‹ Les Compagnons de minuitChapitre 4 sur 9 · K* MO · texte numérisé non relu

K* MO

Romans pour tous

IES COMPABNON8 6E MINUIT

Cimis Dtuvi

10 centimes.

ROMANS POUR TOUS

Bonne chance, monsieur le baron, et au revoir. (Page t6.)

r abri derrière sea épaisses murailles , mieux encore que tous cela, l’honneur des Rosenlhal les protégerait contre le soupçon. Quand bleu même quelques voix diraient qu'ils étaient b. personne ne le croirait ; et d’ailleurs la légende même qui sc rattachait au château tenait à distance les superstitieux b utants des alentours et achevait d'en faire le plus précieux repaire h bandits qui se pût imaginer.

llref, les Compagnons de Minuit désiraient depuis longtemps d. j à Rosenlhal ; ils le guettaient comme une proie que la misera devait leur rendre facile - Us étaient prêts à l'acheter à tout prix.

Leur cher cependant y mettait, au nom de tous, une condition.

I fallait que lo dernier des Rosenlhal s'enrôlât dans leurs rangs par un pacte écrit; U leur fallait non-saulemant son château, non-seulement sa parole, mais encore la garantie de “ signature.

Tout d'abord, ohl croyex-le bien, Hélène... tout d'abord, je refusai hautement. Mais l'homme au manteau rouge insista. Ce n'était pas Satan, non; mais il en avait l’astuce infernale, la parole tentatrice, le regard fascinateur.

—Que vous importe, monsieur le baron? disait-il. Nous ne prétendons nullemenlvous obligera prendre part è nos proues- «s; vous resterez, si bon vous semble, complètement étranger è ce qui se passera dans votre vieux manoir. Pour mieux cocon sauvegarder les apparences, nous vous en bâtirons un nouveau, presque aussi rapidement que l'ancien. Vous oublierez cet te ^rencontre. .. vous ne nous connaîtrez même pas. Seulement, dans l’hypothèse, bien invraisemblable d'ailleurs, que vous ayez jamais la fantaisie de nous trahir, nous garderons deux lignes de votre main dans nos archives; jamais elles u en sortiront, à moins que vous ne les en fassiez sortir. Tout l'avantage est donc de votre côté : un château neuf pour de vieilles ruines, au lieu delà misère, de l’ousotque vousen voudrez. Lis Cosrscaosa de hixuit 7.

en placo du désespoir, rtdeat do vos rêves. Allons, monsieur le baron, n'hésitez plusl voici le talisman : un Irait de plume, et celle que vous aimez est à vous. Elle vous attend... l'heure se passe... bientôt il ne sera plus temps de partir... Signez.

, i En même temps il me présentait un parchemin.

: i La même hallucination, le même emportement qui m'avaient précipité vers le bouclier, s'emparèrent de mol. 11 me sembla qu'en tardant d'une seconde, je vous perdais â jamais. Une seconde fois j'enlendia dans mon oreille votre voix qui me criait : Va I Je pris la plume, je signal.

Puis, tendant le pacte au brigand :

— A votre tour de vous exécuter I lui dis-je. Je veux partir à l’instant.

— Un cheval rapide comme le vent vous attend dans 1a cour du burg, réponuit-il; et, sur telle votre roule, des rotais sont préparés jusqu’au fond de la Hongrie, où vous appelle celle que vous aimez. Bon voyage, monsieur le baron I

Tout en prononçant ces paroles avec la parfaite aisance d'un gentilhomme, le bandit avait parcouru du regard le pacte et l'avait lentement reployé dans sa forme première.

Mais, avant de le faire disparaitre sous son froc, il éleva le parchemin entre nous et me le montra, en disant :

— Souvenez-vous, monsieur de Rosenlhal, que ceci représente non-seulement votre vie, mais encore votre bonheur.

— Je ne le sais que trop, répondis-je impatiemment et déjà la cravache â la main; mais puisque j'ai payé si cher, et payé d'avance, ne lardez donc pas davanlaze â donner ce que vous m'avez vendu.

— C'est trop juste, monsieur le baron I répondit le brigand. El s'approchant h son tour du portrait de Sigismond, da

sa voix stridente, il appela par trois fois :

— Hérode I

Mon ancêtre disparut de nouveau, et par la porte secrète

qu’il masquait, je vis entrer le vieux juif qui m'avait acheté | le diamant.

Il portait sous son bras gauche la même cassette bysanline , dans laquelle il avait puise les deux mille florins à Francfort. Dans la mains droite, il tenait un portefeuille noir.

— C'est notre caissier I dit, en mo le présentant, le chef des Compagnons de Minuit.

— Je suis bien votre serviteur, monsieur le baron, nasillait en même temps le vieil Hérode, vous voyez bien qu'à Francfort j'avais eu raisou de vous dire : ah revoir I

El il me saluait si bas, que sa barbe touchait presque sa ceinture.

Puis, inc lendantlour à tour etia cassette et le portefeuille :

— Voici de l’or pour les frais de la route, ajouta-t-il, voici des traites sur tous les grands banquiers Israélites de l'Allemagne et de la Hongrie. Don voyage, monsieur le baron; bon voyage 1

Déjà je descendais l’escalier.

Les deux Compagnons de Minuit... hclas I maintenant, j’en étais un moi-métne... m’escortèrent jusque daus la cour avec force courtoisies.

Un magnifique cheval m’attendait; ce fut le capitaine luimême qui courut en avant, afin de me l'amener par la bride.

— Dans trois mois, ras dit-il tout en contenant avec nne m«?i veineuse dextérité l'animal impatient, lorsquo vous reviendrez nvecla baronne do Kosenthal, vous trouverez à micôte de la montagne une autre résidence digne d’elle et do vous. L'architecte est choisi; il 8 dresse ses plans; tout sera prêt pour votre retour

Hcrodc, de son côté, ne restait pas oisif.

Tout en fixant le cofTret dans certain pli de la selle qui semblait fait exprès pour recevoir ce fardeau précieux, il me disait :

— Quand la cassette sera vide, le portefeuille épuisé, ne craignez jamais de m’être importun, monsieur lo baron; vous connaissez la rue, la maison... Passez à la caisse!

A peine daignai-je balbutier un remerciement. Déjà j'étais en selle I j’enfonçai mes éperons dans les flancs du cheval qui partit au galop.

. Mais, avant de partir, une dernière fois j'avais vu le sourire du juif, une dernière fois le regard de l'homme au manteau rouge.

Ce regard, ce sourire, je les emportais en moi comme un souvenir de terreur, comme un commence. lient de romords.

Durant toute ma roule cependant, je no pensai plus au passé, mes yeux se fixaient uniquement vers l'avenir. J'étais riche enfin; je mo considérais comme assuré du consentement de votre mère. Je dévorais l'espace afin de vous revoir plus tôt; nous allions ctre unis, nous allions élro heureux !

Le voyage uc fut qu’un éclair; à chaque relais, ainsi qu'on me l’avait annoncé, je trouvais un nouveau chcvaL Et quels chevaux t Jamais prince de légende, jamais favori des fées, ne traversèrent aussi rapidement la vieille Allemagne. Enfin j'arrivai.

Jour maudit t... Oh! vous vous le rappelez ainsi que moi, n’est-ce pas Hélène?... Vous sortiez précisément de la chapelle... vous étiez la femme d’un autre... il était trop tard !

Que se passa-t-il durant les quelques mois suivants?... Je ne tn'en souviens pas, ou plutôt je no l'ai jamais su... Le désespoir m’avait complètement anéanti.*. je n’étais plus qu'un cadavre vivant, un esprit en délire, une âme désolée.

Un jour enfin, je me retrouvai ou pied de cette montagne, •l j allais naïvement la gravir jusqu'à son sommet, pour entrer à mon vieux burg.

J'avais tout oublié!,., lorsqu'à mi côte, j'aperçus le château neuf qui resplendissait ainsi qu'une princière demeure aux rayons du soleil couchant.

Des gens accoururent à ma rencontra avec de grands cris de bienvenue; on me Ut entra Le portrait de Sisgismond-lc-Diable avait été transporté dans la chambre où je m'assis. Je me ressouvins de tout alors... J’étais chez moi t

Une longue et terrible maladie m'attendait là... j’avais trop

souffert... et je serais mort, ce qui peut-être eut mieux valu pour tout le monde, sans Bertha, sans ma sœur, qui, depuis quelque temps déjà, habitait le château. Pendant qu’on le construisait, on l'avait conduite chez une vieille parente, soi-disant en mon nom. Puis, toujours comme de ma part, on l'avait ramenée là; ou lui avait conté sur uotre subit changement de fortune je ne sais plus quelle histoire. Je n'ai jamais osé m’entretenir longuement avec elle a ce sujet.

Elle crut ce que croyaient liai autres, cl, ce que u’cùl ou faire personne, elle me 6auva.

Pour m’étourdir alors, pour oublier, j’étonnai l’Allemagne par mon luxe, mes prodigalités, mes folies. Je fis tant a si bien, qu’au bout d’une année à peine, il ne restait plus rien ni dans la cassette ni dans le ‘portefeuille.

Je retournai à Francfort, rue des Juifs, chez le vieil lièrode : celle fois encore, il semblait m'attendre; mais il notait pas seul. L'homme au manteau rouge aussi se trouvait là.

| — Vous voulez de l’argent, me dit-il, beaucoup d'argent,

an crédit inépuisable...? Très-bien, parfait 1 mais à une petite condition...

— Encore... Laquelle?

— Voilà. Je suis, vous ne l'ignorez pas, le chef des Compagnons de Minuit. Mais j’ai des goûts simples... un idéal bourgeois. Je voudrais me retirer des affaires et m’en retourner chez moi... là-bas, tout au fond de la Moravie... pour planter mes choux et mourir, s'il se peut, en odeur de sain- 1 telél Que voulez-vous? Quand le diable se fait vieux... mais, malheureusement, je ne suis pas libre de me faire ermite I

— Qui vous en empêche ?

— L’article dix-sept de notre code... Nous sommes o révolte ouverte contra les lois de la société; mais nous respectons religieusement les nôtres. Or, par cet article dix-sept, il est dit que la démission du chef ne sera jamais possible, à moins qu’il ne présente lui-méme un successeur qui soit accepté par tous.

— Pourquoi alors ne pas présenter ce remplaçant?

