U LES COMPLOTS MILITAIRES
y ouvrir l'armée aux influences du dehors et à la propag-ande libérale.
Ces menées rencontraient dans le g'énéral Despinois, qui commandait à Nantes la 12^ division militaire, un adversaire aussi habile que peu scrupuleux.
Sans atteindre au fâcheux renom des Donnadieu et des Canuel, le g"énéral Despinois est de ceux dont les services militaires ont été compromis par la politique. Général des armées de la République, il avait été de bonne heure un des instruments de l'ambition, et, on ajoutait, de la police de Bonaparte.
Rallié aux Bourbons en i8i4, et chargé du commandement delà i''«division militaire en i8i5,ils'était associé aux ressentiments de la deuxième Bestauration contre le maréclial Ney, avec un zèle qui lui avait mérité le titre de comte, en 1816. Appelé à la 12. division, en 1 821, en remplacement du g-énéral baron Pêcheux, il sig"nalait avec sa clairvoyance de policier les prog-rès du mauvais esprit dans l'Ouest, et j)articulièrement dans l'armée.
Dans un long' rapport adressé au ministre de la g-uerre (le duc de Bcllnno), il écrivait, le G février 1822 :
«... Les auteurs des menées actuelles en ont donc fait (d(; Nantes) un de leurs (|n;.rtiers g-énéraux. TiCiir |il;iii d'oitiM-alidii cnilu'.issc la j)Iii])art des villes
et des départements de l'Ouest. Mais, à mes veux, c'est la partie d'un plan beaucoup plus vaste auquel le comité directeur aurait, donné l'avis et imprimerait le mouvement.
« Quoiqu'il en soit de cetteprésomption, l'Ouest e>.t maintenant travaillé par ses agents et le mode de préparation répond à celui d'exécution Sug-gestions perfides, excitations à la trahison et à la révolte, embauchag-e de militaires et d'habitants, solidarité et responsabilité communes à tout événement, on trouve tout cela dans leurs associations secrètes...
(( Leur principal moyen, leur espérance favorite, c'est d'agir sur la troupe et de l'entraîner à la défection, non en s'altaquant aux masses, mais en attirant et en corrompant les individus. C'est ainsi qu'ils ont agi à Saumur, à Belfort, à Nantes, et qu'ils opéreront dans toutes les villes de g-arnison. Etc. (i), »
Avant le mouvement de Saumur, un complot avait été préparé à Nantes, dans le i3e delig-ne. Averti par deux de ses espions, les serg-ents-majors Fejdit et Ranvaud, Despinois décida l'arrestation de plusieurs officiers qui réussirent à s'échapper (6 fé-
(i) Arcli. Nat. F. 7. O660. D. iSg. (Complot de Nantes.) — Sur le général Despinois, né à Valenciennes en 1764, mort en 1848, voir Archives du Nord. L 49, 3» série. Sur son administration à Paris, en 1810, voir les Mémoires du comte de Roclicciioiiarl, qui était alors commandant de place.
216 LliS COMl'LOÏS MILlTAlKES
vrier). On ne put metti'o la main que sur quelques serg-ents-majors et plusieurs civils, anciens officiers de l'armée impériale, qui furent traduits, les 1 4 et 1 5 juin suivants, devant la Cour d'assises de la Loire" Inférieure.
Les accusés étaient au nombre de douze, six présents : MoJineron-Dupin, propriétaire, ancien capitaine de cuirassiers; Bonnet, adjudant sous-officier au i3^; Villedary, Lerat, Riboulet, Puybaraiid, sergents-majors, et six contumaces : Delahaye, Gamelon, Raymond, lieutenants; Fourré, Dupuy, propriétaires, anciens officiers de la g-arde; Baiidry, propriétaire, ancien officier supérieur aux chasseurs de la Vendée.
