I .. Puis, s'adressant à Bertha
rictaui. — Typ. et *ttr. M. et P.4î. Cbtraif*
ROMANS POUR TOUS
Far Chaules Dcblys
10 centimes.
ROMANS- POUR TOUS
Les comptes sont en règle? ricana le bandit. (Page 07.)
— C’est votre frère... dit-il. Je vous comprends! Mais vous. Iclèoe, vous?...
— n m'aime.
— Et vous l'aimez encore
— Altesse !.
Au regard d’Hélène, la coære au grand-duc enfin éclata.
— il est ici, cet bomme... cria-t-il en faisant un pas vers a porte; Je veux ie voir 8 l'instant I
Mais , sur le passage du grand-duc, se dressa toul 8 :oup Wilhem Arnold, qui lui barrait le chemin.
— Altesse, dit froidement le Jeune homme, vous m'avez rngagé votre parole, qu'en tout ce qui concernerait les Compagnons de Minuit, le mailre absolu dorénavant... ce ne serait plus vous, mais moi I Ceci ne vous regarde donc pas, Altesse; c'est mon atTairo; et s'il est un coupable ici, le roi des étudiants a seul le droit de le confondre et de décider de ion sort t
— Wilhem Arnold ?.-'
— Ce n’est pas ma volonté qui barre celte porte, Altesse; c’est votre serment... vous avez juré I
U y avait tant de calme puissant, tant de loyale autorité dans la parole du sujet que le souverain s'arrêta.
D’un autre cété, Berlha s’était traînée jusqu'8 lui; elle vomit de saisir scs maios qu’elle Inondait de larmes.
Un peu plus loin, en arrière, la comtesse Hélène le suppliait également du regard.
Charlea-Frédérick ee retourna lentement vers les deux femmes qui l'imploraient, et feignit de ne plus se souvenir do I homme qui venait de se mettre eu travers de son vouloir. Wilhem comprit et disparut aussitôt.
Dans l'antichambre même il trouva le majordome; et, d'un ton qui u’admcllait pas do réplique, il lui commanda de la conduire auprès de son maitre,
L» CoUPAGSûlH UK UISVtT U.
Conrad était encore dans la chambre du'ornalt l'image do Sigismond-le-Diable.
Au moment mémo où Schwartz sortait par une porte, par l'autre Wilhem entrait.
Assis devant une table qu'en plein jour éclairait une bougie, Conrad imprimait ses armes dans la ciro noire dont U cachetait une lettro écrite à l'instant.
Au bruit des pas de Wilhem, Conrad releva la télé.
Il était tellement pèle, une si poignante douleur crispait ses traits que Wilhem comprit qu'il savait toul.
Effectivement, il lui montra la boiserie encore ouverte, et d'une voix profondément résolue, il lui dit :
— Je vous attendais, monsieur, pour vous remettre mon testament.
Et il tendit à Wilhem la lettre cachetée de noir.
Il y eut un silence.
Wilhem le rompit le premier.
— Ainsi donc, demanda-t-il, vous voulez mourir*
— Il ne m'est plus permis de vivre.
— Mais Bcrtha... mais Hélène?...
— Pauvres femmes I... ce n'est qu'après la fermeture de mon tomlieau quelles pourront relever la tète. Moi, vivant, il n'était plus pour elles ni honneur ni sérénité ici-bas... elles ino comprendront 1 Jo leur avais promis de ne point attenter à mes jours, à moins que ce ne fût pour échapper 8 l'échafaud... L'échafaud me menace maintenant; jo suis relevé de ma promesse. Je serai donc mon seul juge et mon propre bourreau. Je vous lèguo ma sœur, Wilhem Arnold... Adieu i
D'une main, Wilhem prit le testament; de l'autre, il serra celle que lui tendait Conrad.
Puis, sons répundre un seul mot, il laisse, tout songeur, retomber sa loto sur sa poitrims
Quant à Conrad, plus tier que jamais, il se dirigea lentement vers une panoplie suspendue à la muraille.
Déjà sa main s’avançait vers un pistolet.
Tout à coup, Wilhem le toucha à l’épaule.
— Pas ainsi 1... dit-il; cette mort pour vous serait encore le déshonneur 1 il ne faut paa qu'il aeildit que voue ayez recoure au suicide; il faut que votre mort puisse passer pour être l'œuvre de Dieu!
— Mais, comment f...
pour toute réponse, le jeune médecin présenta un flacon fa
Conrad.
— C’est... du poison?... demanda celui-ci.
— Oui... mais un poison qui ne laisse aucune trace et qui ne permet aucun soupçon.
D'une main ferme, le barou de Rosenlbal prit ia fiole et ia renversa entre ses lèvres.
