‹ Les Compagnons de minuitChapitre 5 sur 9 · XV11I · texte numérisé non relu

XV11I

Une idée de Schwartz.

Depuis quelques jours, la vie de Conrad de Rosenthsl n’était plus qu'un enfer. Sans doute, il avait commis de grandes fautes ; mais l'expiation était terrible.

Terrible en cela surtout qu'elle retombait sur Bertha, sur

Délène.

rrétait-ce pas assez d'étre seul b souffrir? Fallait-Il dono que la femme qu'il aimait en rat également victime ?

Elles étalent toutes les deux entre les mains des Compagnons de Minuit. S'il se rerusait i continuer d'étre le cher ou plutôt l'esclave de ces hommes suuguinaires, elles perisseient toutes les deux 1

Dans le premier niomqnt, Conrad n'avait pas voulu croire à la terrifiante révélation de Schwarlz. 11 avait couru au château de ia comtesse, il y avait vainemenl attendu jusqu'au •oir ; puis il élail retourné au nouveau Rosenlhal, espérant que peut-être les deux femmes s'y élaienl arrêtées en passant... Rie", rien, toujours rien I La fatale nouvelle commençait du reste s so répaudre dans les environs ; le doute n'èlalt plus permis.

Schwartz alors avait reparu. Avec les mêmes paroles il avait enchaîné de nouveau la colère do Conrad.

— Si je ne sors pas d'ici sain et sauf, avait-il dit, jamais lu oe reverras ni ta fiancée ni ta sœur!

Conrad alors s’elait abaissé jusqu’à la prierez

Scluvarlz avait été fnfiexibli

Tout ce qu'avait pu obtenir l’amant désespéré, le (hère au supplice, c’était l'assurance cent fois répétée que les deux femmes ne couraient aucun péril; que, bien que des prison uières, elles seraient traitées d’une façon digne d'elles, et qu'un jour elles lui seraient rendues, s'il restait rivé à son funeste serment, s'il obéissait avant tout à ce qu'allait présentement lui demander Schwarlx.

— Parle donc i s'était enfin écrié le gentilhomme vaincu par le bondit. Parle 1 que me veux-tu ?

Schwarlz s'élait assis à cètéde Conrad, et méthodiquement, impassiblement, U lui avait expliqué qu’un suprême effort menaçait les Compagnons dejMinuit, qu'une nouvelle croisade s'organisait contre eux, que les étudiants d’Heidelberg venaient d'entrer dans la Forél-Nolre, et qu'il fallait ou finir avec eux par une immense hécatombe qui terrifiât à tout jamais ceux qui pourraient avoir fantaisie de les imiter et qui assurât une fois pour toutes la domination des bandits sur les deux rives du Rhin.

Schwarlz avait imaginé l’embuscade par laquelle s’accomplirait ce gigantesque massacre ; mais, sans le concours de Conrad, il ne pouvait mettre ses plans à exécution. Tel était le véritable secret de l’enlèvement dTIclène et de Bertha.

L’infortuné baron de Rosenlhal avait été révolté par un tel aveu. Non-seulement on lui demandait de faire périr douze cents jeunes hommes des premières familles do l'Allemagne, mais encore parmi tous ces malheureux, il y aurait Wiiheui Arnold, il y aurait le fiancé de sa sœur I

Conrad avait donc refusé hautement.

— Soit ! avait dit Schwarlz, sans s'expliquer cette fois davantage, soit! rien ne nous presse encore... à demain!

Et il avait disparu

Aussitôt après son départ, Conrad s’était lancé dans la Forél-Noire ; il se souvenait qu’après tout il était le cher des Compagnons de Minuit. Il venait de le signifier à Schwartzmais Schwartz, pour toute réponse, avait souri.

Effectivement, Conrad eut beau visiter tous les repaires à lui connus, faire comparaître devant lui tous les brigands qui sa trouvaient dans les alentours, interroger eeux-U, promettre ô quiconque le guiderait sa fortune entière, il ne put recueillir aucun indice, aucune trace, aucune tueur d’espérance.

A la même heure que la veille, Schwartz se remontra soudainement è ses yeux.

Abattu, consterné, presque inerte, Conrad resta muet

Schwartz sembla prendre ce silence pour une interrogation et expliqua cnAn son projet.

— J’ai fait transporter cinquante tonneaux de poudre au vieux Rosenlhal, dil-il; oo les range à celle heure sous la salle des Chevaliers. Une mèche communiquant à ces tonneaux de poudre aboutira sous un flambeau creusé ia cet cllet. Que la bougie s’allume, et, dix minutes après, tout saute t Or, comme vous aurez invité messieurs les étudiants è un banquet nocturne dans votre ancien château, et qu'ils se seront empressés de se rendre à celle invitation toute naturelle, vous allumerez la bougie que je vous aurai fait reconnaître, et puis vous sortirez sous un prétexte quelconque... voilà tout.