Ils appartenaient tous à l'association des carbonari dont l'acte d'accusation exposait pour la première fois, avant celui de Marchang-j', mais d'une manière incomplète, l'org-anisation et le mode d'action. On y lisait que, le 12 janvier, une réunion avait eu lieu chez un des officiers contumaces pour la l'éception de trois nouveaux adeptes; qu'un individu, que l'on disait être délég-ué du Mans ou de Sauinur, y avait présidé et prononcé un discours semblable à celui qui venait de faire condamner Vallc par la Cour d'assises du Var; qu'on avait ensuite formé le projet de renverser le g-ouvernement, etc.
Ces faits, puisés uniquement dans la dénonciatiuu
icrs
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 217 1. s deux sous-officiers Feydit et Ranvaud, étaient ■ii'Tg-iquement contestés par les prévenus. Ceux-ci nspiraient d'ailleurs un vif intérêt. Ils bénéficiaient le l'antipathie qui s'attachait à Despinois, ainsi qu'à attitude d'un ré-iment suisse en g-arnison à Nantes. Is lurent acquittés au milieu de transports de joie |ui dé-énérèrent en désordres. Les Suisses charg-ènt pour disperser les rassemblements et plusieurs ■1 sonnes reçurent des coups de sabre. Despinois fut ifllc sur les promenades et au théâtre. Un journal de wmtes, l'Ami de la Charte, qui prenait parti pour ■s tapageurs, fut condamné à deux mois de prison t 4-000 francs d'amende. Et quelques semaines [Mes, la Cour d'assises, jug-eant sans l'assistance du ir.v, condamna cinq des contumaces à la peine de l'Tt. Baudry fut acquitté.
Dépareilles ri-ueurs,déplovéescontrele simple délit
association, expliquent le sort du capitaine Vallé.
J.e capitaine Vallé doit à sa fin tragique l'intérêt
H s'est attaché à son nom, et le souvenir qu'en a
i la ville de Toulon. Sans l'échafaud, sa vie
ait été que l'histoire obscure et banale de tant
très officiet-s à la demi-solde qui, des années de
■'iieetd'aventures.u'avaient conservé que la misère
•Mis cachaient, et leur épée qu'ils montraient tou-
' l'our cet épisode, je ue peux que renvoyer à un livre plein
iidt aiii'
Né à Arras, ea 1785, d'une famille modeste, Vallé s'était en^ag-é à quinze ans, et il avait fait ses premières armes à Marengo. Après avoir fait toutes les campag-nes de l'Empire, il était capitaine aux chasseurs à cheval de la garde à la fin de 181 3. Mis à la demi-solde, en i8i4, placé sous la surveillance de la police en 1816, forcé de se réfugier à Bruxelles, puis d'ouvrir une salle d'armes à Arras, pour vivre, il était de ceux qui entrèrent avec empressement dans la Charbonnerie. Il allait partir pour la Grèce insurgée et il organisait à Marseille une compagnie de volontaires, quand il fut retenu par l'amitié et les projets du commandant Caron, du 5«de ligne (janvier 1822). De Marseille, il était allé à Toulon, où se trouvaient ég-alement beaucoup d'officiers en inactivité. Nous savons déjà qu'il y fut arrêté. Voici dans quelles circonstances.
Le 7 janvier, il avait réuni quelques-uns de ces officiers dans un café, où il leur offrit à déjeuner. Il commença par se plaindre de l'inQuence croissantt des nobles et des prêtres, en laissant entrevoir Tes pérance d'un avenir meilleur. Puis il dit qu'il faisan
de vie et de passion : Le capitaine Vallé ou l'Armoe sous la lies lauralion, par Dalasta. iSSiJ, ia-i8 (liSy pages). - L'auteur elai maire de Toulon. Sur la mort de Vallé, on trouvera une bell page dans \c^ Ménioirci du senjeiit Cnillcinard, u vol., i8-!0, in 8", que L)ulasta ne semble pas avoir connus. Uuillemard assistai à rc.\cculiou.
partie d'une société secrète qui avait de nombreux affiliés dans l'armée et dans la population. Vers la fin du repas, les têtes s'échauffant, il donna lecture d'une sorte de programme expliquant lebutet les conditions de l'œuvre.
