‹ Les Compagnons de minuitChapitre 3 sur 9 · P&SS6X I · texte numérisé non relu

P&SS6X I

Alors seulement Williem aenlil que Frantx léchait la brida le son cheval, et les deui cavaliers reprirent leur toile course i travers la forêt, redevenuo comme par enchanlameut déicrle devant eux.

A quelques pas de lé, cependant, le jeune homme eut une

seconde velléité curieuse :

— Profites des secrets de l'ami Jack, répliqua FranU; mais ne demandes pas davantage... suffit I

Wilhetn, celte fois, n’inaisla pas. Quelque brave qu'il tôt, l'imudnaoo» du péril commençait à le pénétrer malgré lui. gais c'était eu grand-duc uniquement qu'il songeait avec une croissante angoisae. Que pouvait être dovenul imprudent voyageur nocturne, ou milieu de cea sinislres ombres, toute» pleines d'embûches al de myslères ?... Il y. avait plus d une aeure déjà que Wilhem et FranU s'élaient engages dans la Forèt-Noire et qu’ils s'achamaiont inulileroent à la poursuite lu prince. S'il était vivant encore, a il était libre, ne l'auraitjn pas déjà rejoint depuis longtemps ?

A plusieurs reprises, cependaut, aussilét que le terrain irait semblé redevenir humide. Us étaient descendu» de îhcval, et ta torche avait été de nouveau rallumes. Les ira- *s constatées au bord du premier ruisseau, les mêmes empreinte» continuaient toujours. Indubitablement, Charles- Frédéric était en avant.

Et les deux cavaliers repartaient plus rapidement encore.

mide de l'orage, mais déjà se rendormant avec le bleu sourire d'une béatitude paradisiaque.

Une même réflexion arrêta les deux cavaliers.

Il semblait impossible que le grand-duc eût pu parvenir aussi loin.

— Voyons encorel murmura Frantx en se disposant A interroger une dernière fois le chemin, qu'avait protégé de la pluie en cet endroit le feuillage extrêmement touffu d'un vieux chêne.

Les empreintes du cheval y étaient encore... Mais, effrayant indice, il y avait à cfité du sangt

De plus, an même moment, un long cri plainUT s'éleva dans le lointain.

— Serait-ce lui ? s’écrièrent à U fois Wilhem si FranU, également épouvantés. '

Et déjà tous las deux lia étaient on selle, au galop déjà tous tes deux.

De minute en minute, le même cri se répétait, plus douloureux encore vt plus lamentable. C'était un gémissement d'un inexprimable désespoir, c’était un immense sanglot qui n'avati rien d'humain.

— Où diable ai-je donc entendu cela ? ae demandait impatiemment à demi-voix le vienx soldat.

Puis, ae frappant le front tout à coup :

— Mi r les champs de bataille I s'ècria-WL Cest le cri d un cheval à l'agonie I

— Grand Dieu I fit Wilhem I

mais en se disant chacun à soi-même :

— Sans le mot de pssae, comment a-t-il donc pu poursuivre son chemin?... Cela tient du merveilleux.

Effectivement, trois ou quatre autres fois déjà, Frantx avait été contraint de répondre au soudain interrogatoire de quelque invisible sentinelle des Compagnons de Minuit. Par quelle incompréhensible protection du ciel le grand-duc avait-d passé là, lui qui n'clalt pas dans le secret de l'ami Jack?

De plus, les signaux laisaésen terre par les brigands attesta ot qu'eux aussi suivaient cette même route, ou l'avaient précédemment suivie. Une seconde croix s'ôtait retrouvée en travers do l’une des empreinte» du sabot du cheval, une seconde preuve qu’ils avaient connai»sance du passage d'un étranger dan» leur sombre empire. Non loin do là, la grande ligne indicatrice avait été revue, mai» rayée malmenant de lignes transversales beaucoup plus nombreuses, la dernière bis qu'avaient brillé sur la chemin le» rougeâtre» lueur» de la

torche. ... ,

Bientôt, du reste, fl n’en lût plu» besoin. La tempête enfin venait d'éclater avec une incroyable furie, l’éclair illuminait fri quem ment les ténèbres, la sauvage forêt semblait parfois unit entière on fèu. Rien de fantastique alors, rian d’offare, rien de terrible comme les furtives apparitions qui tout à coup se déroulaient aux regards éblouis des deux cavaliers, presque aussilét replongés dans une nuil plus impénétrable encore. Les grandes masses de verdure qui s'agitaient tumultueusement autour d'eux, ainsi que I» vagues immenses d'un océan on courroux, les gigantesques arbres échevelés par le vent, tes roches aux formes Uxarres, tout « ruait en hurlant dans une sorte de délire apocalyptique, dons une indicible bacchanale qui tenait à la fois du déluge et du sabbat. Des torrents de pluie ruisselaient à travers les branches tordues par l'efkirt du vent, dont les incessantes rafale» tourbillonnaient de toutes paris avec des sifflements, avec des gémissements inouis. Presque sans relâcha, le tonnerre grondait, et avec uac telle violence, qu'aprés chacun de ses foudroyants éclata, on eût dit la dernière convulsion, le dernier cri de la nature retombant avec épouvante dans le néant.

Aveuglés, assourdis, WUhem et Frantx ne songeaient cependant qu'à profiter de l'effroi des deux chevaux pour précipiter davantage encore leur folle cours» k travers I oursgsn.

Une heure environ ae pans» ainsi.

Puis la tempête cessa subitement, ainsi qu'elle était venue. Tout se calma par enchantement, tout reprit sa piaca et sa forme véritable aux doux rayons de la lune, qui reparut, comme pour montrer la forêt frémirsante encore »t tout hu-

— J'en réponds I affirma Frantx. Et cependant... écoutez? Tous les deux ils prêtèrent l'oreille.

An gémissement de l'animal, commençait à se mêler msm tenant le bruit do sa course rapide encore.

— Il n’est que blessé, reprit Frantx; notre poursuite seci.o soutient encore ses foires... et le grand-duc en profite sans aucun douie pour nous distancer, car il doit maintenant nous entendre... mais fl ne peut so croire pourchassé que p des bandits... Alerte donc! un dernier effort pour le rejoindre, et il est sauvé.

Les deux cavaliers ne couraient plus, ils volaient.

Bientôt, dans un éloignement vague encore. Us entrevirent passer le cheval, bramant et bondissant ainsi qu'un cerf aux abois.

Cette aorte de chasse avait quelque chose de fantastique. Une seconde fois l'apparition se renouvela, mais pour ^évanouir presque immédiatement à un nouveau détour du chemin. La course se ralentissait, cependant; les lamentations se rapprochaient, au contraire, et devenaient encore plus désespérées.

Plus prompts que les éclaira qui tout d’abord les avaient guidés. Wilhem et Frantx atteignirent la tournant de ta roule.

Durant un long espace, elle s'étendait maintenant en ligne droite, eUe ae trouvait en plein éclairée par les rayons de la lune.

Mais elle était complètement déserte.

Ils sc regardèrent avec étonnement. Étaient-ils la jouet üs quelque décevante illusion de la nuit?

Non. A quelques toises devant eux, un dernier cri s’éleva, un cri déchirant et terrible.

Plus de doutes : le cheval était tombé, le cheval était mort On allait pouvoir atteindre enfin le cavalier.

Quelques secondes plus tard, effectivement, Wilhem et Frantx s'arrêtaient à la fols devant le cadavre du pauvre animal, qui, maintenant immobile en travers du chemin, achevait de perdre le reste de son sang par une large blessure qui lui déchirait kl poitrail.

Mais It n'y avait personne auprès de lui... persôûTe I Ce fut en vain que Wilhem et Frantx explorèrent chacun a son tour les environs, vainement qu'ils appelèrent à plusieurs reprises te grand-duc... vainement, qu'au mépris de toute prudence, ils so nommèrent à haute voix eux-mêmes, afin de le faire revenir sur ses pas, s'il fuyait par hasard ou s'il était caché parmi les broussailles avoisinantes.

Rien, rien, toujours rien.

vDo plus, une simple inspection du chevûl mort prouva que, déjà depuis longtemps, il fuyait sans son cavalier. Sangles, bride, gourmette, tout était brisé, tout pendait confusémest en lambeaux. En s’acharnant eux empreintes laissées sur la route, WÏlhem et Frantz n'avaient donc fait que s'égarer complètement de la véritable piste, que perdre toute chance iîc rejoindre celui qu’à tout prix Us voulaient sauver.

Peut-être étflil-U mort? hélas t peut-être aussi n’éta 11-11 que captif? peut-être encore errait-il à l’aventure au milieu du la forêt?

Mais comment découvrir la vente maintenant? Que faire?

Un instant, Wilhem et Frantz demeurèrent abattus, consternés, anéantis...

Mais le jeune homme bientôt se redressa le premier, et saisissant avec énergie la main du vieillard :

— Frantz I s’écria-t-il, au nom du ciel ! ne restons pas inactifs. N’as-tu pas une suprême ressource? ne connais-tu pas un moyen, quel qu’il soit, de sortir de celte lâche atonie, de celle incertitude mortelle?

— Peut-être, répondit après un silence le «eux soldat; mais, je dois vous en prévenir, jeune homme, il y va de la vie!

— Eh 1 qu’importe? fit le vaillant Arnold, qu’importe? si nous pouvons le sauver encore, ou tout au moins le venger!

Pour toute réponse, Frantz tendit la main à Wilbem, et après une vigoureuse étreinte, bien autrement éloquente que n'eussent pu être les plus beaux discours :

— En avant doncl... Et à la grâce de Dieul

Puis, deux de ses doigts disparurent sous son épaisse moustache, et par trois fois il imita le cri du hibou.

Les échos seuls de la forêt répétèrent ce sinistre appel.

— Us ne sont pas ici, dit Frantz, après avoir longuement écoulé. Remontons à cheval.... et revenons sur nos pas. En quelque situation que se trouve le grand-duc, il doit être bien loin maintenant derrière nous.

Cet avis était trop juste pour qu'on songeât à le discuter; il fut mis immédiatement à exécution.

En moins de dix minutes, les chevaux dévorèrent environ une lieue de l’espace précédemment parcouru. Plusieurs fois déjà, Frantz avait en vain répété le cri do ralliement des Compagnons do Minuit. Dans l'éloignement, enfin, le même appel y sembla répondre, mais indistinctement encore.

Cinq minutes plus tard, l’épreuve fut renouvelée avec un nouveau succès; il n’était plus permis do douter cette fois, c’était bien le cri du hibou qui, par trois fois, avait répondu des profondeurs de la forêt, c’était bien le sinistre signal qui disait :

— Venez, nous sommes là I

— Pied à terre ! commanda bravement le vieux soldat. Conduisons nos chevaux par la bride encore un peu plus loin. Nous ne serons peut-être pas fâchés tout à l’heure de les avoir auprès de nousl

— Soit f dit le jeune homme en sautant avec légèreté sur la route. Mais examinons avant tout l’état de nos armes à feu.

Les amorces des mousquetons et des pistolets furent aussitôt renouvelées; ceux-ci prirent place dans les ceintures, ceux*

furent gardés à la main.

*uis, quittant le grand chemin que l’on avait suivi jusqu’alors, on s’engagea dans un étroit sentier qui serpentait, à travers les sentiers et les taillis, dans la direction d'où venaient de répondre les cris du hibou.

Au bout d’un quart d’heure de marche enviroo, Frantz flt une dernière fois retentir ce mystérieux sigoal; une dernière fois, mais, b peu de distance, il trouva spontanément un écho. *,

— Je ne me trompais pas, murmura Frantz, c’est bien a la grotte du Diable qu’ils sont.

El, après une seconde de réflexion, il ajouta :

— Attachons ici nos chevaux... et, sans bruit, en avant 1

Une lueur rougeâtre ne tardo pas à se montrer confusément

à travers les arbres.

Wilhem et Frantz ne marchèrent plus désormais, ils rampaient parmi les roches et les broussailles.

A chaque instant, la lumière augmentait encore devant eux. ; . . - ' ’ '

1 lis arrivèrent bientôt au bord d’une étroite clairière, dont les plus sauvages aspects de la forêt de Fontainebleau ne sa» raient donner qu'une imparfaite idée.

D'immenses roches de basalte noir, aux formes les plus fantastiques, étaient semées çâ et lè tout alentour. Entre elles s’élevaient quelques chênes rabougris, aux troncs baroques, ou bizarre branchage.

Des buissons épais, inextricables, étranges, formaient une sorte d'enceinte sinistre à ce repaire maudit de Dieu. Dans l'endroil le plus découvert, les flammes ardentes d’un grand ; feu de sapin vert pétillaient avec force fumée, leurs fauvts éclairs, ee mêlant aux rayons de la lune, achevaient de donner à ce Ueu quelque chose de vraiment infernal.

Blottis sous les buissons, Wilhem et Frantz sa regardèrent.

Une dizaine d'hommes étaient pittoresquement groupés outour du feu.

Leurs visages étaient uniformément noircis.

Plus loin, à l’autre extrémité do la clairière, une largo grotte ouvrait sa gueule sombre.

Deux bandits, ie mousquet b l’épaule, montaient silencieusement la garde à l’entrée de cette grotte, à l’intérieur de laquelle, par intervalles, on voyait passer une grande ombre qui paraissait aller et venir avec une fiévreuse impatience.

A celle vue, Frantz et Wilhem échangèrent un regard.

Était-ce le chef des Compagnons de Minuit? N’élait-ce pas plutôt leur prisonnier?

Dieu voulut que ce doute fût immédiatement éclairci.

Tout b coup, l’homme de la grotte fit un brusque mouvo* ment pour en sortir.

Les deux sentinelles croisèrent immédiatement la baïonnette, et le contraignirent à rentrer dans l’ombre.

Mais un instant la flamme avait éclairé son visage, et cet instant avait suffi pour le reconnaître.

C’était bien un prisonnier... c’était 1o grand-duel

Wilhem et Frantz se serrèrent énergiquement la main.

— Tirez b droite I murmura celui-ci... Moi, j’ajuste à gauche. Et fasse le ciel que l’ami Jack ne soit pas là!

Les deux mousquets ne firent qu’un mémo coup.

Les deux sentinelles tombèrent en même temps foudroyées.

Les dix brigands groupés autour du feu s’étaient relevai déjà.

Déjà Wilhem et Frantz couraient vers eux, le pistolet 8 a poing.

Le grand-ouc, en mémo temps, so précipitait en dehors de la grouo, et s’emparait successivement des deux mousquetons de ses deux gardiens morts.

Les échos de la Forêt-Noire retentirent presque aussitôt de six autres coups de feu.

Presque tous avaient porté dans le groupe des bandits, immobiles encore d etonnemeot et pressés les uns contre les autres par l’cpouvante.

Wilhem et Frantz poursuivaient intréoidement leur course, mais cette fois l’épée b la main.

De son côté, le grand-duo arrivait aussi, l’un des deux mousquetons lui servant de massue.

Tout cela avait à peine duré l’espace do quelques secondes.

Terrifiés par cette attaque imprévue, éblouis par celte merveilleuse impétuosité, croyant d’ailleurs avoir affaire b des ennemis beaucoup plus nombreux, les bandits s’enfuirent aussitôt dans des directions différentes, et disparurent presque immédiatement parmi les masses sombres de la forêt , mais en la remplissant tout entière de longs cris d’alarmes, qui, répétés incessamment, ne tardèrent pas à se perdre dans le lointain.

« Quelques-uns des fugitifs, cependant, avaient au hasard déchargé leurs armes.

. L’une de ces balles atteignit Frantz, qui tomba.

Wilhem ne le remarqua pas tout d’abord; il n’avait songé | qu’à courir vers le grand-duc, qui venait de le reconnaître à ln clarté de la flamme, et qui lui pressait avec effusion '» j main.

-Ce n est pas nous qu'il faut remercier, répondu le jeuno homme; cesl la comtesse Hélène. Mais il n'y a pas de temps! nomh^° k les..bandlü v»nt sans douto revenir en plus grand £>'v«. SS?"? 50,11 là- Fu»on3- Altesse... fuyons I Fuyez ! répéta la von suppliante du vieux Franlz nui ST ‘ou ,“ °™P “P* «l'eu*, en se traînant parmi tell roches, sur 1 une desquelles il se soulevait a demi.

— Blessé I a écrièrent à la fois le grand-duc et Wilhem.

. . re VOUS inquiètes pas de moi, reprit le vieux soldat, Je ?.mirn\4,c"todr* deux; J0 !Uis ici 60119 la sauvegarde de

i ami j 3 CK J f

Charles-Frédéric hésitait cependant encore, il no pouvait

coulal^pour ^2"'““ a,n51 “ k*” “rVÜ0Ur dont 5an*

<IU88‘ soulIrait da séparation , mais elle était trop évidemment nécessaire.

Les derniers mots du vieux soldat le rassuraient d'ailleurs quelque peu... 1 ami Jack lui semblait devoir être presque une Providence pour lo pauvre blessé. 1 ^

H prouva donc rapidement que le seul moyen da lui être véritablement utile, c'était de regagner en toute hâte la li-

XVmSÇ Ct “* d e"VOïer d°3 ™

Charles-Frédérick se rendit enfin è la raison On transporta Franlz à l'entri-e do la grotte, on l'étendit avec nulle soins sur la couche de bruyère qui s'y trouvait son souverain voulut è toute force le couvrir de ion propre manteau. 1

Puis, après un dernier adieu, Wilhem entraîna lo grandduc hors de la terrible clairière. B

vC„UX ohovaU3 60 retrouvèrent fort hourcusement à tendron ou Us avaient été attachés. Le rejios qu'ils venaient do prendre leur avait rendu de nouvelles forces... ils repartirent avec un galop plus ropido encore que durant la première étape do (a nuit. ^ r

Au jour naissant, lo grand-duc sortait enfin do la Forêt- Aoire, il était sauve !...

— Malheureusement, dit-ll alors à son compagnon, le service que vous venez de me rendre doit rester secret, c'esta-dire sans récompense.

“ •'««Wtrel s'écria tout è coup Wilhem. qui déjà depuis quelques instants était tout songeur et paraissait mûrir en lin-mémo une idée.

— Que voulez-vous dire?... demanda Charles-Frédérick.

— Altesse I répondit le jeune homme. D'après ce que i'ai pu voir celte nuit, d'après les imprécaUons qui vous sont échappées durant notre fuite, contre les hommes que nous venions de combattre, jo crois pouvoir affirmer qu'ils sont à

duché de"1 Bade? eD,"imi8' le vcritaU<î Ceau du grand-

— Oh !... Ht impérieusement le grand-duc. Oh I... celui qui

nous en délivrerait... 1

— A celui-là, vous n’auriez rien à refuser, Altesse?

— Bien... oh!.,, non certes, rient

— Je vous remersie do cotte promesse, comme de la plus

pcouvpense que vous puissiez me donner aujourd'hui, dit Wilhem, et je viendrai vous la rappeler biontôtl...

Puis, sans vouloir s'expliquer davantage sur le mystérieux projet quil semblait avoir en tète, mais non aans reparier longuement des Compagnons de Minuit, U escorta le grandduc encore jusqu'aux portes de Carlsrhuo Mais il n'entra pas dans la ville, et reprit aans désemparer le chemin d Heidelberg:.

» *ÏVr,oinphame joie brillait maintenant dons son regard: comme porte sur les ailes de IVspcr.nnco. et narfoii

soufre 86 8urPrenai1 * crier ai* H™*!® arbres de la route

.Z"®? V* Bertha... noua n’attendrons pas long-

«empaie bonheur... et, bien décidément, nous le devrons à ffloa eoee 1

Heidelberg. ^

Heidelberg I Ce nom seul évoque à l'instant tonte la joveuse fantasmagorie des ccoles allemandes. Étudiants habillés de velours, fantasques casquettes de toutes couleurs, blondes chevelures flottant au vent, moustaches démesurées, barbi- 3>„POJ6 t,CSi' erand“ ,'Pd€S. «rendes chopes, grands rri?’ g g;"fes'lu<'9 P'P03- valsos échevelées, retentoanles fanfares, folles amours, toulo cette bacchanale d outre-itbin, tout ce pandémonium festoyant et batailleur, tout ce carnaval universitaire se réveille aussitôt, tourbillonne dans le souvenir, et vous croyez entendre passer au lointain la vieille chanson latine d’Heidelberg ct d’Iéna, ce choral bachique de la taverno enfutnee, celte Marseillaise du plaisirl

Fratreg, pnudeamus,

Juvencs dùm sumus 1 P<wt jucundam juvenlutem,

Post moles ta m scuectutem, bo» babe bit humus; leitux- gaudeamus (1)1

Heidelberg I Heidelberg 1 11 nest pas un collégien dont tu

dont tu ne inf.ï'rf6-*’] -1 U e3‘ P" Un asPira>“ au baccalauréat d“‘‘u « ?? 1 ldeal '“'Patiemment attendu I Quelques jours cnrere, et U pourra selanecr vers cotte terre promise do la

VerS c° Parsdi3 de la jeunesse. L'heure sonno enfin... Ln route, Hermann, Franlz, Karl, Ludwig Juhus, Max, Otto, Sigismondt... En roule, toute l'allègre ,dcs C US 1 "■ R,olie dco>icc. saute sur ce cheval frhigant que tamene un valet à la livréo do ton pèrel... Écolier i {“a'geoi5' Srimpe Icslemcnl sur l'impériale diMo patacho qui traverse ton village I... Pauvre aspirant a la science, em- •? “ere <PuKle P»'0*'. J«‘te sur Ion épaule le petit paquetqm pend au bout de ton bâton, ot pors à pied par les chemins de traverse I Les nuages qui votent au-dessus de ta tète au milieu du ciel libre, les grands arbres agités par la vent, linscau qui chante dons le buisson, la fleur qui, du bord de la route, semble lo saluer, tout ne te dit-il pas • Bon ne?a8C’, °,UreU>1 pjél0n !~ 10 “ dix-l,uit ans... un habit tou" cf.n‘ .“J1* danf la poebo... et tu t'en vas à Heidelberg!.., Heidelberg I A en nom magique, lo voilà qui, davantage encore, presse le pas ! Il court a travers la prairie commo un jeune oheval ivre de liberté— il saule par-dessus le ruis-

îteüi’ i? U^f* W d?.8a déIourMt jusqu’au pont... il coupe en ligne droite la forêt... il escalade la montagne avec la bondissante rapidité d'un jeune faon... il atteint enfin le sommet k‘ „ lo vo'!a to“* â «up qui pousse un cri de joie, qui brandit son béton do voyage ainsi qu'un drapeau, qui jette follement sa casquette en l'air... te voila qui pleure et qui rit en même temps... parfois même, le voila qui s'agenouille, ainsi quun pèlerin saluant d'un premier regard la Terre- Sainte... Ah ! c’est qu'il vient de l'anercevoir à l'horizon ma * gique et chère Heidelberg I

Voilé là-tas 1e vieux clocher gomique, dont ia flèche sécute^iinT" grave.8,lr cinquante générations de

pl“ 10 "* * m,<6la d0 la C°l|ine. « détache en noir sur le ciel bleu la gigantesque silhouette du magniüque chateau impénal; l'arUllorie française en a fait utfr

(O Prères, garnissons-nous.

Tandis que nous sommes jeunes I Après l'aimable jeunesse.

Après la sombre vieillesse.

On noos enterrera:

Houe, faudittojtt-uousl

LES OJMPAtiNUNS 1)E MINUIT

mine, mais la plus belle et la plus majestueuse des raines.

Non loin de là, c'esl la masse sombre et seycre dupalan. endémique. A part ces trois monuments, tout est 1 hé MM* on taverne, tout étale sa fraîche gaietn en plein soleil, tout, durant le nuit, scintille do mille feux. Des boulevards, qu sont des jardins, entourent la vUle d'une verte ceinture; au milieu coule le Neeker, la plus rêveur peubelre et le pim pittoresque des fleuves allemands. Vers 1 ouest et ver* le nord s’élèvent de hautes montagnes couronnées de sapins, et que domine superbement, ainsi qu’uo rai de granit trônant au miîiAH nuées, le titanique mont Kaiserstülh.