— Horreur! dit Conrad, dans les oreilles duquel sembla retentir l’explosion, tandis que devant ses yeux se déroulait l'épouvantable catastrophe.

— Simple accident I reprit Schwarlz; excepté vous et moi, personne n’en connaîtra le secret. Les humuies même qui ont apporté les tonneaux s'imaginent qu’ils renferment tout simplement du vin. Réfléchissez, monsieur le baron... c’est le seul moyen de nous sauver tous, et ù moins que vous n'en trouviez un meilleur. La nuit porto conseil... Je reviendrai demain causer avec vous.

Nous renonçons à peindre la nuit que passa Comao

Deux seules résolutions héroïques traversaient parfois le délire de son désespoir... aller à Wilhem Arnold et lui tout avouer... ou bien se précipiter sur Schwartz aussitôt son retour et l'étendre d’un coup de poignard à ses pieds. Mais, dans l’un comme dans l’outre cas, Hélène et Dertha seraient

oqIc

til

mortellement frappée* dan* quelque retraite inconnue... Schwartz Tarait dit, Schwartz Tarait juré... et Conrad connaissait Schwartz I

Durant toutes ce* fièvres, durant toutes ces tortures de damnés, que faisaient le* autres personnages de cette histoire.

Reynold galopait sur la route de France, et déjà depuis quelques jours entendait les postillons lui demander en franvais leurs pourboires.

Bouton-d'Or avait regagné ce monde fantastique où savaient si bien ae dérober le* Compagnons de Minuit.

Hermann Kirschberg et Karolus Bald y étaient officieusement, sinon officiellement installés.

L’ex-garde-française s’occupait activement à ménager à Wilhem Arnold le rendez-vous promis.

Les deux étudiants, tout aux premières ardeur* du repentir, échangeaient les plus beaux plans de sagesse et de travail. Leur idéal s’ètai* complètement métamorphosé; Us plaçaient maintenant leur gloire à devenir les deux plus sobres « tudentes, les deux plus ascétiques piocheurs de TCJnivcrsité.

Le vieux Frantz, soutenu par l’ami Jack, avait atteint les bords du Rhin. Un de ce» gigantesques trains de bois, une de ces forêts flottantes qui descendent si majestueusement le pittoresque fleuve, passait en ce moment. Ils avaient fait appel aux bateliers ; ils avaient reçu l'hospitalité parmi eux. Mai* quel était le but de ce voyage ? Le vieux Frantz l'ignorait encore : c'était toujour* le secret de Tarai Jack.

Quant à Wilhem Arnold, il était presque aussi tourmenté maintenant, presque aussi désespéré que Conrad. Il connaissait l épouvantable vérité.

Nous avons vu le grand-duc arriver auprès de lui. Est-fl besoin de dire quelle était la cause qui le précipitait ainsi, quelle était la lettre qu'à la Favorite il avait reçue du messager revenant do château de la comtesse Hélène T

Wilhem d'abord s'était refusé à croire à un aussi graad malheur ; mois il avait bien fallu se rendre à l’évidence. I.’alarroe aussitôt avait été donnée dans le camp; l'armée étudiante a'était rangée tout entière autour de son jeune chef. Le nouvel attentat des Compagnons de Minuit avait été proclamé hautement : un terrible cri d’indignation et de colère •’en était suivi, un serment unanime de ne prendre ni repos ni trêve avant qu’on eût délivré les deux prisonnières et fait «in exemple éclatant de la punition de leurs ravisseurs. Puis on s'était remis en marche; dans tous les sens on avait battu de nouveau la Forêt-Noire, mais hélas I sans arriver encore à aucun résultat. Pareils à certains héros des vieilles légendes allemandes, les étudiants paraissaient être le jouet des malins esprits ; les bandits étaient devenus invisibles, insaisissables; comme aux temps primitifs, la Forêt-Noire semblait une forêt enchantée, et cependant on ne se rebutait pas encore, et cependant on marchait toujours.

Un soir enfin, en rentrant sous sa tente, Wilhem jeta les yeux sur la caste qu’il consultait chaque jour, et, cette fois, il se recula étonné. Sur cette carte, en caractères grossiers, il y avait écrit : Samedi soir... dans les ruines du vieux château de fiuseuihol. Puis, un neu plus bas, cotte signature : Boulond Or.

