ÉPILOGUE
« Il y a longtemps que je n’ai pris la plume pour ajouter une page nu triste journal de ma vie... La raison eu est bien simple, il y a longtemps que je ne souÊfre plus, et <lepuis un an je crois avoir fait un tnauvais rêve.
» Voilà deux aus que Léona est morte; depuis deux années la terrible association du sang, à laquelle me lient ^
mes serments, m’a laissé en repos. Elle ne m’a rien de- ^
mandé, ni service d’épée, ni secours de séduction. Us .
n’ont plus besoin de moi . . . puissent-ils m’avoir oublié !... f
LES COMPAGNOxNS
» Oh ! rhorrible série d’événements à laquelle ma vie a été livrée un moment, et comme le pied m’a glissé sur ce sanglant chemin du crime où mon étrange et funeste amour m’avait conduit!...
» L’ombre pâle et vengeresse du général de Ruvigny et celle d’Octave de Verne se sont bien souvent assises à mon chevet pendant de longues nuits d’insomnie ; bien souvent j’ai voulu me passer au travers du corps cette épée déloyale qui était devenue l’arme d’un assassin... Mais, à trente ans, la vie est si belle!... et puis j’avais oublié cette hideuse créature qu’on nomme Léona, et l’oubli de la femme qu’on a aimée et pour qui on a souffert nous fait nous reprendre à l’existence avec plus de force et d’amour que jamais.
» Alors, quand ce rêve aux sombres images se brise, lorsque le cœur, enchainé longtemps à une honteuse passion, vient à rompre enfin ses fers, on trouve le soleil radieux, l’air tiède et embaumé, les arbres verts et la nature en fête. Tout semble sourire autour de nous, et nous éprouvons le besoin de chercher une affection nouvelle, aussi sainte que la première était coupable et dégradante.
» Le colonel m’avait accordé un congé illimité. J’ai voyagé ; j’ai passé deux années à voir le nord de l’Europe, la Suède, la Norvège, l’Allemagne, la Russie. Le voyage est le médecin sublime. Mes horribles visions de chaque nuit se sont effacées peu à peu, et je crois que Dieu m’a pardonné en faveur de mon repentir.
» Puis je suis revenu...
» Le colonel ne m'avait pas donné signe de vie. Ils m’ont oublié...
» J’ai traversé Paris comme on traverse, la nuit, un lieu mal famé, rapidement et sans m’arrêter ; j’ai passé trois jours à peine au manoir, chez le baron de Lacy, et je suis venu à Vibray, chez mon oncle à la mode de Bretagne, M. de Froidefond... Ah ! que n’y suis-je venu trois aunées plus tût!... L’image de Jeanne aurait si bien rempli mon cœur que ce regard sinistre et profond qui jaillissait des yeux de la Léona n’aurait pu y pénétrer pour y jeter le trouble et la honte, l’infamie et les remords 1
» J’ai prononcé le nom de Jeanne. Je viens de l’écrire pour la première fois, moi qui le murmure tout bas depuis deux mois et plus...
» Jeanne de Froidefond, ma cousine, est belle comme une création de Phidias ; elle a l’intelligence d’une grande artiste, le front pur et le cœur vierge d’une sainte. Jeanne fera un paradis, une éternité de félicités à l’homme qui l’épousera... Mon Dieu! mon Dieu! mon cœur bat bien fort.
» Septembre verse ses sourires mélancoliques sur notre Vendée. Les bruyères roses sont éclairées du soleil et embaument l’air de leur suave et discret parfum ; les prés sont verts encore, les grands bois de notre Bocage emplis de murmures et de bruits joyeux. La trompe de chasse laisse échapper sous la futaie ses notes éclatantes et mélancoliques. Hier, mon oncle et moi, nous avons couru un chevreuil. Jeanne était avec nous... Nous avons galopt; côte à côte pendant plusieurs heures, et j’étais l’homme le plus heureux du monde.
» Ohl ce passé sanglant et désolé, ces ombres vengeresses dont j’ai couché les corps dans la tombe !...
» Non, je suis indigne de Jeanne !
» J’aurais voulu, si j’étais resté pur, devenir l’époux de Jeanne. Quelle vie céleste ! Ah ! ceux qui raillent les joies du mariage, ceux qui bravent cette morne et froide existence du garçon, ce vagabond sans feu ni lieu, ne savent pas ce qu’il y a de bonheur sans fin et de voluptés
DE L’AHOUR %S1
sans nom dans cette vie conjugale que savent nous faire certaines femmes.
» Si Jeanne était ma femme, à moi, je prendrais eu pitié l’univers.
» Quelle était belle hier, avec son amazone de drap vert et son chapeau à plume blanche, sous lequel se déroulaient en boucles capricieuses ses longs cheveux blonds! Comme elle maniait gracieusement son cheval! comme elle battait des mains avec enthousiasme quand la bôte de chasse laissait en revoir avec sou escorte de chiens acharnés et vaillants !
