‹ Les compagnons de l'amourChapitre 7 sur 12 · SH · texte numérisé non relu

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t’asseoir à l’ombre de nos grands chênes séculaires, au tronc noueux desquels les Celtes, nos aïeux, arrachaient le gui sacré.

j> Je t’embrasse.

» Baron de Lact. »

Cette lettre détermina Contran à partir. Il franchit le Rhin, traversa au galop de ses chevaux de poste l’Alsace, la Lorraine, Paris, où il ne passa qu’en frissonnant, et il vint frapper un soir de la fin d’août à la porte du manoir.

Les termes un peu mélancoliques de la lettre-du baron avaient laissé penser à Contran que son oncle avait considérablement vieilli, et il s’était imaginé qu’il retrouverait un vieillard cassé et morose, assis au coin du feu dans une salle basse du château.

La surprise du marquis fut extrême. Au moment où il descendait de voiture, le baron revenait de la chasse, aussi vert, aussi gaillard que le jour où il avait couru un sanglier en compagnie des Rérizou, ses voisins, et de madame de Sainte-Luce. Le baron paraissait même un peu rajeuni, Ijien qu’il eût deux années de plus. Contran le vit mettre pied à terre avec la légèreté nerveuse d’un jeune homme, et il se jeta dans ses brus.

— Cordieu! mon oncle, lui dit- il, vous m’avez lait grand’peur.

— Comment cela, mon neveu?

— Mais, dit le marquis, votre lettre avait une odeur de tisane et sentait les rhumatismes.

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DE L’ AMD CM

— Ma foi! répondit le baron, le fait est que le jour où je t ’ai écrit, j’avais la goutte. Mais l’accès est passé...

Contran se prit à sourire.

— Quand j’ai la goutte, reprit le baron en embrassant son neveu avec effusion, je suis morose, et je pense à ma fin dernière. La goutte disparue, j’ai vingt ans, et je fais détourner un sanglier pour le lendemain.

— Ainsi, la goutte est partie?

— Complètement.

— Alors, nous chasserons?

— Du matin au soir.

Et le baron entraîna Contran dans la salle à manger du manoir, où il fit remplacer, par son valet de chambre, ses bottes de chasse par des pantoufles.

— Maintenant, reprit-il, causons un peu en attendant le souper.

Le baron avait pris un ton confidentiel qui intrigua Contran quelque peu.

— Mon bon ami, poursuivit-il, dis-moi d’abord d’où tu viens et ce que tu as fait durant ces deux années...

— J’ai voyagé.

— As-tu rencontré un pays qui vaille notre Bretagne, et des femmes plus jolies que nos Bretonnes ?

— Non, répondit Contran. .

— Très-bien. C’est tout ce que je voulais savoir. A présent, que comptes-tu faire?

— Mais, dit le marquis, à qui revint sinistre et terrible

le souvenir du serment qui le liait, je compte demeurer auprès de vous, mon oncle, et vivre en paix.

— Tarare! tu t’ennuieras au bout d’un mois. Quel i\:;e as-tu?

— Trente-deux ans.

— Que te reste-t-il de fortune?

— A peu près rien.

— Diable ! s’écria le baron en riant, c’est que je ne

suis pas mort encore... *

— Je l’espère, mon oncle...

— Cependant, quand on est le marquis de Lacy, il faut faire une figure convenable en ce monde, et, entre nous, je suis un peu avare...

— Mon oncle !

— Oh 1 fit le baron en riemt, je serai bonhomme cependant, et je te servirai bien, ma vie durant et pour te faire patienter, vingt mille livres de pension, mais...

— Mais? interrogea Contran.

— Pour un appétit comme le tien, c’est peu, et, si tu m’en croyais, tu ferais une fin.

Contran regarda son oncle et tressaillit.

— A ta place, vois-tu, continua le baron, je ferais un tour en Bretagne et en "Vendée, je me choisirais une femme qui eût trente bonnes mille livres de rente en terres, et je l’épouserais. .

— Mais, mon oncle...