Ce jour-là même, les journaux venaient d'annoncer la découverte du complot de Belfort. La coïncidence de cette nouvelle avec lespropositions qui leur étaient faites, sans ménag-ement, dans un lieu public, excita les défiances des convives. Un d'eux, le capitaine Sicard, de l'ancienne g-arde, les exprima en termes blessants pour Vallé, en le traitant d'ag-ent provocateur. Une querelle éclata, et Sicard envoya chercher le commissaire de police. A la vue du mag-istrat, Vallé déchira son prog-ramme, en jeta les morceaux par la fenêtre, et se laissa arrêter.
Gomme dans ses imprudentes confidences sur les forces dont disposait la Charbonnerie à Marseille, Vallé avait prononcé plusieurs noms, on arrêta, à défaut de Caron, qui avait pu s'échapper, quelques autres personnes, parmi lesquelles Salomon, officier piémontais réfug'ié, Blanchard et Renaud, officiers en réforme, etc.
Vallé comparut avec elles devant la Cour d'assises du Var, convoquée extraordinairement à Toulon, sous l'inculpation de complot tendant à renverser le g'ouvernement. Cette accusation reposait uniquement
sur le programme lu par Vallé, dont la police avait recueilli et rassemblé les morceaux, et sur quelques aveux de participation, échappés à plusieurs prévenus au début de l'instruction, mais rétractés par eux à l'audience. Ce programme et ces aveux n'étaient pas des charg-es bien lourdes. Vallé n'en fut pas moins condamné à mort^ ainsi que Caron, contumace.
Il fut exécuté le lo juin, à midi. Il montra la plus g-rande fermeté. Après avoir bien déjeuné, il fut conduit à la porte d'Italie, à pied. Sur la route, il s'arrêta devant un débit de liqueurs, et se fit apporter un petit veri'e qu'il but gaiement « à la France, et aux braves ! » Au pied de l'échafaud, il repoussa une dernière fois l'assistance des prêtres qui l'avaient accompagné, et se livra à l'exécuteur (i).
Mais de toutes les victimes de ce temps, il n'en est pas qui aient excité autant de sympathies, ni qui aient laissé autant de regrets que les sergents du 45" de ligne connus sous le nom des quatre sergents de La Rochelle. La légende s'est faite autour de leur infor tune. L'histoire suffit à la rendre touchante.
Le 45" avait été formé à Chartres, en i8i6, des débris de l'armée de la Loire. Beaucoup de soldats étaient d'anciens sous-officiers de l'Empire; plusieurs
(i) En i83i, une grande manifestation eut lieu au cimetière de Toulon, à la mémoire de Vallé, et un monument lui fut élevé j par souscriiilion publinue, en j83;i.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 2?l
anciens capitaines étaient ég-alement restés. Ils furent j éliminés, en 1820, par le zèle royaliste du colonel marquis de Toustain, ancien émigré. Aussi l'esprit du rég'iment devint hostile à la monarchie.
Le 45^ vint tenir g-arnison à Paris, en 1821. Ses deux bataillons furent casernes, l'un rue du Foin-Saint-Jacques, l'autre rue Jean-de-Beauvais. C'était le quartier des Ecoles, voisinage dangereux. Etudiants et soldats se rapprochèrent, et le sergent-major Bories rencontra un de ses anciens condisciples.