— Dans combien de temps aeral-je mort ? demanda-t-il ensuite.
— Dans dit minute* I répondit Wilhem avec la môme impassibilité.
Aucun muscle ne tressaillit sur le visage de Conrad.
— Adieu, frère I dit-il avec un amer sourire; laisaez-moi seul... Je veut essayer une réconciliation suprême avec le
ciel.
Et il se dirigea vers le prie-Dieu.
William sortit et regagna vivement le grand salon.
— Sauvez-le» et je suis fa vous I venait de dire la comtesse a l'instant où 11 entra.
— Ne me teniez pas, Hélène I répondit avec dignité Gharlea- Fréderick, je suis le justicier de tnea sujets.
La voix de Wilhem s’éleva du seuil en ce moment.
— Dieu seul est le justicier des morts... dlt-ll, et le baron j Conrad de Rosenthal vient de mourir.
Hélène et Bertha pâlissaient et chancelaient déjfa.
Mais, d’un regard, Wilhem avait su prévenir leur effroi.
Puis, profitant de la sortie précipitée du gnnd-duc, U bon dit entre les deux femmes et leur jeta rapidement ces quelques mots à l’oreille :
— 11 est mort pour tous, mais vivant pour nous trois.. Ayez confiance encore en l'avenir 1
Quelques secondes après, la sœur et i’amauta pénétraient ensemble dans la chambre voisine.
Étendu sans mouvement au pied du prie-Dieu, Conrad sein* Liait dormir.
ÎUglemsntda temples.
Minuit sonnait aux nombreuses églises de Francfort, et les vibrations ailées de leurs cloches s’éparpillaient de toutes parts dans la nuit.
Une nuit brumeuse et sombre 1
Parfois cependant la lune apparaissait tout a coup entre deux vols do nuages noirs aux formes échevelées, aux transformations incessantes et fantastiques. Le ciel n’était plus, cette nuit-là, qu’un gigantesque et sinistre kaléidoscope.
Personne dans les rues, pas une lumière aux maisons : f Francfort semblait une ville morte.
Un seul homme, ou plutôt uno seule ombre, marchait avec rapidité sur le pavé glissant. ;
Gel homme arriva bientôt à l’angle de la rue des Juifs.
La physionomie de celle rue était plus bizarre encore et plus pittoresquement diabolique que d’habitude. Les longs toits pointus des maisons se profilaient dans lo ciel ainsi qu’une double bandé de fantômes effarés; par intervalles, on eût pu croire que les nuages leur communiquaient le mouvement, et que, faute de pouvoir voler comme eux, elles ondulaient étrangement sur leurs bases ventrues et difformes. A la hauteur des premiers étages surplombant la rue, c’est fa peine
s’il restait quelques vagues traînées de lumière bleuâtre; au dessous, c’étaient les ténèbres.
Le nocturne piéton s'engagea sans hésiter dans cette sort" de tunnel effrayant à force d’étre noir, et le long des murailles suintantes s’avança avec précaution, mais d’un pas toujours égal. A le voir ainsi ramper avec assurance dans c<? cloaque impur, on eût dit un de ces grands reptiles familier* qui grouillent confusément parmi les pilotis marécageux de quelques-unes des vieilles cathédrales gothiques.
Devant la maison la plus haute et la plus dégingandée da toutes, il suspendit enfin sa marche et s’en fut regarder au ! milieu de la rue s'il n’exislail pas quoique vague lueqr à h façade de cette maison que préalablement il avait menai- éo du poing.
Pas une fenêtre, pas une lucarne qui ne fût compté terne: : obscure.
~ Ils ne dorment pas, cependant, je le parierais I grommela-t-il dans les plia du manteau ramené sur son visage.
Puis, marchant sur le pointe des pieds, il reviot coller son ; oreille avide aux rainures disjointes de la porte habillée de fer: et là, retenant son souffle, Il écouta.
Paa un bruit, — rien.
El cependant, il avais bien deviné : on no dormait pas dans
celte maison.
Mais ce n'était ni aux étages supérieurs, ni au rez-de-chaussée, que se concentrait cette nuit-là la vie de ses habitants, c’était dans les caveaux secrets qui sont profondément creusés sous chacune des vieilles habitations iuivtê, et (bot à Franc- 1 fort, au-dessous de la rue connue de tous, une autre rue pleine de mystères.
Du reste, nous ne sommes paa contraints de rester à la porte, nous autres : entrez avec mol par ce magique chemin, que prenait Le Sage fa la suite du Diable-Boiteux; descendons les marches glauques de cet escalier souterrain ; traversons plusieurs caves banales. Voyez-vous là-bas une vague lumière... de l’autre côté de cette porte onlre-baillée ? ouvronsla sans bruit!.... En la touchant, vous remarquerez tout d’abord son épaisseur, son armure de fer et sa serrure savamment compliquée. Dieu me damne t on dirait vraiment la porte d’un coffre-fort !