— Ta, ta, ta 1 si j’avais à recommencer, moi, je ne demeurerais pas garçon plus longtemps. D’ailleurs, mon-

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sienr mon neveu, voudriez-vous que no*re nom s’éleignît?

— Assurément non, mon oncle.

— EU bien, songe à ce que j’ai dit, et allons souper...

Contran n’avait jamais pensé au mariage, b’.en qu'il

fût le dernier de sou sang. Il avait un peu oublié, au milieu du courant parisien, la loi aristocratique qui régissait les vieilles races et leur défendait de s’éteindre. Sa conversation avec sou oncle le jeta donc dans un monde d’idées tout nouveau.

Et comme, l’homme souillé s’effacait en lui enfin pour laisser reparaitre le gentilhomme et l’hounète homme, il se prit à faire ce rêve éblouissant de bonheur qu’on appelle la vie à deux : cette vie conjugale que Dieu et les hommes consacrent, cette longue suite de jours heureux et calmi's qui s’écoulent uu à un au coin du foyer de la famille, entre le berceau d’un enfant et le regard charmant et doux d’une jeune mère au front pur, au cœur dévoué, et qui ne ressemble pas plus à ces créatures sans nom qui nous prennent et nous gaspillent notre jeunesse sous leuis doigts Gouillés et avides que le ciel triste et brumeux du Nord ne ressemble à l’azur éclatant du ciel itaüen.

Il rêva, le naïf et le crédule, l’existence si noble, si paisible et si bien remplie eu son oisiveté, du gentilhomme de province, au fond d’une verte allée, à l’ombre de ces grands bois plantés par ses ancêtres. Il vit tout à

coup, dans sa vie désolée et solitaire, apparaître le sou- II 15.

LES COMPAONONS

l'iro plein de mélancolie et l’œil bleu si rêveur et si doux d’une fille du Bocage ou du pays de Rennes, une frêle et charmante enfant, qui régénérerait la race des Lacy, déviée en lui...

Le vieux baron devina tout cela. Il comprit quel immense espoir, quel mirage multicolore le seul mot de mariage fait éclore soudain dans le cœur de l’homme à moitié blasé, et il voulut, avant de reprendre l’entretien commencé avant le souper, laisser Contran livré à luimême et à ses réflexions.

Pendant trois jours, le marquis chassa en compagnie de sou oncle, et passa avec lui, au coin d’un feu précoce, ces soirées si calmes qu’allongent les premiers jours d’automue. Le baron ne reparlait plus de mariage. Mais, le quatrième jour, le vieux gentilhomme fut repris d’un accès de goutte : — Mon beau nevçu, dit-il alors, voici que je vais redevenir morose et que tu t’ennuieras fort à chasser seul. Laisse-moi te donner un conseil...

— Je vous écoute, mon onde.

— Puisque tu es ici, fais donc une tournée de famille, va voir nos parents... Nous avons quelque part, en plein Bocage, moi un cousin germain, un oncle pour toi, par conséquent, à la mode de notre pays. Va lui faire visite et passer huit jours chez lui. Froidefond est plus jeune que moi, lui, et il n’a pas la goutte...

— Mais pourquoi vous quiiterais-je?

— Parce que j’ai la goutte 1

— • Eh bien ! je vous soignerai...

— La goutte est un mal sans remède. Elle s’en va comme elle est venue, et quand elle m’étreint, j’adore la solitude. Tu reviendras dons quinze jours, elle sera partie, et j’aurai retrouvé mes vingt ans.

Contran crut devoir obéir au baron, et il se mit en route pour la Vendée. Cependant, le rusé vieillard n’avait *

point complété sa pensée, et il avait de secrets projets en envoyant son neveu chez M. de Froidefond.

M. de Froidefond reçut Contran avec la cordialité d’un père et le présenta à Jeanne. Contran fut ébloui de la beauté de sa jeune cousine, et il s’avoua que jamais t

femme semblable, sans en excepter même Marguerite de 'Pons, ne s’était trouvée sur son chemin. Autrefois, vingt ,i

années auparavant, feu le marquis de Lacy, le père de Contran, et M. de Froidefond avaient eu de légères difQ* cultés d’intérêt relativement à une succession à partager.

