B6 LES COMPLOTS MILITAIRES
C'étaient les fils du complot de l'Est qu'on essayait de renouer en Alsace, en les rattachant à un mouvement de l'Ouest, de façon à placer le g'ouvernement entre deux insurrections, l'une et l'autre à chaque extrémité du pays, et destinées à affaiblir la résistance en la partag-eant. En effet, tandis que le gouvernement serait occupé par un soulèvement dontSaumur devait être le foyer, une explosion redoutable devait éclater en Alsace, couvrir toute la rég-ion du nord-est, gag-ner le Dauphiné,et s'étendre jusque dans la vallée du Rhône.
La Gharbonnerie avait trouvé en Alsace un milieu favorable et des auxiliaires particulièrement dévoués.
Jacques Kœchlin, de Mulhouse, membre de la Chambre des députés pour le Haut-Rhin, et membre de la haute vente, possédait en Alsace, avec sa famille, plusieurs manufactures. Il y avait fait entrer quelques-uns des officiers compromis dans le complot du Bazar. Acquittés par la Chtiinbre des pairs, ils avaient été mis en réforme, sans traitement, par le ministère de la g-uerre. C'étaient le lieutenant Desbordes, les sous-lieutenants Brue et Pegulu, de la légion de la Seine, et Lacombe, ancien naidedu corps.
lire [)arli de ce niriciix opusciilr. (jauchais l'tait né à Dampierre ,'Maine-ol-Loire). en l'jCtCK Volontaire en i7<jo, il avait fait les (■,ainf(a;;-nes ili- riMiipife dans !(■ iV.i" de li^'iie, et il avait élc liceiicié comme cliel' de Ijalaillun, Mui'l à Saiimiir en \'6l\b.
Ces officiers avaient fait de la propagande autour d'eux. Par l'intermédiaire du lieutenant à lademi-solde Roussillon et de l'avocat Petit-Jean, ils avaient travaillé le ag" de lig'ne, dont les deux bataillons étaient cantonnés à Belfort et à Neu-Brisach. A Belfort, les sous-lieutenants Manoury et Pcug-net; à Neu-Brisach, les lieutenants Armand Carrel, Levasseur, Maillet, et de Grometty avaient promis le concours de leur bataillon. Le général en inactivité Dermoncourt se flattait d'enlever son ancien rég-iment, le 7^ chasseurs à cheval, en g-arnison à Colmar. Enfin, les intellig-ences s'étaient étendues à Strasbourg-, dans 1 "artillerie et les pontonniers ; à Metz, dans l'Ecole d'application et le rég-iment du g-énie; à Epinal, dans un rég-iment de cuirassiers, etc.
Voici le plan qui fut adopté : les g-arnisons de Belfort et de Neu-Brisach devaient se soulever la même nuit, à la même heure, arborer le drapeau tricolore, et faire leur jonction à Colmar, où serait proclamée la déchéance des Bourbons et installé un gouvernement provisoire composé de Lafayette, Voyer d'Arg-enson et J. Kœchlin. Mulhouse devait suivre le mouvement, qui g-ag-nerait Strasbourg-, Metz et toute la rég-ion, tandis que le commandant Brice, avec les débris des corps francs qu'il avait si bravement employés en 1810, couperait les communications entre l'Alsace et Paris.
On choisit la nuit du 29 au 3o décembre 1821.
Dans le Midi, l'org-anisatiou allait plus lentement. L'explosion n'y était possible que dans les premiers jours de janvier. Elle devait éclater à Marseille.
AMarseille, les officiers à la demi-solde et des volontaires recrutés par le capitaine Vallé devaient s'emparer des autorités, tandis que le commandant Caron, du 5° de lig'ne, avec son bataillon gag^né à la cause, déploierait le drapeau tricolore et occuperait la Cannebière. Maîtresse de Marseille, l'insurrection remonterait la vallée du Rhône jusqu'à Lyon, dont Corcelles répondait.
Aux yeux des organisateurs de cet immense complot, c'en était fait de la monarchie des Bourbons. Mais ils avaient compté sans les accidents. Or, s'il en arrive souvent dans la vie, dans les conspirations il en arrive toujours.
Ils commencèrent par Saumur.