Bories était né en 1795, à Villefranche d'Aveyron, d'une famille de paysans. Enrôlé de bonne heure, il était sous-officier dans l'armée impériale et fut blessé à Waterloo. Licencié, il avait repris du service dans la g-arde royale, d'où il était passé comme serg-entmajor au 45®. Brave, intelligent, Instruit, il portait un goût passionné à l'histoire militaire de la Révolution et de l'Empire. Condamné à l'inaction qui succédait à tant de luttes, il souffrait de ce malaise qui tourmentait alors l'armée et qu'a décrit si éloquemment de Vig-ny, pour l'avoir ressenti lui-même (t). L'ami de Bories était franc-maçon. Bories ne tarda pas à le devenir. Derrière la loge maçonnique, on lui laissa entrevoir une initiation nouvelle et plus haute, celle de la Charbonnerie. Il la subit. A peine
(i) A. de Viçuy, Servitude et grandeur militaire. Introduction.
affilié, il recruta à son tour. La première recrue dans le rég-iment fut le soldat Lefevre, ancien serg-ent des Gent-Jours, auquel la Restauration avait enlevé ses g-alons(i).
En peu de jours, Bories eut initié trois sergentsmajors, Pommier, Labouré et Castille; quatre sergents^ Goubin, Hue, Cochet et Barlet; trois caporaux, Gauthier, Thomas, Lecoq. Goubin conquit à l'association le sergent Raoulx et le caporal Demait ; Pommier fit recevoir le serg-ent Dutron et le fusilier Bicheron; Labouré, le serg-ent Asnès, et Raoulx le sergent Perreton.
Au mois de décembre 182 1, la plupart des sousofficiers du rég-iment appartenaient à la Charbonnerie. Il était inutile d'initier les soldats. On était assuré de leur obéissance aux sous-officiers.
Dans les premiers jours de janvier 1822, le rég-iment reçut l'ordre de quitter Paris pour La Rochelle. Désireux de soutenir le zèle de ses compag-nons et de leur prouver que la vente militaire dont il était le chef se rattachait à une vaste association politique, Bories, qui avait éUi admis à voir Lafayette, voulut les mettn; ou contact avec la vente centrale à laquelle
(i) LdV'vrc a laisse de iirccieux rciiscii^ncmcnts sur celle affaire dans ses Soiii>(':ni/:s de la (^.onxpiration de La Rochelle, dite des (Jualre Sergents. ]\oiicn, in-8", iS/if) (((7 pages). C'est la réunion de plvisicurs articles insérés dans la Hinnie de liuucn el de la Niiriiunnlie.
il était délég-ué. Cette vente, dite Washing-ton, était présidée par un avocat du nom de Baradère. Les membres les plus actifs en étaient Hénon, ancien militaire, chef d'institution dans le faubo urgSaint- Marcel ; Gauran, chirurg-ien à l'hôpital Baujon, et Rozé, employé d'une compao-nie d'assurances.
Un déjeuner fut convenu chez un marchand de vins de la rue Descartes, derrière l'ég-Iise Saint-Etiennedu-Mont, à l'enseig-ne du Roi Clovis. Il y assista, avec les principaux sous-officiers, trois délégués de la vente centrale. Hénon prononça un discours dans lequel il fit l'élog-e des armées de la République. Il dit que l'armée nouvelle se montrerait digne de son aînée, et qu'elle imiterait l'exemple des bataillons espagnols conduits par Riego et Ouiroga. La devise nettement formulée par Hénon fut : République, Constitution de ijgi. Il ajouta qu'il fallait, à chaque heure du jour ou de la nuit, se tenir prêt à répondre à l'appel de la révolution libératrice. Ce discours fut salué d'applaudissements unanimes.
Lorsqu'on se sépara, les délégués de la vente centrale remirent à Bories des poignards d'une forme particulière. Lefèvre, qui n'avait pas assistée la réunion, blâma cette distribution de poignards, comme puérile et dangereuse. L'événement lui donna raison.
Le régiment quitta Paris le 22 janvier 1822. C'était le nionicnt où des soiilèvornentsse préparaient ù Xan-
tes et à ScTumiir. On comptait que le 45% dont les principales étapes étaient Orléans, Tours, Poitiers, Niort, serait appelé à y prêter la main. Mais une sorte de fatalité sembla peser sur la vente pendant toute la route.