A^frS “est là un des plus délicieux point, do vue de^nces rhénanes, et nul besoin tfes. d une lU» juvénile pour en être profondément impraasionné. Notre adole»oent du reste ne demeure pas dans une longue contempla Bon vuÆ “paysage. La seule ville occupe a celle heure ^to s. Zsé..; son unique désir est d’y pénétrer le plus promptement possible, car, aussitôt la porte franchie, d no ; Lra plus un philislin, un tjumiau, — tels sont les titres de | înèoris par IomuoIs in désigne à Heidelberg tous ceux qu. ?oSrôaï "honneur d’app.rtonir b l’Université, - U sera un étudiant enlin, un stuZius, un Ber chevalier du Mmdum

tquideml

Ou plutôt, non, un page d’abord, un simple page, car tu ne l’ignores pas, ô jeune néophyte! il est bien des degrés .1 franchir dans la hiérarchie basochienne do I Allemagne. Tu ne seras d’abord qu’un modeste jiimon, un vulgaire mulet , un simple renard; il faudra faire les preuves pour devenir successivement renard enflamme, jeune matsm.metlle mawn, maison moussue, renord d’or. Renard dort ohl pour mentor ee dernier grade, jeune homme, pour i entend re a ppc 1er de ce superbe titre, il faudra que ton innocence et tes fraiclw* couleurs soient bien loin déjà. Combien de chopes n auras-tu nas englouties T combien do coups d épée n auras-tu pas donnés ÔuKreçusf combien d* paradoxes, d’illusion» oudaniours n’auras-tu p«, tués sous toi. comme autant do choraux de butailleî de combien de i sondais iTouraa-tu pas pris ta large pari éesr srondois, scandai* pfo palrià, soamial» ««fr<L et tous les autre* scandais qui mettoot quoüdlenncment en révolution la bonne ville d’ Heidelberg? Obi jeune homme, jouira homme pas de folle ambition 1... Won cuiqua Km» «dire Ml

foui un «prit du diable pour réussir dons la grande francnnoonnertc des écoles allemandes, un courage qui 1» recule dorant aucune Impossibilité, quelque biscornue quelle soit, une fantaisie b rendre, des points b Hoffmann, un poignet d’acier, uno tête do feu, un estomac de caoutohouc. Mais, p«- Uenoe, «mi pinson, peut-être toutes ces qualités sont-et es en germe chez toi; peut-être arriveras-tu promptement a l idéal do la perfection étudiante; peut-être «eras-lu quelque jour le

roi de l’Univerfrf té d’Heidelberg!

Wilhem Arnold l’e bien étél et Dieu sait, cependant, comme 11 était rustique et candide à l’heure de sa première tnrâription! On l’a salué tout b la Ms du litre première éMOge et de première épée. C’était «lora le plus vaillant champion, le plus nigtmtal buveur, lo plu» galant d cuire les galants le plus fou d'enlro le» fou». Puis était venue sa rencontre avec Bertha, et la ooropléto métamorphose opérée par l’amour. Dés lors, Wilhem n’avait plu» été que le plus assidu nue le plus «avant. Ce. odjcclifsdb résonnent mcd.ocreu.ont à Heidelberg; aussi la déchéance du monarque avait-elle été prononcée. Le jeune homme, b cette époque, no B'etait nulhsment soucié de cet affront; o’élait en riant qu il avait vu tomber sa couronne. Et, voyes un pen l'instabilité des sentiments humains, le voilb presque qui regrette aujourdhui de

Estant l’oreUla au monologue qu'il «ohèye au oied du grand chêne qui empanache le mont Kaisorstulh, et vous ne vous étonnerez plus do oe ohangenrant.

— Mon idée est triomphante I sa disait Wilhem, accoude tout songeur sur la croupe do son cheval; oui, mais, pour réaliser ce que j’imagine, il faudrait avoir encore sur toute la bande universitaire l’influence dont je jouissais jadis et que l’ai laissée froidement s’évanou’r au veut de I oubli. Une loyauté j’aurais dù le pressentir cependant, est toujours

bonne a quelque chose, et messieurs les étudiant» ne sont mTun peuple b dédaigner, llien ne m’empêchait de rester ce aue fêtais lout en devenant ce crue je voulms être. Le premier pour’ie plaisir et le premier pour la agence pourquoi pas? Mais non, j’ai permis qu’on tournât en ridicule ma «1cehéanco et qu'on ehansonnât ma sagesse t de mon depart, je n'étais plus qu’un piocheur, bon tout au plus b faire un savant. Les nouveaux, les pinson», ignoraient en que j'avata été; les Bers renards d’or, les anciens, mo saluaient a peine au pnasago. Deux ans se sont écoulés depuis co temps là... doux années en Espagne I Qui so souvient de moi, main tenant, b Heidelberg ? qui sait même mon nom?..'. Qui voudrait me goitre aveuglément, n’importe où je voudrais la mener?... Jadis, | jour tant, je n'aurais eu qu'à tirer hors du fourreau ma flamboyante épée, qu'à m’élancer sur mon cheval de guerre, et qu’à crier : En avant! Tous aussitôt m auraient suivi... fut-ce au fin fond de l'enfer!... Hurrah! vi\allera ! c’eût été la tempête dochoinée tout è coup, une charge universitaire à fond de train, une véritable avalanche heidelbergeoisel... Jadis, c'eût été cela; et maintenant... Par Hip- | pocratc et par Satan, c’est dommage!

Et Wilhem frappa du poiug la croupe de son cheval, qui se prit à bondir on hennissant.

Quant au maître, il se promena durant quelques secondes h grands pas sur le plateau sonore; il ne laissait plus échapper maintenant que des paroles inarticulée», mais son allure livreuse, «on geste impatient, sa lèvre tourmentée, son sourcil en travail, tout annonçait quo la pensée bouillonnait en lui; pour quiconque le connaissait, la solutiou cherchée ne pouvait tarder à jaillir.

Tout à coup, en effet, se frappant lo front :

— Uno occasion I s’écria-t-il, il ne me faudrait pourtant qu’une occasion pour revivre en un jour dix années de ma vie d’autrefois! pour leur prouver à tous que je suis encore le plus fort, le plus adroit, le plus brave, le plus débauché même, s'il en est besoin, le roi, enfin! toujours le roi!... Quo je trouve une occasion seulement, et je redeviens le roi t A peine l'impétueux jeune homme achevait-il cette Invocation quo le bruit éloigne d’un coup de feu monta soudainement jusqu’au sommet du mont Kaiserstülh.

Wilhem Arnold s’arrêta, prêtant l’oreille.

Une seconde détonation ne tarda pas à se f^tre entendre, puis une troisième, une quatrième et ainsi de suite à des in- I tervalles presque égaux.

— Dieu me damne 1 fit enfin Wilhem du ion de quelqu’un qui so souvient; nous sommes aujourd’hui le vingt mai. C’est la grande kermesse de Heidelberg qui commence t C’est le tir à la carabine, c’est la grande joute annuelle où jadis je faisait toujours triompher les écoles en gagnant l’aiguillette d’or.

Il y eut un silence, un long murmure d’acclamations apporté par la brise, puis les coups de feu recommencèrent de nouveau. , , , ,

Wilhem appela vivement son cheval qui s empressa d accourir avec la caressante familiarité d’un chien favori.

Puis, après un dernier instant de réflexions, il sauta leste

t*U 15, apns» UH UL-imt, .. - — —

ment en selle et descendit au grand galop I escarpement boisé de la montagne. . .

te spectacle qui allait se dérouler aux yeux de notre héros était quelque chose do vraiment curieux i voir. Uctail la solennelle plantation de l'arbre do Mai. Celait la plus pittoresque de toutes les fêtes badoises. Ira ciel «bi-toêmc sombla . t être de la partie oe jour-lb; jamais, de mémoire allemande, on n'avait vu resplendir un aussi brillant soleil. Il semblait transformer le Kaiserstülh en une montagne de feu, le Ncckcr en un fleuve de diamants, la verte prairie qui s etend sur sa rive méridionale en un Immense tapis d’emeraudes. Par toules les roules arrivaient en chantant des groupes joyeux, do pittoresques charretées villageoises. Chacun avait revêtu ses élus beaux habils pour la fête. Chez les garçons, oe notait qu’escarpins luisants, que boucles d’argent, bas multicolores culottes beurre frais, gilels écarlate ou bretelles richement brodées par-dessus la flottante chemise do lin. Ce n était que vestes de velours; ce n’était que chepeeux»empanochcs de verts bouquets ou de plumes d’oiseaux. Chez les fillettes, par ma foi I c’était bien autre chose encore. Jamais la coquetterie

rhénane n’avait déployé plus do clinquant et de couleurs. Que de jupes vermillon, mein tiotht que de cotillons indigo, bordés de velours noirs! Jamais, non jamais les fleurs des champ* n'ont imaginé plus de nuances, de rayures et de bigarrures que les fillettes des environs de Heidelberg ce jour-là I Et les tabliers de soie, et les jaquettes, et les corsages, et les caracos, et les rubans tressés parmi les longues nattes blondes qui battent les talons rouges de tous ces petits pieds, de tous ces grands pieds alertement joyeux. Oh! Gretchon, Roschen, Lis* beth, Lolotte, Fina, Jula, comme vous allez valser ce soir, avec vos aigrettes de dentelles, avec vos toquettes de satin à paillettes, avec vos petits casques d’or et d’argent. Mais avant d'entrer en branle, nies mignonnes, il faut d’abord rejoindre 1 son fiancé, pactiser avec son valseur. Ils sont là-bas, ces beaux • messieurs, là-bas sous les tentes blanches où les larges ton- j nés épanchent la bière à grands flots écumants et dorés. D’autres sont plus loin encore, au mât de cocagne, au jeu do l’oie, aux courses de toute espèce qui tentent les ambitions au passage. Allez, allez toujours, mes belles impatientes, vos yeux sont trop bleus, vos joues sont trop roses, vos lèvres sont trop vermeilles, pour que vous ne trouviez pas enfin ce que \ cherche chaque fillette dans la kermesse do Mai. Allez, allez, ; b mes’ blondes filles du Rhin, c'est aujourd’hui la fête du I printemps, c’est aujourd’hui la fête de la jeunesse, c’est aujourd’hui la fêle de l’amour.

Mais quel est ce signal qui vient de retentir tout à coup ? , Quel est cet attrait nouveau qui précipite toute la foule ainsi qu’une marée montante vers le plaisir? Ehl c’est effectivement ia grande scène de la comédie champêtre; c’est, par ma foi, le tiré la carabine!

Là-bas, tout à l'extrémité do la plaine, sous ces grands arbres séculaires qui tamisent les ardeurs du jour et laissent à peine pleuvoir à travers leur feuillago comme une rosée de soleil, ia foule tout entière est bientôt réunie.

l*os moins favorises s'entassent et s’étagent entre les arbres, les plus alertes grimpent allégrementsur leurs branches; déjà les plus heureux ont pris place sur les estrades officielles. Tout en haut, sous un dais de fleurs, trône li reine de Mai dans sa blanche robe tout étoilée de primevères, de pâquerettes et de , lilas. Autour d’elle s’étale sa cour; c’est la partie allégorique du programme. Au-dessous sont assises les autorités terrestres, un bailli phénoménal, des échevinsot des bourgmestres impossibles. Sur les degrés inférieurs, on reconnaît à leurs manières toutes les associations, toutes les corporations imaginables. La vieille Allemagne tout entière est là; pour vous 1 la dépeindre en une page, il faudrait tout à la fois le crayon de Uolbein et de Callol, la couleur de Véronos© et du vieux Fk>ris. Passons I

Dans l'intervalle libre entre les deux estrades pi) bordent et dosent la large allée, se tiennent les champions n tournoi, A part quelques tirailleurs incertains, ils sont div «fes «a trou bandes distinctes et faciles a reconnaître à leur un Jjrrne ciraciérisljque.

Voici d’abord venir les chasseurs de la Forêt-Noire, les compagnons de Robin des Ilois, les habiles arquebusiers à la jaquette verte, au conique chapeau surmonté d’une plume de eoq. Plus loin, c’est un groupe tout formé d’officiers des divers États allemands. Il y a là des Autrichiens blancs, des Prussiens verts et des Bavarois violets; il y a là des capotes et des fracs de toutes couleurs; il y a surtout le lumineux ondoiement des aiguillettes et des épaulettes d’or.

Voici enfin la pétulante et fière université d’Heidelbergl

En tête, le bedeau des écoles dans son pittoresque costume de grande cérémonie.

Derrière ce digne héraut d’armes, les trois Premières- Épées puis les trois Premiéres-Epongn ; ces mots même expliquent suffisamment ies fonctions qu’ils représentent. Ceux-ci, d’ail leur?, portent une chope brodée sur leurs casquettes orange; ttux-là, sur leurs casquettes blanches, une épée nue.

Vient ensuite le conseil des Anciens, recounuissablcs à leurs manteaux bruns.

Puis, les Maisons-Monstres, les Vieilles- Ma' f<ms les Renards (for les Renards enflammés.

Puis enfin, la longue file Inférieure des WuMs, des Pinsons et des simples Rrnardu.

Un seul personnage manque au cortège... le roi : nous sommes dans un interrègne. Julius XXVFI, le dernier roi, vient tout dernièrement d’étro tué en duel par un major autrichien qui figure précisément dBns le premier groupe des compétiteurs au prix de l’arquebuse. Aussi l’université tout entière, et surtout ceux qui marchent en tête, jettent-ils des regards furieux et menaçants vers les officiers en général et vers le major autrichien en particulier.

Mais le bailli vient de se lever majestueusement. Il y a trêve aussitôt à toutes les conversations particulières, à tous les sentiments étrangers à la lutte. Le silenee s’établit sur toule l’immense arène ; le signal du tir est donné*

vn

Le tir à l'arquebuse.

Un des trois Premfères-Épéos s'avance auprès de la barre, et saisit la carabine qu’est descendue lui présenter en rougissant la reine de Mai.

Le but est placé à grande distance, bien su delà de l'extrémité de la grande allée, dans une sablonneuse colline vivement éclairée par les rayons du soleil.

C’est une étroite cible, à triple disque; le troisième rond figure à peine la largeur d’un thaler. Du centre même ressort une longue et fine aiguille d’acier.

L'étudiant ajuste et tire le premier; c'est l'un des mille privilèges do l’université d’Heidelberg.

A peine la balle a-t-elle effleuré le cercle le plus éloigné de l’aiguille.

Un murmure de satisfaction circule dans les rangs des chas saura. C’est une chance déjà pour que la victoire reste à l'un d’entre eux; qui sait? peut-être celui-là compte-t-il sur le prix pour épouser la blonde fille de M. le garde général.

Un éclat do rire des plus impertinents est parti du grouno des officiers.

Le maladroit tireur rentre, la tête basse, dans les rangs de l’université interdite par ce premier échec.

C'est le tour de l’un des officiers.

Un jeune sous-lieutenant wurtembergeols s'avance et place sa balle dans le cercle intermédiaire.

C’est moins malheureusement tiré, mais c’est bien loin o©.* pendant encore du peint central.

Messieurs les étudiants relèvent quelque peu la tète; tes chasseurs continuent d’espérer de plus en plus; leur tour» d’ailleurs, est venu. /r ’

La balle, cette fols, pénètro dans le troisième rond ; mais cependant elle n’a pas encore touché l’aiguille.

Ohl Liabeth ! Lisbeth ! (Je suppose que la fille de M. le garde général s’appelle Lisbeth.) Comme ton cœur a dû battre fort, ma pauvre Lisbeth I Et comme ton regard encourage du haut de l’estrade le brave chasseur! Tu crois fermement qu’il aura le prix. Après un premier coup pareil, les règles du tir ne l'autorisent-elles pas à renouveler trois autres fois l’épreuve?

Commencée do ia sorte, la joute continua durant longtemps avec des chances diverses, mais qui laissaient la question Indécise encore, et qui ne devaient pas tarder à passionner de plus en plus la lutte.

Dans cette espèce de course à l’arquebuse, les officiers tinrent d’abord la corde, ainsi qu'on l’a vu ; puis ce fut le tour des étudiants, puis celui des chasseurs, et ainsi de suite tour à tour pendant la première partie de la journée.

D'après les règles du tir, ceux-là seuls qui mettaient dans le troisième avaient droit à trois autres balles. Puis, lorsqu'un des deux tireurs avait atteint l’aiguille, ceux-là seuls pouvaient lui disputer le prix, qui touchaient l’aiguille à leur tour*

Un seul eut cette adresse ou plutôt ce bonheur.

Ce fut l’officier autrichien.

Los chasseurs baissèrent le front; les étudiants, profondément humiliés, piétinaient et grondèrent de fureur.

Dans ces deux camps si peu favorisés ce jour-là de la fortune, il restait encore cependant quelques derniers champions renommés par de nombreux exploits.

Vainement leurs balles traversèrent l'espace; vainement rdios approchèrent de l'aiguille ; aucune d'elles ne la brisa.

La victoire allait donc rester au major.

Déjà personne ne s'approchait plus pour la disputer ; déjà le bourgmestre se levait fastueusement pour clore la séance; déjà la reine de Mai s’apprêtait à donner le prix au vainqueur.

— Ah I messieurs les chasseurs de la Forêt-Noire, saint Hubert, votre patron, ne vous a pas protégés cette fois. Lisbeth, ma pauvre Lisbelh I te voilà tille encore au moins pour toute une année.

Ah t messieurs les étudiants, vous donneriez à cette heure le trésor de l’université, vous renonceriez à tous ses priviiù- ' ges, à toutes ses libertés, pour n’étre pas vaincus par un major autrichien, par le meurtrier précisément de votre dernier roi. Mais que voulez-vous ; il faut en faire son deuil cette fois, il le faut. Mais comme les yeux flamboient de colère, comme les moustaches sont furieusement hérissées, comme les plumets s'agitent dans les rangs de MM. les étudiants, comme grincent dans les fourreaux les impatientes épées.

— Une fois, deux fois, personne ne réclame plus le droit qu’a tout homme libre à la balle de la fête de Mai ? Une fois, deux fois, trois fois...

— Une carabine, s'il vous plait, monsieur le bailli ? Et hurrah pour les gais compagnons de la vieille université d’Heidelberg I

Celte interruption vient d’être joyeusement et fermement articulée par un élégant jeune homme qui saute à bas de son cheval tout couvert d'écume, et s’avauce vers la barre avec une Hère assurance.

A peine se donne-t-il le temps d'ajuster... le coup retentit... l’aiguille a volé en éclats.

Une exclamation de surprise et de joie s’élève de toutes ! parts. C’est à qui se haussera, s’avancera pour apercevoir ce nouveau concurrent qui vient de débuter par un coup de maître.

Lui seul ne parait nullement étonné; il fait jouer en souriant la détente de sa carabine; puis, se retournant vers son adversaire interdit :

— A nous deux, maintenant, monsieur le major! dU-il avec la plus charmante impertinence du monde.

Cependant l’ Autrichien, qui ne paraissait occupé tout d’abord qu’à mâchonner sa moustache rousse, sembJo frappe d'une idée soudaine, et s’écrie d'un ton presque menaçant :

— Pardon, monsieur! H est d’usage avant tout ici de dire d’ou l'on vient, qui l'on est, et comment on se nomme.

Avant do répondre, le jeune homme redresse la tête et promène un long regard tout alentour de lui

Mais aucun cri ne répond à ce muet appet> soit que le voyaceur oit fait une longue absence, soit qu’un soleil plus ardent que le soleil natal ait bruni son front, personne encore ne l’a reconnu.

— Ehl bien, monsieur I répète impatiemment le major, eh bien, monsieur, répondez donct

— J'arrive du beau pays des Ëspagnes, répond enfin le mystérieux tireur avec une ironie de plus en plus marquée; j'étais... ou plutôt ie suis encore étudiant, on me nomme Wilhem Arnold.

A ce nom si fameux jadis, et si cher, ü se fait tout d'abord un grand silence. On doute encore, on regarde, on se souvient. Puis tout à coup une immense acclamation d’allégresse et de triomphe s’échappe enfin de la masse universitaire et monte avec un fracas de tempête vers le ciel. *

C’est bien Wilhem Arnold, c’est bien le roi des étudiants qui réparait tout à coup pour sauver leur honneur compromis, pour changer la défaite déjà certaine en une victoire non moins assurée maintenant. Personne n’en doute, du moins parmi la joyeuse phalange; aussi les acclamations redoubientollc" de plus belle; aussi voit-on les épées et les glaives s'agi-

ter, les casquettes bondir, le3 mains battre dans les mains; aussi répète-t-on incessamment, au milieu des bravos et des hurrahs pour Wilhem Arnold, l’immortel Vivallera, Vivallcra, VivaUeralicralleraàù... cet allègre Te Dcum des écoles allemandes.

D'un autre côté, les rangs se sont rompus, les studiosi ont entouré Wilhem, les maisons-moussucs et les renards d'or, pour serrer la main de leur ancien camarade; les mulets cl les pinsons, pour admirer de loin le héros de tant d'aventures qui, bien qu'elles ne datent que de quelques années, sont déjà passées à i’état de légendes.

Cette émotion, cette effervescence, cct enthousiasme gagnent la foule elle-même des bourgeois et des paysans ; maigre leurs escapades un peu trop risquées parfois, les étudiants sont populaires dans le grand-duché de Bade. Il n'en était pas do même, à cette époque surtout, pour les officiers; les déprédations sans fin des dernières guerres inspiraient encore une antipathie générale, une aversion universelle pour tout ce qui portait l'habit militaire. On était donc enchanté de voir que lo prix de l'arquebuse échappait au major autrichien. Les bourgeois se prirent donc à mêler leurs vivats à ceux des étudiants. Les villageois, entendant applaudir, se mirent à battre également des mains, et de quelles mains, grand Dieu!... de véritables battoirs! Les bourgeois agitaient leurs écharpes, les paysannes leurs longues tresses enrubannées; sous les grands arbres enfin, tout le monde était content, hormis toutefois MM. les officiers qui enrageaient de bon cœur, y compris, et surtout, le major dont lo visage commençait à s’empourprer de colère.

— Monsieur I cria-t-il enfin, monsieur Wilhem Arnold, eh 1 par la sambleul je crois que vous me faites attendre?

— Permettez, permettez, répondit avec une railleuse courtoisie Wilhem Arnold, qui s'avançait vers le major après avoir écarté du geste le flot empressé de scs anciens amis ; permettez, monsieur: vous m’avez fait l’honneur de medam.mder mon nom, mes prénom et qualité, je vous ai répondu comme on répond à un gendarme curieux ; vous n’avez pas poussé plus loin vos investigations; d’apres lo règlement du Ur, c’est à vous de tirer lo premier; ce n'est donc pas moi, monsieur que vous attendez, c’est moi qui vous attends.

Le major ne répondit que par un geste bourru, puis il prit la carabine des mains d’un servant du tir, épaula méthodiquement, ajusta longuement et tira.

Le signal qui surgit au loin de la cible était le môme identiquement qu’au maître-coup de Wilhem. è

Ce fut au tour des officiers d’applaudir.

— J'ai brise l’aiguille I s’écria victorieusement l’Autrichien, j’ai brisé l’aiguille aussi, monsieur!

— Cela prouve, monsieur, que vous ayez porté à faux sur elle, et quo votre balle l’a tout simplement prise de côté, ce qui n’arrive jamais lorsqu’on la touche, ainsi que je vais le faire, juste au centre.

En disant ces mots, Wilhem avait à son tour, mais rapidement, ajusté la nouvelle aiguille quo lo planton de la cible venait de remettre en place.

Ainsi que l’avait annoncé Wilhem, elle fut si diamétralement frappée par la balle , que la belle s’v implanta tout droit ju qu’à la plaque. C’était un coup si parlait, ai miraculeux quelque sorte, que les officiers so refusèrent tout d’abord d’y croire et se firent apporter la plaque. Aussitôt la constatation proclamée, il y eut dans la vaste arène une telle clameur d'enthousiasme, que l’atmosphère un instant en parut ébranlée.

— Soit I rugit le major, qui du pourpre passait a l'écarlate ; soit, monsieur, mais ce n’est que la première manche.

— Je vous fais cadeau do la seconde, sourit loyalement Arnold; ne perdons pas de temps, s’il vous plait; passons de suite à la belle 1 Et il égrenait en même temps sur le gazon la seconde des cartouches qui lui avaient été remises pour celte partie suprême.

L’Autrichien devint coquelicot et voulut récuser celte générosité par trop dédaigneuse ; mais les officiers qui l’entouraient furent d’un avis plus prudent, n fallait profiter de la fanfaronna^ du sbjrfiwi, disaient-ils. et de la règle du tir qui établis-

ÎVc*u.x. — Typ. et »tér. M. et P.-K. Cl.ar.vrv.

10 centime».

ROMANS POUR TOUS

tOMANS POUR TOUS

Par Chaules Deslts

Vllhem cl Kraniz s'arrêtaient devant le cadavre du pauvre animal. (Page 11<4

wrt que toute cartouche avariée ou perdue ne se remplaçait On déchira donc egalement la seconde cartouche du major, et les deux adversaires Turent solennellement déclarés manche h manche.

- Prenez garde, monsieur! fit l'Autrichien en s’apprêtant a envoyer sa dernière balle, la balle décisive, prenez garde, muuùeurt je ne manque presque jamais de casser les aiguilles comme verre.

— Cassez, si bon vous semble! ricana Wilhcm; moi, je suis plus galaut avec elles, monsieur le major ; je les garde pour «-•ailler mes balles ainsi que des perles.

Soit que ce dernier sarcasme mit hors de lui-même l'Autrichien, soit qu’il eut eu jusqu’alors plus de bonheur que d'adresse, il ne cassa celle fois rien du tout.

Wilhejn, au contraire, tint parole à sa gasconnade; sa seconde balle doubla rigoureusement la première.

Jamais on n'avait vu triomphe si glorieusement mérité, jamais triomphateur no reçut une ovation pareille. C’était un fracas que n’eusse ut pu dominer les trompettes du jugement dernier, c’était un délire, une frénésie.