Effectivement, c’est là que sont enfermées les richesses occultes cl sacrilèges de la redoutable bande dont nous esquissons l’histoire; c’est ici la caisse centrale des Compagnons do Minuit.
Rien n’y manque, pas méine le caissier, pas môme la caissière.
Hérode est debout devant un pupitre scellé dans la muraille, et sur lequel S’étale un gros registre jauni par le temps.
D'une main et d’un œil, le juif achève de vérifier une liasse de traites avec les signatures desquelles on poureait reconstituer tout le calendrier Israélite. De l’autre œil, il caresse un chiffre que souligne voluptueusement son doigt crochu, et que précède ce mot magique : total I
A l’autre extrémité du caveau, Déborah est accroupie devant un immense tas d’or sur lequel elle va jeter de la main gauche les quelques derniers florins contenus daos sa main droite.
— Dix millions 1 s’écrie Hérode avec une indicible expression de rapacité triomphante.
— Dix millions l répète Déborah avec une ivresse plus
délirante encore.
— Dix millions... dit millions... dix millions I... chantentils en chœur tous les deux.
Et le juif agile fébrilement au-dessus de sa tête des poignées de billets de banque.
Et ia juive plonge jusqu'au coude scs deux mains dans le las d'or; puis, so redressant tout à coup, elle laisse retomber les florins sur les florins en retentissantes cascades.
— A nous tout cela! reprend lierode, tout est a nous... bien à nous... rien qu’fa nous! Cette nuit môme, les Compagnons seront anéantis... plus de partage I... Cette nuit mémo les cinquante mille florins du grand-dtic vont arriver... il» vont le grossir encore, à ina chère fortune! que tu es belle ù
LES COMPAGNONS DK M1MLT
ontempler ainsi! O mon bien aimê-trésor, que tu es beau!
2St le juif vient déposer avec une extatique adoration tous es billets do banque sur l’amas d’or; puis il se relève et jette uperbemenl un bras sur l’épaule de Ds borah, tandis que autre se relève victorieusement vers la voûte.
La juive imite ce mouvement, cette attitude.
— Nous ne dépenserons plus rien, dit-dle, maintenant ue nous voilà si riches I
— Nous le deviendrons davantage encore! s’écria l’autre vare; avec cet oimant-Iè entre nos mains, nous avons de |uoi fqire venir dans ce caveau toutes les richesses du monde.
— J’ai des millions... dit encore Déborab ; je suis reine I
— J’aurai des milliards, conclut Hérode, je suis Dieu !
Et les deux maigres corps palpitaient de frénétique volupté, *t leurs yeux jetaient de fauves éclaira.
En ce moment, un coup retentit à la porte de la rue.
Les deux fanatiques adorateurs du veau d’or changèrent m média terne rit de visage et devinrent immobiles.
— Que te disais-je? Ht Hérode. Voici déjà l'elfe! de l’aimant; ■e sont les cinquante mille florins du grand-duc qui nous irrivent
— Écoute! fit Déborah.
— L est toi, Déborah? fit-il en se retournant
Mois, des le premier regard, il se renversa en arrière arec le cri sauvage d'une hyène prise an piège.
Ce a'élait point Déborah qu'il avau J«vant lui; o'élett Schwartz,
— I.cs comptes sont en régie f... ricana le bandit; tant mieux I je vois [e donner quittance 1 i — Grâce I balbutia le juif terrillé, grâce, Schwartz ?
— Tu ne me connais donc pas, traître 1 répliqua férocement celui-ci ; ta complice est déjà sur la route de l'enfer va l’y rejoindre !
Une seconde fois, le poignard sanglant «'était levé. Vainement te vieillard battit l'air de scs mains; l’arme aaugiaulo disparut jusqu'à la garde dans sa poitrine.
— Et du deux! Bl Schwartz.
Le juir était tombé comme une masso inerte en travers du coure béant.
t L'assassin repoussa du pied sa victime; et, se penchant à son tour au-dessus du trésor ;
— Feu m'importe ce qui adviendra maintenant des Compagnons de Minuit t... dit-il. Voici ma part à moi... la part du lion t
— Oui... écoutonsl
Au milieu d'un silonoe de sépulcre, un second coup letenliL
Fuis un troisième.
Los deux juifs comptaient mainienant h demi-voix.
— Quatre f lU Déborah.