— Parce que l'article treize exige que le chef des Compagnons de Minuit soit un gentilhomme, et quo je ne commis présentement qu’un seul gentilhommo qui puisse étie juge digne de me remplacer... moi qui descends d’une famille presque souveraine... et ce gentilhomme se nomme le baiou de Rosenlhal.

— Moll...

— Oui, vous... Quo votre trop juste indignation se contienne un moment; réfléchissez à ce qu’on vous propose !... Etro chef dos Compagnons do Minuit... mais c'est être plus qu’un roi... c’est être empereur d’Allemagne!... Oui, l'Allemagne tout entière est à moil Puissance illimitée, absolue, presque surhumaine I voilà ce que jo vous offre, baron Conrad t C'est une vie d’émotions, de luttes et de fêles perpétuelles; c’est la seule existence qui puisse donner lo bonheur b des natures ardentes comme les nôtres, lorsque le bonh> i.r leur est possible encore... et, quand il ne l'est plus pomf eux, c'est la seule par laquelle ils puissent oublier 1

Oublier! co mot frappa juste, et je restai pensif.

Durant plus d’uno heure, le bandit continua sur le métnêj tou. Sa parole débordait autour do moi comme un lave •* fusion, et lorsqu'elle se refroidit, lorsqu'il s'arrêta, jetai b lui... comme Hcrculanum est au Vésuve I

Du reste, il avait dit vrai; ma vie désormais ne fut pu»* qu’une fiévreuse ivresse, un sommeil d'opium.

Je me réveillai le jour où vous m'écrivites : < Je suis libre^ je t'aime toujours, je puis être à loi! »

Comprenez-vous, Hélène?... Coin prenez- vous maintenant

Celte terreur qui tout à coup glaça ma joie, ces incessant! agitations par lesquelles mon amour semblait paralysé, cell tristesse étrange, cette morue pâleur, mes combats, ni! refus, mes souffrances... dites, Hélène... les oomprenez-voul

Il y avait entre nous un obstacle quo je ne voulais pas çil vous franchissiez; il y avait entra nous un tibiino... Un iui de moi vous y eût fait tomber... ce mot, c elait mon bow heur... et je ne L’ai pas dit^

Jamais, non Jamais, Hélène, je n’ aurais eu ce courage... Je vous aimais trop!

Cette catastrophe est venue, j*en remercie Dieu maintenant : elle seule pouvait me donner la force de mon devoir'

Vous savez tout Hélène... Adieu donc... adieu pour jamais! Une haute destinée vous attend... vous me la sacrifiez avec joie... vous me la sacrifieriez peut-être encore, et je ne le veux past Je n'ai pas su rester digne de vous; jo saurai du moins m’en punir... ne vous l’ai-je pasméjà dit?... j’ai moimême été mon juge!

Que ce mot no vous effraye pas cependant, Hélène ! Berlin, ne tremble pas ainsi 1 Le châtiment que j'ai résolu, ce n’est pas d'aller tne livrer au bourreau. A partir de cette heure, je ne suis plus le chef des Compagnons de Minuit; mais hormis ces hommes et vous, nul autre ne saura jamais ce que j’ai été. Notre honte ne sera pas publique ; le nom des Roscnthal doit rester pur.

Ne craignez pas non plus que j*en finisse par un lâche suicide ! Je me condamne à plus de souffrances quo cela : je me condamne à vivre I

Conrad s’était arrêté.

Les bras croisés sur la poitrine, la télé haute, le regard fier maintenant, car U venait de se retremper aux eaux vives de la conscience, U ressemblait à quelque auge déchu, non par l’orgueil de sa chute, mais par l'incommensurabio couleur dont le torturait la résolution de son exil. Son visage semblait se transfigurer par la résignation; il y avait quelque chose de fatal en lui, quelque chose d’bérolque.

La comtesse Hélène s’était redressée lentement, Bertha, d'un regard anxieux, cherchait à lire dans ses traits. Toutes deux en même temps firent un pas vers Conrad ; toutes deux en même temps entrouvrirent les lèvres. Mais leurs yeux s’étant rencontrés, elles comprirent qu'elles avaient la mémo pensée, et la sœur laissa parler l'amante.

— Conrad, fit Hélène, vous venez de nous dire que vous n’attenterez pas à vos jours ; cela ne suffit pas, il nous en faut le serment. *

Un sourire amer plissa la lèvre do Conrad, et, d'une voix franche il répondit :

— A moins que ce ne soit pour echapperà l'échafaud, je vous jure de ne pas me tuer, do ne pas même chercher la mort.

Une faible lueur do satisfaction ranima pour un iustauL le visage des deux jeunes foin mes.

Hélène fil un second pas vers Conrad, et, avec non moins d’énergique sérénité que d’inexprimable douceur, elle lui dit :

— Monsieur le baron de Rosenlhal, il n’est pas de chute si profonde dont ne puisse se relever un homme de cœur. Vous êtes à cette heure plongé dans la nuit, jé le comprends; mais tentez un effort pour remonter vers la lumière. Au bord de cet abîme dont l’honneur vous commande de sortir, pour vous aider, pour vous soutenir, il y aura toujours uno main tendue vers vous !

— Ne me dites pas cela, s’écria vivement le malheureux qu’effrayait même l’espérance, jo ne le mérite pas... je ne le veux pas... Hélène, plus un motl... [1 n’est désormais rien de possible entre nous... non, rien I Silence, ma sœur I Voici le jour. J’ai fait dire à vos gens do monter avec la voilure jusqu'ici : perinettez-moi de vous guider jusqu'à la sortie des ruines. Et puis, là... mais dans un dernier regard seulement... un dernier adieu.

Et, sans même remarquer le mouvement de la cumtesso Uélèue qui se penchait vers lui, la main suppliante Lcrtha, qui vers lui so tendait, il se retourna soudain et se mil è marcher en avant.

Silencieuses, atterrées, les deux jeunes femmes le su ivireiu.

Quelques minutes plus tard, ils arrivaient aux dernières roches par lesquelles les abords du château étaient défendus, et qu’enveloppait encore de toutes parts une épaisse brume.

Ce ne fut qu'en arrivant à la tête des chevaux qu'on aperçut la calèche.

De même, plongés dans lé brouillard, les domestiques de

la comtesse semblaient des ombres errantes parmi les rochers.

Au bruit cependant des pas, il s’arrêtèrent tout à coup.

L'un d'euxj qu’enveloppait ainsi que les autres l’ample manteau de livrée, ouvrit la portière.

Le cocher remonta vivement sur son siège.

Depuis quelques instants déjà, Conrad s’était effacé du chemin.

Les deux femmes se retournèrent, dans l'espérance de l'apercevoir une dernière fois.

Appuyé sur l’une des roches, la silhouette do Conrad était à peine visible au milieu du brouillard

Evidemment, U avait voulu s’imposer le sacriQce du dernier adieu.

Hélène monta tristement en voilure; derrière Hélène, plus triste encore, Bertha.

La portière se referma sur elles,

La calèche partit au galop.

Alors seulement Conrad sc détacha du rocher qui lui servait de soutien; et, prenant à sa ceinture un sifflet d'argent, il en lira trois sons aigus.

A cet appel un petit négrillon parut aussitôt ou plutôt sortit do terre, car la promptitude de celle obéissance était telle, que ce diablotin semblait mis au service du jeune homme par quelque puissance surhumaine.

Le nègre amenait un cheval.

Conrad sauta vivement en selle, et de loin suivit ta calèche a lin de veiller sur les êtres chéris qu’elle renfermait.

La brume matinale commençait à se dissiper. Les premiers rayons du soleil se jouaient dans les feuillages humides encore parmi lesquels chaque goutte de rosée devenait un diamant. Les bruyères revivifiées parla chaleur se remplissaient de mille bourdonnements d'insectes joyeux; il y avait partout des chansons d’oiseaux. La nature entière attifait sa fraîche toilette de printemps et chantait avec scs mille voix les harmonieuses matinées du mois de mai.

Le cavalier ne larda pas à distinguer la voilure dont il n'avait d’abord qu’entendu le bruit; dès lors, il retint son cheval; et conservant toujours la distance qu’il voulait s’imposer, il continua sa course au petit trot. *

Aucune figure suspecte ne se montrait d'ailleurs aux environs. Dans la forêt tout aussi bien que dans le vieux burg, les Compagnons de Minuit paraissaient no plus exister qu'en souvenir. Ht-lene et Bertha n’avaient rien à craindre.

Conrad escorta néanmoins la calèche jusqu'à la lisière du bois, jusqu'à ce qu’il pût apercevoir à l’horizon les tourelles élancées du château de la comtesse.

Avec un violent effort sur lui-méme, il s'arrêta; mais ses yeux, mais son cœur suivaient encore la voiture.

Elle se perdit dans le lointain.

Un soupir désespéré, un sanglot déchirant souleva la poitrine du pâle jeune homme, qui, retournant a vecunesouduino violence la tête de son cheval, le lança ventre à terre à travers la forêt.

Cette folle course se prolongea durant deux heures environ. Conrad avait besoin de cet exercice désordonné, de cet air vif qui lui fouettait le visage, mais sans rafraîchir, hélas I son front brûlant. Peu lui importait du reste l’espaco franchi: il précipitait sa monture il ne la dirigeait pas

Le cheval revint donc de lui-méme à l’endroit d’où il était parti, aux roches noires du vieux Rosenthal; et là, brisé de fatigue, ruisselant d'écuine, il fit entendre un long gémissement qui, dans son langage, sans aucun doute, signifiait: — R est temps de se. reposer, ce me semble; maître, arrêtons-nous ici »

Conrad, du moins, l’interpréta ainsi. Il est de ces instants de grande douleur où le cheval comprend le cavalier, où le cavalier comprend le cheval.

H sauta donc à terre et promena tout alentour un regard étonné : il était à cent lieues de se croire revenu ou vieux burg de RosenlhaL

— Ah I oui, je conçois, inurmura-t-il amèrement, c’est là le point de départ fatal où me ramène forcement ma destinée, où se trouve enchaînée ma vie, il me faut toujours y revenir... toujours t oh non 1 je saurai reconquérir ma liberté.

fallut-il anéantir pour cela les misérables b qui j'ai vendu mon âme 1

— Pardon I dit tout à coup une voix derrière la roche voisine, pardon, capitaine I Nous tenons beaucoup trop à notre chef pour lui permettre de rompre jamais le pacte qui l’cnchaine aux Compagnons de minuit I

Et Schwartz apparut devant Conrad.