A Saumur, le terrain était bien préparé. Le lieutenant Delon, qui était franc- maçon et qui s'était fait recevoir vénérable de la log-e de Saumur, avait redou-' blé sa propagande dans l'Ecole. Au dehors, il était secondé par Gauchais etFrion,qui tenaient tout prêts, chez un chapelier du nom de Marquis, des uniformes et des drapeaux tricolores.
Le g-énéral Gentil Saint-Alphonse, commandant de l'Ecole, averti par doux sous-officiers, eut vent de-
LES COMPLOTS DP] L'EST : BELFORT ET COF.MAR 1u9
quelques menées. Il se borna à faire arrêter Delon, qui s'échappa. Nul autre n'était compromis, et les conjurés maintenaient leurs dispositions, lorsqu'un violent incendie éclata à Saumur, dans la nuit du i8 au 19 décembre, et dura plusieurs jours.
Tous les habitants s'employèrent à combattre le dang-er, et avec eux^ avant eux, les élèves de l'Ecole. Malheureusement, un mur s'écroula, écrasant plusieurs officiers et en blessant quelques autres, la plupart chevaliers de la liberté. On emporte les morts et on trouve dans leurs poches des notes mystérieuses et des listes qui confirment les dénonciations des jours précédents. Le 24, peu d'heures après cette découverte inattendue, une trentaine de sous-officiers étaient arrêtés.
A Saumur, le complot n'était qu'ajourné. Il fut manqué à Belfort.
Le plan du mouvement d'Alsace avait reçu l'approbation de Lafayette et de la haute vente, et Joubert et Bazard avaient été charg-és d'en assurer les derniers préparatifs. Ils visitèrent successivement Mulhouse, Belfort, Neu-Brisach, Colmar, et se rencontrèrent à Strasbourg- avec Bûchez. Toutefois, Manuel conseilla à Kœchlin et à Voyer d'Argenson, qui connaissaient bien le département du Haut-Rhin où ils habitaient plusieurs mois de l'année, de partir un peu avant l'époque fixée pour se rendre un compte
exact des ressources dont on venait de leur tracer le tableau. Ils partirent. Mais plusieurs jours s'écoulèrent sans que d'Argenson, immobile dans sa terre de Massevaur, envoyât de ses nouvelles. Ce silence et le retard de Lafayette, retenu lui-même dans sa campag-ne de Lagrange (Seine-et-Marne), firent ajourner le mouvement au 3i décembre, puis au i''"" janvier.
Pendant ce temps, Joubert, les deux Scheffcr, Corcelles fils arrivaient de Paris avec le colonel Pailhès, le commandant Brice et plusieui\s autres officiers. Le 29 et le 3o se passèrent en conférences sans résultat et en plaintes amères contre les hauts personnag-es dont les terg-iversations faisaient perdre un temps précieux. Joubert, charg-é de prévenir les conjurés de Neu-Brisach, les trouvait particulièrement irrités et décidés à s'abstenir, v Un complot remis, disaientils, était un complot manqué. On verrait se renouveler ce qui avait eu lieu pour l'aflaire Nantil, dont le succès, certain le 10 ou même le i5 août, s'était <;hangé, le 19, en avortemeut. C'était d'ailleurs une illusion qu(! de compter sur l'arrivée des députés;: aucun ne viendrait, parce (|u'ils ne voulaient pas cotrqji'omettre leur exislenctî et leur fortune. » Joubei't ni! léussit qu'im])arraitem('nt à les calmer et à reh^ver leur courage. Tout ce; (pi'il [)iit obtenir, c'est ijin' le lieutenant Cai'i'cl le suivrait à Bellbrt, et
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR i6l
({Il 'après s'être assuré de la présence de Lafayette et (le ses collèg-ues il reviendrait donner à ses camarades le sig"nal de l'insurrection. L'idée d'un mouvement simultané était donc abandonnée, et la g-arnison de Brisach promettait seulement de suivre l'exemple de Belfort.
Le !'"'■ janvier 1822, tandis que Lafayette, avec son fils Georg-es et un serviteur dévoué, s'acheminait vers lielfort, suivi de près par Manuel, accompag-né du colonel Fabvier, tout se disposait dans la place pour le mouvement, et les principaux postes étaient confiés à des officiers et à des sous-officiers affiliés.