Il s’en était suivi entre eux une sorte de froideur qui avait

fini par dégénérer en bouderie, et Contran qui n’avait pas *

rencontré M. de Froidefond au manoir, chez son oncle,

n’avait jamais vu sa cousine.

Contran arrivait à Vibray avec l’intention d’y passer huit jours et de retourner ensuite en Bretagne; il oublia le temps qui passait, il ne songea point que son oncle devait être débarrassé de son accès de goutte. Une semaine, puis deux, s’écoulèrent ; puis^un mois; Jeanne était si belle !

En même temps, la jeune fille qui jusqu’alors avait at- I

tendu cet être mystérieux qui devait faire battre son 4

20i LES COMPAGNONS

cœur, sentit un trouble inconnu se glisser au fond de son

âme encore vierge.

Contran avait trente-deux ans, il était beau comme à vingt-cinq, et les orages de sa vie n’avaient laissé chez lui d’autre trace physique qu’une légère pâleur répandue sur son front et une tristesse pleine de charme dans ses yeux.

Pendant un mois, les deux jeunes gens se virent à toute heure, tantôt courant dans les bois ensemble à pied ou à cheval, tantôt s’asseyant, comme le frère et la sœur, à l’ombre d’un chêne séculaire, et s’abandonnant à cette causerie intime et charmante de deux enfants qui s’aiment et l’ignorent encore. Lorsque Contran regardait n Jeanne, Jeanne se sentait frissonner d’une volupté inconnue, et un vif incarnat montait à son front, Quand elle levait ses grands yeux bleus sur Contran, le marquis tressaillait...

Un matin, M. de Lacy s’éveilla complètement subjugué par les grâces enfantines et l’angélique pudeur de Jeanne. Alors le conseil du vieux geutilhouime breton lui revint en mémoire, et il se dit : — Si j’étais l’époux de Jeanne, je serais l’homme le plus heureux du monde ! cet ange me ferait une vie toute nouvelle, un paradis sur la terre...

Et ce rêve de bonheur qu’il avait fait au manoir, ce rêve charmant d’un avenir à deux, les mains enlacées au-dessus d’une blanche barcelonette où sommeillerait l’espoir de sa race, — il le recommença soudain à Vibi’ay,

DE L’AMOUR 2f.r,

— et il songea à aller trouver le baron de Froulefond et à lui dire : — Voulez-vous m’accorder la main de Jeanne?

Mais soudain, au rêve éthêré succeéda une vision infernale... Le passé se dressa devant lui... Les pâles ombres apparurent; en même temps, les implacables visages de ses complices devenus ses persécuteurs, de l’infâme chevalier d’Asti et du colonel ! Il les vit assistant à sa messe nuptiale, jetant un regard effronté et railleur à cet ange qu’il osait rêver pour femme, qt se plaçant devant lui au moment où il quitterait l’église pour lui dire : — N’oublie pas que tu nous appartiens toujours!

Et alors, au milieu de son bonheur, taudis qu’il voudrait en vain redevenir l’homme des anciens jours, un ordre implacable et mystérieux lui arriverait peut-être, et l’un des compagnons de l’épée, lui remettant à la main ce fer homicide qu’il avait jeté loin de lui avec dégoût, lui dirait : — Allons, marquis, réveillez-vous de votre rêve. 11 faut vous souvenir que vous êtes à nous, il faut reprendre votre épée et partir ; il faut (juitter furtivement, un matin avant le jour, cette chambre nu[)tiale où repose votre blanche colombe auprès du berceau de son fils; il faut, bien que le ciel soit gris et terne, monter en voiture avec vos témoins et vous rendre sur le terrain où vous trouverez un homme honorable, peut-être un vieillard comme le général, un biave respecté des balles ennemies et qui doit tomber sous vos coups, car sa femme aime l’un des nôtres, car nous l’avons condamné I

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