Le féroce bandit s'appvyail péniblement sur sa cirabino; son front était entouré d'un bandeau que teignaient quelques taches de sang. *

— Petit bonhomme vit encore! ricana-t-il, profitant du silence de Conrad, qui tout d’abord était resté inter lit. Le coup a été rude, cependant; mais j’ai la Létc solide et ne meurs pas pour si peu. C’eût été dommage, du reste, pour la bande, car, si je n’étais plus là, tonnerre du diable ! vous ne vous gêneriez nullement, monsieur le baron, pour trahir les amis.

— Misérable I s’écria enfin Conrad, en faisant un pas vey le bandit.

— Pas de gros mets î reprit Schwartz avec encore plus d’ironie; surtout plus de caresses à main armée ! je vous le dis dans votre propre intérêt, capitaine... Laissez-moi donc m’expliquer! S’il tombe un seul cheveu de ma tète; si, dans une heure, je ne suis pas en certain endroit de la forêt connu de moi seul, où deux femmes viennent d’élre conduites par mon ordre... ce sont deux femmes mortes I

— Malheureux! que dis-tu là? fit le jeune homme qui reculait en frémissant devant le féroce regard du bandit.

— Vous ne comprenez pas encore?... poursuivit Schwartz; faut-il donc vous mettre les points sur les i ? soit ! Je m’étaia traîné derrière l’un des rideaux de la salle des Chevaliers; j’ai tout entendu. Avant vous j’étais ressorti... Dcvincz-voui pourquoi?... Non I... Eh bien t les domestiques delà comtesse Hélène sont enterrés h cette heure dans la forêt; leurs remplaçants étaient des hommes à moi, tout à moi, et ce n’est pas à son château qu’ils l’ont ramenée, je vous prie de le croire... Il fatlait y regarder de plus près, monsieur le baron I Non-seulement je me suis vengé, mais encore j’ai pris des otages contre votre trahison. Vous resterez notre chef à tous, je le veux 1 et désormais tout ce que je veux, vous le ferez.. . ou sinon, gare aux deux femmes qui sont à ma merci I Frappez-moi donc, maintenant, monsieur le baron, si vous l’osez I... vous êtes averti... Voilà tout ce que j’avais à vous dirai

Cours da monde.

Trois jours après les péripéties relatées dans le chapitre précédent et sur lesquelles nous ne manquerons pas de revenir en temps et lieu, la partie de la Forêt-Noire qui remonte d’Heidelberg vers le comté d’Erbach présentait, au lever du soleil, un original et pittoresque spectacle.

Les étudiants avaient campé là.

Les uns sous des tentes diversement bariolées, les autres sur des hamacs suspendus entre les arbres, eeux-ci tout simplement couchés sur le gazon, ceux-là perchés parmi les branches, chacun suivant sa fantaisie; ils venaient de passer à la belle étoile une des plus belles nuits du mois do mai; ils s’éveillaient non moins joyeusement, non moins bruyamment quo les oiseaux avec lesquels ils faisaient assaut de folâtreries , de chansons et de babil.

Le seul Hermann Kirschberg ronflait encore, la tête négligemment appuyée sur son ami Karolus dont il s’élnit fait un oreiller at qui, bien qua ne dormant plus depuis longtemps déjà, poussait le dévouement jusqu'à ne pas plus bouger que d’il oùt effectivement été de plume.

Quelque sublime que Ht cette complaisance, elle finit

néanmoins par révolter n ?ssieurs les studiui alignés non loin de là, le long des roéa tires d’une source qui servait de lavabo fraternel à leur toilcLe matinale.

Ils vinrent s c ranger en cercle autour de l'obstiné ronfleur, et, disposant leurs ira;:- contre leurs lèvres en guise de trompes, ils entonnèrent tous à la fois une fanfare, un réveilmalin, capable de jeter la panique parmi tous les hôtes ordinaires de la Forêt-Noire

Hermann aussitôt fut debout et, secouant son épaisse crinière :

— Ouf! dit-il, j’ai soif.

— Bravo! cria l’assistance; hourra pour Kirschbergf

— Quel réveil I fit Karolus avec une béate admiration.

Un renard d’or s'avança, qui répondit plus directement :

— 11 y a du vin, beaucoup de vin dans les caves de ce prétendu bûcheron, qui s’est enfui hier soir à notre approche. Qui nous empêche, puisque te voilà en soif ce malin, de remettre sur le tapis la question toujours pendante du biercandal J

— Adopté I fit Hermann, si toutefois mon noble senior y consent? Où est-il?

— Sous sa tente; U va interroger une fois encore les deux prisonniers.

— Attendons, en ce cas; mais, en attendant, déjeunons 1

Cette ouverture fut accueillie par une approbation unanime.

Restait à préparer le déjeuner.

Depuis le commencement de la campagne, Hermann Kirschberg était le cuisinier en chef des volontaires, et Karolus Bald tout naturellement son premier marmiton.

Ils endossèrent avec solennité la tourte et la veste blanche, traditionnels insignes de ces hautes fonctions.

Les subalternes qui tour à tour servaient sous leurs ordres, revêtirent également l’uniforme de rigueur et vinrent se ranger respectueusement derrière eux

On s’avança processionnellemenl vers le caisson aux vivres.

Hélas! trois fois hélas I il ne contenaft plus que quelques légumes glanés durant la marche de la journée précédente sur la lisière du bois.

-- Baht fit allègrement Karolus, ceux d'entre nous qui sont catholiques vont avoir une fameuse note aujourd'hui pour leur salut; nous sommes précisément un vendredi...

— Triple ventre t jura Kirschberg, mais je ne suis pas catholique, moi... je proteste I

— Nous sommes tous protestants I répétèrent en chœur oinquante voix.

La consternation commençait à se répandre sur tous les visages, et plusieurs studentes déjà serraient significativement leurs ceintures, lorsque deux nouvelles escouades débouchèrent tout à coup dans la clairière qui servait de campement

L’une d’elles se composait de chasseurs émérites de l’Université; Us s'étaieDl mis en course avant l’aurore et revenaient chargés d’un riche butin. C’était d’abord une couple de chevreuils portés sur les épaules do quatre fiers Nemrods de vingt ans. Vejaient ensuite des trophées de levrauts et do lapins, des guirlandes de bécassines et de perdrix, le tout triomphalement porté ni plus ni moins qu’au retour d'une chasse impériale.

En même temps; de l'autre côté s’avançait la bande joyeuse des pêcheurs qui, partis do même avant l’aube, revenaient de lever leurs filets et leurs lignes savamment jetés la veille au soir dans tous les ruisseaux d’alentour. Anguilles, carpes, brochets, truites, écrevisses, c’était une pêche vraiment miraculeuse. Il y avait là de quoi fricasser une matelote digne de rassasier ce Gargantua à mille têtes, qui s’appelait l'Université d'Heidelberg.

Je laisse à penser ics acclamations reconnaissantes par lesquelles furent tour à tour accueillis les nouveaux arrivants.

Dix minutes après, de grands feux étaient allumés; d’immenses chaudrons pendaient au-dessus; en face tournaient gigantesques broches. Le pouvart, d’autre part, se met-

ait sous les grands arbres ; on se serait cm véritablement iux noces de G a mâche. '

Mais laissons le tableau mouvementé de tous ces apprêts, superbement présidés d'ailleurs par Hermann Kirschberg et par Karolus Bald, et passons, s’il vous plaît, sous la tente lue surmonte le drapeau universitaire : c’est celle du général en chef, bien entendu; c’est celle de Wilhem Arnold.

Le (lancé de Bertha est seul en ce moment; il se promène à grands pas; il repasse dans sa mémoire tous les événements des jours précédents, et ie crois gue nous ne ferons pas mal de suivre tout d'abord sa pensee afin de nous remettre au courant de ce côté-là.

Dans te principe, tout avait réussi à Wilhem Arnold. 11 avait reconquis son influence sur les écoles ; avec les écoles, il s’était fait une armée ; il avait embarqué cette armée sur le Rhin. On était rapidement arrivé à la Favorite, et dans de merveilleuses circonstances toujours, toujours avec un éclatant succès. Jusque-là, tout avait marché à souhait.

Mais depuis lors, à la bonne fée protectrice de Wilhem Arnold semblait avoir succédé subitement un malicieux démon. On s’était engagé dans la Forêt-Noire et, depuis deux jours, on y marchait à l’aventure, sans aucun accident, il est vrai, mais aussi sans avoir pu signaler la trace d’uu seul Compagnon do Minuit. Ces brigands si nombreux et qui, la veille encore, se révélaient de tous les côtés à la fois par d’audacieuses attaques, semblaient avoir disparu complètement ou plutôt ne jamais avoir existé.

Vainement on avait provoqué par tous les moyens imngiosbles une rencontre avec eux; vainement on avait exploré les ruines et les cavernes indiquées par les villageois des alentours comme leur servant de refuge ordinaire; vainement on avait mis sens dessus dessous tes huttes de bûcherons et les auberges isolées, qui passaient pour avoir des accointances secrètes avec les bandits; vainement on avait remonté la Forèl-Noire dans toute sa longueur; vainement on l’avait battue dans tous les sens : pas un indice, pas une alerte, rien .qui pût faire soupçonner la présence d’un Compagnon de Minuit, absolument rien.

Aussi, Wilhem curageait. Cette entreprise, qui devait le conduire au but de tous ses désirs, cette fameuse expédition si pompeusement inaugurée, tournait à la promenade militaire, à la simple escapade, à la partie de plaisir, et c’était tout. On chevauchait sous les grands arbres, on chassait, oq péchait, on se livrait à de fantasques festins, on chantait, on jouait, parfois même on valsait avec quelques beautés forestières, puis on s’endormait à la belle étoile, et c’était à recommencer le lendemain. Les ttudentes trouvaient cela charmant, mais non point Wilhem Arnold qui, de plus en plus triste, ressemblait à un chevalier errant sans aventures, a une sorte de don Quichotte allemand Lrainant à sa suite un millier de Sanchos-Panças.

