‹ Les Conciles généraux (volume 2)Chapitre 12 sur 18 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Les abus signalés par la Congrégation spéciale instituée par Paul III,

Nous venons de voir quels étaient les neuf membres composant la Congrégation spéciale établie par Paul III pour étudier les abus qui motivaient une réforme générale dans la discipline de l'Église. Les circonstances devenaient de plus en plus critiques, tant à cause de ces abus invétérés d'une part qu'à cause des progrès de l'hérésie d'autre part. Soulever le voile qui recouvrait les maux dont l'Église se trouvait affligée par suite du relâchement de la discipline semblait devoir fournir un prétexte aux hérétiques pour calomnier encore davantage le Catholicisme, la Hiérarchie Ecclésiastique et particulièrement la Cour Romaine. Tenir ces mêmes maux cachés c'était les laisser s'envenimer davantage et les rendre presque inguérissables, d'autant plus qu'ils avaient envahi tous les rangs de la société Chrétienne. Aussi Paul III, qui voulait célébrer un Concile général, désirait-il vivement trouver le remède à un pareil état de choses. C'est pourquoi il avait institué une Congrégation exclusivement chargée de se livrer à cette délicate recherche. L'al-

lernative était terrible pour les membres de la Congrégation, vu les conséquences effrayantes que pouvaient avoir leurs actes. On avait à craindre un scandale public, en même temps qu'on risquait de fournir aux hérétiques un motif apparent pour persister dans leurs fausses doctrines. On avait également à redouter la colère des hypocrites qui se trouveraient démasqués, les répugnances des gens pusillanimes, le péril d'ébranler la foi des faibles et enfin, ajoutons-le, le courroux de presque tous les personnages composant la Cour Romaine, où le besoin de réforme se faisait si vivement sentir. L'œuvre qu'il s'agissait d'accomplir était donc extrêmement difficile; néanmoins les membres de la Congrégation se mirent au dessus de toutes ces considérations et, ne se proposant que l'intérêt de l'Église de Jésus-Christ, ils exposèrent par écrit, avec une sincérité et une franchise dignes des plus grands éloges, les moyens que leur expérience et leur science leur faisaient juger nécessaires à employer pour extirper les abus dominants. Il suffisait d'ailleurs de signaler ceux-ci pour trouver immédiatement les remèdes qu'il convenait de leur opposer. Ce fut aussi ce que la célèbre Congrégation fit en présentant à Paul III leur mémoire.

Après y avoir remercié Dieu d'avoir donné à son Église un si zélé Pontife, on y faisait voir comment Paul III avait été visiblement destiné à

réformer les mœurs Chrétiennes et à faire refleurir Tancienne discipline de TÉglise. En effet, disaient au Pape les membres de la Congrégation, vous nous avez ordonné : Ut nullius aut commodi tui , aut cujuspiam alterius habita ratione^ tibi significa" remus abusus illos^ gravissmos videlicet morbos quibus jampndem Ecclesia Dei laborat ac praesertim haec Romana Curia. Puis, faisant allusion à certaines négligences déplorables du temps passé, ils leur attribuent l'accroissement des maux présents; car, ajoutent ils, Principatum omnem sequitur adiilatio ut umbra corpus ; difficillimusque semper fuit auditus veritatis ad aures principum , d'où il suit que les grands se croient ordinairement permis tout ce qu'ils veulent. De là des maux de tout genre qui parviennent facilement à la connaissance des Infidèles et leur font tourner en dérision la Religion du Christ. C'est pourquoi , les membres de la Congrégation croient travailler à l'honneur et à la o'ioire du Souverain Pontife en lui manifestant les abus existants. C'est ce qu'ils vont tâcher de faire avec une entière franchise; car nous savons^ disent-ils, que nous devrons rendre à Dieu un compte sévère: si negligenter ac infideliter ageremus. Ils déclarent ensuite que leur intention n'a point été de s'occuper de ce qui concerne le Principat temporel du Pape et qu'ils se sont bornés à indiquer ce qui pouvait être utile au Vi-

Caire de Jésus-Christ en tant que Pontife universel et en tant qu'Évêque de Rome,