La nuit venue, après l'appel du soir, l'adjudant Tellier ordonna aux hommes de mettre les pierres aux fusils, de préparer les sacs et d'attendre de nouveaux ordres. Puis il invita à souper les serg-entsinajors du bataillon, tandis que le colonel Pailhès, cliarg-é de la direction militaire du mouvement, liérjerg-eait dans un hôtel voisin un certain nombre d officiers du bataillon et d'officiers à la demi-solde ou en réforme, accourus des environs pour s'associer à l'entreprise. Dans une salle ornée de drapeaux tricolores, d'aigles et d'emblèmes patriotiques, les convives escomptaient bruyamment le succès. Et comment en douter? Aucun officier n'habitait la caserne. Or, en se réunissant k minuit, le bataillon qui formait la g-arnison de la place se trouverait sous
la seule autorité des officiers et des sous-officiers affiliés ; le reste des chefs n'apprendrait les faits que le lendemain, après l'exécution, lorsque le mouvement complètement org-anisé aurait encore pour appuis les nombreux complices du dedans et du dehors, la population de la ville et des faubourgs et trois membres de la Chambre des députés constitués en g-ouvernement provisoire. C'est encore le hasard qui dérang'ea tout.
Un serg-ent-major arrivé de cong-é la veille, et qui n'était pas dans le secret, s'étonne de l'attitude des chambrées et de leurs dispositions. Il en parle à son capitaine, devant un de ses collègues. Tous les deux, étonnés à leur tour, préviennent le lieutenant-colonel, M. de Pieyniac, qui court chez le commandant de place, le chevalier de Toustain. L'idée d'un complot se présente aussitôt à l'esprit de celui-ci. Il invite le lieutenant-colonel et les deux officiers à se transporter à la caserne pour faire cesser les préparatifs et ramener les troupes, tandis que lui-même se charge de visiter les postes.
Pendant ce temps, le dénonciateur involontaire rencontre Tellier auprès de la caserne et lui raconte ce qu'il vient de faire. L'adjudant, effrayé, court à l'hôtel où festoyait Faillies et annonce que tout est découvert. A cette nouvelle, confirmée par Peugnct et Roussillon, envoyés aux renseignements, tous les
convives quittent l'hôtel et gagnent la porte de France que leur fait ouvrir le sous-lieutenant Manoury, qui en avait pris la garde.
La plupart l'avaient déjà franchie, lorsque le chevalier de Toustain avisa sous la voûte quelques-uns des fuyards, et leur demanda leurs noms. C'étaient Desbordes, Brue, Pegulu et Lacombe. Ces noms étaient bien faits pour aucrmonter les soupçons. Le commandant les arrête et les consig-ne au poste. Puis, accompag-né de quelques soldats, il s'avance, hors des murs, dans le faubourg- de France. Il s'y heui^te, dans l'obscurité, à un groupe de ving't-cinq ou trente personnes qu'il somme de se disperser. C'étaient Pailhès et ses convives. Un d'eux, le lieutenant Peug-net, répond par un coup de pistolet en pleine poitrine qui renverse M. de Toustain, sans le blesser. Le g-roupe s'esquive. M. de Toustain se relève, revient au poste de France, mais n'y trouve plus personne. Manoury et ses prisonniers avaient g'ag'né la campag-ne (i).
(i)Arch. Nat. F 7. D. G726. Complot de Belfort. Archives de la Guerre, correspondance générale : 1822. — Rapport détaillé du général Pamphile Lacroix, commandant la 3' division militaire (Strasbourg) au ministre de la guerre, 5 janvier. (Suivant la duchesse d'Abrantcs, le général aurait eu dans les mains les listes complètes des carbonari impliqués dans l'affaire et leurs plans d'organisation. Ce n'est que plus tard qu'il aurait mis ces pièces sous les yeu.K du Roi.) Rapport au Roi du ministre de la guerre (Victor), 6 janvier. Ce rapport clair, exact, et sans exagération, est terminé par des propositions de récompense.