Jb fut en vain que Wilhem interrogea toutes les sentinelles qui s’étaient succédé en son absence à la porte de la tente. La réponse qu'il obtint fut invariablement ia même : on n’a- \ ait vu personne; on était confondu par ce nouveau mystère I

— N’importe, se dit Wilhem; samedi, c’est dans trois Jours : dans trois jours, je me trouverai face à face avec eux.

Mais, fidèle au serment qu’il avait fait à Boutun-U'Or, il garda pour lui seul le secret de ce rendez-vous, et n’en paria pas même au grand-duc qui, après une courte absence, venait de rejoindre les étudiants avec toutes les forces utilitaires du duché do Bade.

Du plus loin qu’ils s'aperçurent, les deux hommes s'interrogèrent d'un regard également anxieux.

Charles-Frédérick n’avait pas été plus henreux que Wilhem Arnold, et cependant il avait fait afficher par tout le duché, ainsi que dans les villes avoisinantes, qu'une somme de cin-

quante mille florins serait donnée en récompense à celui qui ramènerait ou qui ferait retrouver la comtesse Hélène et ta jeune compagne. En outre, si c'était un Compagnon de Minuit, ii aurait ta grâce plciqp ot entière.

Malgré cette promesse, .malgré cet appât, personne ne a’é* tait encore présenté, personne n’avilt répondu à l'appel.

Wilhem Arnold et le grand-duc restèrent un instant siltiH deux en face l'un de l’autre.

Puis Charles-Frédérick releva tout à coup la tête et dit au roi de* étudiants :

— Avez-vous remarqué comme moi, Wilhem, une cho» étrange? Depuis une semaine que vous battez ia Forêt-Noire, bien des fois déjà vous êtes passé dans le; environs du château de UosenthaL Le jeune baron Conrad s'y trouve en ce moment, je le sais. 11 doit éprouver, et même à double titre, tout ce que nous ressentons nous-méme. D'où vieot donc qu’il n'est pas encore’ venu à vous, ou qu’il ne vous a pas appelé è lui? D’où vient que, connaissant le but principal de tous vos efforts, il ne vous a pas dit : Me voici, chcrchona et luttons ensemble? -

— En effet, murmura Wifhem devenu tout songeur, celte indif rence ne se comprend pa|l

— Elle s’explique d'autant moins, ajouta le grand-duc, que personne mieux que lui ne saurait nous guider. Il est né dans la Forêt-Noire; il l'habite; il y citasse presque quotidiennement : elle ne doit pas avoir de secrets pour lui.

Wilhem ne répondit pas; de plus en plus frappé des ebservations du grand-duc, il réfléchissait.

— Voulez-vous que nous fassions une chose?

— Expliquez-vous, Altesse ?

— Allons tous les deux au château de Rosenthal I

— Quand Votre Altesse le voudra, je suis prêt à l’v suivre.

— Eh bien, partons à l'instant 1

Cinq minutes après, ils étaient à cheval. «

Sans qu’ils en eussent donné Tordre, un double état major déjà s’apprêtait à les accompagner. Dans celte guerre d'embûches et de mystères, l'inquiétude commençait à gagner les plus braves, et les étudiants pas plus que les officiers ne voulaient laisser leur chef s’avancer seul ù travers la forêt.

La brillante cavalcade partit au galop et ne larda pas d'arriver en vue du nouveau château de Rosenthal.

En ce moment, Schwartz s’y trouvait avec Conrad

Le bandit venait savoir la réponse définitive a son terrible ultimatum*

Plongé dans une inerte et morne torpeur, le malheureux baron n'avait pas encore répondu.

Au piétinement des chevaux qui Ût retentir soudainement le pavé sonore de la cour d'houneur, Schwartz se précipita vers la fenêtre.

— Que se passe-t-il donc? demanda Conrad en relevant la tête.

— Ceat lo chef des étudiants I répondit Schwartz à voix basse, c'est le grand-duc 1

— Que peuvent-ils vouloir ici? demanda le jeune homme qui se redressa épouvanté.

Lo baudil se frappa le front et répondit apres un silence :

— N’esl-il pas ici quelque endroit d'où l'on puisse les voir de plus près, et surtout les entendre, avant que de vous montrer à eux?

— Oui, fit Conrad, oui!

On frappait en ce moment à la porte.

Sur un signe do Conrad, Schwaru se jeta vivement derrière un rideau.

Le baron alla ouvrir la porte

Le majordome entra, qui venait annoncer l’hôte illustre.

— Faites outrer le grand-duc au salon d'honneur, et priezle d’attendre quelques instants, ordonna Conrad; excusezmoi surtout près de lui I Dites que je suis soutirant... que j’étais alité... que je me lève I

Puis, aussitôt que le majordome fut sorti : 1

— Viens t dit il à Schwartz.