» Aujourd’hui Jeanne s’est promenée à mon bras dans le parc; un vieux parc ombreux et moussu, où le soleil, passant à travers les grands arbres, tréflait l’herbe épaisse que nos pieds foulaient. Nous nous sommes assis sur un banc de gazon, au sommet d’une petite éminence d’où l’on domine la vallée et le village. Le soir tombait, l’air était tiède, le vent doux. Jeauue s’était appuyée sur mon épaule avec un tel abandon, avec une si naïve confiance, que j’en ai tressailli... M’aimeraiLelle?
» Mou oncle, de baron de Froidefond, si Jeanne m’aimait et si j’étais digue d’elle, serait peut-être heureux de notre union... Mais mon passé est là! il se dresse mena-
LES COMPAUiNONS
çaiit et siuistre devant moi comme un spectre, il semble étendre vers moi la main et me dire :
» — On ne doit pas unir un cœur souillé à un cœur vierge et pur...
» Maudit soit le jour où j’ai connu Léona ! Ce monstre a dévoré ma vie tout entière, passé et avenir...
» Pourtant j’aime Jeanne, — je l’aime avec passion, ardemment, saintement, comme les anges déchus doivent aimer tout bas ce paradis qu’ils ont perdu et dont ils blasphèment tout haut...
» Et puis, l’amour n’est-il pas un feu purificateur?
» Jeanne... Jeanne... Ahl si tu devenais ma femme, je consacrereds chaque minute de ma vie à ton bonheur, et je me sentirais si grandi par ton amour, que j’aurais une preuve irrécusable de mon pardon...
» L’homme que tu aimeras. Dieu ne pourra l’accabler de son courroux. »
Le château de Vibray, d’où étaient datées, dans le journal de Contran, les quelques pages que l’on vient de lire, était situé en Vendée, dans la portion ouest du Bocage, à une lieue de la mer dont on entendait, par les calmes nuits d’été, les mugissements lointains. Vibray était un joli castel de la Renaissance entouré d’une prairie où
DE L’AMOL’R
croissent des arbres fruitiers où, de toutes parts, la vue était bornée par ces grands bois vendéens où les ebonans résistèrent si héroïquement et si longtemps.
Un petit village se groupait autour de lui comme un troupeau à l’entour de son pâtre. L’humble église au clocher pointu était adossée à l’une des tours et était à la fois la paroisse de Vibray et la chapelle du château.
M. le baron de Froidefond, le maître du manoir, passait à Vibray les deux tiers de l’année avec Jeanne, sa fille unique. Le baron avait soixante années révolues et en paraissait quarante-cinq à peine. Né vers la fin du dernier siècle, au commencement du règne de Louis XVI, il avait presque l’âge d’homme quand arrivèrent les mauvais jours de 93. Volontaire sous Bonchamps, Charette et La Rochejaquelein, le baron avait été l’un des derniers soldats de cette vaillante poignée d’hommes qui tint si longtemps en échec les soldats de la République. Soldat à quinze ans, il fut général à vingt. Le baron émigra. Puis, au retour du roi, on ne le revit point aux Tuileries encombrant les antichambres royales avec la foule des solliciteurs. Le baron était riche ; il se retira dans ses terres, y vécut tranquille, ignoré, et s’y maria. Jeanne fut le fruit de son union prématurément brisée par la mort. Elle absorba l’existence du vieux gentilhomme et la remplit tout entière. File devint la joie, le bonheur de cet homme dont la jeunesse et l’âge mùr avaient été si cruellement éprouvés.
L’amour de ce père pour sa lille tenait à la fois du culte
du sauvage pour son idole et de la passion idolâtre de l’amant. Il en était jaloux comme d’une jeune femme. Jeanne était si belle, si belle que, l’hiver, à Paris, un murmure d’admiration retentissait sans cesse autour d’elle dans ce monde aristocratique auquel elle appartenait, et dont elle était une des jeunes reines.
Combien de prétendants s’étaient présentés ! Combien d’hommes réunissant ces qualités multiples et si rares qui fout le cavalier accompli, beauté, noblesse, esprit, fortune, avaient aspiré à sa main! Mais M. de Proidefond était avare de sa fille comme l’avare d’un trésor. Il no voulait l’abandonner à un mari que lorsque son cœur aurait parlé... 11 voulait que son enfant aimât l’homme qui l’épouserait et qu’elle fût heureuse. Jusqu’alors le cœur de Jeanne était demeuré muet. Tout entière à son adoration pour son père, elle n’avait levé qu’un regard indififércnt sur tous ceux qui avaient demandé sa main, et elle ne s’était prononcée pour aucun.
Jeanne, à vingt ans, avait les cheveux blonds, l’œil bleu des Bretonnes, leur taille flexible et nerveuse, leur bouché un peu sérieuse et leur regard mélancolique. Elle était née pour l’amour. Cependant on devinait, dans cette précoce maturité, la femme capable de tous les dévouements envers celui dont elle ferait un jour son époux* Elle ne l’avait point trouvé encore... elle semblait l’attendre.