A Orléans, Bories put réunir ses camarades dans un cabaret, et leur communiquer ses espérances. (( Nous nous rassemblâmes à la Fleur de Lis, sur la route de Tours, où nous fîmes un dîner que Bories pa3'a. Pendant ce repas, on but à la santé de la liberté. Bories nous exhorta à prendre patience: que nous n'arriverions pas à La Piochelle sans attaquer, que nous nous porterions sur Saumur, dont les portes seraient ouvertes parla g-arnison (i).. . » Mais quelques heures après, une altercation, qu'il eut avec des soldats d'un rég-iment suisse, le fit consig-ner à la g-arde du camp, et le sépara de ses camarades.
A Poitiers, il ne fut pas enfermé comme aux autres étapes. Il reçut un billet de logement chez un ancien officier. C'était un picq-e dans lequel il tomba. Car il s'ouvrit trop facilement à son hôte sur les dispositions du rég-iment, et il en parla également au serg-ent major Choulet, créature et espion du colonel, qui s'empressa de rapporter ces confidences.
A Nioi't, un banquet lut otlert aux .sous-officier.s
(i) Arch. Nat., fonds cité, fiCrig. Letlrc de Ooiibin au çénéral Desitinois (aG mar.S/.
LES QUATRE SF.Rr.RNTS DE LA liOCriELLE 225
par les libéraux de la ville, au café Bellegarcle, dont le patron était un ancien soldat de l'Empire. On y but, on s'échauffa, on porta des toasts imprudents.
yV La Rochelle, où le régiment arriva le i4 février, Bories fut aussitôt conduit en prison. Il put en sortir un jour, pendant une heure, î^ràce à la connivence d'un concieri^-e provisoire, pour mettre en sûreté une mallepleine de papiers. 11 était temps. Le mouvement de Saumur venait d'échouer, et un bataillon du /(■")", au lieu d'y concourir, fut employé à pourchasser les débris de la bande de Berton.
Les renseijo'uements fournis par la police de Paris sur l'esprit du rég-iment, les défiances du colonel éveillées par les rapports du serg-ent (Ihoulet, les propos de Niort dénoncés au g-<înéral Malartic, commandant du département, et transmis par lui à son supérieur, le g-énéral Despinois , tout cela, rapproché des menées de Nantes et des événements de Saumur, c'était plus qu'il n'en fallait pour le flair policier de Despinois. Il se fit envoyer Bories, dont le départ laissa la direction de la vente à Pomnu'er, au moment même où les circonstances l'i-iidaient celle tâche plus délicate el plus ùflicile (i).
(Juinze jours après, Berlon et Delon, traqués par
(i) On nie permetlra de ne dotiiier (jue les dclails essentiels el nécessaires poiir comprendre le procès Autreniont, un simple chapitre ne suflirait pas pour une histoire qui tient du roman, et ([ui en a dél'rayé phisieurs, sans parler d'un drame.
la police, arrivèrent dans les environs de La Rochelle. Delon, que le conseil de guerre de Tours venait de condamner à mort, était attendu par un bâtiment de commerce qui devait le conduire en Espagne. Il vit les carbonari civils de La Rochelle et Pommier. Il accusait Rerton de Téchec de Saumur, et le pressait de partir avec lui. Le général s'obstina malheureusement à rester. Comme nous le savons, il cherchait une revanche qu'il ne trouva pas.
Par l'intermédiaire des carbonari civils de La Rochelle, il se mit en rapport avec Pommier, et l'invita à réunir ses camarades, de façon à les tenir prêts pour une nouvelle tentative.