Le bailli en oublia de prononcer son discours, et la reine de Mai, lorsqu’elle remit la couronne de chêne au vainqueur, * li]i8M par lui soulever de terre et franchement embrasser deu* joues, ce qui n’était nullement dans le programme

Après quoi, reposant sur l’estrade la jeune flUe, il offrit superbement la couronne au major en lui disant:

“ Ma foi | je suis boa prince, monsieur, j’ai pris les fleurs, gardez les reuillcs !

L’ Autrichien passa finalement au violet; décidément ce Détail plus un soldat que cet homme, c'était un caméléon 1 Monsieur 1 riposta— t-il follement, vous triomphez aux armes à feu, soit!... dans une facile partie où le sang n’est pas en jeu ! Je l’emporte à l'arme blanche, moi, monsieur 1 lout dernièrement encore, je l’ai prouvé h MM. les étudiants

Le» CuM>ag*CX» DK HIM'IT 4.

d’Heidelberg : si vous ne le savez pas, monsieur, c’est mol qui ai tué leur roi... à l’arme blanche, monsieur l c’est là mon arme à moi., c’est l arme des bravesl

vin

Scandai -Contra,

Cette brutale provocation, cette révoltante allusion au duel fatal lU éclater enfin l’orage qui, depuis quelque temps déjà, couvait entre les étudiants et les officiers.

Dès le commencement du tir, les regards s’étaient croises de loin; durant les dernières péripéties de la lutte, on s’était rapproché peu à peu; on se coudoyait maintenant ; on escarmouchait d’abord avec des mots; mais les regards flamboyaient de plus en plus, mais les mains tourmentaient la garde des épées. Il no fallait qu’uno étincelle pour allumer l’incendie; cette étincelle avait brillé; un instant encore, et la fête allait se transformer en une bataille.

— Halto-lh! silence à louai commanda tout a coup la voix tonnante de Wilhem, qui de sa haute taille dominait la mélée tumultueuse et qui, pareil au Neptune antique, parvint à calmer avec deux mots cette mer en courroux.

Le succès même de ce quos ego lui prouva qu’il commençait à reconquérir sur les étudiants son ancienne influence, ei vint redoubler en lui e désir impatient d’a chever la restaura* lion de sa royauté universitaire.

— Silence* à tous! rcpcta-t-il donc, ceci ne regarde (p:a moi... cl monsieur le major bien entendu 1 La issez-nous donc, s’il vous plait, nous entendre tous lcs deux! '

Puis, s’approchant de l’Autrichien qu’il salua tout d’aboru avec la plus chevaleresque courtoisie :

— Monsieur, lui dit-il gracieusement, vous m’avez fait

LES OlMPÀGNüNS DK MIMlT

rhonnenr de m'adresser, jo crois, une petite proposition ?

— Quelle proposition, monsieur?

— Mais celle, ce me semble... de vous donner une revaucnc... à l'arme blanche? .

— Quand vous le voudrez, monsieur !

— Monsieur, pourquoi posa l'instant?

— Soit, gagnons la forêt, monsieur!

— Monsieur, pourquoi pas ici?

— Y songez- vous, monsieur?

Kl du regard, le major indiquait mw nuée de satellites, hnllcbnrdtcrs et sergents, que dirigeaient de toutes parts vers la barre du tir le baiili et les bourgmestres épouvantés.

— Qu'a cela no tienne l sourit Williem, nous allons vous servir à l’instant, monsieur le major, un infranchissable rempart au milieu duquel nous serons aussi parfaitement b notre aise pour nous couper la gorge qu’au milieu du plus solitaire carrefour de la Forêt-Noire.

A ces mots, Williem se retourna vers les écoles et cria : Lo cercle de combat I

t‘n grand mouvement se fit aiwitôt parmi tes étudia nts, qui se précipitèrent de droite el de gauche ovec la rapide pmciualit' du régiment le plus exercé; les doux ofles lancées au galop balayèrent immédiatement la foule, puis se rejoignant avec le même précision militaire, elles formèrent une enceinte géométriquement irréprochable, une sorte de bastion circulaire, une muraille vivante et toute hérissée <Tépées nues. C’était l'exécution de la manœuvre commandée par Williem; c'est co qui de nos jours encore a'appeilo à Heidelberg : Le coi rie de combat!

\Tamnis phis beau mandai (Usez bataille) n’avait en lieu; jamais pins beau sc rrndal-contru , sou"-""tendu philhUnos, contre les philistins et non contre un philistin s’il vous plaît 1 c::r ces sortes de duels ne se bornaient pas aux deux premiers champions engagés. Lorsquo les glaives universitaire» fiaient sortis du mteüer de Ckomtenr. Us n’y rentraient pas de si tôt. La première passe appartenait de droit au roi des étudiants; s’il succombait, la première épée qui venait imvu diatement après lui dans l'ordre hiérarchique des écoles, P'cnaii sa place; s’il ovait à son tour du malheur, c’ùlait o la seconda épée, puis b la troisième et ainsi de suite, s’il le frétait, jusqu’à l’extlnctinn de ITniversité tout entière. Il va •uns dire que le philistin jouissait exactement des mêmes droits et pouvait amener avec lui un nombre Illimité de seeonds. S'il était mis hors de combat, chacun de ses tenants pouvait relever son arme. Une fois engagé seulement, il n'ctnit plus permis au vainqueur de remettre le glaive au fourreau qu’après la chute, ou tout au «s-ina le siicqcc. de tous •ea adversaires. *

C’ilait, comme on le voit, des combats acharnés, des tournois sanglants, des luttes de gladiateurs Bntiques. Combattre lü, c’était presque être assuré de mourir. Tout était d’ailleurs réglé d’avonce par les termes précis et froids du Comment, cc terribic code des associations Bfienwndes; et le plus méticuleuse loyauté, le plus chevaleresque honneur présidaient au champ de bataille.

Ceci posé, revenons à Wilhem ÀrnoH.

Derrière hii, le glaive sur Tépaulc, se tenaient les grands dignitaires de l’Uuiv isité ; entour du major se groupaient «me dizaine d'officiers, I ■$ uns épousant avec ardeur la querelie, les autres évidemment contrariés d'être compromis dans une pareille bagarre.

Hais il n*y avait pins moyen de s’en dédire, le cercle de simbat était là, non moins infranchissable pour ceux du devins que pour ceux du dehors.

— Monsieur, dit alors Arnold, a moins qu’ou ne fasse vêtir le canon de la citadelle pour faire brèche jusqu’il nous, le rempart qui nous entoure ne bougera pas et nous ne serons nullement déranges dans notre explication. Nonobstant, comme il ne faut pas abuser do la patience de ces messieurs, «iont ce n'est pas du rt&l) 1a vertu dominante, m'est avis que nous ferions bien de commencer tout de suiu .

— Soit I répondit l'Autrichien en mettant habit bas; soit, monsieur ; mais trêve de plaisanteries, je vous le conseille : «eus n’avez plus affaire à une aiguilla

-- Je le sois parfaitement, monsieur 1 ricana sardoniquement Williem ; aussi comptai-je agir avec vous d'uuc lout autre façon... les aiguilles de tir, je ne les endommage pas... le.; majors autrichiens, c’est tout différent, jo les tuo I

— L’épée a la main I cria le major un happant du pied, l’épée è la main I

— Comment donc I fit Arnold, avec le plus vif plaisir I

Et son torso agile se dessinait deja pour retomber en garde.

Mais se ravisant tout I coup, comme frappé d’une idée soudaine, il sc retourna vers scs tenants, et d'une voix triste et grave :

— Frères, dit-il, passez-moi l'épée dont s’est servi le roi Julius dans son dernier scandai, duos son duel avec M. le major?

Une Harem-Moussue, qui avait porté le royal glaive durant tout lo cortège, s'approcha silencieusement de Wilhem et la lui remit entre les mains.

Un Henard-d'Gr en même temps s’avançait tenant tout ouvert sur sa poitrine un grand livre noir aux gothiques (c moirs d'acier.

Celait le terrible Comment.

Suivant le reglement qu’U prescrivait b l'article premier, les quatre hérauts d'armes de l'Université se placèrent aux quatre coins du terrain, tout prêts à donner le sigitah

— Pas tant de façons 1 reprit le major avec une croissante colère; eu garde donc, monsieur... en garde 1 Que je vous doue la langue eofin par an bou coup d'épée I

— Je serai plus genéreux avec vous, monsieur, reparti! courtoisement Arnold ; je vous en donnerai trois... le premier, pour moi quu vous avez provoqué, c'est tout naturel I... le second, de la part de runiversité, cette sainte et bonne more de tous les Renards, dont je représente ici F bon rieur... le troisième enfin, monsieur, le troisième... ce n'est qu’en vous •e donnant que je vous dirai pour qui je vous !e donne... et ce nom-là, c’est lo dernier que vous entendi ez de votre vie, monsieur... En garde I

Les deux armes aussitôt s’engagèrent par la pointe, mais restèrent immobiles encore... clics attendaient le signal exigé par lo Comment.

Les quatre hérauts crièrent enfin cos mots antiques et sacramentels :

— Retentissez, épéesi

Les étudiants placés au milieu du cerrle et tous ceux qui contribuaient b le former répétèrent formidablement ce cri ; Retentissez, épéesi... qui, sc prolongeant au loin dans la foule attentive et muette, y aembla trouver des milliers d’échos.

Déjà le duel était commencé.

Dès les premières passes, Wilhem et le major s'aperçurent réciproquement qu’ils avaient affaire chacun à forte partie.

Effectivement, te mojor passait à juste titre pour la plus fine lame de toute l'armée autrichienne.

Quant à Wilhem, H avait été élevé b cette rude école heidclbergeoiso où, quand les philistins manquaient pour le srandal-coHtra, on organisait presque quotidiennement des pro patria scandait, c'est-à-dire des combats d’etudiants à i iudiants. Que voulez-vous 1 à floidelberg, dans ce temps-là, l'essentiel de la vie, ce n’était pas seulement ta chope et la pi;>e. pas même la chanson et l'amour, c’était surtout la bataille f

Kl Wilhem avait été le roi des étudiants, le roi de Tcpèe, le roi du scandai.

— Bravo! s’ctait-l! donc écrié joyeusement, bravo f monsieur le major... vous êtes un adversaire digne de moi.

Et son jeu, qui d’abord avait été gracieux et brillant, deîint sérieux tout à coup el savamment mesuré. Ce n'était cependant pas de la prudence, nonl mais Wilhem sc sentait un bel et bon scandai entre les mains, il voulait le délecter avec un raffinement de jouissance, fl était devenu sage maintenant,

est vrai; il aimait uniquement Bertha;mois jadis il avait iuié l’épée ; c'est une passion qui ne s'éloinl jamais tout encre et que le choc de deux bons espadons d léna fait renaître plus ardente et plus acharnée que jamais.

l.e major ne tarda pas à s'irriter de la résistance inatten -lue, de l’imperturbable sang-froid de son jeuno adversaire^

il en onbtia s» réserve habituelle ; U se départit pour un instant de son col me ordinaire cl risqua brusque meut quelques , imprudentes attaques.

— Pas midi ricanait Wilhem avec le plus charmant dédain, pas mal vraiment, monsieur le major, si vous vous battiez avec un bon bourgeois de Vienne !..• Prenez garde, je vous ea avertis totalement... prenez garde, major!... ai vous recommencez cellc-la, je vous louche... Encore la même!... ma foi, c'est vous uni 1 avez voulu si U>L.. tant pis pour vous 1... «t d'une I

L'épée do Wilhem piquait, en même temps, le major ou beau milieu du front.

Les hérauts d armes s'interposèrent aussitôt, comme il était do leur devoir de le faire après chaque blessure.

Telle fut la Un de la première passe.

Evidemment le vainqueur avait ménagé son adversaire et s'était contente de celle simple piqûre humiliante, alors qu'il eût pu, sans pins de peine, lui traverser la poitrine; évidemment, il tenait aux trois coups d'épée promis.

On ne tarda pas à se remettre en garde, et Wilhem le lit en montrant de la pointe le front bandé maintenant de son adversaire auquel il dit : ,

— Celui-là, c'est pour moi... bagatelle, car je ne vous on veux pas pour ma part énormément. Passons è ma seconde promesse I

Cette lots ta lutte fut également retenue de part et d'autre. Une rage froide et concentrée succédait à la bouillante colère du major. Quant à Wilhem, c’était toujours celte tranquillité, cette aisance qu’il venait de déployer si heureusement durant la première passe. A le voir ainsi, élégant et railleur, on eût dit assister à un assaut plutôt qu’à un combat; on eût supposé tout d’abord qu elles étaient mouchetées, ces deux fines lames ai gracieuses et si promptes. Mais il y avait déjà du sang au front du major, mais la rapidité des parades, mais f acharnement des ripostes qui semblaient parfois effleurer les poitrines rappelaient suffisamment qu'il y allait de la vie ou de la mort de deux hommes, mais l’auréole même du péril resplendissait dans la courageuse sérénité de Wilhem et le rendait en ce moment admirable à voir.

Il commençait cependant à s’impatienter do la longueur de la seconde passe qui, de la sorte continuée, menaçait de se prolonger longtemps encore.

— Major, major, commcnça-t-il donc à sourire avec un air étrange, il faut de la prudence, c'est vrai, mois pas trop n on faut... Vous ne me pourfendrez jamais de cette façon-là, je vous en avertis... et vous a liez me contraindra à lever votre appareil à la pointe démon espadon... ce qui serait vraiment trop humiliant pour vous!... Knüu I ce sera pour l'acquit de rUniversilé... Et de deux !

Wilhem venait en effet de réaliser ce tour de force : le bandeau du major flottait maintenant à la pointe de son épée.

— Vous le déposerez dans les archives universitaires I ditil à scs ex-sujets.

Et il le jeta dédaigneusement au milieu d’eux.

Ce dernier outrage réveilla toutes les fureurs du major et le fit monter rapidement au comble de l'exaspéra lion.

Vainement les hérauts d’armes voulurent imposer è ce drame un second entr’acto.

— Ce n’est pas une blessure, cela î rugit l’Autrichien, écornant do rage.

Et il se précipita sjr Wilhem avec une telle impétuosité que son adversaire eût été traversé de part en part, s’il n’cùt bondi spontanément de côté.

— A la bonne heure 1 cria franchement Wilhem sans s’étre la moins du monde éimi, à la bonne heure, voilà qui me *aî... L’heure des serpents est passée, c’est celle, maintenant, des lions I

Arnold, en même temps, se fendait à son tour, mois sons rien rencontrer non plus devant lui. Aussitôt relevé, il se mit à recommencer aussitôt l’attaque ; maia il bondissait à présent, il rampait, il voltigeait autour de son adversaire; Il l'éblouissait par les fulgurants éclairs de son épée ; il l’exaspérait davantage encore par le fouet incessant de la raillerie;

per l'étourdissante spontanéité de ses sarcasmes sons fin.

Avec moins do grâce et d'esprit, oV tait incontestable, uns avec une égale force d'escrime, l’Autrichien continuait, son côté, la lutte. L'audace et l’imprévu do ses mouvemci » ne le cédaient en rien à la fouguo impétueuse, à l'aveugla ï subtilité du champion des écoles. Durant quelques minu: •< encore, le combat se poursuivit comme un tourbillon, comme un ouragan ; Wiibotn restait mailre do lui-même ; mais le major, au contraire, ne se connsUaait plus. Son trouble ne tarda pas à s’accroître à chacune des gerces d 'étincelles que lançaient les épées ; il cherchait moins à se couvrir maintenant qu’à frapper à tout prix, et eornmo la (lèvre de la rage faisait trembler sa main, il ne frappait plus juste. L'ivrcut do la colère arrivait pour lui ; c’était ce que précisément attendait Wilhem.

Tout à coup, comme por enchantement, il redevint l’impassible et superbe lutteur de la première passe; mais une teinte de mélancolie profondo assombrissait celle fois soa mâle visage, et ce fut avec uno indicible tristesse, avec une incisive amertume qu'il apostropha de nouveau, mais gravement désormais, son adversaire ;

— Major, dit-il, il faut quu je tous raconte une histoire.. Ne craignez rien, ça no m'empêcherai nullement d'être h la parade, voyez plutôt... J'avais donc un ami, major, mais un ami comme on n’en a qu’un ici-bas... un ainî vrai, dévoué, complet... plus qu’un ami, plus qu'un frère... Nous étions dm mémo village... ensemble nous étions arrivés à Heidelberg... Je fus roi des étudiants, il en était ta première épée... Apréa mon départ, je crois qu’à son tour U devint roi... (Prenez donc garde, major, vous avez failli vous enferrer... c'eût» té trop tôt, je n'ai pas encore (lui mon histoire...) Donc ruoe ami avait une mère, une sœur, dont ii était l’unique soutien, l'unique idole... La mère, une sainte femme... la sœur, un auge... Quant au frère, c’était le plus noble cœur qui jamais ait battu sous le ciel... En revenant ici, je disais : Allonsnous être heureux de nous revoir I... Sur ma route se trouvait d’abord notre village... Je a'esperais pas l’y rencontrer, lui... mais je me regardais comme certain d’embrasser sa sœur ei sa mère!... (Vous comprenez cela, n'cst-il pas vrai, major ?... En tierce donc I... Est-ce que vous ne voyez plus mon épée?...) J'arrive... la maisonnette était close.. .de l'herbe sur le seuil... un corbeau sur le toit... J'interroge les voisins... on me conduit su cimetière... Là trois tombes... la plus récente, colla de la mère... Elle n’a pu survivre à ses enfants, me dit-on. — Bonnes gens, scs enfants sont donc morts? — La jeûna fille, il y a six mois à peine... elle venait d’entrer dans soa dix-septième printemps... elle a suivi de près son frère bienaiinè I — Maû> son frère !... comment donc est-il mort, son frère ?... U avait vingt-deux ans à peine I... U était fort, vaillant, heureux !... Comment donc se fait-il qu'il soit là?... Oh! major, major, le duel est une affreuse chose!... On ne croit tuer que le fils... et voilà qu'on tue du même coup ta sœur cl la mère I et voilà qu'on creuse tout à la fois, avec son épée, trois lombes dans le cimetière... (Mois qu'avez-vous donc, major? on dirait que vous tremblez... laitcs-y grande attention, vous allez ine rendre la besogne par trop facile... et j’ai bientôt fini !...) Mon ami, mon frere, avait été tué dans un duel... Je demandai le nom du meurtrier... on me le dit... Je m'agenouilla i sur les tombes et je dis à la mère : Je vengerai les enfants!... Je dis à la sœur : Je vengerai la mère et ion frère !... Je vengerai ta mère et la sœurl dis-je colin à Julius... Julius, oui, Julius... cnmprenux-vous euliu, major ?... mon ami se nommait Julius I

La première fois que Wilhem avait prononcé ce nom, il avait violemment écarté l'espadon du major; au second Julius, il s'était fendu avec la promptitude de l’éclair ; uu troisième Julius, son épée avait disparu jusqu'à la garde dans la poitrine du meurtrier.

Rien de terrible à voir en ce moment, rien de surhumain, rien d'archangélique comme Wilüein Arnold I

Ramenant à lui l'épée de Julius, il la tendit au héraut d'armes en disant avec une solennité vraiment ravale :

— Laissez le sang se rouiller à celte laine. »*l qn ’»m la s t vpeutb» au plus haut du raleltor de fiioutieut*, unit quw.u

puisse dire à loue les etudiants h venir ; Soyez braves, enbnls I Mais qu’on y regarde désormais avant de toucher k celle» qui sont au-dessous... Plus de duels basés sur des folies !... au delà du seul adversaire qu'on s devant soi, il est d’autres cœuri qu’on perce en même temps que le sien, et souvent dans la tombe qui s’ouvre descendent en même temps trois cercucilsl ».

Les Renards d'or, étonnés et muets, courbèrent la télé devant la leçon et prirent le glaive sanglant.

— Une autre opte! commanda Wilhem,

Il la reçut aussitôt des mains d’un héraut d’armes, la fit ployer en appuyant la pointe sur le sol ; puis, se redressant en lace des officiers, il attendit

Parmi les officiers eux-mêmes, U y eut une seconde d'hésitation

— A votre tour, messieurs I dit-il d’une voix triste, mais ne craignez rien de moi : ce n’est pas l’épéo de Julius, celte- j là, je blesse maintenant, je ne lue plusl

’ Et rejetant en arrière sa flottante chevelure, il tomba en garde devant un lieutenant wurtembergeois.

Le nouveau glaive décrivit deux ou trois rapides zigzags et s’enfonça dans le bras droit de ce second adversaire.

C’était une blessure légère, Il est vrai... tout juste ce qu’il fallait pour mettre son homme hors de combat, mais enfin «‘était encore une blessure.

Un capitaine bavarois eut U peu près le même sort en deux ou trois éclairs d’épée.

Puis ce fut le tour d’un cadet prussie

Quelque peu dangereuses que fussent ces nouvelles blessure?. quelque faciles que semblassent ces autres victoires, elles irritaient visiblement la fibre nerveuso du fiancé de Berlha. Le souvenir du pauvre Julius, ta mort du major, la lutte si passionnée qui en avait été la préface, tout ce dTame avait singulièrement ému Wilhem. Il avait réellement le duel en terreur maintenant; le seul aspect des épées, le simple froissement du fer conlro le fer, la vue surtout do quelques gouttes de sang qu’il faisait couler encore, paraissaient te frapper de convulsifs frissons, de secrètes et poignantes douleurs.

Tout b coup enfin, il éclata en sanglots comme un enfant, et se prit à crier d’une voix presque suppliento :

— Plus de sang... non, plus de sang I Allons, vite, messieurs! Je ne blesse même plus... Je désarme, c’est assez 1

Et dans l'espace de moins de trois minutes, U avait fait voler en Pair trois épées. '

Les étudiants avaienl été contenus tout d'abord par lo sérieux de la première tuile, par la mort qui s’en était suivie, surtout par U haute ei chrétienne admonition du vainqueur. Mais ensuite, peu U peu, la fougue universitaire s'était promptement dégourdie. A la dernière et généreuse sortie de Wilbem, l'enthousiasme, se déchaînant enfin, n’avait plus connu de bornea. Et chacune des épées lancées en l’air était littéralement retombée dans une tempête do folles clameurs et de frénétiques bravos.

Un septième adversaire fut presque aussi lestement désarmé que les autres.

Il ne restait plus que quatre tenants en face de Wilhem.

En ce moment, les trois Premières- Épées s'approchèrent os lui.

»-Jovous comprends, mes Renards, a’écris-t-il avec un brusque retour do joyeuseté. Eh bien, qu'il en soit ainsi que vous le désirez... si ces messieurs toutefois y consentent. Quaire conlro quatre pour en finir, mais U condition quo vous prendrez ms devise, mes amis : Pas de sang I mes Renards, allez, mais pas de sang 1

Déjà les officiers avaient fait signe qu’ils acquiesçaient U ce nouvel arrangement.

La condition de Wilhem avait été accueillie avec transport par les siens.

— pas de sang l eriait-on de foules paris. Hurrsb I vivslteri pour les champions des écoles I

Dans les grandes sasemblèes, U est de ces courants électriques, de ces enthousiasmes aans nom qui quintuplent la puissance de ceux-ci, qui paralysent complètement ceux-là, et réalixeut eulin do cos miracles qui sembleront Impossibles U

croire plus tard, alors qu’on les racontera de sang-froid. Assurément, les représentant» de l'armée allemande que nous mettons en scène Uiaient adroits et bravos, mais ïauuospbère même dans laquelle ils étaient enveloppés les misait forcément vaincus, faisait forcément leurs adversaires vainqueurs.

Les huit combattants s’étaient placés quatre par quatre sur une même ligne en face les uns des autres. Une dernière fols le fameux : Retentissez, épées 1 s'éleva dans les airs

Ob I ce fut alors un combat homérique, jo vous le jure ! Le* huit adversaires piétinaient à la fois dans la poudreuse arène, allaient et venaient en se poursuivant four à four de tous les cotes, bondissaient, s'entremêlaient, s’enlaçaient parfois ainsi que dans une fantastique danse échevelée, aiusi que dans la pyrique belliqueuse des temps antiques. C’était un gigantesque cliquetis, c'était un tourbillon, c’était uoe tempête d’épéw flamboyantes.

La fouie tout entière se taisait maintenant alentour du cirque, dans lequel on n’entendait plus que le souille halètent des gladiateurs, que leurs cria de guerre et que leurs incessants sarcasmes non moins acérés que la pointe des glaives. | La voix de Wilhem Arnold dominait encore foules ces voix, comme sa tête foutes ces télés, comme son épée toutes ccs épées.

Oh l je vous le répète, co fut un spectacle sublime I mais s'il eut l'étincelant de l’éclair, il en eut aussi ta courte durée.

Les trois étudiante reçurent bien par-ci par-là quelques blessures sans itnportsnée ; ils n'en restèrent pas moins fidèles ao mot d’ordre de leur chef ; ils ua visèrent héroïquement qu’à désarmer leurs ennemis ; ils y parvinrent eufiu à l’èler- 1 nelle gloire de l’Universilé d'Heidelberg.