Et, par un corridor secret, U le précéda jusque dans sa

cUouibro à coucher.

LU occupant un large panneau do la boiserie, te retrouvait le portrait de Sigitmoud ie-Diabie.

Courad pressa du doigt l'un des boutons de cuivre de l'encadrement.

Comme jadis au vieux château de itosenthal. le panneau glissa dans une invisible rainure, et découvrit dans la muraille une porte cachée qui dunnait da l'autre coté dans lu grand .salou d uenuaur.

Parmi les ornements en relief de celle porte, des jours avaient été ménagés habilement.

— Écoute! fit a voix basse Conrad.

Puis, trop ému lui-môme pour remplir ce rAle, il alla s'asseoir à l'autre extrémité de la chambre, silencieux, immobile, et la tête dans ses mains.

Durant un quart d'heure, Schwartz .aussi testa dans la plus complète immobilité.

liais tout 1 coup il Ri un geste de stupéfaction, presque aussitôt suivi d'un sourd grincement de rage.

— Qu'est-co donc ? demanda Conrad.

TJn instant encore, Schwartz écouta, regarda.

Conrad réitéra sa qucslion. .

Schwartz se retourna lentement et s'avança vers lui.

Une indicible expression de colère et de haine animait en ce moment le visage ailreusemeot pâle du bandit.

— Monsieur le baron de Itosenthal, dit-il, je vous rends votre liberté. No me remerciez pas! J'ai d’autres intérêts maintenant. Comme notre oncien capitaine, je tna retire dea 0(Tairc3, et je serai riche aussi; mais, par la même occasion, je me vengerai... Adieu I

Tout ce quo pouvait comprendre Conrad à celte étrange métamorphose, c’est qu’il n’était plus celui due menaçait la vengeance du brigand. •

Schwartz se dirigeait à pas de tigre vers la porto du corri-

dur secret.

Conrad suivait tous ses mouvements et l'interrogeait des

yeux.

Avant do sortir, Schwartz une dernière fois se retourna vers Courad, et du doigt lui montrant la place qu’il venait de quitter:

— Allez voir à votre tour, dit-il, et surtout écoutez I

Puis il disparut.

Mais avant de dire ce qui venait de se passer et qui se passait encore dans le salon voisin, il nous semble indispensable d'y préparer le lecteur par le chapitre suivant

llucompea.-tt honnête»

La scène qui va suivre se passe à Francfort dans la maison du juif Uérode.

11 nuit.

Ainsi que lors de la première visite de Conrad, une lampe ruineuse éclaire vaguement le capharnaüm bizarre du premier étage et prèle à tous les objets hétéroclites dont il est encombre des formes fantastiques et des roflels étranges.

Le vieux juif, vélu de sa môme houppelande recroquevillée et, par places, luisante, est assis devuut une table boiteuse sur laquelle il écrit.

Derrière lui, sc lient debout sa digne compngne.

par son proiil anguleux, par soit œil rapuce, elle lient (le la vieille juive; par son accoulreuiont et son altitude, elle tient de la soreiere, et cela d'autant plus qu elle s'appuie en ce moment sur un long manche à balai qui va se perdant par eu bas au milieu de ses llasques jupons, comme si etl venait d’enrourcher cotte moulure daus 1 wtculiou de s'envoler au sabbat.

Penchée au-dessus de son cher epoux, la vieille sorcière lit rieusement ce qu'il griifonne.

— Hérode, lui dit-elle euliu qu'est-ce doue que cela, mou mignon?

— Eh... eb 1... ricane le juif, pourquoi celte question, Dé*

borab ? N’as-tu donc pas tout lu par-dessus mon épaulé? N» vois-tu pas que c’est uno liste complète de tous les braves Compagnons dont je suis le banquier anonyme? Ils y sont tous... les petits comme les grands, les mai U os comme les apprentis, h commencer par leur chef... que personne ne connaît, ou, du moins, n’est censé connaître I Mais je n’ai pas de secrets pour loi, ma tendre Dèborah I

Et, tout en clignant vers elle un œil caressant, le vieux juif, de son doigt crochu, lui montre la première ligue écrite eu caractères beaucoup plus gros que les autres.

— Le baron Conrad de Roseuthal !... épèle la mégère avec un ailreux sourire.

IU rode replie la feuille, cl, tout eu se remettent à écrire :

— Au bas de la liste, dit-il, cet avis catégorique aura bien son petit mérite aussi :

• Tous les hommes ci-dessus dénommes se réuniront samedi prochain à minuit dans les ruines du vieux burg do Rosenthal, où l’on pourra facilement les cerner et les détruire tous à la fois. •

— Mais, Uérode, c’est une trahison se récria Déborah.

— Crois-tu?