Comme on le voit, les pensées de notre héros n’étaien* pas, ce matin-là, couleur de rose. L’image enchanteresse do Bertha, qui jusqu’alors avait paru le guider en souriant, l’effaçait pou à peu de l’horizon de ses rêves, ainsi qu’une de Des visions de ia nuit que dissipent rapidement tes premiers rayons du soleil. Au lieu d’une prompte et brillante victoire |bi lui eut assuré son titre de gentilhomme, n’altait-il donc Iboutir qu’à uno burlesque échauffourée d’étudiants, qu’à une ridicule école buissonnière ? Oh I non, cent fois non, la guerre aux brigands, le tcwvJUü cottfrd latrones, ne pouvait pas se terminer ainsi!

La tristesse de Wilhem Arnold, qui d’abord était descendue jusqu’au découragement, redevint tout à coup de la colère, M de cette colère jaillit une inspiration soudaine.

!1 sortit vivement de sa tente et se dirigea à grands pas vers une cabane en ruines autour de laquelle deux vigilantes taniioelles montaient une garde assidue.

Effectivement, c’était la prison dans laquelle on avait renjfcme les deax brigands capturés à la Favorite.

Les factionnaires firent à Wilhem le salut militaire Lll ouvrit la porte dont lui seul avait la clef, et il la referma ■rrière lui.

! Reynold et Boulon-d’Or avaient conservé le travestisso-

ment sous lequel Us avaient été faits prisonniers. Côte à côte aur une couche de fougères, ils dormaient encore du sommeil de gens insoucieux du lendemain.

Le bruit de la porte les réveilla, ns se redressèrent vivement, et, après avoir salué Wilhem par un geste des plu* courtois, ils restèrent immobiles et silencieux devant lui.

11 y eut un temps, durant lequel on s’entre-regarda.

— Ainsi, débuta spontanément Arnold, c’est bien convenu, vous ne voulez pas parler?

— Bien au contraire! repartit gaiement Bouton-d’Or, je auis très-bavard de ma nature, et je ne demande pas mieux que de causer tant qu’il vous plaira.. C’est un honneur pour moi, ce me sera même un plaisir. Mais quant à dénoncer noa compagnons, n’y comptez pas plus aujourd'hui qu’hier ! Nous sommes d’afTreux sacripants, c’est incontestable; mais, à notre façon, nous sommes des hommes d'honneur.

Wilhem laissa échapper un geste d’impatience et se retourna vers Reynold qui venait d’approuver du geste la réponse de son camarade, mais qui visiblement était affligé de refuser quelque chose à Wilhem Arnold.

— Voyons! s’écria celui-ci, voyons, Reynold, tu ne peux pas t’endurcir à me désespérer ainsi;, et, je ne te l’ai pas caché, tu me brises le cœur par ton*. silence. Que diable, Reynold, nous avons été condisciples dans des temps plus heureux nous nous sommes obligés mutuellement jadis; je dirai même plus, nous nous sommes aimés ( Tu ne peux pas être devenu un homme immuablement, voué au mal : hier, lu m’as avoué que tu te repentais,, et en , me l’avouant, tu as pleuré. Voyons Reynold , je l’en adjure au nom de ces bonnes larmes qui rachètent bien des. choses à mes yeux! Que ton remords ne soit pas stérile; voyons, Reynold, voyons, ne cache plus rien à ton ancien ami !

Wilhem, en même temps, avait des larmes dans la voix et tendait la main à l’ex-étudiant.

Celui-ci paraissait en proie à un douloureux combat intérieur : évidemment, il hésitait*

Boulon-d’Or avait fait un pas en avant et regardait Reynold au visage.

Reynold prit enfl; ia main de Wilhem, la serra fiévreusement dans les siennes, et répondit :

— Dieu m'est témoin, Wilhem, que pour le satisfaire je donnerais de grand cœur ma vie; mais celle de mes compagnons, je n'en ai pas le droit. Ce sont d’exécrables bandits, d’accord; ils sont le fléau do mon pays, tu me l'as fait comprendre. Mais je me suis enrôlé dans leurs rangs; bien plus, j’ai été un de leurs chefs; quels qu'ils soient, je serais un infâme de les trahir. N’insiste donc pas davantage, Wilhem; je ne puis te répondre autrement que Boutcm-dOr, et, comme nous sommes tous les deux dégoûtés du métier de brigands, comme notre passé ne nous permet plus un autre avenir^ cesse d'élre aussi bon pour les deux prisonniers : fais-les pendre tous les deux à la plus haute branche de la forêt. Pour toi comme pour nous, c’est là le meilleur.

A cette conclusion tragique, Wilhem Arnold eut un geste de dépit; puis, s'asseyant sur le seul tabouret qut se trouvât dans la cabane, et faisant signe aux deux captifs de s’asseoir en face de lui sur la couche de fougère, il reprit avec le ton d’un homme qui aborde soudainement un nouveau projet.

— Reynold et vous, monsieur Bouton-d’Or... ainsi donc, si pv iiasard vous redeveniez libres, vous ne retourneriez plus avfec les Compagnons de Minuit, vous ne seriez plus brigands?

— Par notre ancienne amitié. Wilhem, je te le jure! dit Reynold.

— ie vous le jure également, foi de soldat I ajouta Boutond’Or

Tour I tour Wilhem les regarda longuement tous ies deux.

C’étaient deux franches natures, un moment détournées de la bonne voie et qni ne demandaient pas mieux que d’y rentrer, sitôt qu’une occasion leur permettrait de lo faire sans trahison et sans bassesse. Depuis deux jours, Wilhem était venu souvent causer avec eux. 11 leur avait fait voir sous un tout autre jour les fausses lueurs par lesquelles ils étaient

éclaires depuis longtemps; ii leur avait rappelé tous tes excès, toutes les horreurs, tous les ravages commis par les hommes envers lesquels ils persistaient a garder leur serinent. Ils avaient avoué comme lui que faire disparaître de tels démons, n' importe par quels moyens, c’était bien mériter de la patrie et du ciel. Il les avait amenés à redevenir bon* nôles gens, trop honnêtes gens môme à son gré, dans ce moment, puisque non-seulement ils ne voulaient plus être bandits, mais qu'en outre ils se n ? .salent à devenir dénonciateur?

Pour tirer parti de la convr Æ*on des deux prisonniers, fl ne fallait donc avoir recours qu’à des moyens parfaitement droits, parfaitement loyaux. Wilhem espérait avoir trouvé un expédient de celle sorte ; dressan scs batteries sur un tout autre plan, il reprit :

— Si je pouvais parler à tous les compagnons de Minuit, eomme j*ai pu vous parler à vous, pensez-vous que, vis-à-vis d eux tous, ou du moins que vis-à-vis la majorité d’entre eux, j'obtiendrais un aussi satisfaisant résultat?

— Euh ! cuhl lit Bouton-dOr avec une grimace quelquo pou incrédule.

Mais Revnold- parut avoir meilleure opinion de ses ex-subordonnés, car il répondit :

La plupart des Compagnons sout fatigués des aventures; dans le métier de brigand tout n’est pas rose, et l'expédition que lu diriges aujourd’hui, Wilhem, doit faire désirer à beaucoup de ceux-là l’occasion de pouvoir retirer leur épingle du jeu. Seulement il faudrait leur garantir, ainsi quo lu voulais bien nous l’assurer à nous-mêmes, une autre exisicnco appropriée à leurs goûts , exempte d’inquiétudes subséquentes, dorée même au besoin de quelques espérances : c’clail faisable pour nous deux, ce serait impossible pour toute la bande.

— Et si je lui offrais une émigration en masse t... s’écria \ Wilhem, une dernière expédition... lointaine, il est vrai, u.ais collective, honorable, glorieuse même, et qui de chaque bandit ferait un soldat?

— Un soldat !... répéta joyeusement Bouton-d’Or, qui déjà venait de redresser la tête, ainsi qu’un cheval de balaille tu premier appel do la trompette.

— Explique-toi I demanda plus froidement Revnold, mais cependant avec un éclair aussi dans le regard.

Après les «voir observés tous les deux avec une visible «alisiaction, Wilhem Arnold reprit :

— Une grande révolution s’accomplit en ce moment dans le Nouveau-Monde. L’Amérique arbore le drapeau de l’indrpeudance. Tout ce qu’il y a do généreux et de vaillant en France s’apprête à répondre fraternellement à ce grand en de liberté. Lors de mon passage à Paris j'ai assiste à ce sublime élan; j’ai été assez heureux pour m’entretenir pendant une heure avec le jeune héros qui doit le diriger, il cherche, il demande partout des soldats ; peu lui importerait leur passé. Une fois de l’autre côté de l’Océan, c’est une vie nouvelle qui commencera pour eux, pourvu qu fisse soumettent à la discipline et qu’ils marchent bravement à l’ennemi

Bouton-d Or, à ce mot, interrompit Arnold.

— Quel est cet ennemi ? lui demanda-t-il.

— Les Anglais.

— Par la su rn bleu, ça m irait joliment I s’écria l’ex-gartlc française ; vive la France I

lU-ynold eut un sourire, Wilhem de même.

Puis il continua :

— Après la victoire... et cette victoire est certaine... Tous ceux qui y auront contribué deviendront les Citoyens d une nouvelle nation, d une nation libre. Sur ce sol vierge encore qui ne relève que de Dieu, on pourra leur tailler, à chacun* | une part égale au patrimoine des plus riches propriétaires de l’ancien continent. Ce sera vivre encore dans les grands bois défricher les terres, percer des chemins, lutter contre la nature, contre des tribus sauvages; ce sera la guerre encore toujours la guerre, mais la guerre du travail et de la civili- «aüon. Dans cinquante ans, enfin, les hommes qui sont aujourd’hui des brigands, légueront à l'histoire un souvenir i béni, une tradition glorieuse, et leur descend unce pourra dire

avec orgueil : Nous sommes les princes de l’Amérique; car après Dieu, c'est nous qui l’avons créée ! Revnold, Boutoad Or, voici ce qu’ou pourrait offrir aux Compagnons de Mi nuit! Pensez-vous qu’ils acceptent? »

Avant de répondre, les deux prisonniers s’avancèrent par in tacite accord vers leur magnanime vainqueur, et, la poirinc frémissante, des larmes plein tes yeux, ils lui serrurenl •nergiqucmeni la main. Heynold, le premier, parvint à traite re sa reconnaissance avec <ie$ mots.

— Wilhem I s’ccria-t-il, ami, frère, je n’ai pas besoin de le lire que j’acceple, que nous acceptons tous les deux. C’est .oui simple, nous l’avon^ entendu, nous te connaissons, nous trayons eu toi. Mais les autres...