— Cinq! éclata finalement Ilérode. El tous ont été aépares mr des intervalles égaux. C'est bien le signal convenu. Vas mvrir, Déborah... pendant que je range tout ceci; je te rainas dans un instant là-haut... va i
— Oui, répondit la juive; mais je vais avant tout regarder par le guichet et par le judas.
— . Silo se souvient de tout, la précieuse ( mina i s’écria le juir avec une tendre admiraliou, Obi Délierai!.. . va, je t'aime! je l'aime presque autant que mon or!
En réponse à celle galanterie, ta hideuse sorcière eut un sourire diabolique. Puis, emportant lune des deux lampes avec lesquelles le caveau était bizarrement éclairé, elle disparut.
Hérode prit l'autre lampe; cl, l'ayant posée sur le terre humide, il se plaça devant son trésor et prit la posture accroupie d'un Indien en adoration devant son fétiche.
Pendent ce temps-là. Déborah remontait vivement l'escaicr. Parvenue su premier éttge, eiio s'agenouilla sur le plaudiar qui surplombait la rue, fit glisser lo judos dans sa raisure et regarde.
Au-dessous d ette était un homme qui, silél qu’il eut aperçu a lumière, agita dans la noire nuit un papier blanc.
— C'est bien le messager! murmura-t-elle alors, on refermant le judas.
Après quoi, elle redescendit quatre à quatre les marches le 'escalier de bois qui cria sous ses pieds impatients.
Une lourde barre de I er barricadait en dedans la perle de la ru*.
Déborah déplaça d'abord celle barre ; mais, au moment de meure la uiain sur la clé, un dernier ramueuteni de prudence, peut-être un secret presse min, eut, lui lit ouvrir le guichet.
— Qui va là? dcmauda-teUe d'uno voix rauque, à travers te grillage.
— t'apporte une cassette de la part du grand-duc de Bade, t. .pundil-ufl du dehors.
La clé grinça aussitôt dans la serrure rouillèe; la porte
s'ouvrit.
L'a homme se précipita dans la maison. Un poignard brilla
cerne un éclair, et la vieille juive morlcllomenl frapiiée tomba sous pousser un cri.
— Et d'une! lit le ineurlrior; maintenant, i l'autre)
Fuis, l'escalier do la cave sembla l'engloutir, mais ainsi qu'une ombre vengeresse, car sa marche rapide u'éveilluit ' ccun écho dans la nuit.
îvnché durant ce lemps-là sur son or, Hérode en remplis tsii ii pleines poignées un grand coffre.
Uns main tout h coup s’appuya sur son épaule.
Un grand portefeuille rouge était placé sur le couvercle renversé en arrière.
Dans ce portefeuille se Pouvaient toutes les valeurs précédcimncnl vérifiées par le juir.
— Parlait! dit Schwartz, après s'en être assuré; c'est porte-
ur, celai Quant au relie nous verrons si ta prudence me pore mel do refaire ici plusieurt voyages... emplissons toujours nos poches. 1
Quand les poches regorgèrent, le handlt étala son manteau sur le sol, mit un tas d or au milieu, le noua vigoureusement par les coins, jeta «j fardeau sur son épaule el se retourna vers la sortie du caveau.
Mais en ce mernonl même, la porte se referma tout è roui) aveu un bruit métallique, et devant celte perle se redressa le
Le eang coulait à Dots de sa poitrine entrouverte • son vU sage avait déjà Ire teintes livides du cadavre. Mais ’ia haine vivait encore dans ses yeux démesurément agrandis- pour un instant encore, son visage semblait galvanisé par là vengeance.
— Sebwartx 1 rida-t-it d’une voix qui n'avait plus rien d'humain, il fallait un coup de poignard qui na me permit pas de nie Dainer jusqu'ici... Ouvre celle porte, malmenant ouvre-la donc I
Et s'affaissant sur lui-inéme, il retomba. A l'aspect de sa victime ressuscitant devant lui, Schwartz avait eu ua mouvement d'épouvante; eu entendant ses dernières paroles une horrible pensée traversa tout à coup son esprit. U Préau» retomber bruyamment en arrière son manteau plein d’or - et. sautaul par-dessus le cadavre du juif, il se rua sur la porte Il la poussa des mains, puis de l'épaule; il bondit et rebondit ainsi qu'un madrier vivant.
La porte resta immobile.
D’une main fiévreuse il chercha la clé; ta dé était en dehors b u»a set, Uiigloa contre les ferrures intérieures... rien neceda ’ rien ne fléchit., rien!
— Il y a cependant un ressort™ je le vois t cria le bandit.
— Oui... mais il est connu de moi seul I répondit une voix étrange.
Schwartz se retourna.
Le jtiil riait en se tordant dans les convulsions dp légume. De sa longue main crispeo, le juir mollirait la porte à jamais close.