— Co n’est pas que je t’en blême, au moins! Mais encore faut-il qu’elie ne nous expose pas et qu'elle nous profite.

— Elle nous profilera, je l’espère, ma mignonne 1

— Comment?

Ucrodo prit sur la table un autre papier.

— Tiens! fit-il en déployant avec une sorte de volupté. Ta liras plus facilement: c'est de l'imprimé, ceci... c’est une affiche!

— Par laquelle le graud-duc de Bade promet cinquante mille florins à celui qui fera retrouver la comtesse Hélène et la jeune mademoiselle Bcrtha... (Jui, oui, je sais bien I

— Eh... eh... eh 1... Déborah... calquante milles florins, c’est un joli denier I

— Elles sont là 1

Et madame Uèrode en même temps tournait et la tête et la manche à balai vers certaine porte à demi cachée par un* avalanche de guenilles.

Le vieux juif eut un branlement de tète oe plus en plus significativement joyeux.

— C’est l'ami Schwartz qui les a commises a notre garde ! grommela-t-il ensuite daus sa barbe inculte. Eh... eh... eh... c'est uno fameuse idée qu’il a eue là, l’ami Schwartz i

A ce nom redouté do tous, to manche à balai fut pris d’un trr v sailicmeul cuuvuisif, et madame Uérode redevint aussi militairement sérieuse que si l’on eût évoque devant elle le fantôme do son patron Satan.

— Cinquante mille florins pour ouvrir une porte !... continua nonobstant le vieux juif; co voilà une spéculation !

— Certainement, je ue dis pas .. c’est teniautl murmurait Déborah. Mais la colère des Compagnons, mais la vengeance de Schwartz...

Et, à cc dernier nom, elle se prit à trembler de tous scs membres.

Uérode ne répondit pas et reprit sur la table l’outre papier... la liste, la dèuuucialiuu qu’il déroula aux yeux de sa trop craintive compagne.

— Je ne comprends pas! fit celle-ci.

— Comment, naïve Déborah, il faut t’expliquer que le jour même où les deux prisonnières reparaîtront chez le grandduc, il n’y aura plus un seul Compagnon de vivant ou tout au moins Ue libre.

— Ail !...

Un éclair do rapacité triomphante illumina le fauve regard de madame llérodc, et ses longues mains s'allongèrent comme pour saisir do l'argent... beaucoup d'argent... elle avait enfin compris I

— Donc, conclut ardemment le vieux juif, plus rien a craindre, et non-seulement les cinquante mille (lorius, mais encore toutes ces richesses amoncelées ici, dans noire caveau... car, dans une association telle que la nôtre, lorsque tous les actionnaires ont été pendus, c'est le bauquior qui hérite 1

A ce dernier trait, la sorcière ne put davantage contenir son enthousiasme. Lâchant tout à coup le manche à balai qui lui semblait en équiUbro, elle jeta ses deux mains au cou du

juif el l'embrassa foîlemenl è plusieurs reprises en s’écriant : Hérodc ! Hérode... mon Hérode, tu as la prudence et lo genie du grand roi Salomon!

Flatté de celte chaleureuse approbation conjugale, le vieux juir y répondit par un majestueux sourire.

Puis, mettant (a dénonciation sous enveloppe :

— Ainsi donc, dit-il, c’est bien convenu... demain, nous ouvrons la cage, el sous Tune de» deux colombes délivrées, nous attachons cecit

— Mais observa judicieusement Déborah, si la plus jeune des deux colombes se doute qu’il s'agit là de son frère...

— EUe ne s’en doutera pas ! répondit Hérode en cachetant sous un triple sceau l’enveloppe.

Puis la retournant par un geste de chat jouant avec la soucis qu’il va dévorer, il calt*jray>kia voluptueusement cette suscription :

« A son altesse sérénissime le grand-duc do Bade. *

Et, se relevant pour embrasser à son tour sa folâtre moitié, U «'écria d’un ton de fausse modestie toute pateline .

— Je ne me crois pas tout à fait aussi sage que le grand Salomon, mais je serqi peut-être aussi riche.

A peine achevait-il ce dernier mot qu’un coup violent retentit soudain à la porte de la rue; puis, par intervalles, deux autres coups précipités.

— Dieu d* Abraham! dirent à la fois l’homme et la femme. Dieu de Jacob, c’est un Compagnon de Minuit 1

El tous deux semblaient pétrifiés.

Quelques secondes s’écoulèrent ainsi.

Le même appel se renouvela.

— Descends ouvrir! dit Ucrode, qui d’une marn fiévreuse fit disparailre sous un tas de chiffons et l'alllche et la lettre. Déborah avait disparu avec la lampe.