— N’est-tu pus leur lieutenant? interrompit Wilhem, ne pourrais-tu donc pas les convaincre à leur tour et les faire consentir à ce traite de paix ?

— Oui, répondit Ucyuold après un instant de réflexion, il me faudrait pour cela quelque preuve, materielle, irréfutable, triomphante.

— J’ai pcusc à cela, fit Wilhem, et je crois avoir trouvé ce que lu demandes, iteynold, veux-tu partir a i’iuslaul pour la France, pour Paris? iteynold, veux-tu me donner la parole de ire de retour ici daus huit jeurs ?

— Moi ! balbutia le baudil t touué.

— Tu partiras avec mie lettre de moi; tu jugeras par toi-meine. Puis, au jour convenu, à l'endroit dout uou» allons convenir, lu viendras devant moi dire à tes compagnons assembles : vous pouvez avoir toute conliaucc dans ce que vous propose Wilhem Arnold ; J’arrive de Paris, j’ai touché du doigt tout ce qu’d vous aunouce de loin, et c'est la vérité 1

— Sur mon honneur, répondit solennellement Rcyoold, sur mon honneur que j avais perdu et que tu vas me rendre, WÜhem, je jure d accomplir religieusement tes moindres colonies. Mais, un mol d’obscrvauou, s'il te plaît I Tu as parle de mes compagnons assemblés... devant loi... Comptes-tu donc tes affronter, alors qu’ils sont en armes encore, et que lu es eu guerre ouverte avec eux?

— Oui, dit eu souriant Wilhem, mais ceci n’esl plus ton affaire.

El su retournant vers le second prisonnier : *

— Monsieur ikmlou-d’ür, ajouta-t-il, vous aussi vous élci libre.

— Et je vais à Paris avec le lieutenaut ? demanda Tex-^ardt irauçaise eu boudissunt de joie.

— Non, lit Arnold; vous retournez parmi les Compagnons du Minuit, et, dans une scmaiue, le jour précisément du retour! de heyoold, vous m’obtenez un rendez-vous avec l’associaliail tout entière. Croyez-vous te pouvoir ? J’irai scuL

— Peut-être, mais en quel endroit?

— Les Compagnons le fixeront eux-mêmes et me le feroi t savoir au dernier moment : cela leur sufiira-l-il ?

— Oui, je l’espère, et cependant...

— Cependant ?

— Les bandits soûl défiants, que voulez-vous ? Je ne ré j ponds de rieu, si vous ne me permettez pas d'emmener av< moi des otages qui répondront par avance de la siuecriu* d 'entrevue.

— Quels otages ?

— Deux de vos étudiants.

— Soit I dit Wilhem, j’y consens; préparez-vous tous det au départ ! Je vais vous envoyer des habits plus convenabh que ceux-ci, toi, Reynold, pour courir la poste à Trauc étrie vous, Bouton-d’Or, pour rejoindre vos compagnons daus leu introuvables retraites. Dans quelques iustauts, je suis de n tour ici : soyez prêts 1

El Wilhem Arnold sortit de la cabane.

Le spectacle que présentait la clairière était plus anini plus joyeux, plus chatoyant encore qu’au lover du soleil. Sa compter les rayons ruisselants qui luttaient à cette heure a v les dernières ombres projetées sur le gazon par lesgran arbres, tout concourait à redoubler encore le bruit, l'éclat la gaieté du campement universitaire. Le déjeuner, qui veui de se terminer, égayait singulièrement tous ces jeunes et

veaux. On fumait, on causait bruyamment ; on chantait et l’on riait do tous les côtés à la fois. Il y avait l à des groupes, des attitudes et des physionomies qu'aurait pu reproduire lo pinceau d'un autre Sabrator ltosa. Mais l’événement qui dominait toutes les conversations, qui provoquait d’avance les plus retentissants éclats de rire, c’était incontestablement le beer-scandul qui semblait devoir réiouir enfin cette mémorable journée. U.

A peine Withem Arnold eut-il fait quelques pas hors de la cabane, qu Hermann Kirschbcrg aborda solennellement son senior.

Derrière le gigantesque Hermann, marchait, comme d’habitude, Karolua, son fidèle servant.

Kirschbcrg Otait l'éloquence mémo, on a dû s*on aperce voir déjà. A propos du teer-scandal dont il venait solliciter la licence, il voulut entamer un long et pompeux discours.

Malheureusement, dès les premiers mots, le roi des étudiants l'interrompit, et, l’attirant quelque peu à l’écart :

— Hermann, lui dit-il, combien y a-t-il de temps que tu étudies à Heidelberg ?

— Quatorze ans et huit mois, repartit avec fierté Kirschbcrg; mais ce n’est pas de cela qu'il s'agit preseulemenl, mou noble senior... Le beer -scandai...

— Je sais, interrompit une seconde fois Wilhcm ; j’ai parfaitement compris. Mais, dites-moi, mon cher Hermann, durant ces quatorze années, et je ne sais plus combien de mois, qui est-ce qui a payé votre pension et ses innombrables suppléments?

— C'est ma mère, mon noble senior, elle est fort riche.

•— Elle a dû l’élre, eu elîet.

— Elle l’est encore... J'aime à le croire.

•- Et si l’on vous prouvait le contraire, Hermann, que di riez- vous?

— Le contraire I

— Si l'on vous disait, par exempte, que votre mère était restée veuve avec des ressources Irès-boruées; que votre éducation première y avait déjà fait une sensible brèche ; que, pour vous envoyer à l’Université d’Heidelberg, la pauvre femme s’était saignée littéralement aux quatre veines... C’était pour son fils... Elle voulait atout prix en faire un savant, un avocat comme son père... il fallait, en bonne conscience, trois ou quatre années pour cela 1 II y en a quatorze d’écoutées aujourd’hui... Quatorze et... quelques mois... n’csl-co pas là le chiffre que vous venez do me dire vous-méme, Hermann ?

— Senior... balbutia le colosse avec un croissant embarras.

Wilhem ne parut pas s’en apercevoir et continua :

— A l'expiration du délai présumable, il ne restait plus rien à madame Kirschberg ; mais son fils allait revenir docteur... elle lui dirait tout alors... et sa vieillesse serait heureuse, car Hermann était un bon fils. Ii revint, en effet, la casquette sur l'oreille, la pipe à la bouche, et le visage outrageusement enluminé par la débauche.

— Wilhem 1

— La »2ule chose qui eût progressé en lui, c'était sa barbe t Durant tout le mois des vacances, il mit sens dessus dessous la maison paternelle et la ville ualale, sa mère était' faible, malheureusement : elle idolâtrait son fils. 11 fallut un scandale sérieux pour que le voile tombât de ses yeux aveuglés. EUe voulut gronder; l’enfant prodigue fit de belles promesses et repartit en jurant de revenir docteur aux vacances prochaines. Une nouvelle année s’écoula, durant laquelle la mère mangea du pain sec et but de l'eau claire, durant laquelle lo fils s’enivra régulièrement tous les jours. N’élait-ce pas là le preinière-é ponge de rUniversité d'Heidelberg ?

— Wilhem Arnold I

— Septembre revint, mais Herniann ne reparut pas chez sa mère. 11 jugea plus convenable d’envoyer à sa place la liste de ses dettes. Le chiffre était effrayant. Madame Kirscliberg poussait jusqu'au fanatisme la vieille probité allemande ;

elle paya; mais, pour payer, elle avait vendu les quelques pièces de terre qui lui restaient : en signant l'acte de vente, elle pleura. Mais qu'importait à Hermann Kirschberg? Il

avait de nouveau crédit, U but encore... il but Ica larmes do sa mère I

— Wilb...

Cette dernière exclamation s'arrêta dans la gorge de l’expreinière-éponge. En arrivant au paroxysme, sa colère venait de se briser tout à coup. De pourpre qu’il était, il devint pâle. Ses yeux commencèrent à s'humecter légèrement, et ce fut d'une voix pleine do trouble et d'angoisses qu’il s’écria :

— Ventre du diable I si tout cela c’ctait vrai ?...

— Il y a huit jours, reprit Wilhem, en revenant de Fronce, je passai par la ville où nous avions été élevés, Hermann et moi. Je connaissais sa mère, je l’estimais, je l'aimais. L'idée me vint dune de m’arrêter quelques instants et d’aller embrasser la digne femme. Je retrouvai sans peine l'élégante insû— sonnette quelle habitait jadis, et j’agitai le cordou de la sonnette que je ne pouvais atteindre autrefois qu’en grimpant sur la borne voisine. Ce fut une ligure étrangère qui vint m'ouvrir. Douloureusement surpris, je m’informai... Madame Kirschberg avait vendu sa maison.

— • Vendue... la maison?... souffla Kirschberg d'une voix oppressée.

En mémo temps, une première larme tomba sur ses joues, et, pour la première fois peut-être, sa grande pipe qu'il oubliait s’élcignit à sa main.

D'un accent plus incisir encore et plus attristé, Wilhem Arnold de nouveau parlait.

— La maison où elle était née, où elle avait fermé les yeux de son mari, où elle espérait la douce consolation de rendre l ame à son tour... pauvre madame Kirschbcrg, elle l’avait vendue I je m’imaginai du moins, tout d'abord, qu elle habitait une autre demeure plus modeste, à la vérité, mais cependant encore digne d'elle. Mon erreur ne tarda pas ô niche cruellement démontrée. Ce fut dans une mansarde, dans un grenier, que je parvins à retrouver enfin la mure d'Hermann. Pauvre mère, elle rougit à ma vue... elle avait houle de .a misère! Mais je m’agenouillai pieusement devant cette sainte martyre, et elle vint tomber en sanglotant dans mes bras. Elle m’avoua tout... elle n’avait pas osé l’avouer à son lilsl Elle lui avait écrit à plusieurs reprises seulement quelle était ruinée, qu’elle était à bout de ressources, et qu’il était temps de devenir un peu plus sage... Hermann ne l’avait pas cru, ou du moins n'avait pas voulu le croire. Il y avait cinq ans qu’il n'était venu voir sa mère, dans le pressentiment peutêtre de la misère où il la reverrait...