Us recommandent par dessus tout Tobservance des lois et voudraient qu'on ne dispensât de celles-ci qu'en cas de nécessité. Ils conseillent de choisir avec le plus grand soin ceux qui doivent aider le Souverain Pontife à administrer l'Église Universelle; et ils ont soin d'ajouter qu'ils entendent parler des Clercs, des Prêtres, particulièrement des Curés, mais bien plus encore des Évêques. Ils passent ensuite à la description de certains abus dont ils réclament la suppression. En tète de ces abus, ils mettent la facilité avec laquelle les Ordres Sacrés étaient conférés à des sujets qui ne possédaient point les qualités requises pour être admis à cet honneur. C'est pourquoi, ils proposent que l'on choisisse pour la ville de Rome en particulier deux ou trois Prélats, dodos etprobos^ qui ordinationibus praeessenl. Ils expriment le désir de voir enjoindre aux Évêques d'appliquer à leurs Diocèses cette même mesure, ainsi que d'autres relatives aux professeurs destinés à l'instruction des jeunes Clercs. Ils font ensuite observer que les Bénéfices Ecclésiastiques et surtout les Cures et les Évêchés ne devraient être donnés qu'à des personnages doctes et vertueux, tandis que usus invaluil ut provideatur personis quibus conferuntur Bénéficia^ non autem gregi Christi et Ecclesiae. De cette manière, on assurerait aussi la

résidence des Bénéficiers. Ils continuent en traçant une règle à suivre pour régler les pensions et les réserves. Ils voudraient que Ton n'accordât point aux Clercs riches des revenus qui pourraient servir à l'entretien des pauvres. Traitant alors complètement la question des Bénéfices, ils indiquent certaines précautions à prendre à cet égard, notamment lors de la collation des Évêchés. Toutes ces mesures leur paraissent d'autant plus nécessaires que (selon leur expression) l'on ne doit point imiter les Pharisiens^ qui dicunl et non faciunl^ maisJésus- Christ, qui primum incepil facere et postea docere. Tournant ensuite leurs regards sur l'Église Universelle, ils font voir combien il est nécessaire que les Évêques et surtout les Curés ne s'éloignent point de leur résidence et que les Cardinaux (autant du moins que la chose est possible) demeurent à Rome. Quant aux Évêques, les membres de la Congrégation sont d'avis qu'ils doivent être laissés parfaitement libres dans le gouvernement de leurs Diocèses; car entre autres abus, il en était un qui méritait d'être spécialement signalé. C'était celui qui provenait surtout de l'audace de certains Clercs qui trouvaient moyen de se dérober aux corrections de leur Évêque, en invoquant l'exemption ou le privilège, ou bien encore en recourant à r autorité supérieure. Relativement aux Ordres Religieux , la Congrégation proposa Tadoption de

plusieurs mesures sévères qui devaient avoir pour résultat d'empêcher les scandales publics et le relâchement de l'observance. De plus, afin que la prédication et la Confession produisissent tous leurs fruits parmi les Fidèles, elle demandait que des Ecclésiastiques, choisis à cet effet par l'Évêque, fussent chargés , à l'avenir , d'examiner sous le double rapport de la science et de la vertu ceux qui seraient destinés à exercer le Saint Ministère. L'affection des peuples envers le Saint-Siège s'accroîtrait , disaient encore les membres de la Congrégation, et les Fidèles demeureraient profondément édifiés, si l'on renonçait à certains profits matériels que l'usage accordait aux représentants du Pontife Romain. Ils proposèrent aussi de soustraire les Religieuses à la juridiction des Ordres Religieux. Passant de là à ce qui concernait les études dans les collèges, ils tracent des règles fort sages pour écarter de l'enseignement public l'impiété, et par rapport à l'imprimerie ils demandent l'adoption de plusieurs mesures propres à empêcher la diffusion de l'erreur. Leur sollicitude s'occupa aussi des Religieux apostats, des quêteurs qui inculquaient aux gens simples une foule de superstitions, de la dispense du célibat Ecclésiastique à accorder ou non à ceux qui sont entrés dans les Ordres Sacrés, et des degrés de consanguinité et d'affinité dans le mariage. Ils s'occupèrent également des simoniaques, des

testaments des Clercs , des confessionnaux , des Autels portatifs, des Indulgences, des commutations de vœux et des dérogations faites aux volontés des testateurs en matière de legs pieux.

