvoir sortir!

— Bientôt, lui dit M. de R..., patience, mon ami.

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— Montera cheval, poursuivit Armand, aller au bois...

Mais, à ce mot, il pâlit tout à coup, et ses amis

tressaillirent.

— Non, non, dit-il, pas au bois... j’y rencontrerais peut-être le comte.

Soudain un roulement de voiture se fit entendre dans la petite rue, et la pâleur d’Armand fit place aussitôt â une sorte de rougeur violente qui monta â sou front décoloré.

— Serait-ce Job? murmura-t-il.

M. Albert de R... s’était élancé vers une des croisées qui donnaient sur la cour : une chaise de poste franchissait la grille, et un homme de haute taille, dont la décoration et l’habit boutonné trahissaient l’ancien militaire, en descendait aussitôt. Bien qu’il ne l’eùt jamais vu, M. de R... devina en lui le père d’Armand.

C’était, en effet, le colonel.

Le colonel descendit le premier et oürit la main à madame de Sainte-Luce.

— Madame, lui dit-il tout bas, souvenez-vous de votre rôle. Je ne puis pas exiger que vous aimiez mon fils, mais il faut feindre de l’aimer... vous n’aurez le vôtre qu’à ce prix.

— Je vous obéirai, monsieur, répondit la baronne avec la soumission d’un enfant.

A la vive rougeur qui avait coloré les joues d’Armand succéda une pâleur mortelle lorsque M. de R..., accourant, lui eut crié :

— Armand, Armand, voici votre père...

î4a LES CUMPAGNONS

En effet, des pas retentissaient dans l’escalier, et l’oreille du blessé reconnut la démarche brusque et saccadée du colonel.

La porte s’ouvrit, Armand jeta un cri... Il venait d’apercevoir madame de Sainte-Luce à qui son père donnait la main.

Alors les deux amis du blessé, qui connaissaient l’insensibilité hautaine et la cruauté ironique de cette femme, purent la voir s’avancer, émue, rougissante, les yeux baissés, comme un grand coupable touché par le repentir, prendre la main d’Armand dans les siennes et lui dire de sa voix la plus caressante et la plus douce :

— Comment vous trouvez-vous, ami?...

— Quel homme! murmura M. de R... avec admiration en contemplant ce père assez fort pour avoir amené la tigresse, domptée et réduite à l’esclavage, au chevet de son enfant, et sans qu’elle songeât même à se préoccuper de la présence des témoins de cette scène...

Armand s’évanouit, mais son évanouissement fut de courte durée, et le médecin dit à l’oreille du père, tandis qu’il reprenait ses sens :

— Maintenant, si cette femme demeure auprès de lui, il est sauvé.

— Elle y demeurera, répondit le colonel.

Si3

Huit jour», puis un mois s’écoulèrent. Madame de Sailite-Luce s’était installée au chevet d’Armand et ne le quittait ni jour, ni nuit. Le bonheur avait rendu la force et la vie au blessé; il commençait à se lever, et, appuyé sur le bras de son père, il descendait chaque jour avec elle dans le jardin. Là, le colonel s’éloignait, et ils restaient seuls. Madame de Sainte-Luce n’aimait plus Armand, mais elle voulait reconquérir son enfant, et elle savait bien que le colonel ne le lui rendrait que lorsque son fils à lui serait saiivé et guéri, et elle jouait son rôle avec la conscience d’une grande comédienne qui finit par s’identifier avec le sien.

Atmand l’aimait toujours. Seulement, avec la santé, lui revenait le souvenir de ses tortures et de la perfidie de la baronne ; et alors il entra bientôt dans cette phase étrange et fébrile de l’amour qui se traduit en bouderies et en reproches, et qui, à son insu et par sa violence même, touche aux hmites de l’indifférence. Le colonel avait prévu celte réaction.

— L’heure est proche, s’était-il dit, où il la prendra en haine, et de la haine au mépris il n’y a qü’uti pas.

En effet, Armand commençait à éclater en reproches; il prononçait avec une fureur jalouse le nom du comte

Stewaii, et la baronne courbait le front en songeant à son fils.

— Dans huit jours, se dit le colonel un soir, mon enfant n’aimera plus cette femme...

Et il avait raison. Armand se rappelait tout ce qu’il avait entendu dire de la baronne ; il n’était plus besoin que de lui apprendre sa conduite à Rerlor, et il la mépriserait...

— Madame, dit un jour le colonel à la baronne, tandis qu’ Armand sommeillait, vous avez tenu la moitié de vos engagements.

Elle tressaillit.

— Ce n’est pas tout, reprit-il, il faut que mon fils cesse de vous aimer...

Et comme elle le regardait avec étonnement, il continua : — Il faut qu’il apprenne de votre bouche même toute votre vie passée.

— Ah! jamais! s’écria-t-elle.

— Alors, dit froidement le colonel, vous n’aurez jamais votre fils.

Elle courba le front et deux larmes de rage jaillirent de ses yeux.

— J’obéirai... démon! murmura-t-elle.

Lorsque Armand s’éveilla, elle se mit à genoux devant lui et lui dit :

— Vous plaît- il, mon bien-aimé, que nous allions ensevelir notre bonheur au bout du monde, en quelque retraite ignorée ?

— Pourquoi? demanda- 1- il avec impatience.

, — Mais parce que je veux être à vous toujours et partout... et qu’à Paris...

— Ah I dit Armand avec une colère jalon.îe, vous craignez sans doute de vous compromettre avec moi comme avec le comte ?

— Enfant !...

Elle baissa les yeux et murmura :

— Je ne veux pas que vous rougissiez de moi...

— Comment cela?

— Mais parce que tout Paris connaît aujourd’hui ma conduite...

Et comme le colonel, dissimulé derrière un rideau, laissait peser sur elle sou regard dominateur, elle fit à Armand une confession pleine et entière.

Armand l’écouta froidement, sans l’interrompre, et à mesure qu’elle parlait, une réaction se faisait en lui, et le dégoût montait de son cœur à ses lèvres...

— Eb bien, lui dit-il quand elle eût terminé en lui demandant de quitter Paris avec elle, rentiez chez vous, madame, etlaissez-moi rétlécliir jusqu’à demain. Je vous écrirai.

Le lendemain, eu effet, un valet de la maisonnette de Il 14

Chaillot apporta un billet à madame de Sainte-Luce. Ce billet était, non point d’Armand, mais du colonel, et il ne contenait que deux ligues :

« Mon fils a cessé de vous aimer; il ne vous reverra jamais. Retournez à Keilor, vous y trouverez votre enfant. » .

Quelques jours après, le colonel reçut la visite de M. de Lacy : — Mon cher colonel, lui dit Contran, voulez-vous m’accorder un congé?

— Pourquoi faire?

— Pour voyager.

— Êtes-vous malade?

— Je le crains.

— Et où irez- vous?

— En Allemagne.

Contran, en touchant du pied la vieille terre bretonne, avait juré de se soustraire à l’association. Le remords était enfin venu.

— Allez, lui dit le colonel, vous avez assez fait pour nous. Reposez-vous maintenant.

Le soir, en effet, le marquis Gontran de Lacy partit pour Strasbourg, traversa cette ville sans s’y arrêter, passa le Rhin et s’enfonça dans les contrées que borde la

orèt Noire; deux ans s’écoulèrent sans que les Compagnons de l’épée, les associés du colonel, entendissent parler de lui.

Contran allait demander le repos du cœur et l'oubli à ces vertes vallées bavaroises qui sont comme une oasis aux portes de ce désert immense pour les âmes meurtries, qu’on appelle le monde.

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