Depuis quelques miaules déjà, Wilhem avait couronné la sienne par uo dernier triomphe, et pas une seule goutte de sang D evait coulé.

Les officiers n'eurent pas même lo temps de ramasser leurs épées ; elles furent littéralement réduites en poussière sous les pieds de la foule qui, rompant enfin la digue circulaire, se répandit tout à coup daus l'arène ainsi qu'un fleuve débord ât fit disparaitre dans ses Ilote tumultueux les vaincus et les vainqueurs. V *

Wilhem Arnold, cependant, s’était senti soulever de terre; oo le portait en triomphe dans la salle préparée pour le festin, sous les grands arbres.

Dire les toasia, les libations, les hurrahs, les vivalleras, ce serait impossible I

Ainsi qu'aux jours lea plus glorieux de sa folle jeunesse, Wilhem était assis U la place d'honneur; ainsi qu'aux anciennes fêtes où se plaçait U tes côtés le pauvre Julius, on le saluait du titre de roi.

Son tour arriva de prendre enfin la parole.

Il en profita pour attirer les étudiante sur les Compagnons de Minuit

Tout en se taisant sur le grand-duc, il raconte ses périls de ls nuit dernière, mais en les exagérant encore. 11 Gt sonner bien haut que les bandits s’élaieul attaqués U un membre de l’Universilé d’Heidelberg, et que cotte irrévérence sans exemple jusqu'alors avait failli empêcher lee glorieux événements de la fêle de Mai. Il sut retrouver tout le pittoresque et toute la chaleur de ses toasts d'autrefois ; il fut aussi brillant par la parole qu’il venait da l’être par l’épée, mais, bêlas: sans obtenir encore le résultat qu'il espérait, sans atteindre le but vers lequel tous ses efforts avaient tendu depuis son départ du mont Kaiserslbüh

Les joyeux convives éclatèrent bien en imprécations contre lea bandits; ils lancèrent contre eux plua d’uu superbe anathème bachique, mais co fui tout. Les esprits étaient uniquement occupés, uniquement enfiévrés par te souvenir absorbant du Kandal-amtra.

— Soit! se dit U lui-méme Wilhem, soit, attendons I J’ai reconquis toute mon ancienne influence, c’eal évident; de nouveau je tiens entre mes mains la foudre universitaire : reste seulement à faire jaillir l'étincelle électrique qui me permettra do faire éclater où je le veux mon tonnerre

Le repas se prolongea, bien entendu, fort avant dans ta

nuit.

te héros de la fête fut reconduit triomphalement aux flambeaux jusqu'à kt maison de Comment, ou maison de f Ami, lises : majjc.' -«es Étudiants.

(Joe couche vraiment royale avait été préparée pour Wühem; il put s'y reposer eniin, mais après plus de cérémonial e icorc qu’on n'en déployait jadis pour les empereurs d’Allemagne.

Quant à nous, nous nous contenterons tout simplement cLlui dire après une aussi rude journée — Donne nuit Wilhem ; à demain l

Et les aveugles verront T

Le soleil commençait a monter déjà sur l’horizon du lendemain, lorsque le roi des étudiants fut réveillé tout à coup par on grand bruit.

Ce bruit venait de la rue.

Wilbem à la bâte passa son doiniuu ae velours noir et daigna mettre le nez à la fenêtre.

Presque en face de celte fenêtre, s'élevait le palais de HJniversilé.

Une foule d’étudiants assiégeaient la haute porte qui restait obstinément fermée ce matin-là.

Une affiche placardée sur toutes les murailles annonçait que cette fermeture avait lieu par ordre du conseil académique qui, en punition des désordres sanglants do la journée précédente, fermait les cours pour un mois, faisait perdre uuc inscription à tous les étudiants et mettait en interdit l’Université tout entière. »

— Bravo ! pensa Wilbem ; moi qui craignais précisément qu’on ne m’objectât les études t Merci, messieurs du conseil académique... c’est un argument auquel, grâce à vous, je n’aurai plus maintenant à répondre.

Puis, du haut du balcon, apostrophant la foule tumultueuse :

— Renards et Pinsons, s’ccria-t-ii, camarades et amis, je vous ai sauvés de la défaite hier; aujourd'hui, je veux voua épargner le nouvel outrage qu'on vous prépare. Il ne sera pas dit que les étudiants d’Heidelberg auront voulu boire à la grande coupe de la science, et que celle coupe sera restée vide devant leurs lèvres altérées de doctes leçons. De ma Pleine autorité, je me nomme professeur pour tout le mois lui va s'ouvrir ; que dis-je, je prétends remplacer à la fois tous ces professeurs qui, sous prétexte de punition à leurs élèves, se votent eux-mêmes durant la belle saison des vacances extraordinaires. (Très-bien ! Rires et bravos.) Pinsons et Renards, enfoncez ces portes. (Sensation prolongée.) Disposez le grand amphithéâtre comme au jour solennel du discours de réouverture du grand-maitre de rUniversité. (Applaudissements et trépignements; l’enthousiasme est à son comble.) Vieilles-Maisons et Maisons-Moussues, repandez- 'ous dans la ville, et ramenez-moi tous les aveugles que messieurs les professeurs ont déclarés incurables. A la plupart d entre eux, je prétends rendre la vue, séance tenante. (Etonnement général ; l'attention devient plus sérieuse.) Amis et frères, ayez foi ! mon coure ne sera pas seulement démonstratif, mais encore expérimental. Je rapporte du fond de l'Espagne la solution du grand problème de la cataracte. J’expli- (]uerai%devant tous ce grand secret; devant tous, j’en pratiquerai les opérations diverses. Vos professeurs ont dit : Nonmoi, je dis : Oui ! Ne craignez rien, je suis fort de moi. Je sais manier l’instrument chirurgical bien autrement encore que fa carabine ou que l’cpée. Venez, du reste ! venez, dans une heure; ‘coûtez et regardez! Tel est le programme du jour, et celuilà ne mentira pas, je vous en réponds. J’ai dit • allez!

En plaçant sur un tel piédestal la science nouvelle dont il rannortait le secret, en jetant à la tête des plus célèbres mé-

| declns de l’Allemagne un aussi éclatant défi, l’audacieux jeune ' homme atteignait un double but. ^

D’une part, accroître encore son influence sur les étudiants;

; de l'autre, obéir à la recommandation du grand-duc, qui lui avait dit :

— Faites-vous connaître le plus promptement possible ; rendez-vous célèbre par de nombreuses guérisons; faites grand j bruit autour du service que vous venez rendre à l’Allemagne.

Or, il était difficile, on en conviendra sans peine, de reo- I contrer une meilleure occasion.

Une heure après, Wilhem montait en chaire.

Le vaste amphithéâtre n'avait plus, ce jour-là, soyez-en certains, l’aspect ordinaire. Au lieu de quelques rares auditeurs, bizarrement groupés ou disséminés sur les bancs, ceux-ci écoulant peu, ceux-là n’écoutant pas du tout, les uqs à califourchon, les autres couchés à plat ventre, ou parfois même étendus sur le dos et les jambes perpendiculairement dressées contre la muraille; au lieu de toutes ces postures d'indifférence ou de fantaisie, au lieu de ce parterre d Odcon un soir de tragédie, c était, au contraire, l’hemicyde regorgeant d'une foulo compacte, attentive et passionnée, c’était l’école ardemment recueillie d’Athènes ou de Rome.

Au milieu de co profond silence, la parole de Wilhem Arnold enfin s’éleva, lumineuse, colorée, précise, vivante. Toul en ménageant avec une certaine diplomatie les idées reçues, ü stigmatisa par une raillerie toute française les entêtements au passé; sans dévoiler le roman intime de son cceur, sans nommer Bertha de ftosenthai, il raconta l’erreur collective do l aréopage consulté pour elle; il esquissa pittoresquement son séjour en Espagne, sa longueet patiente lutte avec le rapaco praticien andalou, ses premiers pas vers la découverte de la vente, ses premiers essais, ses premiers miracles. U peignit en traits de feu sa transfiguration soudaine aux yeux du vieil oculiste stupéfait, son retour triomphant, et les nombreuses ftape5003 P°ur a*ns* dire, en avaient marqué chaquo

Puis, quand il eut terminé cet émouvant historique du progrès merveilleux qu’il apportait à la science allemande, sespa rôles et son ottitude changèrent tout à coup pour analyse physiologiquement les mystères de l'opération de la cataractef il devint froid, calme, comme un véritable professeur. Il détailla, il disséqua les organes et les ressorts de la vue, les differentes causes par lesquelles elle pouvait être momentanément voilée, et surtout les différentes méthodes d’arracher cc voile; il donna toute celte longue explication avec un savoir si lucide, avec un art si puissant, avec une foi si communicative, que tous ceux qui eussent pu douter encore se mirent à croire aussitôt.

Élevant alors bu -dessus de sa tête l’instrument de fin acier qui brillait dans sa main :

-— Voici qui vaut mieux que tous les glaives suspendus au râtelier de l’honneur, dit-il ; frères, voici l'arme qu’il faut leur préférer désormais, la seule arme bénie de Dieu, l'arme qui guérit et qui sauve!

Puis, d un pas grave et sonore, il descendit vers les aveugles qui se trouvaient assis au pied de la chaire et qui, depuis le commencement, écoutaient.

Il est inutile de répéter ici les détails précédemment donnés à l’égard de Bertha.

te cri que, l’avant-veille, avait jeté la jeune fille, ce même cri plusieurs fois se répéta.

Ainsi qu’elle, la plupart des aveugles s'écrièrent : J’ai vu ! et le prouvèrent.

Ainsi qu au château de Rosenthat, Wilhem enfin demanda des -bandeaux noirs, et, de tous les gradins, se mirent immédiatement à pleuvoir, au milieu de frénétiques hurrahs, les cravates flottantes des étudiants.

Mais, au même moment, tout à coup, voilà que débouche, au sommet circulaire de l’amphithéâtre, un double rang de soldats.

Au milieu d’eux apparaît le conseil académiquo.

En tête du conseil, le grand maître de l’Université.

Dans tous ces regards, la colère; sur toutes ces lèvres, la

ÜiCIlUW. , , .

Soil que leurs espions les aient avertis de ce qui vient de se pn«u*r. Mit que quelques-uns même aieut entendu ner- •oiiiie ue 1 ignore.

1)< jà le vieillard, qui commande aux autres vieillards, va crier un ordre facile a deviner.

Mais la voix de Withem Arnold s’élève de nouveau, celle magnétique et puissante voix qui, cq haut non moins qu'en bas, semble avoir reçu le dou de dominer toutes les autres.

— Monsieur le grand-mro ire de l'Université, messieurs les professeurs, avant de donner le signal d'un tumulte que je ne puis vous promettre d’apaiser, écoulcz-moi. Moi seul ici, je suiscoupablo à vos yeux, n 'est-ce pas?... En moi seul, n'estil pas vrai, vous voyez un ennemi?... C’est moi ?eul que vous voudriez tenir entre vos mains?... Eh bien ! monsieur le grandmaître, eh bienl messieurs, je m'engage d'honneur à m'y remettre volontairement. «à uuo condition I Permeltez-moi de la dire?

— Parlez, monsieur, dit le grand-maitre après avoir consulté du regard ses collègues.

Wilhem alors étend lobras vers les aveugle» qu’il vient d’opérer, et s’explique ainsi :

— Voilà des hommes que vous connaissez tous, messieurs; il y a quelques minutes encore, ils étaient privés de la lumière.. Vous avez affirmé... vous persistez sans aucun doute à croire qu’ils ne ?a recouvreront jamais?

— Jamais! ne peuveul so défendra de répéter les savants furieux ; non, jcmaist

Wilhem sourit.

Puis il répond :

— Ceci posé, messieurs, voici ma condition : si dans huit jours, lorsque tombera le bandeau qui recouvre le» yeux de ces aveugles, s'ils peuvent lire bien clairement et bien incontestablement alors les affiches que vous avez fait placarder ce matin aux portes de l'Université, s’ils ne sont plus aveugle» enfin, vous lèverez T'interdit que portent ces affiches, et vous proclamerez pleine et entière amnistie pour tous les étudiants d'Heidelberg... excepté pour moi, bien enlendu, qui viendrai me mettre a votre disposition et dont vous ferez, messieurs, tout ce que vous voudrez... Vous avez ma parole I... la parole de WilUctn Arnold... on me connaît!

Jusqu'alors le plus profond silence avait régné dans (b vasto enceinte. Étudiants, professeurs, étaient également interdits» Tout le inonde avait attendu dens une sorte d'égale extase.

A celle proposition si inattendue, mais en mémo temps sa rationnelle et si loyale, l'attention devint plus complète encore. On eût dit qu’il n’y avait plus là que des statues.

Seulement, toutes les têtes des studiosi s'étalent détournées è 1a fois de Wilhem vers les professeurs, et leurs regards maintenant ne les quittaient plus.

Le grand maître et son docte état-major commençaient à se sentir mal à l’aise dans cette situation où les avait étourdiment engagés le premier mouvement do colère, en se voyant ainsi braver en face. S'ils refusaient ls trêve, non-seuleiueut c’était avoir l’air de redouter l'audacieux novateur, mais encore, mais surtout, il pouvait résulter de ce refus une rixe, | une mêlée, presque une bataille, et messieurs les docteurs, qui se trouveraient pris entre deux feux, auraient toutes les | peines du monde à fuir et recevraient tout naturellement les I premiers coups.

D’autre part, ils ne croyaient pas au miracle promis par Wilhem, ils ne voulaient pas y croire. Ils étaient certains que tout ce bruit n’aboutirait qu’à un éclatant échec qui tournerait à leur plus grande gloire. Leur adversaire cependant resterait en liberté ? Oui, mais ils avaient son serment de se remettre entre leurs malus à l’expiration de la trêve, et ils le connaissaient assez pour ne pas mettre en doute sa parole. Quel péril y avait-il donc à adhérer à ce traite de paix qui les sortait présentement d'embarras et qui, tout on sauvegardant leur dignité ce jour-là, leur garantissait, dans huit jours, un triomphe aussi glorieux que certoin ?

i Tels étaient les arguments que les regards des docteurs échangeaient entre eux.

Quant aux soldats, ils ne comprenaient rien à tout ceci, bien entendu; ils ne s'en préoccupaient même pas : ils avaient reçu l'ordre de mitrailler au besoin, ils étaient prêts à mitrailler n’iin porte qui : c’étaient des soldats allemands.

Un geste du grand maître leur sembla le signal, et les fusils s'abaisseront aussitôt avec un bruit menaçant qui ".'effraya que MM. les professeurs, mais qui leur prouva catégoriquement que ce n’était pas leur affaire de jouer à ce jeu-là.

— Halte I cria viveineut le grand maître en relevant les fusils d’un bras effaré; ne tirez pas, nous sommes d’accord.

Puis, se retournant vers Wiibe».' :

— J’accepte, dit-il, nous acceptons; mais celte salle ne se rouvrira que dans huit jours, à l'heure seulement de dévoiler l’imposture eide prononcer notre arrêt 1

Puis, majestueux et solennel, il se relira, suivi de très-près par les autres professeurs, et d'un peu plus loin par les soldats tout surpris d’avoir été dérangés pour si peu de chose.

Les étudiante avaient eu quelques premières huées, quelques cris de victoire ; mais Wilhem les avait aussitôt fait rentrer dans les poitrines, ainsi que des épccs qu'un ordre militaire rengaine toutes à la fois dans les fourneaux.

— Silence! avait-il dit; nous no sommes plus des enfant* comme hier, nous sommes aujourd'hui des hommes I

Et rassemblée s’écoula tout entière à la suite do Wilhem Arnold, silencieuse c! grave comme jadis, apres une leçon d'Hippocrate ou de Galien, l'escorte encore attentive des disciples do ces grands maîtres.

On reconduisit ainsi le jeune médecin jusqu’à la maton de T Ami. C’était un second triomphe qui, bien que moins bru, uni que celui de la veille, n'en attestait que plus hautement * •fleure l'enthousiasme reconnaissant de TUuiversitô d’HeiJjiberg

Les studentes, cette fols, étaient bien à lui, tous à lui; i) les tenait dans sa main; il était de nouveau leur roi. Il potu ûl contenir ou répandre à sou gré la lave ardente du volcan universitaire,

N’élait-co pas le moment de dévoiler le but secret où tendaient tous ses efforts? Le malin du jour précédent, il sïtait élancé du mont Kaiserstülli avec un plan tout organisé dans sa léte ; il avait joué la comédie de l'héroïsme, avant do lo proclamer hautement; il avait réussi au delà do toutes vos prévisions. L'heure n’étail-elle pas venuo do s’expliquer enfin ?

Wilhem le pensait ainsi; Wilhem allait parler peut-être lorsqu'un incident inattendu l'arrêta.

Un certain Hermann Kirschberg, un étudiant pour le moins de dixième année, qui, jadis, avait été son renard favori, son Iietiard de cœur, s’avança tout à coup avec une sorte de solennité burlesque, et lui dit :

— Senior/...

Mais, avant d'aller plus loin. Il nous semble indispensable de diro au lecteur ce que c’était qu’un Renard de cœur, un senior, et de l'éclairer, en outre, sur plusieurs autres excentricités heidelbergeoiscs qui seront le sujet du chapitre suivant*

Bler-Sc30i3al.

Dans tout ce qui va suivre comme dans tout ee qui. du reste, a précédé, nous n'inventons nullement, qu’on en soit bien convaincu ; nous racontons.

Tous les haute dignitaires de ta hiérarchie étudiante, les Premières-Épées tout aussi bien que tes Premières-Éponges, tes Renards-d'Or, les VieilLes- Maisons elles Maison«-Moussi.“.% voire même les üenommûtn ou Crâna, c'osl-à-dire les siinjiles Renards qui ne comptaient pas encore le temps révolu pour porter un titre officiel, mais qui, cependant, s'étalent acquis une çpriaine gloire par quelque exploit éclatant, tous ceux-là.

LES COMPAGNONS f)E MINUIT

généralement, étaient salues par le vu/gum peau du nom pompeux de Sewrn , un équivalent de inonaeigueur, s'il vous plaît?

Chacun des Seniors avait sou Renard favori, sou Renard de OOeur.

Rien que dans un autre ordre d’idées, cet intime inférieur était à suii Senior un peu ce qu'est au grand maître le rapin, un peu ce qu’est au capitaine son brosscur, beaucoup ce que ■ont aux lions anglais les imitateurs plus ou moins heureux du leurs excentricités.

Ainsi, le Renard de cœur affectait de s*hnbiHor exactement comme sou Senior, il arrangeait do même sa chevelure, il la* liait sa barbe de même, de même il dirigeait sa mouttni'he. Allures, gestes, accent, humeur, bizarreries, il imitait tout avec un servile enthousiasme, mais avec une exagération qui faisait presque toujours de la copie la caricature vivante de l’original.

On ne peut se figurer jusqu’où parfois allait l'obéissance fanatique, le fétichisme oriental du Renard de cœur envers son Senior.

Au moindre signe de son don Juan, ce Sganorclie était prêt è courir, à galoper, à boire, à se battre, à risquer les plus ébouriffantes escapades, les plus folles impossibilités. On citait un Re/iard de cœur qui, sur l’ordre de son Senior, avait traversé le Kecker, un i» janvier, presque sous la glace : lo pauvre garçon en était mort. On trouva cela charmant; c'était dev enu l'une des légendes d'Heidelberg.

Parfois les Seniors, les plus illustres du moins, comptaient plusieurs Renards à leur suite; c’était alors une émulation, de* jalousies dont on n’a pas idée; mais ce cas était assez rare. Le Renard de cœur était ordinairement unique et sc conteniait de jalouser les Renards de cœur des autres Seniors.

Il y avait une lutte continuelle entre ces vaniteux animaux: co ’ sc au clocher permanente, assauts quotidiens, duels de toi;;. * sortes. Ce dernier mot nous ramène tout naturellement à Hermann Kir&cbberg, l'ancien Renard de cœur de Wilhem Arnold.

Hermann Kirschberg était le Nestor des écoles, nous l'avons dû; il en était en même tempr* l’Ajix. Figurez-vous un s/udiosu» colosse, lo géant du Hertz, un Porlhos étudiant. Sa !or>',ua crinière rousse descendait en Ilots houleux sur scs épaules athlétiques. Il avait le front bas et tourmenté du taureau; on distinguait mémo au-dessus de scs gros sourcils hérissés deux tnmitkuleuses protubérances, qu’on pouvait eonlid rer, à la rigueur, comme ayant jadis été des cornes. Dt grvnds yeux bleus à fleur de této complétaient l'analogie; un cercle bistré les entourait, creusé chaque jour davantage e' ridé par la débauche. Ses joues auraient pu servir de palette; pour peindre ane enseigne de marchand de vins; son nci n’. tait plus qu'une truffe; ses longues moustaches outrecuidn liment relevées en croc, la gigantesque barbe qui retombai! sur sa poitrine, ainsi qu'une forêt diaprés de toutes le* chaudes nuances de l'automne, son large sourire surtout el son regi.rû béat complétaient fantastique nent cet ensemble CjCiopcen et pantagruélique. Effectivement, c’ctaii Gargantua, mais Gargantua étudiant à Heidelberg, flgurez-voui eeln... Gargantua coiffé d’un tout petit toquet bleu de ciel à plume de coq... Gargantua vêtu d'une étroite et courte tunique de velours marron... Gargantua portant è la ceinture une én rmcépce qui lui battait les talons... Gargantua toujours procédé d’une interminable pipe qui ne saurait trouver un |K>: it de comparaison que dans la famille des tuyaux de poêle.

Jadis, au bon temps de la royauté de Wilhem Arnold, iïermnno Kirschnerjr avait brillé d’un certain éclat; il était ators Première-Éponge de l'Université. Par suite du changement subit de aon Senior, il avait perdu ce grade éminent; après U disparition de l’ex-roi, i'ex-Preraière-Eponge avait vu s'éteinte peu è peu tous les «ulres rayons do sa gloire. Il n’était plus rien maintenant, rien qu’une ruine vivante, rien qu'un objet de curiosité pour les voyageurs, d'ébahissement pour les Philistins, d'admiration naïve pour les jeunes Pinsons déba qués de ta veille.

C’était triste l

Mais voit» que ie Semor avau reparu lonl b coup, plus resplendissant que jamais... qui sait si le Renard de cœur n’a Huit

ni

pas également redevenir dans son genre un soleil... ncc p/urfb us impur/

Aussi, grande avait été sa joie, le jour précédent, au tir de l’arquebuse. Le premier, il avait bondi aux pieds de Wilhem Arnold; le premier, il lui avait serré la main, el avec un tel enthousiasme, que Wilhem avait pu craindre un instant de ne plus pouvoir tenir sa carabine. Plus tard, les épaules dUerniao.i Kirschberg avaient servi de palanquin au triomphateur.

Pendant le festin, il s’ôtait tenu constamment derrière le fauteuil do son Senior, il avait rempli le verre de son Senior il avait bourré ta pipe de son Senior. Sans que rclui-ci. du reste, le remarquât beaucoup, mais absolument comme si l’absence n’a voit duré qu’un jour, iieruiauu Kirschberg s’elait réinstallé de sa propre autorité dans toute la plénitude de ses anciennes fonctions : il était de nouveau le Rtmird de cœur do Wilhem Arnold.

A la façon magistrale avec laquelle ü venait de l’aborder, en sortant de la séance académique, à l'accent solennel qu’il avait pris, il était facile de deviner en lui la préméditation d’un discours :

— Senior, débuta-l-il donc, mon noble Senior, au bon vieux temps d'autrefois, vous m’avez mis en lumière; vous étiez le soleil, j’étais la lune. Vous avez disparu; corps opaque, j’ai cessé de briller. Vous revoilà... déjà je sens en moi la chaleur, cette pr* face do la lumière. En d’autres termes, avec vous me sont revenues l’ambition el l'audace. Moi aussi, je veux être ce que j’ai été; en conséquence, j’ai provoque, ce malin, Walter Trong, actuellement Première-Éponge de l’ Université d'Heidelberg. Suivant l’article LIV du Comment, s’il est vaincu, je reprends la chope d’honneur. Senior, mon noble Senior, je viens donc solliciter publiquement el votre autorisation et votre présence au duel liquide qui doit avoir lieu, ce soir, entre Walter Trong et moi, à votre lier scandai

Et le gigantesque Hermann, pour attendre la réponse, se campa dans l'altitude cérémonieuse d’un harangueur antique.

Wilhem avait eu un premier ges e pour refuser hautement; il connaissait le bier-tamdal, ce duel des chopes, Lieu autrement dangereux encore que le duel des épées.

Dans da fuite jeunesse, il avait pu s’égayer comme tous les autres à ces luttes do buveurs qui, entre chacune de leurs énormes libations, sc jettent une grossière apostrophe au visage, puis ingurgitent encore, ingurgitent toujours, jusqu’à ce que l’un d'eux tombe comme mort sous la table.

On le relève alors, ainsi que font les Anglais à regard de leurs boxeurs éreintés, on le ranime par tous les moyens imagi nobles. Le combat recommence; l’autre tombe à son tour. Uu le galvanise de même. Il faut enfln qu'il y ail un vaincu, c’tfel-à-tliro uno masse complètement inerte, uu homme transformé complètement en tonneau, presqu’un cadavre. Notez bien que le vainqueur ne vaut guère mieux.