— Hérode ! supplia Schwartz en se précipitant vers lui;
Herodc, pardonne-moi... je ic sauverai I .No me condamne pas à mourir de faim? Ohl ce serait Irup horrible... lléredet... ^
— Ab i... abl... ah i... rit encore io vieillard.
El ton corps, se roidissant lout à coup, demeura immobile. Vainement Schwartz le souleva dans ses bras; vaiiieuu i . il le secoua avec toutes sortes de prières insensées; vauu-
ment il osa lui rouvrir les yeux..
Le juif était mort cette fois... bien mort !
Schwartz alors se redressa, superbe à voir en ce moment de terreur et de rage. Avec un rugissement de tigre captif, il ressaisit les coins du manteau toujours gonflé d'or; et, se faisant une massue de cet énorme poids, il en battit frénétiquement la porte.
Mais le drap ne tarda pas à se crever, et les pièces d'or s'éparpillèrent avec fracas derrière lui.
Quelques-unes d'entre elles atteignirent la lampe, qui so renversa et s'éteignit.
Dus terrifié que jamais, haletant, anéanti, Schwartz se prit ù courir follement par lo caveau et rencontra dans sa course le coffre-fort sur leaucl il finit par s'asseoir, la tête plongée dau j ses mains.
Il était seul... seul dans les ténèbres... seul avec des millions... seul avec un cadavre.
Et la soif déjà dévorait sa poitrine ardente... et déjà le malheureux sentait la faim lui venir
Slgismond-le -Diable*
Cette même nuit, cette nuit mêlée de clairs de lune et de noires nuées, des hommes semblables à des fanlèmes se glissaient de toutes parts entre les roches grises qui envirouucm le vieux château de Rosenthai.
Au moment où minuit sonna, tous ces hommes se trouvèrent réunis dans la salle des Chevaliers.
Comme à l'heure où nou9 y avons pour la première fois introduit le lecteur, les sièges et l’estrade étaient préparés pour une réunion solennelle. Sur la table brûlaient les bougies.
Une d'entre elles, cependant, une seule, n'était pas encore allumée
Par intervalles, on entendait au loin un bruit de cloches éplorées.
Ces cloches sonnaient pour les funérailles du baron de Roaenthal, dont on descendait à celte même heure le cadavre dans les caveaux funéraires du nouveau manoir
Au moment où ces lugubres sons cessèrent complètement, un des compagnons monta sur l’estrade.
Cet homme, c'était Boulon-d'Or.
— Amis et frères, dit-il gravement, notre capitaine n’est plus. Ses deux lieutenants et Schwartz ne sont pas ici. l’occupe dans notre association le grade qui vient immédiatement après les leurs, c’est à moi de présider, celle nuit, l'assemblée, le déclare donc la séance ouverte.
Les Compagnons s’assirent; derrière les Compagnons, contre la miraille, se rangèrent silencieusement les simples affiliés et les apprentis.
' l’association tout entière se trouvait effectivement réunie ; il n’y manquait que Conrad, Reynold et Schwflrtz.
La parole donnée à Wilhem Arnold avait été religieusement tenue par Bouton-d’Or.
1 — Amis et frères, reprit Pex-garde-Irançaise, vous savez
au nooi de qui je vous ai convoqués; merci de votre confiance 1 Elle a du reste, pour garantie, des otages, et j’ai voulu qu’ils fussent jusqu’au dernier moment sous votre main, les voici :
A ces mots, Bouton-d'Or montra Karolus Uald et Ilcrmann Kirschberg fort tranquillement assis tous les deux à la droite de l’estrade.
En effet, depuis trois jours qu’ils vivaient avec les bandits, nos deux étudiants s’en étaient fort bien trouves, par ma foi I Maintenant encore, c’était avec un certain plaisir qu'ils voyaient se dérouler devant leurs regards le curieux spectacle auquel ils allaient assister. A l'appel de leurs noms, ils se levèrent tous les deux et saluèrent.
Bouton-d’Or continua :
— J’aurais le droit d'entrer dans quelques détails sur notre situation qui me semble désespérée, mais je préfère laisser la parole à celui au nom duquel je vous ai réunis tous. Qu’on introduise ici notre hôte J
Deux brigands, qui remplissaient ce soir-là les fonctions d’huissiers, sortiront de la salle et reparurent bientôt avec Wilhem Arnold.
Un mouchoir blanc recouvrait les yeux du roi des écoles.
Sur un signe de Bouton-d’Or, ce bandeau tomba.
Un moment ébloui par la lumière, Wilhem regarda longuement autour de la salle.
Hermann et Karolus quittèrent un instant leurs sièges et vinrent fraternellement lui serrer la main.