Pendant tout le mois, la correspondance des généraux avec
Ce fut au milieu de ce désarroi que Joubert et A. Garrel arrivèrent dans le principal hôtel du faubourgs de France. Ils n'y virent que Guinard et Ary Schefl'er qui leur apprirent ce qui venait de se passer. Il n'y avait plus rien à faire, et les voyag-eurs de Paris rebroussèrent chemin dans toutes les directions, sans être d'ailleurs inquiétés.
Dans le Midi, le mouvement n'était même pas allé jusqu'à la veille de l'exécution. ■
Le jeune de Corcelles, arrivé précipitamment de Belfort à Lyon, y avait rencontré Arnold Scheffer, et tous les deux s'empressèrent de g-ag-ner Marseille pour y provoquer une diversion capable de ranimer le parti.
Ils y furent le lo janvier, et virent aussitôt le commandant Caron. Ils apprirent de lui que la police était en éveil et qu'un ordre du ministère de la guerre le rappelait lui-môme à Paris. Quelques heures après, • la nouvelle de l'arrestation du capitaine Vallé, à Toulon, coupait court à toute tentative, et tous les trois partirent pour Paris. Il était temps. L'ordre d'arrêter Caron était lancé de Toulon. On lit jouer le télégraphe pour atteindre les voyageurs, mais ils chang-èrent de voiture à Valence et à Lyon, et une fois à Paris •' Caron put se dérober. Nous verrons plus tard le sort
In ministre sit:;nale le mauvais esprit des troupes dans beaucoup de' garnisons et particulièrement dans l'Est.
>lo Vallé. Pour le moment, il faut dire les suites de laffairede Belfort.
Les recherches de la police n'avaient pas été très IVuctueuses, car la plupart des conjurés avaient pu passer la frontière. La capture de l'adjudant Tellier, en Suisse, et quelques aveux incomplets qu'on lui arracha permirent de nouvelles arrestations. Pailhès et Dublar avaient été arrêtés à Thann.
Après une instruction lente et difficile de plusieurs mois, l'affaire vint en jug^ement devant la Cour d'assises de Colmar, le 22 juillet. Le nombre des accusés était de quarante-quatre, sur lesquels ving-t et un contumaces.
Les vingt-trois présents étaient : Pailhès (Antoine), lié à Béziers, domicilié à Paris, iG, rue de Provence, colonel en non-activité, déjà compromis dans le procès du 19 août, 42 ans; Dublar (Gésar-Brutus), lieutenant au 6ie de ligne, démissionnaire, employé au L'a car français, et qui s'était constitué comme l'aideili'-camp de Pailhès; Giiinan, officier en réforme, et ]v)Ussillon, officiera la demi-solde; de Grometty, lieutenant, Tellier, adjudant, i?rt//?s//, vaguemestre, Saint-Venant, Gosselin, Frache, Pacqaetet, ser- •j'uts majors au 29^ de ligne; Chotteau, sergent; Xctser, ex-maréchal des logis de hussards, et plusieurs ( ivils parmi lesquels Bâchez, étudiant en médecine.
On n'avait pu relever contre eux des charges bien
précises. Les aveux de Tellier, contestés par ses coaccusés, ne portaient que sur Pailhès, Dublar et Roussillon. Les plus compromis, ceuxqu'atteig^naient les témoignag-es des trois officiers du 29^ et surtout celui du commandant de place, étaient précisément des contumaces.
Aussi le i3 août, la Cour ne punit que de cinq ans de prison Pailhès, Dublar, Guinan et Tellier déclarés coupables de complot contre la sûreté de l'État, et elle acquitta les^ autres accusés présents (i). En revanche, le3o septembre suivant, jug-eantsans l'assistance du jury, elle condamna sept des contumaces à la peine de mort, savoir : les six officiers Peugnet, Manoury, Desbordes, Brue, Peg-ulu, Lacombe, et l'avocat Petit-Jean.
Sur ce procès de Colmar vint se g-reffer une autre tentative de complot; celle dont fut victime le colonel Garon. Ge n'était qu'un g-uet-apens, org-anisé par le g-ouvernement avec les autorités militaires. Le député Kœchlin l'affirma, dès le premier jour, dans une brochure retentissante qui lui valut six mois de prison. Il faut bien reconnaître aujourd'hui qu'il avait raison (2).