La maison de l'Ami renferme une salle toute particulière qu’on appelle la salle des Morts; les deux combattants y sont transportés, couchés, soignés, avec tout le rafüncment que donue une expérience traditionnelle. r«algrc tous les efforts, il en est souvent qui ne se relèvent p is. Comme le scandalcontra, comme le scandai pro pallia , le lier- scandai a souvent pour le lendemain des fêles funéraires. Ses blessures surtout sont terribles; elles allèrent à tout ja nais la santé ; parfois cependant le corps en revient intact; mois i’ialclligeuee, mais lame... qu’en resle-t il?

Hélas I à peine la Ue que laisse le vin généreux au tond des futailles vides.

Oui, Wilhem rougissait maintenant d’avoir pu prendre part à ces joutes honteuses, k ces débauchés impies. Maintenant que la pure lumière de l'amour avait éclaire son esprit, fécondé se jeunesse, ü réprouvait hautement le lier-scanded; il eût voulu pouvoir employer sou influence h l'dfaeer pour jamais du Comment. U allait donc répondre dans ce sens I Kirschberg; il allait donner à la foute qui les entourait une tecondo leçon qui vaudrait au inuius la pro.niere de cette ttt morabie uialinec.

Mais une inspiration soudaine l’arrêta tout h coup, il veocit

de irouver enfin l'occasion d’arborer le drapeau que, depuis j deux jours, il n’avait pas osé déployer encore.

— J’accepte I dit— iL .

Puis, après un silence :

— Quelles sont vos armes ?

— Vin et liqueurs ! répondit Hermann. Nous avons dédaigné la bière, comme étant indigne de figurer entre des champions tels que nous.

— Très-bien 1 conclut Wilhem. Qu'on m'envoie le maître de V Hôtel du Cygne! Je veuxtiui donner moi-même les ordres nécessaires pour que rien ne manque à notre festival de ce soir, à notre grand commerce de renards.

Hurrah! vivallera t vociféra Kirschberg en jetant sa casquette bleue jusqu'à la hauteur du second étage.

Les étudiants se dispersèrent dans diverses directions, mais non sans avoir préalablement répété le formidable hurrah I vivallera 1 de Kirschberg.

Wilhem remonta dans la chambre d’honneur et, durant fuelques minutes, y resta seul, le front caché dans sa main, le regard méditatif et rêveur. Il achevait d'organiser son plan ; il entrevoyait dans l’avenir les résultats qu’il pouvait avoir.

Le bruit de la porte qui s’ouvrait du dehors, un pas qui s’approcha respectueusement de son fauteuil, le réveillèrent.

C'était le tavernier qu’il avait fait demander, c’était le maître de V Hôtel du Cygne.

— Maitre Muller, lui dit Arnold, vous souvenez-vous de la nuit où votre maison allait être prise d’assaut et mise à sac infailliblement par les Renards furieux ?

— Je me rappelle mieux encore que cela, meinherr Arnold, répliqua le boos avec l’expression d’une profonde reconnaissance; je me rappelle ma fille, ma pauvre G retchen, abandonnée par celui qui l’avait séduite. N’avez-vous pas agi dans cette circonstance, Wilhem, comme si elle eût été votre sœur? Bien qUe le séducteur fût votre ami, vous l’avez contraint à réparer sa faute, et il vous en est aussi reconnaissant è cette heure que Gretchen elle-même, car c’est le meilleur ménage de toute la ville de Manheim.

« Quant à mol, parlez, Wilhem ! quel est votre désir ? Je suis tout à vous.

— Bien, maitre Muller, bien ! vous êtes un honnête homme.

Puis, comme redoutant d’être entendu par quelque oreillo

invisible, U l’attira dans un coin de la chambre et se mit à lui parler à voix basse.

Le boo$ d’abord parut stupéfait et répondit, mais sur le même ton, comme à une proposition impossible.

Le jeune homme insista ; de nouvelles explications furent données avec plus de mystère encore.

— Soit I consentit enfin l'hôtelier. C'est une singulière idée que vous avez là, tout de mémo ; mais enfin, vous le voulez, ce sera.

— Merci, maitre Muller; à ce soirl

— A ce aoir... meinherr Arnold, à ce soirf

El le digne patron de V Hôtel du Cyyne redescendit

Pendant ce temps-lè, que faisait Hermann Kirschberg, pour se préparer au c-ombat homérique dont l’heure allait bientôt sonner ?

Il s'était soustrait aux applaudissements de la foule; il venait de s’enfermer avec !e plus grand mystère dans sa mansarde.

Un seul camarade, un seul intime était avec lui... un simple Pinson, tout nouveau, tout naïf, tout petiot, tout blondin, tout mignon... le Colbrun d'Heidelberg l

•- Karolus Bald, débuta majestueusement Kirschberg, estu mon ami?

— Peux-tu en douter, Ô grand homme ? se récria le Pinson avec un enthousiasme ingénu. Avant-hier, je t’admirais déjà; déjà, fi m’estimais heureux que tu daignasses m'aider à en finir avec le boursicot qu’avait glissé maman dans ma valise. Avant-hier déjà, je le vénérais. Aujourd’hui quo te voilà le Renard de cœur de Wilhem Arnold, je t’adore... liens, donnemoi ta bénédiction! O sublime Kirschberg, accepte-moi pouf ton Ueuard de cœur ; tu devras eo avoir un maintenant, puis? que lu vas redeveoir Première-Éponge?

— Une telle faveur I fit superbement le colosse; plus tard,

plus tard... nous verrons, petit!... Il faut d’abord t'en rendre digne... et je vais t’offrir précisément une occasion de commencer aujourd’hui. /

— Parle... ohl parle... explique-toi.

— Karolus, interrogea de loin le géant, Karolus Bald. votre respectable père est apothicaire à Éberbach, n’est-il pas vrai?

— C'est vrai.

— Vous éludiez ici pour marcher un jour sur ses traces?

— J’ai cette ambition.

— A ce double titre, vous devez donc connaître toutes les préparations pharmaceutiques qui ont pour but d’exciter la soff?

— Ça n’existe pas dans le Codex, mais je crois pouvoir imaginer une formule qui fera parfaitement l’affaire.

— Bravo! Karolus; mais ce n’est pas tout.

— Que faut-il encore?

— Pourriez-vous agrandir mon estomac?

— Non.

— L’assouplir, du moins... le distendre?

— Peut-être; laisse-moi méditer un instant... je ne te demande qu’un instant.

Kirschberg inclina sa large tête en guise d’assentiment.

Karolus Bald se campa le menton dans la main et parut ordemment se livrer à la solution du problème.

Puis, tout à coup se redressant avec une joie triomphante :

— Eurêka! cria-t-il

— Si je ne me trompe, jeuno Archimède, cela veut dire : j’ai trouvé

— Oui, je réponds de tout. Je cours acheter tous les ingrédients nécessaires... émollients, apéritifs et distensifs... J'en fais en deux temps la décoction chez la mère Gollob, notre illustre propriétaire, ol je reviens moi-même te présenter la chose.

— 11 suffit, Karolus! je consens à la recevoir de votre main Allez !

— Et tu me nommeras ton Renard de cccwr? voulut stipuler le Pinson.

— Nous verrons, nous verrons, répondit Hermann; il faut, avant tout, que jo sois le vainqueur du Bi«r- Scandai.

— Tu lo seras, grand homme... oh! tu le seras!

— J’en accepte l'augure; mais j'aimerais te voir contribuer autrement encore à la victoire. Tes acquisitions faites, te restera-t-il encore quelques kreutzers?

— Quelques-uns... Faut-il t’en faire hommage*

— Sous la forme d’œufs durs, d’épiccs et de salaisons susceptibles d’engendrer une pépie de tous les diables. C'est mon ordonnance, à moi; mais, sur ce chapitre encore, je te laisse carte blanche. Cours, jeune droguiste, hâte-loi I

Et le géant daigna tendre sa large main.

Le Lilliputien y déposa pieusement un baiser et sortit.

Une demi-heure après, il était de retour avec tous les Ingrédients et ustensiles demandés.

Le reste de la journeo se passa en préparations de combat

A la nuit tombante, Hermann Kirschberg s'achemina vers l’Hàtcl -du- Cygne.

Karolus marchait derrière lui en l’admirant, en imitant ses allures et ses airs de tête, en se grandissant, en s’élargissant, en s’efforçant, grenouille à deux pieds, d’cgaler en grosseur ce bœuf idéal.

Ils arrivèrent ainsi au Commerce de renards.

La gigantesque salle regorgeait d'étudiants; f Univers! té tout entière semblait s’y être donné rendez-vous ce soir-là» C'était une cohue de tuniques, de dolmans, de casquettes, de chevelures, do barbes, de moustaches, d’épées, d’éperons, de {4pes et de vidrecomes impossible. Il n’est pas de brouillard anglais qui puisse soutenir la comparaison avec l’épaisse iumée qui déjà se condensait au-dessus des tôles. A peiuo distinguait-on, ainsi que des étoiles rousses dans la brume, les nombreuses lumières des dix ou douze lustres qui pendaient du plafond et des (lambeaux placés sur chaque table. Toutes ces lueurs se heurtaient bizarrement entre cilesœt jetaient çà et là sur les boiseries, sur les verres, sur lc< porce-

6ce«ui. — T jj*. «i fttdr. SJ. «t K-lù Ouraù*

10 centime*.

HOMANS PODB TOUS

HOMANS POUR TOUS

Par CüARtti Oislti

Vin e’. liqueurs 1 .Vous avons dédaigné U bière. (Page 32}.

laines, sur les cuivres et sur les aciers dos reflets fantastiques. Il y avait des altitudes, des groupes, des enlacements inouïs. Tout le monde gesticulait, parlait, criait, vociférait, chantait à la fois. Par intervalle, des instruments élevaient aussi la voix dans ce concert carnavalesque. Ici, quelques studcjitee, à la mine enthousiaste et recueillie, exécutaient gravement un quatuor de Beethoven ou d'Haydn, sans paraître s’apercevoir le moins du monde du fracas étourdissant qui tourbillonnait autour d eux; là, c’était une flûte mélancoliqun^qui persistait à roucouler impassiblement au milieu de la tempête; plus loin s'élevait une fanfare de chasse. Il n’était pas jusqu'au tambour de l’Université qui ne battit parfois une marche sur sa caisse, afin de se distraire et de s’instruire en même temps... Utile dulcil Celait donc un sabbat, une bacchanale, un pandaemouium comme on n’en voit qu’en songe... Oui, c’était véritablement un rêve d’HolTmann.

A l’entrée d’Hermann Kirschberg, il y eut comme une profonde rafale dans cet océan tumultueux. Oo salua de quelques hourrahs, de quelques vivalleras l’un des deux héros de la fête qui se préparait. Déjà la Première-Éponge provoquée trônait b l’une des extrémités de la salie, au milieu de ses partisans. Hermann Kirschberg fut s’asseoir à l’autre extrémité. Uo cercle nombreux bientôt l'entoura, parti qui 6e formait en sa faveur. Des deux camps, un commençait à s’apostropher b travers les nuages de fumée; les paris s’établissaient; le vacarme croissait encore; un nouvel incident le porta bientôt au comble.

La porte venait de s’ouvrlr de nouveau; le pétulant et joyeux essaim de mesdemoiselles les étwHante* fit une soudaine et triomphante irruption dans le Commerce des Renards. Avec quelles acclamations, avec quels battements de mains, avec quelles embrassades ne furent-elles pas accueillies! Puis on alla mettre en réquisition tous les instrumentistes de l’assemblée, le cor de chusse ainsi que la flûte» Les Comfacm»» i>e aiuiit t>.

l’harmonieux quatuor non moins que le folâtre tambour. Et la valse commença, mélancolique et lente d'abord, plus vive peu à peu, déchainée enfin, tourbillonnante, fascinatrice, burlesque et folle, elle semblait tout entraîner avec elle, colonnes, lustres, solives ou plafond, statuettes sur les murailles, tables, moos, chopes, casquettes, barbes, moustaches, pipes, tout semblait tournoyer aussi. C'était bien la valse que Gcmho fait conduire par Méphistophelès, la valse infernale, la vain allemande. Désormais, le festival était au grand complet.

Hais d’où vient que, tout à coup, musique, danse, mouvement, bruit, tout s'arrête b la fois? D'où vient que les pipes cessent d’exhaler leurs fumeuses spirales et que les verres retombent encore pleius sur la table ? D'où vient ce respectueux empressement avec lequel tous les sfudïofi portent la main à leurs casquettes, toutes les étudicuUa b leurs bonnets?...

Eh! parbleu t c’est que voilà notre ami Wilhem Arnold!

— Hourrah pour le roi d'Heidelberg I hourrah pour le vainqueur !. .. vainqueur par la carabine... vainqueur par l'épée... vainqueur par la science!... Hourrah pour ce héros universitaire, qui de chacun de scs triomphes sait faire ressortir une éclatante leçon I... Hourrah pour Wilhem Arnold 1 hourrubl hourrah t vivalleraàààà t

Sans paraitro énormément flatté de ces témoignages enthousiastes. l'amant de Bcrtba salue b peine du sourire et de la main. Deux Uaûom-Mou&sue* l’ont conduit cérémonieusement jusqu'à la table d’honneur; uno Vieille-Maison lui présente l’antique et gigantesque pipe dans laquelle n'a jamais fumé, depuis cent ans, que le souverain des écoles; un Renard d’or a rempli d une bière ecumeuse et dorée la fameuse chope royale, le ramer. *

U faut que Wilhem continue d'avoir toutes les apparences d'un étudiant... et quel étudiant, bon Dieut D'un seul trait.

îx

il luit disparaître lenurüic rasade, d’une seulo aspiration, U j s’entoure d une nuage de fuuiée : nos locomotives d'aujour- i d’hui n'en pourraient guère faire davantage. Puis, pruuienuul par toute la salle un regard vraiment impérial :

— Eli quoi ! dit-il, rien u’eat encore prêt ici pour le 6wrf ondai ?

— Faites excuse, majesté I s’empressèrent de répondre les doux champions impatients! uuu* voici... nous sommes prêts...

— Bien!... Mais où donc est la table de combat ? où sont donc les chopes et les bouteilles?

Lent voix s'élevèrent JMWpiUdi

— Violât maître MuUôH... maître MuUer, holà!

ttulM Vieille coniuuwHMM*, le Wvewùar, ne Mt* pa* * ÿmciincr prufund. iiwul devant Wiluew. qui hri nii<ét Hue.li.Hi, mais «ui|u4* » ioui d'ulwrtl cerui* jwjjeid

d’intcl.igenee.

Majesté, répond#, ** v’*4 lias par oubli, ce n est pas par indiirêrence que je tue troto* ou fu#* aujourd'hui; c'est par impossibilité mat rieUe.

impossibilité 1 groudeat eu chœur toutes les voix, apres celle, bien entendu, de Withiuu Amoid,

— Que faut-il pour vous eolisfuire aujourd'hui, aies «*

n,ort»7 répond fhote 8«oç un eintobre* des plus naturels, avec un sembla# de crainte des plus uaîfc; que du

vin ? des liqueurs?... EU jütoo I je suis im » vous l’avouer

eu Un, il n’y S piu* MÛ que d* 1* b#

A cette cottbastfn , un tumultueux brouhaha

surgit aussitôt.

— De la bière... rien que de 1# Wère... pas de liqueurs... pas de vin... Où donc sont M vieux m* 4ê ces

vms choisis que nous envoient anamM^mn# Im oœpereure, les rois, les grands-ducs et les marge#***? Où sont nos fuies liqueurs?... Qu’a-t-on fait du trésor liquide des tcoles?... Maure Muller, maître Mullerl qu'est donc devenue notre cuve?

Jamais pareille colère n’a retenti dans le grande salle; niRi- semblables imprécations n’ont ébranlé \'Uôtei-du tytfue... C'est qu aussi, la cave de l' Université, c’est l'arche sainte U* qu'a usai maître Muller, ainsi qu’une coupable Vestale, | atin Me avoir laissé s’eleindre le feu sacré 1 Mille voix s’élèvent pour l’interroger à la fois; mille regarda loi lancent l'anathème; milia main* agi.ées au-dessus de lu tête le maudissent.

Mais le poing retentissant de Wilhem Aroold a frappé sur kt table d'honneur; maïs sa voix tonnante a crié : Silence! Tout se calme comme par enchantement et se lait.

— Maître Muilert dit-il alors ou tavernler, qui parait du plus en plus éperdu, maure Muller, voua demandoz a vous expliquer?... expliquex-vous. Nous sommes tout-puissants, vous le aaves... mais, vous ne l’ignores pas non plus, nous sommes justes.

Il se rassied è ces mots; tout le monde l'imite, et c'est au milieu du plus profond silence aue muitre Mulier commence le récit suivant :

— C’était hier, messieurs, pendant la fête de Mai. L’Uaiversité, la ville tout entière étaient dons la plaine aux grands arbres; seul, peut-être, j’étais resté. Fidèle à mon poste, je veillais comme de coutume sur les reliques traditionnelles, sur les trésors liquides qui sont conlié*. à ma garde. Un homme è mine sinistre parait tout è coup devant mol, un p» Met à la main, l'autre main sur la garde de son long sabre :

« Compagnon de Minuit I » me dit-il en guise de salut. A ce nom redoutable, je m'élance pour fuir vers la porte oppttée. A cette seconde porte, un second bandit barre le chemin. Même portrait, même armement, même salut : « Compagne* û ‘ Minuit I » Je veux courir è la feoétre, aün d'appeler du secours. A 1» fenêtre, surgit immédiatement un troisième brigand qui me couche en joue : « Compagnon de Minuit!... * toujours : ■ Compagnon de Minuit I « J’étais littéralement traqué*. Seul contre trois I Je vous le demande à vousméüies, messieurs, que pouvais-je faire?

’ Mourir! répondit le chœur des étudiants, mourir, plutôt que de manquer ù ton devoir I

— Vous l'entendez, maître Muller, ajouta Wilhem Arnold avec une solennité quelque peu souriante.

— C'était bien mon intention! répliqua l’hôte; oui, messieurs, j’aurais eu cet héroïsme! Déjà les poignards étaient sur ma poitrine et les pistolets sur mon fronL; déjà l’on u/avait demandé les clefs de la cave, et j’avais répondu : Non, non, cent fois non ! Mais itn quatrième brigand survint, qui s’écria : 4 Ce n’est pas la peine do tuer cet imbécile, les portes de la cave jûennent d’être enfoncées» nous sommes en pleine vendange! * Pistolets et poignards cessèrent de me menacer aussitôt; on me laissa, mais après m'avoir enfermé à double tour. Pas moyen de courir à ia défense de mes futailles... inutile d'appulur ou Secourt, puisque fa «tille était déserte, puisque pas un Àudiaot n’était la,

fi f-jilwit sauter par le fenêtre, et courir jeter l’alarme au chat#» de Moi! interrompit tout a coup le luruudable basseluille d iicnoauu fehrscltberg. que ce goure d uUeniai paraissait tout paeUcuhoroiaent intéresser,

— Oui, oui, rép i ront d’uut seule voix tous les studcidcs, il fallait sauter par la fenêtre I

*» J’en ni ou ridée, jnnssiours... Dieu m*«n est témoin, j’en aurai* eu le courage!*. Je pris même mou cIôm jusqu'au balcon... th les t sous te b ilcon, il y avait une douzaine de baïonnettes extrôinemeot pointue*... au-dessous de uc* douze baïonnettes, douze n tfrouse» têtes de bandit* qui me rirent au nez avec un admirable ensemble. Dimimuhnsl me di*-jo; et je m'accoudai su. le balcon, ainsi qu'un bou bourgeois prenant le Crois. Certaine an-.oi&^e ae néanmoins sur mon visage, c’est probable, car i un des Compagnon» de Minuit crut devoir me rassurer : * &e crama fieu i m créa-t-ii, nous le baissons U bière; vu «eu manque pus dan* i# Foréi-Noire. Nous «e prétendons uuiqu uumt emporter d’ici que les vins et que les liqueurs! • A cet hnp admit aveu, j’«ns une exclamation de désespoir : « La* vau* de messieurs les 4odianls! les liqueurs de messieurs les réunie» t.,, w«i- vous ne savez donc pas? — Nous connaissons leur renommée, leur excdlooce, et c’est là précisément ce qui nous a inspiré lo d. sir de transvider le? caves universitaires dans les nôtres. — Hais, messieurs? . — Allons, assez!... regarde, si tu veux; maie “2ÉÊ~ toil... ou sinon... • Ce sinon-là, c’étaient les maudites baïonnettes qui semblaient vouloir se dresser jusqu'au balcon. Que vvuks-viHis?... je me tuai Pouvais-je davantage, mes semo^ res?... ün mot de plus, et la bière y passait aussit Je regardai... Quel lamentable spectacle 1 toutes nos pièces et tonnes, nos feuillettes centenaires, nos vénérables futailles, toutes sortaient tristement une à une de la cave, et se voyaient poussées vers la rivière par les irrévérencieuses mains de bandits, qu’attend. ut un bateau... Puis, ce fut le tour des flacons de toutes formes et de vieilles bouteilles, que te temps avait revêtus d’un manteau de scories et de inouss.*s. Ils n'en laissèrent pas une, messieurs!... pas une bouteille, pas un tonneau,., fient absolument rien de ce qui contenait du vio ou des liqueurs.., pas une goutte, rien t

Dans ce dernier monosyllabe, l’émo du bonhomme Mulier avait paru se briser. Ce • rien » la, ce dernier « rien » avait été lamenté avec un tel accent de désespoir, que nulle douleur humaine ne pouvait l’égaler, pas même celle d'une merç à qui la mort vient de ravir ses enfants, pas même celle d'une tigresse à qui l'on a vole se* petits, pauvre bonhomme Mul- I 1er! Qli! voyez-vous bien... c'est que ses tonneaux, c'elaicpl i ses fils, à lui ! c’est que scs bouteilles, c’étaient ses filles I

Ce* étudiant», du reste, avaient partage ce poignant regret, cette atlliction profonde. Evidemment, ils prenaient très au sérieux le récit du bonhomme Muller, et Wilhem Arnold semblait le remarquer avec une sc rç|e satisfaction. Il employait , toutes les ressources de son esprit pour exciter encore, à l'aide i de quelques traits décochés ça et la, le ressonlinionl, l'indignation de scs camarades et sujets. L'atmosphère de la la* | verne s'assombri.ssait maintenant, sc chargeait dVIectricité. i Un grand orage devenait facile à prévoir, il allait éclater | bientôt.

Muller, cependant, poursuivait ainsi :

— La dernière tonne descendit vers le quai . le dernier | flucou disparut à mes yeux. Les douze baïonnettes cessèrent

LES COMPAGNONS DK MÎNIIT

de me menacer seulement alors, ol suivirent le rosie de la bande, qui s'empressait d'escorter son riche butin, le n lirsilni plus, messieurs. La perle émit luujuurs fermée, jo iüuUi par la fenêtre, ic courus, jo: rejoignis les ravisseurs, et, les apostrophant enfin, au risque de perdre cent fois, la vie : « Messieurs! m’ccriai-jc, ces vins et ces liqueurs n étaient pas à moi; c’est la propriété particulière, c'est l’hcrilage sacre des étudiants I >

— Bien dit! cria-t-on do toutes parts; bravo, brave, Muller I

— KL que te répondiUon? demanda Wilhem en excitent du regard lu ta ver mer.

— ta croiriez- vous, majesté?... le croiriez- vous, messieurs?... On me ril.au nez! (Oh! oM rumeurs diverses.) On me répondu : * Ça nous est parfaitement inditfrrem I * On ajouta même : « Nous boirons a la saule des si leurs liqueur > cl leurs vins! • (SNclamalions, grondements, wuprécalions de toutes sortes.)- Malgré celle nuprudvour reporiM*. je revins nonobstant à la ch;»» go. « Compagnons de Munnt, m'écriai-je, en persévérant dans votre des.v,*ui, vous im.uhez, vous bravez, vous de fiez fl' tu vers. P tout entière » (Applaudie scmenls unanimes.) « Toucher au.s caves de* etudiauis, c'est toucher à leur honneur! >(llourrah ! 14a vu! vive Muller ) Kuhn, messieurs, je leur lins un tel discours, qu il incpou vante maintenant moi-même, et que j’ai peine a cuucevoir comment je suis encore vivant Que voulez-vous, jetais intrépide dans ce moinent-là I... le représentais les «cotes!

Il faut en convenir, le bonhomme .Muller était superbe.

Aussi, quels tr. piguemcnls I Quels bail- menu oe mains! Quels bravos et qu«Ts hourralis en sa laveur 1 lu mot de plus... et on le portait en triomphe I

Wilhem, fort heureusement, calma l'enthousiasme et rétaolii le silence.

— l'allai même jusqu'à m’adresser au cher, reprit le lions, et ce fut le chef lui-même qui mu répondit ciilin catégoriquement (Ah! ah! voyou* I) Mais celle réponse... Eu wrilc, messieurs... je ne sais si je dois... si j'ose lue permettre...