En mémo temps, Bouton-d’Or était descendu de Peslrad afin do s’avancer à hi rencontre de Wilhem Arnold. II ne tarda pas à y remonter avec lui.
Voyant que leur ennemi s’apprêtait à parler, les brigands, qui tout d’abord s’étalent confusément agités à son apparition, firent silence.
— Compagnons de Minuit, débuta l’aventureux jeune homme, je me dois à moi-même de vous répéter avant tout ce qui vous a été promis en mon nom. Libres ici vous ôtes venus; vous pourrez librement en sortir. Et, cependant, si je j voulais être moins loyal, je pourrais écraser à 1 instant votre association tout entière; je n’aurais pour cela qu’à referjner cette main... vous y êtes tous (
« Ecartez ces draperies, ajouta Wilhem, et regardez! »
Les sièges furent vivement abandonnés. Les bandits se groupèrent diversement aux fenêtres et débordèrent sur tous ceux des balcons qui se trouvaient encore suspendus au- dessus des ruines.
Les nuages, en ce moment, semblaient s’élre évanouis; la lune brillait dans tout son éclat.
A la lueur de ses pâles rayons qui ruisselaient sur tous les alentours, on apercevait la phalange complète dos étudiants d’Heidelberg qui, debout dans la nuit et l’épée à la main, entouraient le château d’un demi-cercle d’acier; le rosie de cette circonvallation terrifiante était formé par les soldais du grand-duc Charles-Frédérick.
Les bandits eurent un premier mouvement de colère et voulurent crier à la trahison.
— Je vous le répète, fit Arnold, d’une voix qui domina toutes les autres aussitôt, je vous le répète, aucun péril ne vous menace présentcmentdc ma part. Les hommes que vous venez d'apercevoir ne sont placés là que pour vous faire apprécier leur nombre et leur force. Après m'avoir entendu, ceux d’entre vous qui voudraient encore continuer la guerre, ils les laisseront passer, je vous le jure I
— En place et silence! commanda Bouton-d'Or aux brigands parmi lesquels se manifestait un murmure d'incrédulité
Sitôt que te calme se fut rétabli, Wilhem continua
— Peu nous importe que vous nous échappiez cette nuit t A part la supériorité de toute nature que nous avons sur vous, supériorité du nombre, supériorité des armes, supériorité du bon droit surtout qui peut agir en plein soleil, nous sommes assurés maintenant de vous ressaisir demain, car il s’est trouve dans vos rangs un traître, car nous avons la liste complète de tous vos noms, de tous vos repaires. Vous ne me croyez pas... la voici t
La liste écrite par le juif Hérode fut en même temps jetée du haut de l'estrade et circula rapidement parmi les bandits atterrés.
Alerte à tirer parti de cette impression, Wilhem poursuivit:
— Si vous le voulez, cependant, aucun do vous ne sera eliôlié; plus de gibets, plus de prisons! J'ai le droit de £;rüce envers vous tous; mioux encore, je puis vous ouvrir un nouvel avenir et refaire de vous des hommes libres, riches et glorieux I
— Parlez, parlez 1 criait-on de toutes parts.
D’une façon lucide et précise, Wilhem exposa habilement le t)ian qu'il avait conçu.
fil»
On s’en souvient, il s'agissait d'une expatriation en masse, mais qni, sous tous les rapports, était faite pour tenter de tels hommes. La guerre de l’indépendance passionnait à cette époque toutes les natures aventureuses. En délivrant l' Allemagne des Compagnons de Minuit, Wilhem comptait utiliser leur courage et leur habitude de la vie des forêts au profit de l'affranchissement de l’Amérique. Avec un si noble but, les bandits pouvaient devenir des héros et plus tard des citoyens. Avantages de toutes sortes, certitude de succès, richesse du sol qu’on allait conquérir, réhabilitation par la gloire, pittoresque existence des colons, propriété, liberté, famille, Wilhem ût briller toutes ces espérances dans sa chaleureuse harangue où l’on crut voir passer l'éblouissant mirage de l’Amérique, non pas seulement telle qu'elie était alors, mais telle qu’elie est aujourd’hui. C’était une tentation irrésistible.
Cependant, après un premier élan d’enthousiasme, les auditeurs se refroidirent soudainement; quelques-uns d’entre eux avaient émis des doutes sur les pouvoirs dont se larguait le roi des étudiants. Etait-il possible qu’on quittât aussi facilement l'Allemagne T Etait-il croyable surtout qu’on fut aussi cordialement accueilli dans le Nouveau-Monde.
Mais Wilhem ne s’en émut pas.