(i) Pailhès rentra au service après les cvcnemenls de i83o. Par un sinL(ulier retour des clioses d'ici-bas, et surtout de la ])oIili(iue, il fut charge de garder au château de Hain les anciens ministres de Ciiarles X. 11 devint maréchal de camp, et mourut en i84o.
(:•,) lieLuliuii lUsloriquc des cvcnemenls ({ui ont eu lieu à
Caron (Aug-ustc- Joseph), lieutenant-colonel de dragons, avait été compromis dans la conspiration du 19 août. Acquitté, mais mis en réforme sans traiter ment, il s'était retiré à Colmar (i).
Pendant que Pailhès et Dublar étaient en prison auprès de lui, il les visitait souvent, et il song-ea à les délivrer. Il s'ouvrit de son dessein à un ancien lieutenant, du nom de Rog-er, alors maître de manèg-e^ et à un serg-ent Delzaive, du 466delig'ne, en g-arnison à Colmar. Ce Delzaive afFectait une haine profonde contre les Bourbons. Il s'empressa d'aller dénoncer Caron .
Celui-ci, que les prisonniers eux-mêmes s'efforçaient de mettre en g-arde contre les pièges qu'on pouvait lui tendre, y tomba cependant. On lui laissa entrevoir la possibilité, non seulement de délivrer ses amis, mais encore de provoquer dans la g-arnison de Colmar un soulèvement plus heureux que celui de Belfort. Le serg-ent Mag-nien, du 46" de lig'ne, le maréchal-des-log-is Thiers, des chasseurs à cheval de l'Allier, et le maréchal-des-log-is Gérard, des
Colmar et dans les villes voisines, les 2 et 3 juillet 1832, par J. Kœchliii, député du Haut-Rhin. Paris, in-8", i8:!2 (43 pages). — Lacretelle, historien royaliste, est de l'avis de Kœchlin (t. m, ch. 22) et Pasquier est forcé de s'y ranger lui-même {Mém.y t. v, ch. 16).
(i) Caron était né en 1773. Il était parti comme volontaire. Il n'avait aucun lien de parenté avec le chef de bataillon du b' de ligne, à Marseille.
chasseurs à cheval de la Charente, en g-arnison à Neu-Brisach, tous les trois, sous la direction du général Rambourg- et de leurs colonels, furent les instruments de cette répugnante machination . Ils devaient nouer le complot et le pousser jusqu'au point suffisant pour perdre Caron.
Le comte de Puymaigre, préfet du Haut-Rhin, écrivait le 27 juin, au ministre de l'intérieur :
«... M. le g-énéral Rambourg-, de concert avec MM. d'Arbaud, de Ghabannes et Jolly, colonels des trois régiments stationnés à Colmar et à Bi"isach, et qui a suivi avec beaucoup de discrétion et de prudence les projets de Caron, prendra les mesures convenables pour faire saisir les coupables au moment du commencement d'exécution, et ne laisser aucun doute sur leurs intentions. »
En effet, tout se pas.sa convenablement (i). Le 2 juillet 1822, dans l'après-midi, un escadron du rég-iment de l'Allier, fort d'environ quatre-ving-t-dix hommes avec plusieurs officiers déguisés en soldats, sortit de Colmar par la porte de Belfort,sousle comniande-
(i) Arcli. Nat., fonds cilé, CiGOo, D. iCn . (AfVaire de (M)lmar. Dossiers de Caroa, Rof^er, etc.) — Voir également »S'oî((^e«/rs .■>•«/• l'éiniçj ration, l'h'tnpire et la lieslaurutiuii, par le comte de Puyinaii^rc, 1 vol., i88/|, iri-8'.
L'ancien préfet du Ilaut-Uliin se défend d'avoir trempé dans l'affaire. « .le n'ai ])oint donné d'ordres et n'en ai pas provoqué. Je n'ai ni conçu le [)roj('t, ni été char(.:fc de le faire exécuter. Les [ircuvcs de ma participation où sont-elles'.' Etc. » Cli . 8.
meatdu maréchal-des-log-isTliiers.Aunquartde lieue delà ville, sur la route, on rencontra Caron^ en civil, qui prit avec Thiers la tète du détachement. A peu de distance de Hattstadt, à deux lieues de Colmar, le colonel s'écarta, entra dans un chemin creux et reparut vêtu de son ancien uniforme de drag-on, avec les insignes de son grade. Thiers lui céda alors le commandement. Caron l'accepta et adressa aux hommes quelques paroles énergiques terminées par le cri de : Vive Napoléon II I que répéta tout l'escadron.