Le tavernier semblait hésiter, comme sous l'mlluence d'une indignation profondément «e.uiie. d’une terreur extrême.

— Paris! paner criait-on au toutes parts; cxpliquc-h*' donc ! Qu i! parte I

Le bonhomme semblait le vouloir et ne le pouvoir pas. t. avait des hésitation», des restrictions, des exclamations qui enfkvraieut davantage encore, chez tous ses auditeurs, la curiosité uou uiuirn que fa colora. tout ccw avec de* mut ms, ovec des gestes, avec un naturel... Lu wnte, ce Mu let était uu grand coqudieo; car, disuns-le tout de suite, ce long récit n'était qu’un rôle écrit, bien entendu, par Wilhuin Arnold, et que mettre Muller avait religieusement appris par cœur.

Un regard do vm complice, enfin, lui délia la langue.

— Vomi cette réponse, dit-il... iuaia no voua en prenez pas à moi.», c’est vous qui aurez voulu que je parle! (Oui!) Car vous le voulez?... (Uui, oui!) C’est bien vous qui le voulez? Oui, oui, ouil allons douclj. K h bien! voici. Le chef m’a donc répondu : « Va dire aux étudiants que nous leur renverrons leurs futailles et leurs bouteilles... quand elles seront vides! (Oh! rugissement universel.) Ajoute que, pour peu qu’ils souhaitent les venir chercher eux-méines dans la Forêt- Noire, nous sommes tout prêts b les accueillir à coups do mousquets ou de bâtons... à leur choix 1 (Tonnerre composé de tous les jurons allemands.) Termine entin par ceci : Les Compagnons de Minuit aiment la chasse au renard, e( se l’o» raient un véritable plaisir d’avoir pour gibier les étudiante dUeidelherg 1 * '

bÿ. nous renonçons b décrire. Jamais semblable tempête, jamais pareil ouragan u'avait soulevé les flots univorsilaires. Toutes les épies criaient à fa fois dans les fourreaux; toutes les moustaches étaient hérissées; tous les yeux flamboyaient; tous les poings brandissaient en l’air des chopes et des cruchons brises; toutes les bouches claie ut démesurément ouvertes, comme pour avaler tous les Compagnons de Minuit, et la Forêt-Noire avec; toutes les voix tounaieot en mémo temps ce formidable cri, dont tremblaient les vilics et lus lumières :

— Vengeance... vengeance!

C'était le moment attendu, c’était la colère rêvée par William. 11 venait de foire vibrer enfin In corde sensible des étudiants. On louchait à l’arche saiuto de f Université! Un attaquait les renards dans ce qu'ils avaient de plus cher... leur cave et leur orgueil I

William ne laissa pas se refroidir l’occasion.

| Bondissant sur la tnhle d’honneur, il domina bientôt toutes les voix, il concentra dans sa main toutes les colères; il eUiit sur maintenant d’arriver è son but, il s’écria :

— Renards et Pinsons ! voulez-vous 11110 vengeance digne do vous?... une vengeance qui soit en même temps relie du la patrie?... une vengeance qui deviendra plus turd l’une de* plus belles pages de ou histoire?... (Oui, oui, oui 1) Renard* •t Pinsons, voulez-vous anéantir jusqu'au dernier des Compagnons de .Minuit?... Voulez-vous que les tonneaux qu'ils vous ont voks deviennent leurs cercueils?... Voukz-vous que l'Allemagne tout entière proclame et grave dans l'airain qu elle fut délivrée d'un tel (léau, qu elle ne pouvait l'être que par les étudiants d’Heidelberg... (Oui, oui, oui I) J'ai les moyens de vous donner celle Vengeance sublime, amis et frères !... Ce sera ta croisade des écoles... c’est la guerre sainte... Ecoule*moi!

Au tumulte, immédiatement succéda fa silence, à fa tempête le calme.

gj, Wdhem commença d'expliquer son projet

La salle des Chevaliers,

Si Wilhem Arnold avait échappé aux périls do la ForêV Noire, s’il avait sauvé fa grand-duc, si, depuis lors, tout lui avait merveilleusement réussi, c'est qu'il avait laissé dorrure lui deux femmes eu prières, c’est qu’au lieu d'un bon an0v, R en avait deux.

Hélène... Bcrlha... celle-ci. qui l’aimait comme un sauveur et comme un fiancé, celle -fa comme un coeur vaillant et comme un frère.

Longtemps après fa départ de l’aventureux voyageur, elle* étaient restées toutes les deux sur 1e faucon du «mateau de fa comtesse.

Bertba n’éloit plus aveugle; tuais, durant huit jours euccso» site devait conserver un faiudv.au sur las jeux.

— Regarde t r« pv tait-elle donc incessamment à sa compagne; regarde, lie te ne ! que vois- tuf

Que |touvait répondre la couitesso, sir.on ceci :

■— Enlsult mais voici la nuit... fa nuit sombre et sans étoiles I Depuis longtemps déjà Wilhem a disparu dans l'üo* gncinont. Le vieux F rente vient do s’y perdre à son -loua, L'ombre semble s dessein Vôtre épaissie davantage euooro derrière eux. A peine puis-je distinguer à ( horizon la farcit qui se confond avec le ciel, presque aussi lit»:? mainteirnti qu’elle-mêmc. A peine puis-je distinguer lus quelques a; irez amis qui sVIeveni aux afantours du cbateau, et qui mo **iubleut commencer à gémir députe quelques imMaufa, comme à l’approche d’un orage.

L'orage, nclail-ce pas un danger de plus pour Wdheui? Bcrlha avait frèuii et s était lue.

Mais, nu bout de quelques minutes à peine, cite u'avait pu s’empêcher de redire encore :

— Hélène, que vois-tu 7 Regarde bien, oh ' regarde!

Hélas t Hélène entrevoyait maintenant l’éclair qui déchirait

1a nue, mais sans tonnerre d’abord, et comme pour prévenir les quelques voyageurs attardes de se mettre bien vite eu quête d'un abri contre 1a colère de Dieu.

Bientôt enfin la foudre gronda dans le lointain... puis un rjeu plus prés... plus près encore... puis *ur k* te tes un-ui# T Hélène et de Bcrlha.

Des lors, elles n'éehangèrent plus une parole, mate çllçs sp tenaient par la main... mais, malgré la pluie qui ruisselai! autour d'elles, les deux jeunes femmes demeurèrent ainsi»

anxieuses et muettes, sur le balcon, jusqu'au milieu de la

nuit. •

L'ombre, de plus en plua impénétrable, les rendait à cette heure également aveugles toutes les deux. Mais l’Ame a scs feux aussi... ces yeux-là percent les ténèbres, et la distance n'existe plus pour leurs regards. C'est la pensée qui voit, c’est l’Ame elle-même qui s'élance à la suite des êtres aimés el qui promptement les rejoint La pensée de Berlha ne tarda pas à retrouver Wilhcm. >

Il n'en était pas de même de la comtesse. Elle n’aimait Wilhem que comme un frère; elle n’aimait pas le grand-duc •virement. Mais elle se disait : Que sont-ils devenus tous les deux? Où sont-ils à celte heure? Perdus dans la nuit, dans la forêt, dans la tempête t... Plusieurs fois déjà la foudre est tonbée... Je l’ai vue, moi I N’ùtaienl-ils pas là?... D'autre p irt, les Compagnons de Minuit... ces hommes impitoyables et terribles I Partout des embûches... partout des mousquets... partout des épées, des poignards I Et, dans ce moment même, p. rut -être...

Hélène s’interrompit tout à coup et jeta un cri.

Au milieu du rêve qu’elle poursuivait tout éveillée, au milieu de ce sombre horizon où l'orage mugissait d’une façon sinistre, elle venait de voir passer Wilhcm el le grand -duc , poursuivis par les bandits... Wilhem el le grand-duc percés de coups... Wilhem et le grand-duc expirants.

Chose étrange! Eu même temps qu’Hélènc, Berlha aussi avait crié... Berlha aussi avait vu... mais vu avec cette ma- * gaélique lucidité que donne l’amour, avec cette merveilleuse perception du lointaiu, qui parfois étonne les plus incrédules et fait pâlir les plus forts.

C’était l’heure, précisément, du combat avec les Compa- 1 gnons de Minuit.

D'un oommun accord, les deux jeunes femmes rentrèrent précipitamment, et se jetèrent côte a côte devant un prie- Dieu. . ,

Au jour naissant, elles y étaient encore.

Fiévreuses, inquiètes, oppressées, elles cherchaient vaguement dans leur esprit quelque moyen plus réel d'avoir des nouvelles des trois voyageurs nocturnes, ou du moins d’intercéder plus efficacement pour eux.

L’angelut, en ce moment, monta tout à coup vers le ciel avec la brume matinale.

— Allons prier à l’église du village 1 se dirent en méms temps Hélène et Berlha.

A peine avaient-elles fait quelques pas au dehors, qu elles virent s’avancer à leur rencontre un vieux mendiant à la mine étrange, à l’accoutrement bizarre. 11 était d'une grandeur démesurée; il était tellement maigre, qu’on eût dit un squaèeCle marchant sous dse haillons. Un second coup d'aji, néanmoins, devenait plus favorable à cet etranger. Ses yeux vifs, son teint coloré, sa chevelure et sa barbe parfaitement noires, tout attestait qu’il était jeune encore; de plus, les muscles de ses mains et de ses avant-bras annonçaient une vigueur pen commune; et dans l’éclat de son regard presque farouche, dans la crônorie toute militaire de sa démarche, il y avait un je ne sais quoi qui sentait bien moins le mendiant eue le chercheur d’aventures.

Après avoir laissé tomber son aumône dans le vieux feutre tondu en travers du chemin, Hélène avait voulu passer outre, en entraînant Berlha.

Mais le mendiant ne se dérangea nullement, et se prit à dire avec un accent tout gros de mystères :

— D s’est passé bien des choses, celte nuit, dans la Forêt- Noire l

Averties par un secret instinct, les deux femmes s’arrêtèrent tout à coup.

Bien qu’il ne fût \ aterrogé que par le regard do la coin- | tease, le mendiant ce\ tendant poursuivit :

— Un premier voyageur qui tombe au pouvoir des Com- i pagnons de Minuit... deux autres cavaliers qui les attaquent, clin de délivrer le captif... des coups de feu... un combat... les Compagnons mis en déroule... le prisonnier hors d’atteinte avec l'un de scs libérateurs... l’autre, le plus vieux, blessé légèrement, et qui m'a dit ce malin : « Va demander l'au-

mône aux portes du château de la plaine; il y a la deux jeunes dames charitables à tous, et, pour qu'elles le soient particulièrement avec toi, tu leur remettras ce billet t a

Le mendiant, à ces mots, tira de sa ceinture un papier plié en quatre, et le tendit respectueusement à la com l esse Hélène.

Celle espèce de lettre ne contenait que ces quelques mots : «

« Croyez tout ce que vous dira l’ami Jack 1 »

— L’ami Ja k, ajouta le vagabondrc’esl moi! Ne craignez rien pour le vieux Franlz. Je veille sur lui; j’en réponds. Quant aux deux jeunes gens, plus d’inquiétudes, mes nobles dames!... Foi de Jack... ils sont sauvés I

Et l'ami Jack disparut comme par enchantement.

A demi rassurées, Hélène et Berlha entrèrent dans l’humble église, afin de remercier le Seigneur, ou plutôt afin de le prier de nouveau, car elles doutaient encore.

Mais, vers le milieu du jour, une lettre du grand-duc arriva au château. Charles-Frederick racontait à la comtesse tous les événements de la nuit. Il faisait le plus brillant éloge de Wilhem Arnold, et il terminait en disant : « Que votre douce compagne ait bonne espérance, comtesse. Je dois la vie à son chevalier ; il est trop juste que je lui doune en échange le bonheur... et ce sera bientôt! •

Les deux amis n'avaient plus rien à craindre; Berlha, maintenant, avait tout à espérer.

Les heures s'écoulèrent donc, souriantes et rapides, au château de la comtesse.

Hélène cependant üe tarda pas à redevenir triste et préoccupée. — — - *

Conrad ne reparaissait pas; aucune nouvelle, aucun souvenir de Conrad.

Heureusement, Bcrtha se sentait au cœur de la confiance et de la joie pour deux : elle en redonnait incessamment à sou amie. EUe lui rappelait le passé, garantie de l’avenir. Conrad, d'ailleurs, n’avait-il pas demandé huit jours? N’était-il pas de toute justice de lui accorder franchement, et sans arrièrepensée, ce suprême délai ?

Les quatre premiers jours se passèrent ainsi.

— Hélène s'écria joyeusement Berlha en se réveillant le lendemain, Hélène! c'est à partir d’aujourd'hui que je commence à retirer mon bandeau chaque soir.

— Oui, répondit Hélène, mais le soir seulement, sans qu’il y ait là de lumière, le docteur l’a bièn recommandé. *

— Il n’a pas parlé de la lune, chère comtesse, et cette lumière-là me suffit... je n’en désire môme pas d'autre... pour le saint pèlerinage que je médite.

— Un pèlerinage !... Que veux-tu dire, Berlha?

— Voici I Ne m’en veuille pas de t’en avoir fait un secret., c’est un de ces pieux enfantillages que l’on aime à cacher au plua profond de son coeur l Voici... Tu te souviens, u'ost-ii pas vrai, du vieux chêne? C’est là que j'ai perdu la vue— c’est là que je voudrais la retrouver ce soir!

— Au milieu de la forêt!... se récria vivement Hélène, 1*

nuitl... :;,i

— Précisément ! Une superbe nuit... j’en réponds l Ne me le refuse pas, je t’en supplie !

— Enfant gâté!... sourit la comtesse, allons... il faut faire tout ce que tu veux ! J'aurai soin seulement que nous ayons une bonne escorte.

— Jusqu'à l’entrée de la forêt... /y consens! Mais pas plus loin...- car...

— Car?...

— Il y a plusieurs raisons. D’abord, je veux que nous nous retrouvions seules au milieu de la forêt... toutes seules, comme aux beaux jours heureux de notre enfance!

— Conrad alors était entre nous ! ne put se défendre de murmurer amèrement Hélène.

— Son souvenir encore y sera; les profanes effaroucheraient cette chère ombre. Ensuite, nous irons plus loin que le èieux chêne...

; — Plus loin encore?

? —-Devine!...

itized by C*c

— Où donc cela ? I

— Quelque part où tes gens n'oseraient plus, assurément,

ous suivre,., car ils croient sans aucun doute, ainsi que tout • canton, que les diables et les sorcières y tiennent sabbat iaque nuit. j

— Au vieux burg de Rosenthal?

— Oui! ce fut mon berceau... songes-y donc! Je lui dois ussi mes premiers regards!

— Mais il est en ruines, maintenant... tout à fait en ruines I lais les broussailles et les décombres ont envahi tous ses bords! Mois les animaux de la forêt et les oiseaux de proie n connaissent seuls ie chemin 1

— Il n’en aura que mieux conservé la trace de nos pas... «us le retrouverons plus facilement encore. C’est une idée ! ie chez moi, d'ailleurs, c'est un idéal que je caresse depuis «en longtemps, c’est un rêve d’aveugle, et j’en veux faire ' nlin une réalité! Et puis, pour toi-méme, Hélène, ne sera-ce •as une merveilleuse soirée î Réfléchis donc un peu, ma belle ' .■iniessel Partir toutes les deux du pied du vieux chêne... et, j une à l'autre enlacées, gravir l’escarpement rocailleux qui (toute au vieux burg... revoir ensemble tous ces sentiers perus dans les taillis, tous ces grands arbres qui, tant de fois, nt abrité nos blondes têtes d’enfants; ces roches bizarres, a ravins profonds, ces mille retraites connues de nous eules, et dont chacune nous rappellera quelque jour heu • eux... Songes-y donc, Hélène, revoir tout cela... le rrroii j *ar le magnifique clair de lune qui se prépare... on me l'a Ut, je me suis informée d’avance. Hélène, Hélène, pour toi, 1 s sera revoir Conrad tel que ta n’as pu le revoir qu’en j étel... pour toutes deux, ce sera revivre en une heure toutes •^belles années de notre enfance évanouie!... Hélène, oht Us-moi que lu consens... n’esi-ce pas? Dis-moi quo te voilà j r*réte a partir !

Malgré celte càlinerie tentatrice, malgré cette irrésistible I prière, la comtesse ne répondit tout d'abord rien de po~ 1

üüf.

Mais le soir venu, comme on sortait de souper, ta calèche ie trouva tout attelée devant le perron.

— Merci I s’écria l'enthousiaste et poétique Bertha Et les chevaux s’élancèrent au galop. *

Une’tieurc plus lard, la voiture s'arrêta, non pas précisé- | ment à l’entrée de la forêt, comme l'avait demandé la jeune fille, mais à quelques centaines de toises encore du vieux 1 chêne.

Lorsque la comtesse recommanda à ses gens de l'attendre b, lorsqu'ils la virent s’engager avec Bertha sous la haute blaie déserte, ces bonnes gens restèrent interdits. Personne l'entre eux, effectivement, n’auroit eu 1 audace dune telle promenade nocturne; et, disons-le de suite, aette manière de i loir eût été partagée par tous les habitants des alentours, :ar la colline boisée qui s’étendait jusqu’au vieux burg de liuseothal jouissait de la plus exécrable réputation.

Les deux jeunot femmes songeaient bien à cela, ma fou Légères et charmées, elles se hâtaient ainsi que dans un iooge; elles semblaient glisser plutôt que marcher sur la mousse qui amortissait le bruit de leurs pas; pareilles à deux fa* allemandes, elles arrivèrent bientôt au pied de l’arbre weré. A

Là, Bertha voulut se placer exactement dans la même attitude qu’au moment où la foudre l’avait frappée.

Puis, tout à coup, elle arracha le bandeau de ses yeux. I Alors... oh! comment exprimer le long cri de joie, la rayonnante extase de la jeune fille?

Non-seulement elle revoyait une des plus chères perspectives dont elle eût gardé le souvenir, la dernière de toutes celles qui s’étaient reflétées dans ses yeux; mais encore elle U retrouvait par une des plus belles nuits que l’on puisse imaginer, par le plus féerique clair de lune aux rayons duquel la torét-Koire se soit jamais endormie!...

Devant les deux jeunes femmes, immobiles, ravies et comme enchantées, s'arrondissait d'abord la pittoresque clairière, toute ruisselante à cette heure et toute diamantée par la merveilleuse filtration de l’astre d’argent.

Tout alentour, les premiers arbres encore isolés proje-

taient, ainsi que dans un rêve paradisiaque, leurs longues silhouettes fantastiques dans les airs, leurs grandes ombres caressantes sur le gazon. Plus loin, c’était la masso sombre de la forêt, trouée çà et là, ou plutôt brodée par des pluies de lumière, et qui, doucement bercée par une brise légère, prolongeait, jusque dans les lointains à peine entrevus, scs incessantes et mystérieuses harmonies.

Par un singulier effet de l'inclinaison de la colline, il semblait que la forêt montât, cette nuiMà, vers le ciel, dont l’azur était semc de mille feux, parmi lesquels se découpait en noir, à l'horizon, te fantôme immobile et morne du vieux burg en ruines.

Bertha l’aperçut, le reconnut, et voulut aussitôt y courir.

Mais ce fut en vain qu’elle appela d'abord sa compagne. Hélène avait les yeux fixés vers la place où, pour la dernière fois, elle avait vu Conrad enfant, Conrad vainqueur du loup furieux. Elle s’entretenait, par la voix de l’âme, avec l’apparition souriante du bien-aimé de son enfance; elle oubliait mémo la réalité jusqu'à répéter tout bas : « Conrad, ne m’entends-tu pas?... Conrdd... ohi mon cher Conrad! >

Tandis qu’elle évoquait ainsi le frère, la main de la sœur saisit sa main et l’entraîna de nouveau rapidement à travers la forêt. •

Durant quelques minutes encore, ce fut devant ellos une large et droite route éclairée par la lune. Mais le chemin se rétrécit bientôt et ne fut plus qu’un étroit et tortueux sentier, entièrement recouvert désormais par un inextricable feuillage dont l’ombre s’épaississait de plus en plus encore à chaque pas.

Instinctivement, les deux jeunes femmes se rapprochèrent l’une de l’autre, et, sans se parler, durant près d’une heure, elles marchèrent ainsi.

Les poétiques illusions, les rieuses féeries de la jeunesse et de l’amour ne se hasardaient plus, à ce qu’il parait, dans ce noir et froid tunnel de verdure, Hélène et Bertha commençaient à se sentir seules. Le moindre murmure du vent dans la feuillée, le plus Léger cri des branches mortes qui se brisaient sous leurs pieds, le plus naturel bruissement de La iorét les faisaient tressaillir toutes les deux à la fois.

Elles voulaient se parler et ne le pouvaient plus; elles sentaient grandir en elles la peur. *

Que fut-ce donc, lorsque, sur la roule, elles crurent enteo. dre tout à coup la marche pesante de plusieurs hommes qui semblaient suivre un chemin à peu près parallèle à celui dans lequel elles s’étaient elles- mêmes engagées I

Elles ne se communiquèrent pas tout d’abord leurs craintes... Eh I mon Dieul elles cherchaient à ne plus écouter, à ns pas avoir entendu.

Bientôt cependant il fallut se rendre à l'evidence. Un commençait à apercevoir l’extrémité du sentier qui s’ouvrait brusquement sur un espace découvert et vivement éclairé.

Les deux jeunes femmes n’en étaient plus qu’à quelques pas. Tout à coup, sur ce fond lumineux, passèrent les silhouettes de trois hommes, de trois épées, de trois mousquots.

A cette vue, Hélène et Bertha se rejetèrent vivement dans l'ombre. •

Les trois hommes disparurent, et le bruit de leur marche ne tarda pas à se perdre dans le lointain.

A peine Bertha avait-elle pu retenir un cri d'effroi. Palpitante encore, elle se tenait à demi cachée sous le manlelet de la comtesse qui, le doigt sur les lèvres de la jeune fille, no semblait pas elle-même des plus rassurées.

Quatre secondes s'écoulèrent avant que les deux amies pussent recouvrer U respiration, la parole.

— Hélène!... dit enfin Bertha, si je t'avais entraînée dans un grand péril... Oht... retournons, retournons sur nos pas!

Et la jeune fille eut un mouvement pour s’enfuir, *

Hélène la retint. Déjà cette noble et vaillante femme avait retrouvé tout son sang-froid, toute son énergie.

— Folle, répondit-elle en serrant dans ses bras la charmante peureuse ; folle I mais nous sommes maintenant beaucoup plus près des ruines que do notre voiture. D'ailleurs, qu'y a-t-il de si effrayant dans cette rencontre nocturne? C'étaient trois bûcherons attardés qui regagnaient leur cabane... Côtoient trois braconniers qui suivaient. une uisle. voilà tout!

LliS COMPAGNONS UE MINIUÏ

Déjà, ta première, «qitviirarehaU eu avant.

Retenant sou bouille, et ootnme glissant sur la pointe de es pieds mignons. 1 tort ta suivit sa compagne jusqu'à la porte ie la salle de» Chevaliers.

Gfaooe plus étrange encore, deux amples rideaux de velours toif remplaçaient la porte absente oi ne laissaient entre lents •lis lourds qu'un étroit interstice, 'par lequel lilirnitla tuniLu e. Les deux jeunes Ailes d'aixml prêtèrent l'oreille.

Aucun bruit... pas un souille... rien.

Lieléoe entr ouvrit doucement les portières et regarda.

La vaste salie l iait en ce moment complètement déserte, dais tout y semblait préparé pour une mystérieuse réunion locturoe.

A l'autre extrémité s'élevait un- -nrie d'estrade, un grand auteuil gutbique qu’on avait u ...nié, sans aucun doute, tans le burg abandonné, car -ou y distinguait encore les aruas des Posontliai.

Deux autres sièges plus bas, deux massifs tabourets de ihéoe, etau-nt plates aux doux côtés de uelt* espèce de trône. \u bas de l’estrade, il y avait une table ; par toute la sal.e les sièges de (ormes diverses : planches posées sur des ■terres a rracbecs aux murailles, ouluunes et statues renvoi u -es, décombres de toutes sortes, parmi lesquels se retnari uaieut çn et la quelques coures brisés, quelques futailles . nias ; bref, de quoi donner place a une •ceu. ..ue d’easbiauls jour le moins.

Sur ta table, brillaient deux lampes. élégantes et modem s ; ,uut alentour des murailles, des torches Uaxnboyaiunt duos des crampons ée 1er.

Devant chaque fenêtre retombaient dos «idéaux -sombiouies g ceux qui iurunuuiu îa porte.

llekaue, plus stupidité que jamais, contemplait, depuis quelques secondes d< jà, celte inexplicable mis • en scene qui Datait d'autres acteurs encore que des uiumeUcs et des chauvi-s-aoui'i» voltigeuoi cQdruob autour dos lumière». Par-dessus l'épaule d ilcleue, DerUiA maiuiemuil «egui-duil

•Il Ml.