C'est ainsi qu'eut lieu la réunion de Lafond au cabaret du Lion d'Or, le ii mars. Pommier se borna à signaler la présence de Rerton dans les environs de La Rochelle. Aucun projet ne fut arrêté. Cependant, si quelques initiés commençaient à s'inquiéter, d'autres se montraient exaltés et impatients. Tel était le sergent major Goupillon, récemment admis, qui parlait de commencer sur-le-champ, d'enlever le régiment, et pour entrée de jeu, d'incendier les casernes. Cette proposition fut rejetée avec des mur mures. En somme, on se sépara, comme toujour.s, après avoir échangé des phrases. « Notre projet, dit Lefevre, à une époque où il n'avait rien à cacher (1845), notre projet n'était pas de faire soulever le lif
régiment, mais de disposer les esprits à briser, quand le temps serait venu, le joug" humiliant sous lequel on voulait courber l'armée. »
Le surlendemain, i3 mars, Gouliin fut consigné k la salle de police. Le i4, Pommier fut consigné à son tour. Ces mesures, qui n'avaient pas trait à la réunion du Lion d'Or, effrayèrent cependant Goupillon. Hésitant, pleurant, éperdu, après deux jours de luttes, et poussé par le sergent-major Choulet, il alla trouver le colonel et lui livra, avec le secret du complot, les noms de ses camarades (19 mars),
A l'appui de cette confession verbale, il laissa entre les mains du colonel une note que celui-ci lui fit rédiger. Cette note était ainsi conçue :
« D'après tous les serments que l'on me fit prêter sur un poignard, ma conscience m'engage cependant à révéler tout ce qui se trame contre la dynastie royale. Dimanche dernier. Pommier, sergent-major, membre de la commission des carbonari, vint aussitôt après la parade nous prévenir de nous tenir prêts, parce qu'il devait arriver le député et le commissaire avec lesquels il fallait se concerter pour que le lendemain, sur les quatre heures 'du matin, les carbonari pussent s'assurer des hommes dont ils sont bien sûrs dans leurs compagnies respectives, afin d'arborer la cocarde tricolore et de s'emparer du
228 LES COMl'LOTS MILITAIRES
colonel et des deux chefs de bataillon. Ce (]uc j'affirme. Sig'né Goupillon. »
Le soir même, vers neuf heures, après le contreappel et tous les hommes couchés, tous les membres de la vente militaire étaient arrêtés et fouillés. Des perqiiisitions pratiquées dans les paillasses des lits y firent découvrir les poig-nards distribués au Roi Clovis, des balles, des cartes découpées, etc.
Jusqu'alors, le g-ouvernement n'avait eu que de vag-ues informations sur l'existence d'une société secrète unissant toutes lescolères soulevées contre lui dans le peuple et dans l'armée. La dérouverte que le hasard fournissait au marquis de Toustain était donc d'une extrême importance. Elle s'accrut des aveux recueillis par l'instruction. Cardes comparses, comme Hue, Labouré, Cochet, Perreton, Bicheron, reconnurent l'existence de la vente militaire; Lefevre, liaoulx, Pommier, Goubin parlèrent à leur tour. Dospinois, à Nantes, avait interrog-é Bories, mais il n'en nvait rien tiré. Il se rendit à La l^ochelle et manda devant lui Pommier et Goubin. Quel moven emplova-t-i! pour leui- arraciier des aveux encore plus explicites que ceux (pi'ils venaient de faire, des aveux écrits de leurs propres mains, et dans lescpiels ils déiioiiçaieiit tous leurs ci marad(>s ?
'rr'l.it, qui «'■t;iil de l.i Cliirlimi iterie. qui avait connu Bories, et qui nous a laissé des paires intéres-
santés sur cet épisode, Trélat écrit ce qui suit : « Le g-énéral Despinois se rendit dans leur prison. Le miséral)le essava de les attendrir en l'eig'nant de prirtag^er leur douleur. Il leur parla de leurs mères; il alla jusqu'il pleurer, et, voyant qu'il n'en obtenait rien, il chang-ca tout à coup de système et se porta contre eux à la plus grande fureur et aux plus grossières brutalités. Ces âmes g-énéreuses réag-irent contre une pareille lâcheté, et laissèrent échapper, sous l'orme de menace, quelques aveux au milieu de l'expression de leur mépris. C'était tout ce que voulait l'espion ( i). »
Certes, Despinois avait déjà donné sa mesure, et son zèle n'était pas pour s'arrêter devant les scrupules. Mais encore faudrait-il justifier une imputation aussi odieuse. Trélat ne le fait pas. En revanche, nous possédons les deux lettres de Pommier et de
fi) Trélat, La C/iarhnnnerie, dans Porla Bévo'n/ionnaire, t. II.