Au sortir du village, la troupe quitta la route de I Belfort pour celle de Mulhouse. Auprès de Mayenheim, un escadron de chasseurs de la Charente se présenta tout à coup. Il était conduit par le maréchaldes-logis Gérard, et dans les rangs se trouvaient également dissimulés plusieurs officiers. Il amenait le lieutenant Roger, en tenue bourgeoise. Les deux escadrons s'abordèrent et se mêlèrent aux cris de : Vive Napoléon II! A bas les Bourbons !
On traversa le village de Mayenheim en poussant les mêmes cris, puis celui d'Ensisheim. Enfin, on arriva à Battenheim, à deux lieues de Mulhouse, après une course de huit lieues. C'était le soir.
La petite troupe s'arrête. Caron et les sous-officier s'installent chez un aubergiste, maire de la commune. (( Nous ne sommes plus les soldats du roi, criaient les sous-officiers, mais les soldats de Napo-
Icon II ! Que dites-vous de cela, Monsieur le maire ? » Le maire évite de répondre et sert ses nouveaux hôtes. Chacun boit. Tout à coup, les soldats se jettent sur Caron, puis sur Rog-er, les désarment, et les charg-ent de liens avec force bourrades.
Le lendemain matin, les deux escadrons quittaient Battenheim et rentraient dans Colmar à midi^ avec leurs deux prisonniers, aux cris de : Vive le Roi!
Le même jour, 3 juillet, on arrêtait M""' Caron, et la justice se transportait dans les villag-es traversés par les deux escadrons pour informer contre les habitants qui auraient répondu aux cris séditieux des soldats par des cris semblables ou par des marques de sympathie. Le g"uet-apens était complet.
Quelques jours après, le 12, le g-énéral Pamphile Lacroix, commandant la division de Strasbourg", passait en i^evue, à Colmar, le 40*^ de ligne et les deux régiments de chasseurs à cheval. Après la revue, il fit former le cercle, et prononça un discours où se trouvaient ces phrases : « Le père de la patrie, souriant à la fidélité de ses enfants, se complaît à déverser sur eux ses bienfaits à pleines mains. Les sieurs Thiers, Gérard, maréchaux des logischefs, et Magnicn, sergent au 4^° de ligne, sont promus au grade de sous-lieutenant. Le roi a ] poussé sa bienveillance paternelle jusqu'à me ciiar* ger d'apporter à chacun de ces sous-officiers, ainsi
qu'au serg-ent Delzaive, une gratification de i.5oo francs. »
Après cette récompense accordée à la loyauté et au dévouement, il fallait punir la trahison. Caron et Rog-er, qui n'appartenaient plus à l'armée, au lieu d'être traduits devant la cour d'assises, furent renvoyés devant le conseil de g'uerre de Strasbourg", pour crime d'embauchage .
Cette procédure illég-ale fournit, dans la séance de la Chambre du 22 juillet, l'occasion d'un vif incident.
On discutait le budg'et de la justice. Quelques paroles du g"arde des sceaux, M. de Peyronnet, poussèrent le g"énéral Foy à la tribune.
« Lorsque j'ai lu dans les journaux, dit-il, que Caron et Rog-er allaient être traduits devant un conseil de g-uerre, j'ai cru que le journaliste se trompait et qu'on allait jug-er, au contraire, ceux qui, aux cris de Vive l'Empereur! avaient embauché Caron et Rog-er. Je ne devais pas supposer qu'on pût traiter en criminels ceux précisément qui ont été victimes de soldats qui, en vertu d'ordres supérieurs, ont feint d'être en révolte et ont conduit ces deux hommes, comme par la main, à un crime complet. Tout au plus pourrait-on accuser Caron et Rog-er de proposition de complot non ag-réée. Je n'abuse pas des mots en qualifiant un pareil fait de trahison et de g-uetapens. (Ag-italion à droite.) On a vu des troupes, en-
traînées par leurs chefs, tenter la fidélité de tout un département et parcourir dix communes aux cris de vive l'Empereur ! Kh\ Messieurs, si des hommes égarés avaient répondu par les mêmes cris à ces excitations, je vous le demande, est-il sur la terre un jury qui oserait les condamner ? »
La clôture réclamée par la droite mit fin à l'incident. Caron et Roj?er, qui auraient certainement été absous par le jury, comparurent, le i8 septembre, devant le conseil de guerre.