Tout à coup, sous leurs pieds, dans tas caveaux son» doute du . bâteau, éclate un long retentissement de rires, de cris et <lr b'-»voa, une Unuullueubu bourrasque d'orgie, hdeue eile-unhue u'a pu retenir un cri d'i pouvante tkrtua vu ul de i'etrciiulre duus ses bras, et, ro 'bant sa bi.ixie taie dans ta sein de sa compagne, elle balbutie d’une iuu éperdue :

— kbuu»e.R>au>i d’ici I j'ai peur... ©U ! fuyons S D<ja les doux tommes tout un mouvement de retraite Mais voici qu'on ce moment, derrière elles, dans la promieie salie, retentit un bruit de pas... eccompaguam uuo voix qui chaule :

Il est miuoitl

AHvièfc, c'eut mtr» heueel Oiseau 4e la mit,

Quitte U demeuie.

Il est minait t

Et la chanson s approcue rapidement... avec ta chanson, tr bruit des pas.

Comme poussée par la terreur, Bcrtha s'est follement précipitée dans la salle même que tout d'abord elle voulait fuir.

Hélène l'a suivie ; mais l’imminence du péril semble augneufer encore sa présence d'esprit cl son courage.

les pas et la chanson cependant s'approchent toujours... une seconde encore, et les deux imprudentes seront découtartan. Déjà les deux portières s agiteut soua la main inconnue qui va les rouvrir 1...

l'rompte et superbe comme la lionne qui sc précipite ouif aut de ses lionceaux b l’heure du danger, Hélène s’élance v< rs Bertha... elle la saisit, elle l'enlève.,, elle l'emporte dern re l'an des rideaux noirs qui masquent les profondes embrasure» des liâmes fenêtres.

Et là, soutenant dans ses bras sa compagne évanouie, retenant son aoufUe, maîtresse de sou émotion, elle écoute... aile regarde... invisible encore, mais hélas! pour combien de temps t

Déjà trois hommes sont entrés dans la salle des Chevubero,

'Coup de foudre.

— Tersmrme encore Ici 1 dit un des hommes qui venaient d'entrer. Us sont à table encore, je Taurais -parie... les ivrogne»;

Celui qui venait do lancer cette apostrophe était un jovial «i pimpant gaillard, d’une trentaine d'années tout au plus, l’accentuation caractéristique avec laquelle il prononçait l'allemand, et surloutles débris d'uniforme bleu â parcmorïts «juges dont il était encore revêtu, tout annonçait en lui un jnli soldat d'outrc-Rhin, un Pronçnis, mieux encore qd’un Français, un 'Parisien !

— Houton-d’Or, lui répondit un de scs compagnons qui semblait être son contraste «vivant (eh ! mon Dieu, pourquoi ne (<aa ie dire tout de suite? c’ttah notre long et phihisophiqtn Jack), Bou'on-d’Or, Il est ange de ne point blâmer ce qu'on eût fait soi-même étant à la pince de ceux qui l’ont Tait. Ivrognes !... dis-tu, Bouton-d'Or? Descends -en toi-même, «l compte un *peu dans ton estomac ! Tu dois y 'trouver nu moins vingt' bouteilles de plus qu'il ne t'en revenait légitimement pour ta part, ivrogne des ivrognes !

El l'ami Jack éteignit la lanterne qu’il portait avoe autant de flegmatique gravité qu’il en avait mis à pruuonccr sou discours.

— Farceur 1 ricana l’ex-garde-française en erffonçant jusqu'aux oreilles le grand feutre mélancolique dont était encore coiffé son doctoral camarade.

Une seconde remontrance allait probablement s'ensuivre, mais une troisième voix lît taire aussitôt les deux premières.

Elle sortait d'un corps trapu, aux épauli» carrées, aux jambe» torses, aux gros membres annonçant une force athlétique. — Pourquoi ne pas compléter immédiatement l’esquisse de cet autre compagnon de l'ami Jack? — Cheveux roux et crépus, front sourcilleux et bas, œil vitreux et farouche, nez large et comme écrasé, bouche grimaçante et hargneuse au milieu d’une sorte de barbe inculte et hérissée comme un buisson d'épines en novembre ; voila pour le visage. Quant au moral, il était exactement ce qu’il paraissait devoir être. Celait un Quusimodo, moins Time; c'était une sorte de monstre, moitié ours, moitié hycne, moitié .ceiman, moitié vautour.

— Foudre du diable! s’écria-t-il en frappant du poing sur Ja table avec une telle violence qu'il faîflil ta réduire en morceaux, voilà trots heures que je suis parti pour conduire la ronde de sûreté tout à l'entour du repaire, et ces étemels npaHleurs ne sont pas encore en sêsfteel Fer e* plomb I ie vais leur apprendre qu'il est l'heure t

Et re penchant au-dessus de l'escalier qui descendait vers la cave où se tenait le festin, il déchargea ses deux pistolets au hasard.

— Eh! là-baa...cria Bouton-d'Or, prenez donc garde un peu d’érwmor kw amis! En voilà une façon d'appeler les gens!

>- Tais-toi, Rouion-d'Or I dit froidement Jack; le lieutenant Schwartz n’est pas un homme; inutile de raisonner avec lui, car...

Le reste se perdit dans le formidable tumulte qui soudain ébranla le vieil escalier sonore du soutèrrain.

Une centaine d'hommes environ se précipitèrent dan» la salle des Chevaliers. »

11 y avait danscette foule désordonnée des gensde tout ftge.de tout pays, de tout accoutrement; un seul point de ressemblance existait entre eux : ils étaient tous armés jusqu’aux dents.

Durant quelques secondes, ce fut d'ebord un indescriptible pêle-mêle, un incroyable brouhaha; les uns semblaient épouvantée, ils avaient cru sens doute è quelque alerte ; les autres étaient ivres, ou du moins à peu prés. Tous criaient à la lois, chacun dans son idiome spécial ; el comme H y avait là des

N-ai»

SOM ANS POUR TOUS

Par CiARLii DsBLva

10 centimes.

ROMANS POUR TOUS

Soutenant dans scs bras sa compagne évanouie, elle écoule, elle regarde. 'Page 3'»)

semblait que l'aristocratie tout entière eût le pressentiment de la révolution prochaine, et qu'avant de subir cet âge de fer et de sang, elle voulût s'en donner à cœur joie, dans les délices d'un âge d'or tout couleur de rose.

Le bal donné par le grand-duc devait être une Idylle en action de ce genre-là. Il avait eu pour ordonnateur certain chambellan arrivé depuis peu de la cour de Versailles, et dont les souvenirs tout frais encore étaient une véritable passion dans sa première fleur. Folâtre et coquet chambellan I s’il pouvait revivre aujourd’hui! ne fût-ce qu’uue heure, ne fût-ce qu’une miaule... mais tel qu'il était attifé, pomponné, costumé, coiffé ce jour-là... assurément on le prendrait pour un personnage de trumeau, pour un Céladon de vieux Saxe.

Rendons toute justice cependant à la contrefaçon badoisc qui s’était organisée par ses soins. Pelouses artificielles, sentiers fripons, bosquets et charmilles impossibles, tout avait été taillé, brossé, enguirlandé, dans l’esDace de quelques jours à peine, ainsi qu’un décor d’opéra. Rien n’y manquait, ni les blancs moutons aurubanés et poudrés, ni les blanches et familières colombes. A chaque pas, ou rencontrait des arceaux de verdure et des astragales de fleurs ; partout, de tendres emblèmes, des devises malicieuses, des colonades, dos festons cl des temples delà plus païenne école, du rococo le plus joli. C’était L'ile de Paphos, c'était le jardin de Cythère.

Durant toute la soirée, il y avait eu danse sur [‘herbette, et jeux dans le bocage, où gazouillaient en sourdine des orchestres uniquement composés de hautbois, de cornemuses, de flûtes et de pipeaux champêtres. A ces doux accords, bergers et ber* gères, pastourelles et pastours caquetaient, minaudaient, s'ébattaient de cent gracieuses façons. Bien que le caractère allemand ne se prêtât pas toujours à cette comédie de leglogue, U se trouvait néanmoins d'assez passables Tityres, Myrtilset Cocydon*. Mais les femmes ont partout la merveilleuse intuition de la coquetterie et de la grâce ; innombrables étaient les Lm Cos»agno54 os mirriT fi.

charmantes Philis, les fraîches Amaryllis, les délicieuses Chloès. — Quel adorable essaim I répétait le chambellan qui papillonnait sans cesse autour de ces nobles nymphes; si nous avions Vénus parmi nous, elle ne serait pas en peine de ie former une courl

Hélas I le grand-duché n’avait pas en ce moment de Vénus, ou plutôt Vénus était en retard, ce soir-là... La comtesse Hélène n'élait pas encore arrivée

Aussi Charies-Frédérick paraissait-il de plus en plus inquiet de plus en plus impatient I

— Elle m'avait promis de venir! murmurait-il tout bas pour la centième fois. Quand bien môme elle serait maintenant la femme d'un autre, ce ne serait pas encore une raison pour se tenir éloignée de cette fêle I No lui ai-jo pas dit de me présenter son mari?... son mari!... mais non, c’est impossible... je le saurais déjà I Elle est libre encore... elle peut être à moi— elle est à moi ! Elle va me permettre enfin de proclamer hautement notre mariage... elle n’ignore pa9 que c'est là le véritable motif de cette fêle I Mais pourquoi cette absenoe alors?— Mais d'où vient qu’elle ne parait pas?

El il s’informait de nouveau... De nouveau, comme une ombre inquiète, il passait et repassait à travers les groupes joyeux dont les jardins de la Favorite étaient émaillés comme d’autant de corbeilles de fleurs vivantes.

La nuit vint; une illumination des plus ingénieuses remplaça le jour ; des étoiles de toutes couleurs scintillèrent comme par enchantement sous les fcuillées. La fêle redoublait d'entrata et d'éclat, soyeux cotillons, rubans agités par la brise, blanche neige qui poudrait toutes ces têtes en mouvement, houlettes dorées, splendides bijoux, regards langoureux, provoquants sourires, tout ondoyait maintenant ù ces mille feux, tout chatoyait, tout semblait emporté dans un éblouissant tourbillon. G elait un carnaval champêtre, c'était uue féerie vijta^ eeoise c’était bien une nuit de Trianoa

LES COMPAGNONS l)E MINll'T

— Qne voulez- voua» lieutenant ? riposta Poutre, j’en risquent volontiers la chance, s’ü in’ctail permis üe ravir à ces d ii ranles pastourelles d'autres bijoux que ceux dont mes poêla sont pleines... et les vôtres aussi, je le présumé, seigneur

P» lOld?

Hélas! oui, ünulon-d'Or, j'ai été Tort écouté. J'aurais pci .-être lieu d'espérer aussi de plus tendres conquêtes, mais g f :ut savoir se conleuler de co que Ion peut prendre.

— Reste le gros lot!

— Nos hommes sont-ils prêts?

— Oui, lieutenant! Et le gibier mo semble se diriger du cti de l’affût.

— En chasse donct Et puis après, au galop vers la Forét-

L-.i deux prétendus bergers se lurent et sc dirigèrent de K»' îûu sur les traces de la rnargravesse et du chaïuboltan.

i deux folâtres tourtereaux roucoulaient alors au plus l»ai-u du bocage. Quelques pas encore, et ils allaient atteinéu- mi barrières qui séparent le parc du bois. Mais ponvait-on » î «ravoir qu’on était allé si loin ? Le mot mariage avait été fKMOUfé» Lycoris s'abandonnait de plus en plus... Alcindor <k .viwil de plus eu plus pressant.

— Rb béent soit, consentit enfin celle-ci, nous on parlerons •u grand-duo. Mais, de grâce, revenons sur nos pas... nous iûif'Mfea bien éloignés de la lé le, Alcindor f

— Ab 1 ah! sourit le berger triomphant, auriez-vous donc p>Mf, à votre tour, des Compagnons de Minuit f

— Non, mais... J<* n’ai pas ici, comme sur la grande route, du valets armes jusqu'aux deub pour me défendre.

— Ne suis- je pas là, Lycoris?

— Comme vous voilà br^ve, maintenant I

— Je suis aimé !

En Mené temps, le berger tomba aux pieds de sa bergère.

ta double éclat de rire retentit aussitôt dertiére eux

IL se retournèrent effares.

Le» deux bergers qu' admirait tout à l’heure la margraves» fi pte ne connaissait pas le chambellan, arrivaieul, souriant ri uaüdlaQt, mais eu apparence de toute autre chose que de «t que pouvaient craindre les deux tourtereaux surpris en flagrant délit.

— Ils ne m'ont pas vu I dit tout basa Lycoris Alcindor qui tcq«4 de se rdc ver vivement.

['sis, aJiu de donner le change aux deux importuns, il feignit de poursuivre a boule voix une histoire commencée, la fHvuùere histoire qui lui vint eu tète, une histoire de voleurs.

— Je vous disais donc, naargravosse, s’écria t-ii, que cos mi- •èrobte* ne connaissent pas même lu repentir, fout derniore- Or tenez, un des leurs... un de leurs cocK dit-ou... avait été pib, jug* , coudai uni . C'était la mort; on allait le conduire an dernier supplice. L’aumônier des prisons l'exhortait à finir enrv bonnement, et pensait loucher à ce but si méritoire, larM|ua le bandit tout à coup s'écria :

« Que li ai-je ma liberté seulement pour deux heures! — Qü -I usage eu fanez-vous» mou fiW ? demanda le prêtre. — Je coonnüUrais le plus beau vol dont ou ail jamais entendu parier' i répondit le scélérat. Ah! ahl ah t vous n’auriez jamais ù .ioe celle-là, margra vesso I Ahl ahl ahl

Le spirituel chambellan s’efforcait de nre aux éclata.

U qtirgravesse, tout nalurelleinent, l'imilail.

Hais ne voila-t-il pas que les doux inconnus se mettent à nre plus bruyamment encore t

U margravesse et le chambellan s'arrêtèrent aussitôt.

« Pardon I dit le plus petit des deux indiscrets, mille permonsieur le chambellan, mais vous ne racontez pas la fin de l’histoire. L’ignoraa-vous doue?

HMéImmM»

— En cc cas, Jiadame me permettra d’achever votre IWlî

-Mail» monsieur...

— Nous vous escorterons en môme temps, ou plutôt nous vous guiderons, car vous me semblés égaré», pas do remeruaieiüa pour ce petit service, jo vous eu prie... Entre bergers! Allons!

Confondus par des façons si polios, no sachant plus trop

d’ailleurs ni que croire ni que faire, la margra vesae et le chambellan se mirent au pas des deux iucouuus Mitre lesquels ils marchaient maintenant.

Le narrateur poursuivait :

— Vous en étiez resté, chambellan, b cette conclusion d« bandit : Je comme lirais le plus beau dos vols, si j’avais encore deux heures de liberté devant moi t La seconde partie du ce vœu fut presque immédiatement accomplie. En marchant à la potence, le condamne fut délivré. Restait la première... le vol... le superbe vol. Devinez un peu, chambellan, quelle était l'idée du coquin? Je vous le doune eu mille, madame la margraves»... devinez?

— Après quelques hésitations, les doux vieux tourtereau jetèrent leur Langue aux chiens. Alcindor, du rosie, commençait à se rassurer; Lycoris trouvsit les deux inconnus de plus en plus aimables, le plus petit surtout... Celui qui racontait si bien I

— Belle darne ! poursuivit-il, voici quel était le projet du s*cri|iaul : s'introduire dans une pastorale princière... gomme colle-ci; revêtir un travestissement des plus coquets... dons le genre du ceux que nous portons, mon noble umi cl inoi... caqueter avec les berge i es les plus jol:os et tes plus brillantes, et... tout en caquetant, leur dérober adroitement leur» plus riches bijoux. Oui, bello dame, tel était le plan de ce drôle, et... dois-je vous le dire? il lui réussit d'nhord pleinement... doublement mémo, car il sciait adjoint un compère, et les deux misérables abusèrent indigneoioat de leur physique, de leur tournure, de leur esprit... Ces marauds en louruiillentt Monsieur le chambellan lui-méme vous en a prévenu... C’est le diable lui- même qui leur fournit tout celai oui, le diable I

Ace mot, et surlout à l’aveu qui l’avait prévenu, la margraves» «H le chambellan commencèrent à croire que les deux pu loureaux pouvaient bien avoir entendu tout leur c i«pn-.agt sous les charmilles, ils tirent néanmoins contre Ion une boa Cœur; et, tous deux, d’une même voix, ils s’éerieraut :

— Ensuite, spirituels bergers, que firent les deux bandits?

— Us remplirent leurs poches, reprit a son tour, mais d une voix uu peu plus sombre, le plus grand des deux inconnus;. Bracelets, montres de prix, cbatues et chaineltcs, broches, colliers, voire mcuie par-ci par -ta quelques bourses, tout s’y engouffra, comme la pluie dans les tuyaux des gouttière* Mais ce n’était lù que la préface de l’uxpi dit on, la parade avant la comedie, les menus tours do passe-^asse unit de s’exercer la main. Tout d'abord, ils avaient avisé certaine baclieletle littéralement constellé© de diamants... elle en avait sur elle, Dieu me pardonne! pour plus de cent mille florins I

A ce chiffre, écho de celui qu elle avait elle même précédemment énoncé» la margraves» lit uu soubresaut. Muant su chambellan, il venait d'ouvrir de grands yeux e Jim

Le narrateur parut s'apercevoir de celle double impression» et s'interrompant tout à coup avec uuu modestie charmante :

— Vicomte, dit-il à sou compagnon , jj crois remarquer que madame apprécie mieux votre façon de raconter que la mienne. Continuez doue, je vous prie ; j’en étais à la bacho* lotte toute constellée de diamants.

Ici, nouveau mouvement du Lycoris- nouvel écarquiUemeal d'Aloindor.

D'jh le plus petit des narrateurs, celui qui plaisait si fort à la margravesse, reprenait ainsi :

— La bacheletle en question avait un tendre penchant pouf certain jouvenceau des plus entreprenants. Elle le suivit dans le bosquet voisin, ainsi que disent toutes les chansons galantes... Ils s’y eugagerepl fort avant.,, trop avant, bêlas! car celait précisément ce qu’aUendeieullcs deux scélérats, comme le» nomme fort bien monsieur le ehauibeUau. Sous prétexte du touc^uire, ils avaient Uc conversation avec nos deux amoureux; sous prétexte du les ramener aans te non chemin, Us, les avaient Iraitreusuiuoitt conduits jusqu'à certain uarreiou* limitrophe du fans où des hommes à eux, des hommes terribles, étaient tachés. L’uu des. deux scélérats... je répète avec intention le moi... tira tout à coup de sa veste en salin rose ua, sifflet semblable à celui-ci; il souffla dedans, et tout aussitôt..^ Iuulilo d’achever l’histoire, mes tourtereaux, vous u‘au£

plus qu'à regardât autour de tous pour comprendre !

Effectivement le coup de siffle! avaitretenti... effectivement, me dizaine d'hommes venaient de sauter lestement par-des- ■ta les barrières... une dizaine de bandits barbouillés de noir, li carabine prèle à faire feu, entouraient maintenant le csr- Mfour.

— Chambellan I voulut crier la morg ravesse épouvantée.

Hélas! Alcindor ne semblait plus être là. Il venait de s'ao-

eroupir au milieu des broussailles parmi lesquelles, uns aucun doute, il cherchait des fraises pour sa bergère.

Eh bien! Lycori», ricana Boulon-d'Or, le bondit n'avait-U pas raison de vouloir être libre T N'est-ce pas là un joli vol?... le vol d la paslarak! Et, pour prix de vous l’avoir raconté si bien, n’est -d pas juste que j'obtienne le doux honneur de voua débarrasser de vos diamants?

L'impatient Reynold y portait déjà la main.

Boulon-d'Or, à son tour, l'avança.

Une dernière fois la margraves» dévalisée promena autour d'elle un regard de muette prière et d'indicible effroi.

Autour d’elle, ti.-ius 1 il n'y avait que le ailence, la solitade al t'ombre du perllde bocage profondément endormi.

Au loin, cependant, la fütc tourbillonnait, plus brillante et plus folie que jamais. Tout le monde était rayonnant, tout le monde était joyeux, à l’exception toutefois du roi des bergers, qui, toujours assis sur son trbne de feuillage et de fleurs, attendait toujours, mais de plus en plus impatiemment, la comtes» Hélène.

Soudain, un bruit de fanfare retentit dans le lointain.

Le grand-duc a relevé la tâte. Qui donc a’annonce ainsi?

La fanfare augmente^ elle approche. Le grand-mailre dea cérémonies parait enfin, tout surprit de l’introduction qu'il • à [aire ce sate-là.

— Altesse, ce sont dea jeunes gens... au nombre de mille pour le moins... toute l'Université d'Heidelberg, je crois-., fai demandent la faveur d’étre admis en votre présence.

— A cette heure... ici... dans cette fête ! murmure le grandfcc avec un visible déplaisir.

— C'est ce que je leur ai répondu tout d’abord. Ailes»; mais ils ont insisté, prétendant avoir à communiquer à Votre jUfcMé dea choses de la plus urgente importance.

— Quelques plaintes contra leurs professeurs, uns doute... fKlque nouveau privilège.

Et le grand-duc, évidemment, va refuser.

— Ailes», dit encore le maître des cérémonies, celui qui amble commander aux étudiants m'a fait promettre de voua Are son nom... U s'appelle William Arnold.

— Wilbem Arnold I

Le grandduc aussitôt s’est redressé. Il » souvient.

— Introduisez à l'instant l'Université d’Heidelberg, dit-tl; ■eus sommes prêta à recevoir Wilbem Arnold et tous ceux qn le suivent. Ailes t

£et incident semblait promettre quelque chou de curieux, lfeas les invités refluèrent aussitôt vers te trône 8greste, qui se trouva dès lors entouré de toutes parts de bergères et de Ittgen.

liais au moment même où ce spectacle offre le plus de aérante coquette, au moment où toutes les lèvres sont cntr'ouwrles par le sourire, des cris effroyables » font entendre Ant à coup.

Cbacuo » retourne; chacun regarde dans la direction d’où parlent ces cris.

La margraves» de tiManferlit à se dégage d’on massif de verdure. Pèle, effarée, la cuillère en désordre, elle vient tomber aux pieds du grand-duc ; mais c’est à peine si, d'une voix frvaiissente encore, elle peut articuler ces quelques mots :

— Là... là... les hommes noirs... les Compagnons de Miami... ils m’ont volé tous mes diamants... et je ne suis pas la seule dévalisée... Regardez.. . mesdames... regardez bien f... H souvenez-vous des deux bergers dont personne ici ne consaisaaii le nom t

A ce souvenir, mainte bergère a cherché du regard a» braratets, a porté la main à se ceinture, à son front, à son col, a n'a plus rien retrouvé des bijoux qui I* paraient au commencement de la fête.

La voix de la margraves» est couverte déjà par vingt autres voix. Les lamentations de Lycoris menacent de devenir des lamentations générales.

Mais tout se tait au bruit bien autrement formidable encan d’une assez vive fusillade, qui retentit du chié du boia précisément indiqué par ta margraves».

Quelques minutes s'écoutent dans un silence, dans une attente, dans une anxiété inexprimables.

Puis, ce »nl de nouvelles fanfares, mai* éclatantes et joyeuses, comme pour célébrer une victoire.

Les étudiants paraissent enfin, bannière déployée, carabine à Tépauic, et marchant avec la précision méthodique du régiment le mieux exercé . ,

En tête, l’épée nue, u distingue Wilhem Arnold.

B s'avance vers le grand-duc, et, de sa voix la plua respectueuse et la plua souriante en même temps, il lui dit :

— Que Votre Altesse sérénissime tne permette, avant toutes choses, de rassurer ces nobles bergères! Les étudiants d’Heidelberg ont été assez heureux pour » rencontrer sur Ir passage dos voleurs, et pour reconquérir sur eux tout ce qu'il» avaient voté cette nuit. Les deux brigands travestis en bergers sont entre nos mains ; on les fouille en ce moment. Les quelques coupa de feu qui vieunent de te faire entendre bavaient pas d'autre eau». Dans quelques minutes, mesdames, diamants et bijoux, tout vous sera rendu ; tout pourra joindre de nouveau son reflet ou son étincelle à tant de beautés, si brillantes déjà pu/ ciles-mèmea, que personne encore ici ns s'étail aperçu qu'on leur eùl dérobe quelque chose.

Un murmure des plus flatteurs accueillit ces gelantes paroles; mais Wilhem ne parut pas même l'entendre. Déjà, sa retournant vers le grand-duc, il continuait ;

— Noua avons maintenant à nous excuser auprès de Votre Altes» sérénissime. Bien loin de nous atleudre à rencontrer ai tôt une occasion d’entrer en campagne... nous venions ici pour solliciter l'agrément de notre souverain avant de commencer la guerre contre les Compagnons de Minuit. Tel est !< motif de notre voyage. Ailes»; tel est le but de notre visite

— Eb quoi i s’écria le grand-duc, eh quoi I généreux en fants, vous voulez ?...

— Vengeance t interrompit le chœur des étudiants.