Immobile dans l’oinbre, Ilérode prêtait avidement l'oreille avec un reste d' effroi.

B y eut en bas un murmure de «oh, un grincement de porte ouverte et refermée, un bruit de pas enfin ^ui remontait l'escalier.

La vieille jnîv* reparut, suivie de doux nommes.

Ces deux ho. tunes, c’étaient Frantz et Jack.

— Que s’esl-il donc passé t due venez- vous faire ici à pareille heure ?

— C’est Schwartz qui nous envole, répondit Imps» blemeut Jack; nous venons reprendre de sa part les deux prisonnières Qu’il t’a confiées.

Hérode et Déborah s’entre-regardèrent avec une consternation désolée. C’étaient les cinquante mille florins qu'on redemandait; c’ctaît leur splendide rêve de fortune dont on les réveillait tout a coup!

— Eh bien, fit Jack, tu ne ne t’empresses pas d'obéir h Tordre du lieutenant f

— Si... si Tait! gémit le juif, qui fit un pas vers la porte masquée par les haillons. #

Frantz el Jack échangèrent un regard qui voulait dire : c’est là 1

Déjà le geôlier écartait les guenilles, lorsque se ravisant, il revint sur ses pas.

— Un ordre de Schwartz!... ûit-fl: mais au fait, qui me io prouve ? montrcz-le-moi I Un double geste échappa à Frantz et à Jack.

— Ils n’ont pas d’ordre, s’écria vivement Déborah, ce sont des imposteurs t

— Pas d écrit, pas de prisonnière» 1 déclara le juif triomphant. Moutrcz-moi quelque chose qui me prouve la mission •me vous a donnée le lieutenant, où sinon...

— Eh bien, soit ! s’écria Jack, je l’avoue, ce o est pas do la part de Schwartz que nous venons, c’est de la nôtre.

— De la vôtre ?...

— Mais, tonnerre, tu n’en obéiras pas moins l Hérode eut un superbe geste de refus; Déborah ressaisit énergiquement son manche è balai.

— En avant! fit Frantz, enfonçons la porte; et, si par hasard, elle nous résiste, mettons le feu à la maison t — Le feu! séciièreut dune même voix Hérode et Déferai).

Ils venaient de penser à leur trésor, à leurs guenilles...

ils étaient désarmés.

— Ah, Jack ! nasilla le vieux juif avec une hypocrisie sublime, traître, tu veux gagner les cinquante mille florins du grand-duc?

— Laisse-nous emmener les deux femmes, et nous t’abandonnons l’argent, dit vivement l’ami Jack qui, sous le masque d U l rode, avait deviné sa pensée.

— Vrai? fit le juif.

— Pas possible ! lU la juiva.

Frantz à son tour Intervint.

— Je vous en donne ma parole, dit-Ü.

— Pour la première fois, Uêrode l’examina avec attenlion, et, ne le reconnaissant pas ;

— Quel est cet homme ? demanda- t-il à Jade,

— Un des serviteurs de la comtesse Hélène.

— Je ne me contente pas de la parole d’un valet; j’exige celle de la comtesse ello-méine.

— Misérable ! •

Mais le juif ne s’émut nullement. H avait recouvré touto sa présence d’esprit, toute sou astuce.

— Pas d emportement* répliqua-l-il froidement, pas de violence! cela ne vous avancerait pas; car, sachcz-le bien, cette maison est pleine d’embûches connues de mui seul, et je n’ai qu’à frapper du pied, qu’à étendre le bras pour que vous «oyez engloutis dans Us obiraes, et les deux femmes avec vous, «i vous osez franchir celte ourle. Ainsi donc, ne menacez plus !

Frantz et Jack à leur tour demeurèrent interdits.

Hérode s’était croisé les bras sur la Doilrine, el scs petits yeux gris lançaient des éclairs.

Déborah ovail l’altitude d’un matamore en jupons

— Mais si la comtesse Hélène t’engageait «a parole ? proposa Frimlz; mais «i, nar elle-mûne, lu étais assuré des cloqua u le mille florins-.

— Alors...

Le regard do juif acheva la réponse.

— Fais donc venir ma maîtresse, dit Frantz; et causons raisonnablement enfin

Hérode eut une hésitation; mais, après un clignement échangé avec sa compagne, il se décida à aller ouvrir la porte.

Pareilles à deux fauvettes captives de la veille, à qui l’on ouvrirait tout d’un coup la cage, Uélene et Hcrilia su précipitèrent au dehors de leur prison; et, reconnaissant leur fidèle Fianlz, elles coururent aussitôt à lui.