L'audition des témoins ne laissa aucun doute sur l'organisation du guet-apens. Caron n'en fut pas moins condamné, à l'unanimité, à la peine de mort. Roger, acquitté du chef d'embauchage, fut renvoyé devant les juges compétents pour y répondre de l'accusation de complot contre la sûreté de l'Etat.
Le colonel Caron fut fusillé le i'^'" octobre, à trois heures de l'après-midi , dans un des fossés de Strasbourg. Sa tenue jusqu'à la fin fut calme et digne. Il se plaça lui-môme devant le peloton d'exécution, refusa de se laisser bander les veux, et commanda le feu (i).
Roger, quelques mois plus tard, passa devant la ; cour d'assises de la Moselle, avec Forel, ancien officier de la garde, neveu du général Mouton, et Jous
(i)Cf. Procès de Caron et de notjer, traduits le 18 septembre devant le conseil de t^uerre de Strasbourg pour crime d'cmbaiicliasc. Slrasl^ourç, i8r!"?, iti 8".
seaud, nég-ociant. Ceux-ci furent acquittés; il fut condamné à mort (28 février 1828). Recommandé à la clémence royale, il fut g-racié au prix de l'exposition publique qu'il subit à Metz, et de vingt ans de travaux forcés. Envoyé au bagne de Toulon, il y obtint la remise entière de sa peine, au bout de deux ans.
Un quatrième et dernier procès sortit de l'affaire de Bel for t.
Quelques officiers d'artillerie de la g-arnison de Strasbourg, Walter, Trolo et Peugnet, frère de l'officier du 29® de ligne, avaient été dénoncés par un lieutenant Charvais, du 40*^ tl« lig^ne, passé depuis dans la garde royale. Sur l'initiative du général de Coutard, commandant delà i'^^ division militaire, qui avait reçu la dénonciation de Charvais, ils furent traduits devant le conseil de guerre, sous l'inculpation d'avoir fait partie d'une société secrète. Seul, le lieutenant Walter fut condamné à quelques mois de prison (i).
Tel fut, dans sa préparation, son avortement et ses conséquences purement judiciaires, le complot de l'Est. Il avait échoué, mais l'échec était inévitable.
D'abord, parce qu'il était impossible d'obtenir l'u-
(i) Cr. Précis du procès de Trolè, Wn/ler el l'eajai^t, exofficiers d'artillerie, prévenus d'atterUai contre le gûuverneineiil. Strasbourg, 1823, in-8'^. Les débals furent pénibles pour le général de Coutard.
nité de direction des chefs de la Charbonnerie, partag-és entre deux influences contradictoires : celle de Lafayette et celle de d'Arg-enson. Lafayette, d'une ardeur toute juvénile, qui le lançait dans les aventures les moins préparées; d'Argenson, d'une défiance extrême qui lui rendait suspects les projets les plus étudiés.
Puis, parce que le mouvement était trop éloigné de Paris.
Enfin, parce qu'il mettait en jeu un double élément civil et militaire, dont l'accord était à la fois nécessaire et difficile. L'un semblait s'être réservé de prévoir et de décider; l'autre ne semblait destiné qu'à ag-ir et à obéir. L'un restait dans l'ombre; l'autre opérait au grand jour. Mais tous les profits étaient pour l'un, et tous les dangers pour l'autre.
Comme les officiers de Neu-Brisacli l'avaient dit, et comme d'autres devaient le redire, après les rigueurs de 1822, les députés avaient la partie trop belle. Aussi le désaccord entre les conspirateurs civils , et l'armée ne fit que s'accroître, de telle façon que les complots devinrent impossibles.
Heureusement pour notre pays. Car ce qui serait sorti de ces complots, c'était peut-être la chute des Bourbons. A coup sûr, c'était la guerre civile.