— Je m’attendais à trouver ici des incrédules, dit-il. cl j’ai dans celte prévision envoyé l’un des vôtres à Paris atin qu’il vous rapportât une conviction personnelle, une irrccusaülo preuve. 11 devait être de retour ce soir même; jo lui avais donné rendez-vous ici, il va venir 1
H est arrivé I cria tout à coup une autre voix; moi aussi,
j’ai tenu ma promesse!
Toutes les têtes aussitôt se retournèrent vers la porte d entrée.
Botté, cperonnê, le fouet encore à la main, couvert de fanoe et de poussière, un homme était debout sur le seuil.
Keynold I crièrent è la fois toutes ica voix.
Effectivement, cctait le HuJiomt converti, c'était le messager de Wilhem Arnold.
— Voici la preuve demandée t dit-il en montrant une lettre; Toici la réponse formelle du général Lafayetto.
Lecture en lut aussitôt donnée à boule voit.
Après cette communication, le doute n'étail plus permis; l'hésitation n'était plus possible.
Revnold la corrobora encore per le récit de son voyage, n avait vu : il était convaincu; il Ht passer dans tous les cœurs l'enthousiasme qui passionnait le sien.
Une immense exclamation ébranla les piliers tremblants de la vieille salle gothique. ....
Quelques derniers murmures cependant s élevèrent encore. — Mais, observa l'un des bandits, U est question dons cette lettre du chef qui nous commandera et en considération duquel ces avantages nous seraient accordés. Quel est donc ce cherT
— Oui, oui, répétèrent plusieurs voix, quel sera notre capitainel en une draperies noires
qui lentement s’écartait.
Pèle comme un spectre, un nomme s avança.
— Le baron Conrad de Bosenihalt dirent à 1 instant tous les bandits épouvantés comme à l'aspect d'un fantôme.
je ne me nomme plus ainsi... le bBron Conrad de ho-
senthal est mort! Pour voua, comme pour les ennemis de l'indépendance américaine, on m'appellera maintenant St-
Après avoErnonoocê cette déclaration d'un accent solennel, le mort vivant monta les degrés de l’estrade et vint donner la main au roi des étudiants . . . ,
Puis, se retournant vers les bandits qui semblaient tous transformés en hommes de pierre : .
— Écoutcz-moi cependant encore! reprit-il ; je n accepte de vous commander qu’a la condition de vous commander tous Si tous vous consentez à mo suivre, je pars... si quelques-uns s’obstinent à rester en Allemagne, je reste avec ceux-là! car j’ai fait un serment que je veux tenir... le serment de vivre et de mourir avec fes Compagnons de Minuit! Tant qu’il y aura des Compagnons de Minuit dans la Forêt- Koire ma place est parmi eux... avec eux est ma tombe!
Conrad s’arrêta vainement à ces» mots ; le silence continua de planer dons la vaste enceinte, et tous les regards demeurèrent fixés sur le visage impassible de celui qui venait de s’appeler Sigisraond-le-L)iable; évidemment ils réclamaient
une explication plus complète de ses dernières paroles.
Wilhem Arnold lui-même ne comprenait plus.
— Que ceux donc qui veulent faire partie de l'expédition déposent ici leurs armes et descendent se ranger au bas de la colline avec les étudiants et les soldais qui les doivent escorter jusqu’au lieu de rembarquement! Que ceux qui persistent à préférer le brigandage à la gloire restent avec moi dans celle salle 1
Et avec la fatale majesté d’une résolution terrible, il s’assit dans le fauteuil de chêne que surmontaient les armes de Bosenlhal, et qui, depuis l’abandon du château, ne servait plus qu’au cher suprême des Compagnons de Minuit.
fl y cul un moment d’hésUaLioa;Tteynold et Bouton-d'Or y mirent un terme. ... ....
Nous sommes les lieutenants des volontaires américains,
dirent-ils; que nos soldats, pour la première fois, se laissent guider par nous!... eu avant!
Et après avoir déposé leurs armes dans les niches qui flhnquaient les deux côtés de la porte, ils sortirent.
Un premier flot de brigands, les moins corrompus, les plus vaillants, se précipitèrent sur les traces de Bouton-d’Or et do Beynold.
Puis les autres défilèrent ensuite, mais de plus en plus lentement, selon qu’ils conservaient plus ou moins de regrets, aelon qu’ils étaient plus ou moins endurcis dans le crime.
En même temps, à l’autre extrémité de la salle commençait à se former un groupe sombre et farouche ; ceux-là, c'étaient les natures fatalement rebelles au bien, éternellement rivées au mal... ceux-là, o’étaient les émules de Schwartz.
— Les voyez-vous? disait Conrad à Wilhem, il n’est pas de rédemption possible pour ces damnés ; il na m’est pas permis à moi de vivre 1
— Expliquez-vous! supplia Wilhem a voix basse, je ne 1 devine pas encore votre projet, mais je le pressens!