Durant les quelques explications qui «'échangèrent rapidement entre les deux jeunes femmes et leurs sauveurs, ilerodo était allé reprendre l’a (fiche el la lettre. Il s’assura e la forci: des cachets de ceUc-ci; il déploya solennellement celle-là.

— Madame la comtesse, dit-il ensuite, vous n’étes pas encore libre; avant de vous permettre de sortir de cette maison U me fout votre serment de faire exécuter par le grand-duo la promesse contenue dans cette afllche; csr U est bien entendu que c’est moi qui vous délivre, et non pas ces hommes.

— Je vous jure que cet argent vous sera payé, répondit Hélène après avoir io.

— Ce n’est pas tout, reprit le vieillard ; il faut me promettre d'aller trouver le grand-duc aussitôt après votre délivrance, el de lui remottre cet écrit dont vous aurez religieusement respecté le cachet Ceci, du reste, est un service personnel que je rends à Son Altesse Charles-Frederick, et qui ne contribuera pas peu, j’en suis certain, à me faire envoyer sans délai les cinquanto milio florins. Ai-je une seconde fois voire parole?

— Une seconde fois, monsieur, je vous le jure I répliqua la comtesse en prenant la lettre ; est- ce tout?

— Un dernier mot madame, dit encore lo juif, un simple détail, du reste 1 Comme votre évasion d’ici va m'exposer à de terribles vengeances, je m’enferme à partir de celle heure el n’ouvre plus qu'au messager qui m’apportera sans aucun doute, après-demain soir, la réponse du grand-duc. Afin de le reconnaître de l’intérieur de ma maison, veillez bien, je vous prie, à ce qu’on lui recommande de frapper par cinq lois è

la porte à Intervalles égaux, et d’agiter par trois fois en l’air la lettre dont U sera porteur, aussitôt quo nous aurons ouvert la fenêtre qui donne su» la rue. Voilà tout ce que j’avais à exiger de vous, madame la comtesse ! On ne saurait prendre trop de précautions, lorsqu’on se dévoue, comme je le fais présentement, au péril de ses jours. Et maintenant, madame la comtesse, je ne vous retiens plus I

Sur un signe de son mari, ltcborah reprit la lampe pour | éclairer l'escalier.

On s’empressa de descendre sur ses traces et de sortir de Tinfemale maison.

— Sauvées t a'c. fièrent seulement alors les deux prisonnières en élevant un regard reconnaissant vers le ciel qui commençait à se dorer à l’horison.

pas encore 1 murmura à demi-voix l'ami Jack.

La cachet brisé.

Depuis un quart d’heure déjà, le grand-duc Charlcs-Frédétkk et Wilhem Arnold se promenaient à grands paa dans le salon d'honneur du château de Rosenthal, où tout continuait à rester sitencieux et désert autour d'eux. C'dlait encore là su château de légende.

De plus en plus étonnés de ce singulier accueil, ai bien bit pour augmenter leurs fâcheux pressentiments. Us osaient A peine échanger les pensées qui s'agitaient en eux.

Le grand-duc cependant s’arrêta.

— Wilhem. dit-il, ou mon instinct me trompe fort, ou eus touchons à quelque chose de fatal. Ce château, dites-

noi, ne voua semble-t-il paa maudit?

Wilhem essaya de sourire.

— Altesse, répondit-il, je croirais plutôt que c’est un de ces manoirs enchantés dont les paladins trouvaient autrefois toutes les portes ouvertes, toutes les salles solilaires, tous les échos muets, mais où ne lardait pas à apparaître à leurs yeux ta dame de leurs plus chères espérances. Hélasl il ne aurait en être pour nous de même ici I

A peine achevait-il cette espèce d’invocation incrédule, que fe bruit d’une voiture, arrivant avec raoidilé s’éleva de la eour du château.

Mû par un sentiment de simple curiosité, Wilhem s’approcha de l’une des fenêtres et se pencha au dehors.

Mats presque aussitôt, il se rejeta en arriére et poussa un cri.

— tju'v vt-U dune? demanda le grand-duo.

— Altesse... balbutia le jeune homme éperdu, j’ai cru volr.ï Dais non, non... c’est impossible... j’ai rêvé)

Et Wilbern so passa la main sur le visage à plusieurs reprises, ainsi qu’un homme qui se croit le jouet d'un songe.

Charles-Frédérick allait répéter son interrogation.

Mais, en ce moment, la porte qui donnait sur l’antichambre «■ouvrit tout à coup.

Oh! miracle du ciell... oh I joie inespérée 1... Non, Wilhem ■'avait pas été la dupe d'une erreur... non, non, Wilhem ■'avait pas rêvé... c’était bien Bertha qui venait d’arriver au château... c’était bien la comtesse Hélène I

Derrière elles se tenait le vieux Frantx : un peu plua Mo, presqu’au dehors, l’ami Jack.