Mais Wilhem les calma d'un geste rapide et poursuivit .

— Notre injure personnelle n’eat rien. Altesse; c’est la vôtre surtout que nous voulons venger! L’impudent attentat de celte nuit vient d'y mettre te comble. D'autre part, le terreur et la désolation régnent dans tout le pays. Votre cœur en souffre plus que tout autre eœur, Altesse, je crois le savoir. Autorisez donc tes étudiants d'Heidelberg à cette croisade nationale, et fiez-vous à leur vieille réputation de vaillance peu te mener à bonne (in. Dites une parole qui permette à tontes les épées universitaires de sortir du fourreau ; elles n'y rentreront, je vous le jure su nom de tous, que lorsque notes patrie sera délivrée du fléau, affranchie du banditisme, ci qu’il ne restera plus dans te grand-duché de Bade aucun des Compagnons de Minuitl

— Wilhem Arnold !...

— Encore un mot, Ailes»... Pour cette guerre, toute de fantaisie et d'exception, nous désirons ne relever de qui que ce Mit, sinon de vous... et j’ai l'honneur de vous demander personnellement les pouvoirs illimités, te complète liberté d’action qui s'accordent à un général en chef... Enfin...

Le grand-duc, à son tour, interrompit Wilhem :

— Tout ce que vous voudrez! s'écria-t-il. Voua avez 1a confiance absolue de votre souverain... Générai en chef dea étudiants d'Ucidelberg, embrnssez-moi I

Et, les bras étendus, Chsrtes-Frédéricit descendit de festrade.

Dne acclamation enthousiaste salua l’accolade franohemeol allemande du grand-duc de Bade et du roi des étudiants.

Chariea-Frédérick profita de ce tumulte pour échanger quelques mots à voix bas» avec son sauveur : *

— Wilhem, dit-il, je vous comprends... Héussis»zl mes vœux vous accompagnent... et j'espère avoir ie bonheur d éplante le dernier obstacle qui vous sépare encore de celle que vous ahnez... Quand partez-vous ?

— A l'instant même I Le premier engagement que nous venons d'avoir nous en fait une loi; il est urgent de suivre la piste des fuyards.

— Soit F peut-être vous rejoindrai-je moi-même bientôt? Mais venez, Wilbeml 11 me reste quelques mots à tous dire qui ne doivent être entendus de personne.

Et le grand-duc, appuyant son bras sur celui du jeune docteur, se dirigeait avec lui vers le château.

Que se passa-t-il entre eux ? Plus tard, peut-être, nous le saurons.

Durant cet entretien, c’était à qui complimenterait, fêterait dans le jardin les courageux volontaires de TUniversité. Ils avaient rompu leurs rangs; ils se mêlaient aux bergers, surtout aux bergères. La plupart de celles-ci se refusèrent à ac- j ceptcr leurs bijoux. — Ce sera pour les frais de la guerre 1 | avait dit une charmante Phyllis. L'enthousiasme gagna ra- ; pidement toutes ses compagnes, y compris la margravesse de Fichlanferlick, envers laquelle il fallut presque employer la violence pour qu’elle consentit à reprendre les trois quarts de ses diamants. La romanesque Lycoris semblait folle des redingotes de velours noir; elle en oubliait les fanferluches satinées des pastoureaux ; elle en oubliait surtout son cher chambellan qui, du reste, n'avait pas encore reparu. Le volage Alcindor persistait, sans aucun doute, à cueillir des fraises.

Bientôt, des valets à la livrée du grand-duc se répandirent de toutes parts, et les vins les plus généreux de l'Allemagne circulèrent dans les cristaux de Bohême et dans les coupes ciselées. Le parc de la Favorite ne ressemblait plus mainte- > nant au parc de Trianon : c'étaient les féeriques jardins 5 d’Armide; c'était une des fêtes enchantées du Tasse ou de l’Ariosle.

Le grand-duc reparut enfin; avec le grand-duc, Wilhem Arnold. Un hanap d’or brillait dans leurs mains.

— Au triomphe des étudiants d'Heidelberg ! cria Charles- Frèdcrick en élevant son verre, qui redescendit presque au** I sitôt pour trinquer avec celui de Wilhem Arnold, suivant la vieille coutume altemande.

— Hourrah? vivallerààùà ! crièrent les étudiants, après une libation générale à laquelle applaudissaient de toutes parts | bergères et bergers.

Puis, les trompettes ayant retenti de nouveau, chacun reprit son rang, et l’on ne tarda pas à voir disparaître dans la forêt la longue file de ces fiers soldats de velours noir, à la baïonnette de chacun desquels les illuminations de la fête semblaient allumer une étoile.

Ce fut le signal de la retraite aussi pour les pastourelles et . les pastours. Le parc de la Favorite redevint désert, puis ' sombre; tout s’était éteint maintenant, tout dormait... hormis le grand-duc, qui, triste et seul, veillait b l'une des hautes fenêtres du palais, et murmurait tout bas :

— Oh I Wilhem est bien heureux, lui... il est aimé f Tandis que moi... Hélène n’a pas voulu venir I... Peut-être ne doisje plus la revoir 1

Au jour naissant, Charles-Frédérick put trouver enfin quelque repos. ^

La journée suivante s'écoula plus tristement encore pour lai que la veille. Toujours pas de nouvelles!...

Le soir enfin, n’y pouvant plus tenir, il dépêcha l’un de ses hommes de confiance vers la vallée de Roscu thaï avec une lettre pour la comtesse Hélène.

Ce messager avait ordre de partir sitôt l’aube du lendemain et de revenir en toute hâte vers la Favorite.

Vingt-quatre heures après, il était de retour... avec une réponse, il est vrai, mais qui n’était pas de l'écriture de la comtesse.

Averti par un secret pressentiment, Charles-Frédérick brisa d’une main tremblante le cachet.

Au bas de celte lettre était la signature du bourgmestre du canton.

De plus en plus étonné, le grand-duc voulut lire ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur les premières lignes, qu’il jeta soudainement un cri de stupeur, de désespoir et de colère.

Puis, éperdu, chancelant, comme fou de douleur, U s'élança vers uno sonnette, l’agita violemment et s’écria :

— Un cheval 1... Je pars à l'instant... un chevaL

Sigi&mond- le-Dl abla.

Quand Hélène et Bertha revinrent à elles, elles se trouvaient encore dans la salle des Chevaliers, mais seules maintenant avec Conrad.

Les brigands semblaient s'être dissipés comme les personnages fantastiques d’un rêve sombre; les torches avaient disparu, ou du moins s’étaient éteintes. La vaste salle n’était plus éclairée que par les deux lampes qui brûlaient encore à la même place sur la table, près de laquelle avait été descendu le grand fauteuil de l’estrade.

Dans ce fauteuil, la comtesse Hélène était assise; Bertha, la tête renversée contre ses genoux, était étendue sur des coussins è ses pieds.

Conrad se tenait non loin de là, debout, immobile, et le regard comme rivé sur les deux jeunes remmes, qui résumaient en elles toutes scs affections anéanties, toutes ses es pérances brisées.

Aussi une poignante douleur se lisait sur son viaago tellement pâle en ce moment, qu’il ressemblait à la blanche statue du désespoir impuissant.

Ce fut Bertha qui, la première, rouvrit les yeux. Si les rè volulions de l’âme étaient plus vives chez elles, leurs résub tats, en revanche, étaient moins profonds.

Dès son premier regard, elle reconnut Conrad, elle se rappela tout.

— Conrad 1 flt-ehe néanmoins de sa plus douce voix.

Et comme Conrad, réveillé tout à coup, avait eu un premier mouvement pour fhir, ou du moins pour s’éloigner, dis se releva vivement, courut au chef des Compagnons de Minuit, et lui tendant La main :

— Conrad, dit-elle, quoi que puisse être ou devenir ua frère, une sœur est toujours une sceurl — Angel répondit Conrad en s’agenouillant devant Bertha; oh I oui, mon bon ange consolateur!

Et la jeune fille, daos les deux mains de laquelle Conrad s'était caché le visage, sentit entre ses doigts ruisseler ds brûlantes larmes.

Alors, pareille à la branche qui ploio sous ses fleurs, elle sa pencha légèrement au-dessus de son malheureux frère ai lu» mit un baiser au front.

H y eut un silence.

Un mouvement nerveux d’Hélène l'interrompt Bertha se releva vivement.

Conrad était debout déjà; déjà, montrant la comtesse, fl murmurait :

«— Elle aussi, ma sœur, elle va bien avoir h souffrir... To4 seule peux la consoler... je te la confie 1 Tout et toujours pour elle!

La jeune fille eut un regard qui voulait dire : Je n’avais pas besoin de celle prière; et glissant sur les dalles ainsi que la blanche fée du manoir, elle se retrouva près de la comtesse Hélène.

■ Celle-ci venait à son tour d’apercevoir Conrad; h son toux elle s'était souvenue.

| — Fuyons! s’écria-t-elle soudainement avec une fiévreuse

' horreur; fuyons ce château maudit!

\ En même temps elle avait saisi Bertha dans ses bras; elle

■ fli-un pas pour se précipiter au dehors.

| Mais la vaillante et tière comtesse avait trop présumé de I ses forces, ou plutôt elle ne se rendait pas compte encore dea ravages profonds que venait de creuser en elle la terrible révélation de la vérité. Elle retomba donc, éperdue, pâle et I brisée, dans le fauteuil gothique, et là, se voilant la tête dans se mante;

de itasenlhal, et au rcroir!

« Que sâgmltelt cel adieu? Non-seulement cet homme connaissait mon nom, mrâ il savait encore l'usage que j’allan faire de son argent.

« Peu m'importait alors du reste ce mystère... ce ne fat que plus tard que j’y r« fl -chis. Une soute pensée m'occupait... devenir riche cette nuit mémo et commencer iimnédiaii-m. ut 1 avec Je sort une dernière partie, N'a vais-je pas, cette fow, doux mille florins pour enjeu ?

« Je me dirigeai rapidement vers le Casino dont la façade flamboyait dans la nuit; et, après avoir murmuré sur le seuil une fervente prière, j'entrai.

« Cinq minutes apres, j'étais assis au tapis vert, et devant moi, j'avais un tas d'or.

« Mais, qu'ai-je besoin de vous redire les brûlantes alternatives par lesquelles le jeu sembla prendre à plaisir de lier- 1 ccr, de railler, de torturer ma dernière espérance? Dix fois. Je gagnai des sommes assez, importantes pour tout autre, mais qui ne pouvaient me suffire, à moi... votre mère eut dit que ce n était pas encore assez! Dix fais, je ine vis réduit à mon premier enjeu. Une carte enfin tourna... j'avais tout perdu !

• Pâte et muet, la lèvre crispée, je me levai lentement do la table. La mort dans l'âme, mais te front haut, je traversai les salons afin de pouvoir gagner les jardins du Kunaal.

e Là, du moins, il y avait de l’espace, de l'obscurité, do l'isolement... c’était par une brumeuse nuit d'hiver... je pourrais pleurer et maudire en liberté I

« Mais, dès les premier* pas, au dehors, sous 1e péristyle encore éclairé, je vis, à côté de mon ombre qui se dessinait sur les dalles uno autre ombre dont la tète semblait morutier au niveau de la mienne.

• Je me retournai vivement.

• Derrière moi marchait un homme au corps démesurément allongé, à la figure osseuse et sarcastique, au regard brillant de je ne sais quel reflet qui n avait nen d'humain.

• Goethe venait de publier son immortel Fowtt : en voyant cet homme, je pensai immédiatement a Méplnstophules.

« Dans la salle de jeu, je l'avais déjà remarqué. Il avait semblé suivre ma partie avec un intérêt tout particulier Appuyé sur le dos du fauteuil où j'étais assis, sa haute taille lui permettait de plonger dans mon jeu par-dessus ma tôle ; et, là encore, j'avais vu la bizarre silhouette de son ombré osciller dans le flot d’or qui venait se briser contre mes mains sous le souffle du hasard, celte décevante marie des joueurs.

Pourquoi me suivait-il rnaiu tenant cel homme, et quel était donc son dessein ?

Le regard que je lui lançai, tans doute, exprima celte question. car il s'arrêta tout à coup, me fit un salut profond, mois étrangement railleur, et disparut derrière l'une des colonnes du péristyle.

c Je me remis en marche vers le jardin : j'y cherchai le recoin le plus sombre ; et là, tombant sur uu tertre gazonné, j'éclatai en sanglots.

■ Combien de temps se passa-t-il atnsi ?... je l'ignore.

• Tout ce dont je me souviens, c'est qu'une voix s'éleva tout à coup du sein des arbres qui abritaient ma douleur, une voix stridente, incisive, et qui n'étaii pas exempte cependant d’une sorte de compassion sympathique, une voix qui disait :

• — Enfant, lorsque le bonheur dépend de la fortune et que cette fortune doit être acquise en quelques heures sous peine d'être malheureux à jamais, le jeu qu'il faut jouer, c’est un jeu auquel on gagne toujours I

■ — En connaissez-vous donc un ? m'écriai-je, sans même chercher h voir celui qui venait de parler ainsi, car la fatigue des jours précédents, les émotions douloureuses que j'avais subies, la fièvre de l’or qui bouillonnait encore dans mon cerv eau, le désespoir suprême dans lequel j'étais plongé, tout faisait de ma vie en ce moment une sorte de rêve.

« La voix cependant m’avait répondu ;

« — Baron de Itosenthal, ne vous rappelez-vous done plus certaine tradition de votre famille? Avez-vous oublié l'histoire de votre ancêtre Sigismond, que la legende appelle

encore aujourd'hui Sigismond-le-DiabteT

• G'etau ta seconde fais depuis le commencement de cottt fatale soirée quon me jetait à l'oreille ce souvenir, IVja, dans la rue des Juifs, le regard fauve du vieux brocanteur avait illuminé te passé des Rasenthal, et je l'avais va rc**u&ciler à mes yeux comme à la lueur d’un éclair.

• Ce ne fut plus une vague illusion celle fois, une vision éphémère. L’homme qui venait do me parier s’assit à côté de moi, et sans empêchement de ma port... je n’avais plus maintenant ni force ni fierté... fl continua :

« — âigisinond de Rosonthal était le plus vaillant baron de l’Allemagne, mais il en était aus&i te plus pauvre. et cette pauvre le faisait horriblement souffrir ses instincts ambitieux. U se .sentait a l'étroit dans l'espèce de cabane de bûcheron qu'il habitait ; il y étouffait.

« Un jour, chassant sur la hauteur où dix siècles plus lard vous êtes né, mess ire, il se laissa tomber sur uno des roches abruptes qui seules la couronnaient alors, et il s'écria ; Mon ànte a toi, Satan, si tu me bâtis à celte place un chaleau t A peine achevait-il qu’une grande ombre, enveloppée d’un manteau rouge, sc dressa tout à coup devant lui parmi les bruyères grises, et, lui tendant un parchemin, répondit : Signe! et viens souper avec moi dons ton château... la table est mise!

« D'autres eussent hésité, des hommes de ce temps-ci... D'u • trait de plume, Sigisinood jeta son paraphe au bas du pacte infernal; ot, prenant te bras du diable, il s’écria : Ne laissons pas refroidir le premier service I

« Ah ! c’était un homme, celui-là... il ne se contentait paa de dt sirer, il voulait I

• A celte conclusion catégorique, l'inconnu s'arrête tout à coup et darda vers moi scs regards étincelants.

« De mon côté, je te regardai aussi.

« Comme le tentateur de la l gendo, c’était un longet maigre personnage drapé dans un manteau rouge. Son regard, son sourire, son attitude avaient quelque chose de vraiment diabolique. Est-il besoin de vous le dire, o’éttH l'homme du tapis vert et du péristyle ; c'était l'homme en qui j'avais cru voir se réaliser 1e Mvphislophélès de Goethe.

• Toujours reployé vers moi, un pied sur Ton de ses genoux, sur l'autre l'un de ses ooudes, et te menton dan» sa main dont les doigts osseux caressaient sa barbiche pointue, il semblait attendre une réponse.

• Après quelques efforts, car ma langue était comme collée au palais, je pus balbutier onlin :

• — Ainsi donc, si je me donnais à vous...

« — Tu aérai» riche I

• — Ce aoir même ?..-à l'instant?...

■ — Pourquoi non ? le château de tes pères n’a-t-il pas été construit eu une minute ?

• — Mais Sigismond s'est donné !...

« — Dix châteaux comme le sien no valent pas un regard de la belle comtesse Hélène I

« — Votre nom... ce nom sacré... dans une telle bouche» me parut une révoltante profanation.

< — Misérable I m'ecriai-je en me redressant tout à coup» la main sur la garde de mon épée.

« Mais ce démon ne s'émut nullement.

« — Tout beau ! ricana-t-il de sa voix pénétrante et rnib lettre, tout beau, baron I Tu n’en es pas encore nu point où je te croyais... soit! Je me relire. Souviens-loi seulement de ee.-i : Hélene peut être à toi, si tu l'aimes réellement ; si tu veux être riche, lu le peux encore, et des cette uuit I Au revoir I

« Et pareil à quelque furtive apparition, il s’évanouit dans l’air.

« Un instant, je restai immobile, pétrifié.

« Le dernier mot que j’avais entendu, retentissait en mot... Au revoir!... Pourquoi donc : au revoir? Le juif aussi me l’avait dit, chose étrange! exactement de la uiduie façon, pour ainsi dire avec la même voix.

« La nuit cependant s'avançait. Les dernières lumières du JtuTMuri étaient éteintes; on refermait tes portes des jardins. Je sentis vaguement qu'une main ute pomsail au dehors. Je retrouvai mon cheval, je ne sais plus comment... comment ne ravais-jepas vendu et joué aussi?... Je serais revenu a pied...

eclt eût mieux valu pour moi I

» A peine dans la forêt, les arbre* du chemin me semblèrent emprunter à ta rapidité de ta course uno existence fantastique. C’étaient autant de démons qui, sur mon passage, agitaient leurs branchages échevelés, dans le bruissement Bocturne' desquels j* croyais encore entendre, l'entendais toujours la voix de é nomme au manteau rouge qui me criait : Tu peux être riche cette nuit, si tu le veux; si tu le veux, ! demain Hélène est h toi I

• Une fois même, au milieu de tous ces bruits, multipliés par toutes les fièvres qui me dévoraient... fièvre d'insomnie, fièvre de jeu, fièvre de désespoir, fièvre d'amour... il mo sembla que sur mes pas galopait un cheval, et j'arrêtai le mien.

• Ce bruit, cette illusion, aussitôt cessèrent... mais pour se renouveler à plusieurs reprises différentes, durant ma folle course è travers la forêt.

. i Plusieurs fois aussi le dernier mot du juif et du Méphistophélès sembla traverser les airs... Au revoir! avaient-ils dit. Au revoir I... répétaient autour de moi toutes les voix de la nuit, au revoir1.... au revoir 1... au revoir I au revoir !...

« — Enfin, j’arrivai au château.

• Personne ne m’attendait è cette heure; la porte cependant s’ouvrit devant moi comme d’elle-mémc, et derrière moi se referma sans que j’eusse pu voir ni qui l'avait ouverte ni qui l’avait refermée.

« Du reste, je ne cherchai nullement à approfondir ce nouveau mystère ; depuis le commencement de la nuit, je marchais d’invraisemblance en invraisemblance, et je Unissais par m’y habituer. C’est un elfet de mon délire, me disais-je, c’est un cauchemar : eh bien, soit I va pour le cauchemar, niions jusqu’au boutl

« U y avait une torche dans l’escalier que je montais ; il y eu avait deux nuns la chambre que, de ce jour-lâ seulement, je devais habiter... dans la chambre où mon père, l’avanlv cille, était mort... où tous mes ancêtres avaient également rendu t’èiue, h commencer par le premier maitre du Château, par Sigismond-le-Diable.

< Son portrait arme de pied en cap était en faoe de la porte

d’entrée. I

« A la lueur vacillante des torches il me psrut vivant. Je refermai vivement la porle, et je vins m’asseoir en trébuchent, ainsi qu’un homme ivre, sur un antique fauteuil placé pré* de 1a table où brûlaient les torches.

• Presque aussitôt, mes regards tombèrent sur un papier dont la blancheur tranchait vigouseusement avec le vieux cuir brun qui recouvrait la table.

• C’était une sorto de lettre, sur l’enveloppe de laquelle je lus mon nom écrit en caractères rouges et qui me semblèrent de feu...

• J’étais fou I

• Je brisai le cachet

• Cette lettre était bien pour mol ; elle né conlenaîl que ces quelques lignes : * Si lu sens on toi la volonté de ton aïeul j Sigismond, frappe par irois fois sur sou bouclier, et, comme I les siens jadis, les vœux seront accomplis. »

• Aussitôt après cette lecture, je relevai les yeux vers le portail. Au-dessus était le bouclier du Sigismond ; sur ce bouclier briUaicol en relief les armes de Roseuthal. Les yeux de Sigismond-le-Diable brillaient aussi ; sa lèvre hautaine a’eiilr'ouvrait comme pour crier : a — Va doncl lâchai... va donc t Fais comme ton aïeul ; aoi* riche, sois puissant, •ois heureux I > »

• Je ne sais quelle tempête tourbillonna dans mon cœur et dans mon cerveau; je ne sais quelle hallucination de l'enfer passa dans mes regards... mais je vous vis eu ce moment, Hélène... oui, je vous vis parce pour votre mariago »voc cet autre à qui l’on vous destinait... jo vous vis prêle à marcher h l’autel avec le désespoir au front...

< Lâcha I me disiex-vous à votre tour, mais tu ne m’aimes 4onc pas... toi qui recules devant les seuls moyens qui puis-

sent nous ssuver tous les deux ? Ne te l’ai-je pas écrit f O faut que lu partes cette nuit même, et que tu partes riche ; tu n'as plus une minute à perdre. Viens, mou Conrad, viens !

< C'en était trapl... Je me relevai d'un bond... je courus au portail, et, tirant mon épée, j'en frappaile bouclier par trois fois, et d’une telle violence qu'il tomba avec fracas â mes pieds.

« L'image de Sigismond-le-Diable aussitôt s’effaça de U muraille : ce fut un autre fantôme â sa place qui m'apparut... a L'homme au manteau rouge était devant moi. •

ta parla.

Durant la première partie de la confession de Conrad, aucun bruit étranger à ce grand drame intime n'avail troublé le eahne profond dans lequel semblait s’étre rendormie la salle des Chevaliers. N'étaient les sièges en désordre et les nombreuses traces laissées sur les dalles par tan! de pieds poudreux, jamais ou n'eftt soupçonné qu'une heure auparavant la bande bruyante des Compagnons de Minuit avait tenu là une de scs séances nocturnes. Ils semblaient tous disparus ; rien n'indiquait que quelqu'un d’entre eux fût resté curieusement en arrière des autres.

Cependant, l’une des draperie* de velours noir avait eu quelques ondulations légères dans lo fond de la salle. Peutêtre était-ce lo vent de la nuit qui doucement l’avait agitée?

Personne, du reste, ne s'en était aperçu, ni les deux jeunes filles, ni le jeune homme. - - *

Celles-là, trop terriblement absorbées, conservaient encore la même attitude, 1a même immobilité qu'au commencement du récit de Conrad; colui-ci ne s’ciaii interrompu qu'un instant pour essuyer la sueur glacée qui perlait à son front. U avait repris baleine, U commençait à parler déjà

.... Le portroit de Sigismond s’était presque aussitôt replacé dans 1a boiserie, derrière l’bomme au manteau rouge, qui s'avançait cavalièrement vers moi et qui me dit :

— Bonsoir, baron Conrad! Vous voici plus raisonnable

maintenant : asseyons-nous et causons! j

Ce n’était plus l'heure de faire ni d'écouter des phrases; jo posai donc nettement la question :

— Failes-moi riche I m'écriai-je, et prenez de suite vos garanties sur mon âme t N'est-ce pas cela qu’il vous faut?

— A peu près.

— A l’œuvre ùohe, Satan...

A ce mot, je fus interrompu par un éclat do rira.

— Ne me faites pas tant d'honneur, monsieur le baron ; je ac suis pas le diable.

— Qui donc êtes-vouJ, alors 1

— Je suis tout simplement le chef des Compagnon* do Minuit.

Et il me fit un profond salut.

Muet de surprise, doutant encore, je reculai machinalement jusqu'au fauteuil dans lequel je retombai assis.

1 Sans paraître étonné le moins du monde do ce mouvement, le tout-puissant bandit prit un siège à mes cotés, ralluma sou cigare à l’une des torches et commença à s’expliquer plus catégoriquement. •

Les Compagnons de Minuit étalent vivement pourchassé* à cette époque; et quelque nombreux, quelque redoutables déjà qu'ils fussont, une destruction radicalo menaçait leur mystérieuse association. Pour échapper aux efforts du grandduc qu'on savait à boul d'argent et de soldais, il leur fallait une retraite nouvelle, inconnue de tous et qui put au besoin soutenir un siège. Le vieux burg de Rosenthal leur semblait merveilleusement remplir ce but; la bande tout entière pouvait trouver asile dans ses souterrains profonds; elle serait à

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