Voici ce qu'il dit de Rories, dans le même article : « .I(^ n'ai connu (|iie liones... C'était un jeune lioninie de vingt six ans, qui. so.is un e.vlérieur |)lcin de douceui' et de grâce, cachait l'àine la plus élevée et la plus ferme II n'avait du militaire <pie le courage et la francliise sans aucun des défauts que produit l'oi.iiveté des casernes. Ses mœurs étaient pures, ses goûts simpl;s et sa vie retirée il pis>ail la plus grajide partie de son te iips à la lecture. Bien qu'entre fort jeune au service, il avait to.ite-. !es (|uilUes du ci!>i)<:.i, et il s'cnilauiinait souvent (unir l'éclat de notre gloire militaire. . . Ce fut un lirand crime et un grand tnallie;ir que le .neurtre de Mories. car il avait dans sa tète de nobles pensées et, au fond du cœur, un puissant amour de rijumanile. »
Goubin. Elles sont d'un style humble et l'epentant, sans ombre de menace (i).
D'après le récit qu'ils ont fait à l'audience, Despinois se serait fait passer lui-même pour carbonaro, et leur aurait arraché des aveux, avec la promesse d'une g"râce qu'il savait impossible. Ce qui demeure certain, c'est que l'attitude de Despinois fut équivoque, car il se fit dispenser de paraître aux débats. Mais son intervention devait être d'un puissant secours pour l'acc^usation : car les deux lettres de Pommier et de Goubin avaient plus de portée que la déposition de Goupillon.
En effet, Goupillon n'avait révélé que des détails relatifs à la vente militaire. Par Pommier et Goubin, on apprit l'existence de la vente centrale de Paris, et on put arrêter quelques civils, parmi lesquels Hénon, qui fit des aveux. L'autorité put obtenir ainsi une connaissance assez complète de la Charbonnerie, en ce qui concernait les ventes particulières et centrales. Mais il lui fut impossible de remonter plus haut, c'està-dire jusqu'à la vente suprême, jusqu'à Lafayette et aux autres. C'était la meilleure preuve de l'habile org-anisation de la société.
(i) Arch. .\at., foiuls cité.0r)r)9-D. v.)^..((:oin]>lot(le lu Hnchelle.) — Déclaration de Goupillon (ly mars). — Lettres de l'ornmier (25 mars) et de Goubin (-fO mars) au général Des|)inois. Cerlifiées conformes j)ar le ujcncral. Je n'en donne ]ias le te.xlc, par égard pour ces pauvres yens.
Comme dans l'afFaire de Nantes, bien que le plus grand nombre des inculpés appartînt à l'armée, la présence parmi eux; de quelques civils les rendait justiciables non du Conseil de g-uerre, mais de la Cour d'assises. On jug-ea en outre convenable de les traduire devant celle de Paris. C'est ce qui fut décidé par la Cour royale, sur un réquisitoire violent et déclamatoire du procureur -g-énéral Bellart. « Paris, disait Bellart, est le foyer d'une conspiration permanente. Le complot de La Rochelle n'en est qu'une ramification. Il a été conçu pendant le séjour du 45® dans la capitale. Etc. »
Des poursuites avaient d'abord été dirijai-ées contre trente-six personnes. Par un arrêt du 24 juillet, la cour royale, déclarant qu'il n'y avait pas lieu à suivre à l'ég-ard de onze d'entre elles, renvoya les ving-t-cinq autres prévenus devant la Cour d'assises. Ils étaient partag-és en deux catég-ories : douze étaient accusés de participation directe au complot, savoir : Baradère, avocat, chef de la vente centrale, présenté comme chef du complot, Hénoii, Gauraii et Rosé; Massias, capitaine au 45% présenté comme l'intermédiaire de la vente civile et de la vente militaire à La Rochelle ; le serg-ent-major Bories, chef de là vente militaire, avec les sousofficiers, Goupillon, Pommier, Goubin, Baonl.r, Asnès,t\. le soldat /?/r/ipron. Les treize autres étaient accusés de non-révélutiou. savoir ; sept sous-officiers,
232 LRS COMPLOTS MILITAIRES
(kistille, Labouré, Barlct, Perreton, Hue, Cocliet, DuJron ; cinrj caporaux, Dnriotseq, Tlioinas, Déniait, Gantliier, Locoq ; un soldat, Lefèvre.