Durant quelques instants, l’éfllbtion fut profonde pour se traduire par des paroles.

On se regardait; on avançait lentement les uns vers les attires; des yeux on se disait : ErfSn, nous nous retrouvons t Do chacune de ces àme» délicieusement épanouie», de ferventes actions de grâces s'élevaient vers le ciel.

Bertha, cependant, avaittendulo main à Wilhem. Le grandduc présenta la sienne à la comtesse, et d'une vois oppressée i

— l'ar quel miracle nous êtes-vous rendue»? put-H demander enfin.

— Que Votre Altesse daigne m'écouter I répondit Hélène, l'ai pria l'engagement de tout voua apprendre.

El de ta voix harmonieuse et grave, elle raconta jusque

dans leurs moindres détails tous les événements qui depuis quelques jours s’étaient succédés pour elle et pour Bertha ; l'enlèvement au sortir du vieux burg de Rosenthal, la halls dans la caverne, le séjour à Francfort, et les dernières seines qui venaient d'y mettre un terme.

En achevant, elle montra le vieux Frantx et l’ami Jack, Legrand-duc lesfUavaoçeret leur dit y

— Voua êtes deux bravee cœur», messieurs! C’est a vous et non pas à d'autres que reviennent les cinquante mille florins.

— Pardon 1 voulut observer Hélcne; pardon. Altesse, mais J’ai formellement prorata.

Le grand-duc ue la laissa pas achever; du geste et du regard, il venait de lui faire comprendre qu'il voulait écouter avant tout la réponse de Jack et celle de Frantz, qui tous les deux s’apprêtaient h parler.

— Je remercie humblement Votre Altesse, dit celui-ci; mais ja n'ai fait que remplir mon devoir de fidèle serviteur, et je m’en trouve suffisamment payé par ma conscience satisfaite.

Quant à l'ami Jack, toujours flegmatiquement solennel, il articula d'une voix fermement résolue:

— Je ne suis pu de ceux qui trahissent pour de l'argent; tant ce que je deoaande, c’est qu'on me laisse librement retourner vers mes amis. Si j'ai déjoué leurs projets je ne veux pas fuir leur ressentiment; de plus, iis courent des dangers à cette heure; ma place est parmi eux; je dois partager leur sort.

Et, sans mémo attendre qu'on lui répondit, fi ae disposait à se retirer.

Charles-Frédérick lit un geste pour le retenir.

— Laissez, Ailesset intervint Wilhem Arnold, laissez l'iml Jack suivre sa fantaisie I je me crois certain de vous le ramener bientôt ; et ce jour-là, je l'espère, ce sera pour lui une grande joie. Puis, s'approchant du vieillard et lui aerrant la main :

— Au revoir Jack i je referai de toi un soldait

Le vieillard se chercha pas à comprendre ; suivi de Frantz, il disparut avec l'impassible lenteur d'un vieux chef sauvage, i retournant k son wigwam de bois

| A peine les portières furent-cllos retombées derrière eut,

, que la comtesse Hélène ae retourna vers le grand-duc et ( reprit r

l — Avant de reparler de notre rançon, quo Votre Altesse , daigne jeter les yeux sur cette lettre qui, m'a-t-on dit, doit lever tous ses scrupules. J'ai promis que vous la liriez aussitôt après mon retour ici.

Et elle lui tendait la lettre d'Hérode.

Charles-Frédérick brisa le cachet, laissa tomber i enveloppe | à terre, et, pour prendre connaissance de son contenu, se i«tira quelque peu k l’écart,

i iÿ. Wilhem, Hélène et Bertha profilèrent de ce mouvement I pour ae rapprocher les uns des autres

Mais à peine avaient-ils échangé quelques paroles a voit basse, qu'une soudaine exclamation du grand-duc les fit retourner tous les trois vere lui.

Une vive émotion se peignait sur le visage de Charles-Frédérick ; une sorte de douloureuse stupeur.

— Madame dit-il d'une voix saccadée, madame la comtes"', mais voua ne saviea donc pas ce que renfermait cette lettre?

— Altesse, jignçre complètement...

— Voyez... v«ycz I

D’une main tremblante, il retourna b> papier vers Hélène.

— C'est une dénonciation complète, poursuivait-il en même | temps; c'est la liste de tous les Compagnons do Minuit... En tête le nom de leur chef. Je le connais maintenant : c'est la ! baron Conrad de Rosenthal.

— Grèce pour lui I crièrent «poiiianéinent les deux jeunes ' femme» en se précipitant aux pieds du grand-duc, grâce I i Durant quelques secondes, Charles-Frédérick les contempla toiles les deux en silence.

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