— Oh ! non, non, ce n'est pas cela, Wilhem, je le le jure I

Mais Wilhem ue tint aucun compte de celte interruption

toute vibrante de douleur et de remords

— En revanche, reprit-il, il daiguail écrire parfois, mais toujours pour demander de l’argent, de l’argent toujours. El, chose affreuse à penser, la pauvre mere qui souvent manquait de pain... qui, l'hiver, grelottait devant un être sans fou... ta sublime mère trouvait encore do l'argent pour envoyer a son fils! Il reviendra l’année prochaine... il sera docteur enfin... l’avenir nous indemnisera du passe I Madame Kirschberg disait nous, parce quelle avait une autre enfant, une fille, ou plutôt un ange de dix-scpl ans à peine, pour qui la jeunesse sVi-oulait saus plaisir comme saus soleil, Ci qui ne songeait même pas à murmurer eu partageant l'héroïque abm ga lion, la sainte misère de sa mère I

— Oht ma sœur, ma pauvre sœurl s’écria spontanément Hermann.

Et celle fois, cachant sa tête chevelue dans ses frémissantes mains, le colosse éclata en sanglots.

Immobile et béant à quelques pas delà, Karolus sanglotait aussi.

— La sœur d'Hermann survint pendant que j’étais là, dit encore Wilhem, et je la contraignis à sou tour à tout m’avouer. Longtemps sa dot, sa pauvre petite dot, était restée intacte; jamais madame Kirschberg n’eût consenti à rien distraire de ce dépôt sacre sans le consentement de sa lilic. Mais, lorsque toutes les autres ressources sciaient évanouies, la sœur elle-même avait supplié qu’on envoyât ce dernier argent à son frère. Peu à peu la somme tout entière y avait passé : cette somme-la, c'était l’avenir, c’était peut-être U»

bonheur de h jeune fille I Elle avait un fiancé dont le» parenta étaient riches; plus de dot, plus de mariage! Elle no semblait rien regretter cependant; elle s'était faite ouvrière elle travaillait' encore pour son frère. La mère, de son côté ne a'étaH-eUe pas mise en servitude?... Oui, elle faisait des’ménages... elle eût demandé l'aumône, s'il eût fallu pour son filsl Elle en serait là aujourd'hui... si, par hasard, je n'clais pas venu dans la mansarde, si je n'avais pas partagé tout mon avoir avec elle, mais en lui cachant bien que cet argent venait de moi, mais en lui disant ; C'est votre Uls qui me l'a remis pour vous; c'est de la part d’Hermann I

— De ma parti s'écria Kirschberg avec une indicible émotion; tu as dis cela, Wilhem... Wilhem, tu as toit cela?

— Et, toujours en ton nom, j'ai ajouté la promesse que 1 dans une année tout au plus, tu serais enfin reçu docteur! Mo rerss-tu mentir, Hermann... vas-tu continuer encore ton existence d’autrefois?... veux-tu donner suite encore au beer-sem- M d'aujourd'hui? Quant à moi, je t’y autorise!

Kirschberg m0i’ ** ** ddfendal *'ecria énergiquement

Puis, tombant aux genoux de Wilhom Arnold, il lui embrassa follement les mains. Quant à exprimer autrement sa reconnaissance, il ne le pouvait plus. Le repentir, la honte le desespoir, bouillonnaient confusément dans sa tête et dons aa poitrine; il était plus ivre de douleur qu'il ne l'avait jamais ete autrement; il pleurait et gesticulait comme un enfant- Il étouffait. ‘

— Wilhem I put-il crier enfin, je suis à loi, tout b toi : tu es mon sauveur, vois-tu bien... tu es mon Dieu! Mais donnemoi donc une occasion de le le prouver autrement que par des paroles., une occasion, Wilhem... je l'en supplie, donnemoi une occasion de me faire tuer pour loi ?

— Et ta sœur... et ta mère?...

dull jusqu’à la première maison de poste, d'où bientôt il repartit à fond do train vers la roule de France.

Quatre jours après, il arrivait à Pans et se 'présentait hardiment à l'hôtel du général Lafayette auquel la lettre dont il élan porteur était adressée.

Wilhem Arnold avait vu partir avec la plus grande confiance ses deux messagers. Après leur dépari, cependant, il resta iristo et oensif. Un secret presacniiment de malheur était en lui.

Un bruit de ,,nlop s’éleva tout à coup de l'uno des allées qui aboutissaient à la clairière.

Wilhem se retourna vivement de ce côté.

Quelque chose venait de l'avertir que la mauvaise nouvelle arrivait par là.

Un cavalier venait à toute bride, et, débouchant bientôt dans la clairière, il ne larda pas à s'arrêter devant le roi des etudiants.

Wilhem ne le reconnut pas tout d’abord, tant II étail défigure par le desordre d'une course rapide et surtoutparl’épaisse couche de poussière dont il semblait pour ainsi dire revêtu.

Mais lorsqu il eut sauté en bas de son cheval, lorsqu'il se fut avancé de quelques pas, Wilhem enfin jeta un cri

Ce cavalier, c’était le grand-duc Charles-Frédérick.

Ennemis et amt

— C’est juste! je ne m’appartiens plus maintenant : tout mon avenir est è elles I dit Hermann profondément désespéré.

— Allons, calme-toi ! reprit Wilhem. L’occasion que tu demandes s’offre précisément; lu peux m’étre utile.

— Quand cela ?

— A l'instant même.

— Comment?

— J’ai besoin du dévouement de deux hommes qui soient tout à moi : tu seras l’un.

— Voulez- vous permettre que je soi» laulre? demanda tuut à coup la voix suffoquée de Karolus, dont la tête blonde remblai! sortir de la poche d'Hermann Kirschberg.

— Soitl répondit le roi des étudiants; alteiïJez là tous les deux : vous allez accompagner quelqu'un qui vous expliquera d rant la route ce dont il a'agit.

Et il regagna sa tente afin d écrire la lettre promiae à Hey- Dold. *

Hermann et Karolus le regardèrent s’éloigner en silence. Puis, celui-ci se retournant vers celui-là :

— Karolus! s'écria-t-il, sitôt le retour à Heidelberg nous travaillons jour et nuitl

— Jour et nuitl répéta lestement Karolus, c'est convenu

ça me val je l imite on tout, tu le sais, c'est ma spécialité’ c est ma vocation I *

— Nous ne buvons plus!

— Que de l’eau claire... adopté!

— Nous ne fumons plus (

Hermann, en même temps, cassait sa pipe.

Karolus, cette fois, ne répondit pas; mais, par un geste identique, il cassa la sienne.

Nous laissons à penser la suite de ces beaux projeu. Si M. Bald père eût pu voir en ce moment les deux studentâ et surtout les entendre, changeant de gamme aussitôt, il n’eût pas manqué de dire à son fils : Imitez Kirschberg. karolus je vous l’ordonne ! *

Une demi-heure plus tard, Wilhem vint les rejoindre avec Bouton-d'Or qui avait dépouillé sa défroque de pastoureau, et qui ne larda pas à disparaître avec scs deux otages dans l’épaisseur du bois.

En même temps, mais d’un autre côté, Reynold était con-

Nous avons laissé la comtesse Hélène et sa jeune comstrH^ntlu qui s'éloignait rapidement du vieux burg

Ia. Première i heure de ce inste retour, elles ne tirent attention ni il une ni 1 autre au panorama qui se déroulait à travers les deux portières. H “

Accablées par les événements de la nuit précédente, anéanties, croyant presque rêver, elles restaient immobiles et muelles; elles n avaient plus conscience de rien, pas même de la présence 1 une de l aulre, pas même du mouvement de la voiture qui los emportait au galop.

Bertha, la première, releva la télé et regarda longuement des deux côtes du chemin ; puis, toute surprise, elle s'écria • - Mais ce n'est pas la route par laquelle nous somme» venues hier soir 1

Au son de colle voix, Hélène fit le mouvement d'une personne qu on reveille en sursaut; ses grands yeux noirs se relevèrent sur Bertha. Elle passa la main à plusieurs reprise» sur son fronl pôle ; elle parut chercher à se souvenir Mais la première chose qui lui revint tout d'abord à la mémoire, ce fut l'ordonnance du docteur Wilhem Arnold 11 faisait grand jour : l'heure était venue pour Bertha de remettre le bandeau noir.

Er, toute autre situation d'esprit, l'impatiente jeune fille n eût pas manque de faire quelque peu de résistanceimaU aucune espece de bonheur ne pouvail plus exister en ré ra “

murerP°Ur ’ d°,,r ' e"° " rési*“a donc “n* mut

i„.CÜPend,î!“’. *ïnd? <,dl!elènc nou»il derrière sa tète blonde les deux bouts du bandeau, elle répéta

n,üî,^fKn,rltd0nd lechei"ln par lequel on nous reconduit Iklcnel Je n en suis pas moins pour mon observation • il mo aemble que ce n est pas là ta roule de ton château „

La comtesse n cul besoin que d'un seul regard pour reconnaître que la jeune fille avait raison. Toute cette partie de la foret eur était tellement familière à toutes les deux qu'il était impossible qu on les y trompât l'une ou l'autre. Nonseulemont ce n était pas là le chemin par lequel elles auraient dû passer, mais encore la voilure suivait une direction diamétralement opposoe.

Bccaux. — T,p. cl tic. ,|. Ivl: cUtnin.

K* Mi

EOMANS POUR TOUS

* P«r C N A NtSI Dcslts

10 centime*.

ROMANS POUR TOÜi

Los deux jeunes femmes frissonnèrent d'éoouvante. -Page 59'.

Etonnée à son tour, Hélène appela le cocher.

Le cocher ne paraissait pas entendre.

A plusieurs reprises elle frappa contre les glaces du devant de la calèche, les deux domestiques assis sur le siège ne se retournèrent pas davantage.

De plus en plus surprise, la comtesse se pencha en dehors, et d’une voix dans laquelle commençait à se manifester une certaine irritation, elle appela par leur nom les deux autres xalcts qui suivaient â cheval la voilure.

Ce ne fut qu’a près plusieurs sommations, qu’ils daignèrent eufin hâter le pas et venir chacun se placer à l’une dos deux portières. »

Mais avant que la comtesse eût le temps de les interroger, elle jeta soudain un cri do stupéfaction et d'effroi.

Les figurer qui s'offraient à scs regards lui étaient complètement inconnues.

detail bien sa livrée, cependant; mais ce notaient plus ses domestiques.

— Qu’as-tu donc? lit Dcrtha déjà tout inquiète.

— Rien... ce n’est rient... essaya de balbutier la comtesse, Mais en même temps, d'une voix impérative, elle ordonnait

qu’on t’arrêtât.