Ce fut dans' ces circonstances qu’arriva Oontran de Lacy. Le marquis venait d’un lointain voyage. 11 avait
vécu de cette vie isolée et bruyante à la fois du voyageur; il était allé demander à la poussière des grandes routes, à l’existence des liôtellei ics, aux sites abruptes et pittoresques, aux spectacles grandioses de la nature du Nord, ce calme qui n’était’plus dans son cœur depuis le jour fatal où il avait juré celte sombre alliance, ce pacte de sang avec les Compagnons de l’épée. Les grandes douleurs et les grands remords ne résistent point éteruetlement aux émotions toujours nouvelles du voyage. Pendant la première année, Contran s’éloigna de la France avec une sorte de joie sauvage, et sa conscience bourrelée parut s’apaiser graduellement à mesure qu’une journée de plus
mettait entre Paris et lui une nouvelle distance. II lui
semblait que plus il fuirait, moins il entendrait les cris vengeurs de ses victimes. 11 fil tour à tour de courtes haltes en Bohème, en Hongrie, eu Pologne; il poussa jusqu’à Saint-Pétersbourg. Puis, là, cette nostalgie singulière que donne le sol breton s’empara de cet homme, gui avait vécu à Paris et presque jamais en Bretagne. L’amour du sol natal, de la patrie, de la France, se réveilla eu lui. Ses remords s’étaient assoupis.
— Ils m’auront oublié! peusa-t-il, songeant à ses redoutables et mystérieux amis.
Et il revint; il revint bien plus vite encore qu’il no s’était éloigné, et lorsqu’il atteignit les dernières chaînes do la forêt Noire, lorsque, du haut d’une tour en ruines, sur les bords du Neckar, dans le Palatinat, il aperçut cette bande blauche qui se déroule majestueusement à l’ho-
rizon occidental et qu’on nomme le Rlûn; lorsque, plus loin encore, il vit la chaîne des Vosges dessiner ses contours indécis dans la brume du ciel... alors son cœur se
prit à battre, et ses remords se réveillèrent plus violents.
— Non, non, murmura-t-il, je n’aurai jamais le courage de franchir le Khin; Paris est là-bas!
Il passa deux mois dans le duché de Bade, fuyant les Français qui s’y trouvent réunis chaque été, demeurant de longues heures au sommet des montagnes, afin de voir la France dans le lointain... Chaque jour, il s’éveillait tout rempli du nom, du souvenir, de l’amour de la patrie; il revoyait sa terre bretonne, cette noble terre de son enfance, avec ses bruyères et ses genêts, son ciel un peu gris, sou vieil océan aux majestueuses colères, et le manoir, cette féodale demeure, où ses jeunes ans furent bercés, hélas! des plus saintes traditions et des plus chevaleresques enseignements... 11 y revoyait sou père descendu au tombeau, le front calme et pur, et son vieil oncle, le baron de Lacy, qui le chérissait maintenant comme on chérit son unique héritier, et sa mère, morte à trente ans, et sur les genoux de laquelle il s’agenouillait, tout petit, pour prier le Dieu de ses pères!
Alors, à ces souvenirs, à ces visions, l’homme souillé, le meurtrier du général de Ruviguy et d’Octave de Verne, le bourreau sans pitié de Léona, le Gontran de Lacy au regard sombre, au front pâle et comme chargé d’un stigmate indélébile, s’effaçait pour faire place à une image plus jeune. C’était Contran à vingt ans, Gontran, le loyal
nK L’AMOUR
et le brave, Gontran, le chevaleresque et le fidèle, l’homme sans reproche et sans peur. Et alors encore, , tendant les mains vers cette patrie entrevue dans la brume de l’horizon, il voulait se lever et marcher vers elle. Mais soudain se dressaient devant lui et les ombres de ses victimes et les tètes hideuses de ses complices... et le meurtrier reculait et demeurait cloné au sol de l’exil!
Un jour, ccpemlant, une lettre lui vint. Elle était du baron de Lacy, son oncle :
« Mon cher enfant, disait le vieillard, voici deux années que tu es parti. Ne trouves-tu pas qu’il est bon, même en Allemagne, de recevoir uu jour une lettre des siens comme uu parfum de la patrie absente ? J’ai soixanteneuf ans sonnés, je crains que Dieu ne m’ait pas accordé un bien grand nombre de jours à vivre, et il me serait doux de te revoir encore une fois avant d’entreprendre le grand voyage sans retour...
» Voici venir septembre. Notre Bretagne est charmante à voir en ce moment. Nos bruyères roses sont eu fleurs et embaument l’air, nos bois commencent à se dépouiller un peu, et de ma fenêtre je contemple avec ravissement cet adorable mélange de feuilles vertes et de feuilles jaunissantes.
» Il fera bon chasser dans quinze ou vingt jours...
» Reviens...
» Ensuite, j’ai des projets, des projets qui te concernent... Laisse-moi tes sapins de la forêt Noire et viens