Après avoir fait sur tous ces points leur rapport au Souverain Pontife considéré comme Évoque universel, ils s'adressent d'une manière plus spéciale à l'Évêque de Rome et lui proposent les remèdes à plusieurs abus qui s'étaient glissés dans la ville Éternelle par rapport aux mœurs et au Culte Divin. Relativement à ce dernier point ils se plaignent du peu de propreté des ornements Sacerdotaux employés dans la Basilique Vaticane même, ce qui étonnait péniblement les étrangers. Quant à ce qui concerne les mœurs, ils signalent à Paul III certains actes d'impudence qui s'étalaient au grand jour et la facilité trop grande laissée à un trafic honteux. La Congrégation proposait d'employer l'influence des Cardinaux Romains pour éteindre les haines qui pouvaient régner entre les citoyens. Elle insistait enfin sur la Réforme à introduire dans les hôpitaux, ainsi que sur le soin à prendre des veuves et des orphelins.

Lorsqu'on parcourt les divers points de Réforme, adoptés plus tard par les Pères du Concile de Trente, on voit clairement combien ces derniers tinrent compte de l'exposition faite à Paul III par la Congrégation spéciale.

Événements antérieurs au Concile de Trente sous le Pontificat de Paul IIL

Tout en se préoccupant de la Réforme de la discipline Ecclésiastique, Paul III ne perdait point de vue la partie dogmatique et il ne cessait de combattre énergiquement la propagation des nouvelles hérésies, soit au moyen de négociations, soit au moyen de légations, soit à l'aide de Tinfluence des Souverains, en attendant la célébration d'un Concile général. Avant de parler de ce dernier qui, au milieu du XVP siècle, devait opposer comme une digue au torrent des hérésies, les démasquer toutes, et composer un code de droit canon encore en pleine vigueur aujourd'hui, nous allons passer rapidement en revue les efforts de Paul III pour arriver à ces magnifiques résultats. Une foule d'auteurs ont écrit sur le Concile de Trente et ils se sont le plus souvent placés à des points de vue fort différents. Quant à nous, selon notre habitude d'envisager les faits historiques tels qu'ils sont, nous dirons, sans nous astreindre à suivre aucun de ces auteurs en particulier, tout ce qui nous semblera nécessaire pour mettre le lecteur au courant des événements qui pré-

cédèrent immédiatement la célébration du Concile de Trente.

Déjà le lecteur sait dans quel état se trouvait l'Europe sous Jules II et sous Léon X, et comment Luther, Zwingle et Calvin déclarèrent la guerà l'Église. On se rappelle quelles étaient les dispositions des esprits, tant des savants que des ignorants, lors de l'apparition de ces trois Novateurs. On se rappelle également les abus qui régnaient alors parmi le Clergé et le peuple, et comment, de toutes parts, on réclamait une Réforme et dans les mœurs et dans la discipline de l'Église. La publication des Indulgences accordées par Léon X aux Fidèles qui venaient en aide à la construction de Saint-Pierre n'avait été en réalité pour Luther qu'un prétexte. Léon X, de son côté, ne laissa point passer inaperçues les erreurs que s'efforçait de répandre cet hérésiarque et il recourut successivement à plusieurs moyens, inspirés par la charité d'abord et par une juste sévérité ensuite, pour préserver le troupeau Catholique de la contagion de Terreur. Ce furent les Dominicains qui soutinrent le premier et le plus redoutable choc de ce Moine apostat et révolté contre l'Église; aussi se trouvèrent-ils tout particulièrement poursuivis par la haine des Luthériens qui ne reculèrent même pas devant la calomnie pour essayer de flétrir la réputation de l'Ordre. Que ces Religieux ne se soient pas toujours renfermés dans les limites