La calèche n’en alla que plus vite.v Hélène voulut ouvrir néanmoins la portière et descendre. Mais les deux cavaliers rejetèrent vivement leurs manteaux en arrière, et, de l’un comme de l'autre côté, dirigèrent à la Ibis vers leur prétendue mailrcsseune paire de pistolets.

Hélène eut un second cri d’indignation et d'épouvante. Une seconde fois, tnais avec plus d’inquiétude encore que la première, Bertha demanda ce qui se passait..

Il devenait impossible de lui taire plus longtemps la vérité : déjà sa main remontait vers le bandeau par lequel elle a était plus que momentanément aveugle.

C I.M DK U*PIT 8. /

— Que signifie ce mystère? dit la jeune fille; sommesnous donc menacées d'un nouveau malheur?

— Un mollieurl répondit amèrement Hélène; après celui qui nous a frappées celle nuit, que nous reste-t-il à craindre encore ?

— C'est juste I répondit Bertha avec une plointive sérénité; résignons-nous-, attendons et prions t

La main dans la main, les deux jeunes femmes s’appuyèrent l’une contre l’autre et redevinrent silencieuses.

La voiture continua d’avancer durant une seconde heur», puis enfin elle s’arrêta dans la clairière rocheuse où, six jou<» auparavant, avait eu lieu l'escarmouche de WiJ'iem et ue Franlz contre les Compagnons de Minuit.

Les deux cavaliers étaient descendis de cheval, et, réunis maintenant, ils veillaient ensemble y celle des deux portières qui restait fermée.

L'autre venait d'être ouverte par les deux hommes précédemment osai? sur le siège, qui s'étaient également empressés de sauter à terre.

— Allons, Ut le cocher, qui paraissait commander aux trois autres, venez, mesdames, suivez-nous.

La résistance eût été une folie. U était impossible de songer à fuir.

Helène descendit la première, puis aida Bertha à descendre à son tour.

Déjfele cocher marchait en avant.

Hélène, soutenant sa compagne, se mit en marche derrière lui.

Un des ravisseurs se tenait de disque côté ; la quatricine forma i'arrière-garde. Ils avaient tous la mine sinistre, I u*il en éveil et le pistolet au poing. •

Après avoir contourne quelques éminences rocailleuses, on arriva à l’entrée de la grotte qui avait servi de prison au grand-duc Charles-Frédérick.

il y oui une halle durant laquelle le chef alluma une torche.

A la lueur de cette torche, qui faisait resplendir comme autant de girandoles diaraantées les stalactites nombreuses do la voûte, on avança de nouveau.

La grotte avait une profondeur qu on n’eût pas soupçonnée tout d'abord. Durant cinq minutes pour le moins, ce fut un terrain uni, un doux sable que les reflets ardents de la torche eussent pu faire prendre pour de la poudre d’or. Puis, les parois sc rapprochèrent sensiblement,* la voûte en même temps s’abaissait Bientôt on fut contraint de courber la tôle; la grotte se terminait en souterrains qui paraissaient s'étendre en serpentant jusque dans les entrailles de la terre. Des blocs de granit obstruaient maintenant le chemin; plusieurs fois les deux jeunes femmes se virent contraintes d’accepter fa main de leurs mystérieux conducteurs pour franchir ces obstacles sans cesse renaissants. On atteignit enfin l’extrémité d'une sorte d’entonnoir où devait se terminer enfin cette étrange excavation. Effectivement, il semblait impossible d’aller plus loin.

Cependant, après un dernier obstacle franchi, ta torche s’abaissa tout à coup vers le sol et montra les premières marches d'un escalier taillé dans le roc avec un art si merveilleux, qu’il eût été impossible de le découvrir avant d’en connaître préalablement l’existence.

Cet escalier tournait plusieurs fois sur lui-même dans l’épaisseur du rocher, montait d'abord, puis redescendait ensuite jusqu’à une porte qui s’ouvrit devant les deux prisonnières et ne larda pas à se refermer sur elles avec un terrible fcrraiücment de serrures cl de verrous.

— Ne craignez rien I avait dit le chef des ravissüj. avons ordru de vous traiter avec toute espèce d’égards et, du reste, vous n’éies ici, mesdames, que jusqu’à ce soir

Entre les deux captives étroitement serrées l'une contre l’autre, il y eut un silence.

— Où sommes-nous ? put articuler enfin Bertha d’uac rulx

frémissante.

— Tes yeux peuvent te répondre maintenant, iU Hclèno ; nous sommes presque dans la nuit.

La jeune fille arracha vivement son bandeau ; en môme temps qu’lléiéue, elle regarda.

C’était une seconde grotte infiniment plus étroite que la première, mais d'une élévation pour le moins égale. C'était une sorte de crevasse qui s’en allait se perdre en biseau jusqu'à un point lumineux, dernière échancrure par laquelle on» entrevoyait le ciel, à travers un enchevêtrement de broussailles qui devait couronner sans aucun doute la crête même do la montagne. Les voix, qui peut-être auraient pu monter jusque-là, s’y seraient confondues dans le fracas éternel d’un torrent qui se précipitait précisément de cet endroit, et rejetait jusqu’à l’invisible oriQco son écume en ce moment transformée par le soleil en un tourbillon d étincelles.

Bien que ravivé par celte espèce de prisme, le furtif rayon qui descendait de là parvenait à peine à éclairer la place ou directement il tombait. Les autres parties do l’anfractuosité restaient plongées dans l'ombre.

Il en est des prisonniers comme des papillons, la lumière les attire. Hélène et Bertha s'avancèrent vivement vers ce tremblotant rayon qui, seul, pouvait leur rappeler qu'il existait encore un soleiL

Là, sur quelques pierres noirâtres, elles s’assirent, ou plutôt elles se laissèrent tomber, et, les mains enlacées, les yeux dans les yeux, ne formant plus pour ainsi dire qu’un seul corps, n ayant plus qu’une âme, elles se hasardaient par intervalles à regarder en frissonnant autour d’elles. Quelques minutas déjà s’étalent écoulées ainsi, lorsque tout à coup, pour comble d'épouvante, elles aperçurent une forme humaine qui se dégageait vaguement de l’ombre "à l’outre extrémité do la grotte.

Palpitantes, éperdues, follement rejetées en arrière, elles s'enlrcmonlraicnt du doigt cette terrifiante apparition qui a’avançait silencieusement... qui s’avançait toujours vers

Lo fantôme, ce ne pouvait dire qu’un fantôme, arriva enfin

dans le cercle lumineux. Il se pencha en avant... Horreur! il étendit la main comme pour les toucher.

Mais presque aussitôt, sc laissant tomber sur les genoux et joignant les mains, il s’écria d’une voix bien connue :

— Madame la comtesse... ma chère et bonne maîtresse !

Les deux jeunes femmes se redressèrent spontanément,

avec un cri de joie.

Elles venaient de reconnaître le vieux Frank.

Frank... le fidèle Frank... c’était un reconfortement inespéré qui leur venait du ciel - c’était un ami, c’était un sauveur peut-être !

Mais comment... comment donc se trouvait-ü là?

Assis maintenant entre les deux jeunes femmes qui d'une main s’appuyaient chacune à son épaule, qui de l’autre main serraient sa main, afin de s'assurer qu’elles ne rêvaient pas, Frank ne tarda pas à donner l’explication de ce miracle.

Après le combat de la nuit de l’orage, après la fuite du grand-duc et de WUhem Arnold, il avait été retrouvé sur le champ de bataille par l’ami Jack.

L’ami Jack, sans qu’on a’en doutât, connaissait le secret do la seconde grotte et l’endroit où l’on en cachait tes clés

Il y avait transporté Frank; il y avait pansé sa blessure : slle était maintenant presque guérie.

Au décljn de chaque jour, l’ami Jack apportait lea provisions au vieux Frank; la journée s’avançait, bieulôt il allait venir.

Ce n’etoit point un étranger tout à fait pour les deux prf- ; onnières; c’était le messager qui leur avait transmis des i ouvelles de Frank; c’était le vieux mendiant du porche de l église.

— Il a l’air bien bon... hasarda Bertha; il a les clé* de celle caverne... il consentira peut-être à nous délivra #

— Vous délivrer 1 fit le vieux serviteur, c’eal bien douteux; mais à votre tour, ma bonne maîtresse, permeltei-moi de vous le demander... comment donc êtes- vous ici?

En quelques mots, Hélène raconta l'enlèvement.

B va sa na dire que tes événements qui l’avaient précédé îurent religieusement passés sous silence. < Nous avions eu fantaisie d’un pèlerinage nocturne aux ruines du vieux Hosenlbal, se contenta-t-elle de dire; on te sut d’avance, un piège nous a sans doute été tendu par tes Compagnons do Minuit.

— Obi tes infâmes I... s'écria Frank; pauvre maîtresse... pauvre demoiselle Bertha l Mais ils ne respectent donc rien, ni le rang, ni la beauté, ni la jeunesse ?... Oh I tes infâmes... les infâmes 1... Je le disais bien à l’ami Jack, que j’ai presque détaché d’eux depuis mon séjour ici...

— Comment! sc récrièrent à la fois les doux femmes, comment 1... l’ami Jack serait...

— £ht mon Dieu, oui... un ancien soldai... c’est triste à dire ! mais que voulez-vous ? j’aurais mauvaise grâce à m’en plaindre, car si quelque autre Compaguon m’eût trouvé, je n’aurais certainement pas te bonheur de pouvoir vous rassurer aujourd'hui... et, maintenant encore, si j’étais découvert dans cette caverne...

— Eh bienl Frank ?...

— Eh bien, mes chères dames, je ne reverrais pas to soleil de demain 1

— Il serait possible, mon pauvre Frank, tes hommes qui nous ont emmenées ici ne savaient pas que lu t’y trouvais f

— S’ils l’avaient su, vous y auraient-ils enfermées avec moi ?... Non, non, les Compagnons de Minuit me croient à cette heure bel et bien enterré dans la clairière, l'ami Jack le leur a dit., l’ami Jack leur a fait voir la terre fraîchement remuée de ma prétendue tombe... et, s’il • eu le dévoueineut de ine cacher ici, c’est que depuis longtemps personne n’était venu dans ce repaire et qu’il te supposait oublié de tous I Mein Golh, quand il va venir ce soir, et qu’il verra de quoi il retourne, il tremblera diantrement dans sa peau... l’ami Jack, car ses damnés camarades d’aujourdhui ne plaisantent guère... et, s’ils découvrent sa complaisance qu’ils ne manqueront pas de considérer comme un crime de haute trahison... son compte est aussi clair que le mien... Tour tous les

doux, c'est la mort I

— Frantz l

Et les deux pauvres femmes éplorées sc jetèrent au cou du vieillard; il est dos situations suprêmes où les distances sociales n’eaisteut plus.