— Ami, murmura Conrad avec un sourire amer, au lieu de la mort, vous m'aviez versè^le sommeil... je vous en ai remercié d'abord en me réveillant. Je consentais à vivre sous un outre nom : j’acceptais la réhabilitation de l’avenir. Mais depuis, j'ai réfléchi, ] ai consulté mes forces ; je ne veux pas d’une grâce qui ne s'étendra pas à tous; d'ailleurs, Hclene épouse le grand-duc. Laissez-moi faire ce que j’ai résolu, Wilhem... vous avez délivré l’Allemagne d’une partie dus i brigands qui ia désolaient; c’est à moi de l'affranchir de l’autre ! Ne me demandez pas comment... mon testament vous expliquera tout. Rendez ma sueur heureuse... dites à Hélène que je l'ai aimée, que je l'aime toujours! Et maintenant, laissez-moi seul avec ces hommes... partez à l'instant, Wilhem ! je voua en supplie, fuyez t — Fuir! répondit songeusement Wilhem, qui du reg.ird appela près de lui Kirschberg
. — Vous restez? dit Conrad, soit î Vèus pouvez être heureux,
I vous... nous verrons bien!
Pendant ces quelques mots, la salle achevait de se vider ra- ! pidement. Deux ou trois Compagnons sortirent encore en jetant à leur tour pistolets et poignards, ainsi que vonaient i de faire tous ceux qui les avaient précédés. Puis, tout mouvement s'arrêta. .. puis un dernier bandit, se détachant comme avec peine du groupe des indomptables, hésita durant quelques secondes, alla vers la porte, revint sur ses pas et finalement s'élança au dehors en s’écriant — Ma foi! vivent les vaillants et les honnêtes t Advienne que pourra... vive l’Amérique I Conrad alors se leva lentement :
— Ainsi, dit-il, c’est bien convenu!... Vous voulez rester en Allemagne... et rester bandits?
— A perpétuité! répondit cyniqucmebt un des hommes du groupe infernal.
— La Forêt-Noire est a nous, ml un autre; nous ne lâ- • cherons pas la proie pour l’ombre I
— Bandits nous sommes, ajouta un troisième, et bandits nous mourrons!
— Soit! dit Conrad
Et, descendant de l’estrade vers la table comme pour ouvrir une nouvelle séance qui décidât de l’avenir de la bande restreinte :
— Qu’il soit donc fait ainsi que vous voulez, continua -t il; reprenez place et causons... Mais on n’y voit plus, ici... cos bougies vont s’éteindre !
De l’air le plus naturel du monde, il alluma la seule des bougies qui ne brûlât pas encore.
Puis, tandis que les bandits s’asseyaient, il se retourna vers Wilhem et lui jeta rapidement ces quelques mois à
l'oreille :
— Celle lumière communique à des tonneaux de poudre quo Schwartz avait placés dans les caveaux au-dessus desquels nous nous trouvons, aün de vous faire sauter tous. Je uie sers do son idée, mais pour achever votre œuvre. Dans dix minutes au plus, r explosion aura lieu... ii vous reste juste !• temps de fuir... Au nom de Bertha, fuyez!
Oc ne fut pas à Conrad que Wilhem répondit.
•-Alerte, Hermanul cria-t-il, arrachons- le d’ici malgré lui... U n'est plus que les épaules qui puissent le sauver)
Déjà le Samson des écoles avait compris.
Plus prompt même que l’ordre qui vouait de lui être donné, il enleva Conrad dans ses robustes bras, et, le tenant audessus de sa tête, ainsi qu'il eût fait d’un enfant, il l'emporta 'au dehors. *
K a roi us s’était précipité en avant... Kîrschberg le suivait au nos de course, malgré tous les efforts désespérés de Conrad.,, Wilheui venait ensuite en activant encore de la voix ses deux
compagnons.
Étonnés, mais imaginant tout simplement qu'on voulait empêcher le baron de Hosenlhal de rester leur chef, les derniers bandits ne songèrent pas à quitter la salle des Chevaliers.
Mais les trois etudiants connaissaient la vérité ; ils savaient que leur salut dépendait de la rapidité de leur tuite... ils ne couraient pas, ils volaient à ira vers les ruines.
Bientôt un eût dépasse les deniers écroulements, les dernières murailles, les dernières roches.
— Là) III.., cria tout à coup Wilbem on indiquant une sorte de grotte que la nature avait creusée dans le flanc de ta colline.
Il venait de sentir la terre trembler sous ses pas.
K a roi us se jeta sous cet abri inespéré. Derrière Karolus, Hermann portant toujours Conrad; derrière Uermann, Wilhem.