Les débats s'ouvrirent le 21 août. Le tribunal était présidé par AL de Montmerqué, intèg-re et loyal mag"istrat, qui, à l'exemple du chancelier Dambray^dans le procès du 19 août, dirig-ea cette affaire avec une remarquable impartialité.
Le ministère public était représenté par MM. de Marchang'v, avocat g-énéral à la cour, et de Bror, substitut ( i).
Au banc de la défense siégeaient des avocats dont on verra les noms plus loin.
Le pi-ésident du jury était le baron Trouvé, imprimeur, royaliste fanatique après avoir été bonapartiste fougueux. Dans ce jury fii*-uraient Pavet de Courteilles, meml)re de l'Institut, et h? vicomte d'Arliticourt. lau'eur à' fpsihor et de tant d'autres romans
^^) }farclian'^iii Mit (h'], nô ;i ni.Tnnry (Nièvre) rn t-j^-y. Fils fl'tm huissier. Avocat en iSut, substilul du ijrociirciir impérial jn-cs (Il Irihiiiial tic la Sfine en 1810; il avait |)uljlie, en iXi3, la (Inii/c /jjfUif/iie ou Histoire (h's Frnnruis runxif/rri'c rhins ftex ra///)Or/s auec la /loés-ie, /'i^/oi/nuncii et les //•(iili- -arts (8 vol.), (loiil, le succès l'iil iiniiiense.
Procui'cur du roi, avocat jg^cnéral à la (jour d'ap()el, il devint, après le procès de iS-rj, av(K-al tfencral à la (^oiir de cassation. I>ep!ité du Haiit-Hliin en iS^/i Moit à Paris en iRtC».
l'Iusieurs de sesplaiduytrs oiU ete re<nieillis dans la Collpclinn (tu Itm-miiit fmariiix On avait publié à j>art son /'laidoi/er ttnnu ta CDUSfiiration r/r I.a /ioctielte, avec la l'èpliqae, 1822, in-S", r'/|i pp. I >ii m lir.i plus loin des e.\tr;iits.
fameux alors, aussi oubliés aujourd'hui que la Ganle poétique.
La première audience fut remplie par la lecture de l'acte d'accusation qui sig^nalait une évidente relation entre les mouvements militaires de Saumur, de Belfort, de Colmar, les tentatives de Nantes, de Toulon et de La Rochelle, et y montrait l'action « d'un Comité occulte et directeur, qui a jusqu'à présent échappé encore aux preuves judiciaires quant aux membres qui le composent, mais que dénoncent de toutes parts aux incrédules les plus rebelles ses propres instruments, quant à l'impulsion qu'il donne et quant à l'action criminelle qu'il piopag-e ».
Comme on le voit, Marchangy était plus prudent et plus modéré que Mang-in.
Les interrogatoires commencèrent le lendemain. Les accusés avaient décidé de rétracter leurs aveux et ce système avait été approuvé par la défense.
Les accusés civils, surtout Baradère, restèrent impénétrables. Tout l'intérêt se concentra sur les dépositions des quatre principaux sous-officiers. Bories, dont on n'avait rien pu tirer, fut admirable de présence d'esprit, de fermeté, d'attention à ne compromettre personne. D'après lui, la vente n'était qu'une association charitable de sous-officiers, sans aucun caractère politique. Pommier et Goubin attribuèrent