— Sol auimal que je suisl s’écria Frantz, vÿtt que je vous épouvante maintenant... moi qui devrais tout au contraire... Non, non, le danger n’est pas si terrible 1... Ne trembles doue pas ainsi... voyous, calmez-vous». tout s’arrangera.

A œ dernier moi, le doux visage de Bertba m dirigea ae bas en haut vers le vieux serviteur, et, avec un regard d une hypocrisie charmante, elle lui dit :

’ — 11 me semble que ça ne dépend que de l’ami Jack...

— Comment?... fit le vieillard.

— Tu ne comprends pas.*... c’est bien simple, pourtant I Jack viendra tout b l’heure, n’est-ce pas?

— Oui, mademoiselle... eh bien?

— Eh bien... il n’a qu’à nous laisser fuir, ce me semble 1... Mieux encore... qu’à fuir avec nous... et avec loi, bien entendu 1

— Hum... bum... il y a bien des choses a répondre à

cela...

— Lesquelles donc?

— I/abord, quant à moi... mademoiselle oublie que j’ai été blessé, il y a six jours; elle n’a pas vu que je me traîne avec bien du mal durant quelques pas : la preuve en est que, maigre tout mon désir d'aller reprendre mon service auprès de madame la comtesse, et surtout malgré l impatience où l'ami Jack est do se debarrasser de moi, je n’ai pas pu déguerpir encore de cette maudite lanière. Mais passons cependant... Ce que je n’ai pas osé pour mon propre salut, je le risquerais de graud cœur pour celui de madame la comtesse et pour ;o vôtre, mademoiselle do RoseuUwlt Ce a est donc pas de moi que viendra l'obstacle.

— De qui donc viendrait-il, alors?

— Elit isein Golh. de l’ami Jatki

— ?ui»qu* lu l'as oonvcrul

— Converti... converti... c’est un trop vieux pécheur pour qu’on le retourne en une semaine I... 11 ne demanderait pas mieux que de renoncer au brigandage, peut-être... mais trahir les brigands, jamais!

— Il les a bien trahis pour toi...

— U sc le reproche bien assez souvent, mein Gotht Et d’ailleurs, en admettant qu’il vienne avec nous, il se trouve dans une singulière passe... entre les baudits et le bourreau I Poignardé sans rémission par ceux-là, par celui-ci pendu sans miséricorde 1

— Jusqu'alors la comtesse nélène était restée silencieuse; à la dernière hypothèse de Franlz, elle intervint.

— Je réponds de la grâce de Jack, dit-elle.

— Mais le ressentimeut des Compagnons de Minuit?

— Nous saurons trouver à Jack quelque emploi houorable, hors de la perlée de leurs poignards.

— Reste encore son enragée morale de la Forêt-Noire l et sous ce rapport-la, je dois \ous en prévenir, il est d'un entêtement...

— Nous le prierons tant I... dit Bsrtha.

— Pourra-t-il douter de notre reconnaissance? ajouta Hélène.

Le vieux Frantz regarda longuement les deux prisonnières, leur attitude, leur beauté, leur voix tremblante d’effroi, leurs yeux humides encore eussent attendri des tigres.

— On essayera... dit le dévoué serviteur, et si l’on ne réussit pas, vous aurez au moins à vos côtés le vieux Frantz, qui se fera tuer, s’il le faut, pour vous... c’est toujours ça.

Une seconde fois dans cette grotte perdue au fond dos entrailles de ta terre, sous ce pauvre rayon de soleil qui ruisselait avec tant de peine au milieu de ces froides ténèbres, U y eut un groupe gracieux et touchant. Entouré d’Hélène et do Bertba, le vieux Frantz .'tablait un vieillard courageux consolant ses deux Ulles capuves.

La première partie de celle scène avait clé tout à l'épouvante, la dernière fut tout à l'espérance.

Quelques heures encore s'écoulèrent, durant lesquelles on

imagina de nouvelles chances, on organisa de nouveaux moyens de salut. Déjà le rayon commençait à se retirer, les deux jeunes filles et le vieillard s’agenouillèrent en le regai* dont, comme pour lui confier une prière qu’il semblait pouvoir remonter vers le ciel.

Puis, apres uno récapitulation de tous les arguments à mettre en œuvre, un alleudit de pied ferme l’ami Jack.

Un bruit de pas fit retentir enfin le rocher sonore; une cltf grinça dans la serrure rouillêe. La porte massive, en tournant sur ses gonds, s'encadra d’une frange lumineuse.

Un bras d’abord parut, qui tenait une torche.

— Ce n'est pas là la lanterne habituelle do l’ami Jack, murmura le vieux Frantz, qui reculait prudemment dans l’ombre,

Co n’était pas l’ami Jack, en effet : c’était Schwartz 1

A l’aspect du sinistre bandit, qu’elles n’entrevoyaient cependant que de loin, les deux jeunes femmes frissonnèrent d’épouvante et sc jetèrent éperdument dans les bras l’une de l’autre, pareilles à deux martyrs antiques qui, scutaal veait la mort, veulent du moins mourir ensemble.

— No craignez rien, je t>uis là, murmura le vieux Frantz, qui venait de so tapir à quelques pas derrière elles, dans une suinbre crevasse où ne pouvait arriver la lumière.

N niiez pas croire que l’ancien soldat eût peur; bien loin de là, quelque impuissant encore que le fit sa blessure, il était tout prêt à combattre. Mais, derrière Schwartz, deux autres bandits venaient d’entrer : c'eût été folie quo de les attaquer en face : en sc cachsut, au contraire, pour attendre une occasion favorable, r'ranM pouvait servir bien plus efficacement les deux prisonnières. Et d'ailleurs, avant tout, il était bon de connaître au juste les intentions des Compagnons de Minuit. Vingt fois déjà, on se l’était vainement demandé; Schwartz iui-mème allait enfin répondre.

— Je vous effraye», dit-il en s’avançant de quelques pas; ça ne m'étonne nullement... c'est l’effet ordinaire que je produis sur tes dames, cl généralement elles ont raison de trembler à mon approche. M iis il n’e>t pas de méun ce soir: vous n’avez rien à craindre de moi, ni de personne de inc* compagnons... nous svons intérêt à ne voua taire aucun mil.

Ce* dernières paroles venaient de suggérer à la comtesse une inspiration.

— Monsieur, dit-elle, veuillez fixer à l’instant le prix de notre rançon ; je suis prête à vous donner ma signature afin que vous puissiez faire toucher l’argent dès ce soir, alin aussi que, dès ce soir, nous soyons libres.

— En toute autre occasion, ça ne sorait pas de refus, répondit Schwartz; mais ce n’est pas dans un but de spéculation métallique que nous vous avons enlevées, mesdames.

— Dans quel but donc, monsieur? demandèrent d’une môme voix les d ux jeunes femmes.

• Vous le saurez quand il en sera temps, repartit Schwartz; tout ce que je puis vous garantir, c’est que vous serez bien traitées durant toute voire captivité. Comme première preuve, vous allez quitter cette caverne où l'on vuus a mises provisoirement, et vous allez être conduites dans une demeura plus convenable. La voiture vous attend, c'est toujours la vôtre. Le voyage doit durer toute la nuit, je vous en préviens d'avance. Ne nous amusons doue pus à perdre de temps eu voincs paroles : auivez-nousf

Les deux prisonnières, néanmoins, voulurent balbutier quelques autres questions : prières, menaces, offres brillantes, rien ne fût entendu.

— Si vous ne venez pas h l'instant de bonne grâce, cria Schwartz, ces messieurs vont être contraints de vous offrir le bras.

Déjà les deux bandits restés auprès de la porte faisaient mine de vouloir exécuter cet ordre.

— Nous voici t s’empressa de crier Bcrtha.

Et, prenant le bras d’Hélène, elle l'attirait eu avant

— A la bonne heure, fit Schwartz oui rouvrit aussitôt ta porto et se plaça en dehors, éclairant de sa torche l'escalier.

Impassibles toujours, Les deux baudits se retournèrent pour

LES COMPAGNONS DE MiNlilT

•uivre leur cher.

Le vieux Frsnlz (U un mouvement dans l'ombre : U allait •e précipiter sur les bandits.

La comtesse se retourna vivement et mit un doigt sur ses lèvres; du geste et du regard elle semblait dire ; Tsis-toi I laisse-nous partir, mais suis- nous de loin... c'est le seul moyeu de nous sauver peut-être I

Franu comprit et redevint immobile.

Mais, lorsque les deux prisonnières eurent disparu b la suite des bandits, il s'élança hors de sa cachette et courut à la porte.

La porte était refermée à double tour.

Au risque de æ perdre cent fois, il essaya de la briser, de la jeter en dehors.

Tout fut inutile.

Frantz alors se mil à marcher à grands pas dans la caverne, en rugissant ainsi qu'un vieux lion captif dans une cage de fer. 11 ne se souvenait plus de sa blessure; il piétinait d'impatience et de rage ; il se semait les forces et l'agilité d un botume de vingt ans.

Une heure, un siècle se passa ainsi.

Enfin, la porte de nouveau cria, puis de nouveau l'otnbre se Langea de lumière.

Celle fois, c’était bien la lanterne de l’ami Jack.

Frantz se précipita à sa rencontre, at, d'une voix éperdue :

— Jack, dit-il, sais-tu ce qui s’est passé?

— Je sais ce qui se passera, répliqua d'un air étrange le Dogmatique vieillard; j’étais caché parmi les roches, j'qi entendu Schwartz donner l'ordre du départ : je crois savoir où Ton conduit en ce moment les deux femmes-

— Tu vas me le dire, Jack ?.

— Non I

— Jack!

— Je ferai mieux... je vais l'y conduire I

— Toi?

— Elles m ont fait l'aumèno à la porto de l'église... ce sont deux anges... La plusjoune surtout... la blonde I... elle ressemble à ccue (lUe que j'avais et qui est morte à vingt ans.., Advienne que pourra I... viens... je ne veux pas qu'on les

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