de la plus stricte modération, c'est là un zèle fort excusable chez les enfants de S. Dominique, convaincus (non sans raison) qu'user de trop d'égards envers certains esprits extravagants, c'est les encourager à persister opiniâtrement dans leurs erreurs. Alors s'engagea une guerre de plume, dans laquelle figurèrent, du côté des Catholiques, les plus savants hommes de l'époque, appliqués à réfuter les doctrines des Novateurs. C'est assez de nommer Cajétan et Eckius pour donner une idée de la valeur des adversaires de Luther. Tout le monde sait comment Maximilien exposa à Augsbourg les erreurs du Pseudo-Réformateur, et comment Léon X finit par déployer envers ce dernier une sévérité secondée le zèle de Tempereur qui était résolu à faire tous ses efforts pour empêcher l'hérésie de prendre racine dans son États. Mais malheureusement, dans ces circonstances, l'Électeur de Saxe oublia gravement ses devoirs en se faisant le protecteur de Luther, et l'entreprise faillit par suite de l'arrogance de Maximilien et non par manque de prévoyance de la part de Léon X. Nous passons sous silence ce qui a rapport aux différentes Diètes tenues alors ainsi qu'aux dernières tentatives de conciliation à l'égard des Luthériens, pour en venir immédiatement aux temps de Paul III. En effet, chacun peut facilement se remettre sous les yeux la longue série de faits qui embrasse la fin du Pontificat de Léon X, le

coLV'l règne d'Adrien VI et l'époque orageuse de Clément VU. Ce fut, comme on sait, sous ce dernier que Rome fut saccagée par le Connétable de Bourbon et que l'Angleterre, à cause de l'incestueuse Anne Boleyn, se détacha de l'unité Catholique.

Clément VII était profondément convaincu delà nécessité de célébrer un Concile général et il avait entamé, à ce sujet, des négociations avec les Souverains , et avec les Protestants, par l'intermédiaire du Nonce Rangone. Mais les jalousies des princes jointes à la mauvaise foi des hérétiques rendirent vains les généreux efforts du Souverain Pontife.

Paul III se mit donc, à son tour, à Tœuvre. Il voyait bien les graves difficultés qui s'opposaient à la réunion d'un Concile; mais il les dissimulait, afin qu'on ne le soupçonnât point d'être contraire à ce projet. Il reconnut tout d'abord qu'il ne pouvait rien obtenir s'il entrait dans n'importe quelle ligue politique dirigée contre un Souverain Catholique. C'est pourquoi, dès son avènement au Saint-Siège, il manifesta à tous les princes un vif désir de la paix, source de toute félicité. Ensuite, dans le premier Consistoire qu'il tint avec les Cardinaux, il leur déclara son intention de convoquer un Concile général et exhorta les membres du Sacré Collège à commencer la Réforme par eux-mêmes et par leur entourage. Il commit le soin de cette Ré-

forme à des hommes dignes de cette tâche: uomini dolti di canoniy perili di negozj e modérait dinalura^ quali vogKono essere gli auiori di riformazioni^ affinckè elle non riescano più nocive che corretlive e piîi proporzionate aWidea che alla pralica ( Pallavicini ht, del Conc, di Trenlo Lib. II L Cap, XVI LJ Ces personnages n'étaient point ceux qui en 1537 furent chargés par le même Paul III de rechercher les abus introduits dans la discipline Ecclésiastique et dont nous avons parlé assez au long. 11 envoya en outre des Nonces aux Souverains Catholiques, dans le but de faciliter la réunion du Concile général. L'envoyé du Pape en Allemagne fut Pierre-Paul Vergerio, qui avait déjà été Nonce auprès du Roi des Romains. C'était un homme qui connaissait à fond les tendances de l'Allemagne, lesquelles pouvaient toutes se résumer dans le désir de voir promptement mettre un terme aux dissensions politiques et religieuses. Le Pape recommanda à Vergerio d'user envers tout le monde d'une grande charité et de donner à entendre que le Concile général remédierait à tous les maux. Vergerio, de son côté, donna à Paul III le conseil de ne manifester à personne la résolution prise par le Saint-Siège de ne point mettre en question, dans le futur Concile, les définitions des Conciles généraux précédents. Car, autrement, les différents partis protestants, connaissant l'intention du Pontife,

n'auraient pas manqué de réunir leurs efforts pour empêcher la réunion du Concile. Nous verrons plus tard Vergerio perdre la foi. On proposa pour lieu de célébration du Synode projeté la ville de Manloue , comme ne pouvant manquer d'être agréée par tout le monde et particulièrement par l'empereur Charles-Quint. Vergerio eut avec les princes allemands et avec Luther lui-même des entreliens dans lesquels il sut toujours conserver sa dignité, tout en réprimant l'indignation que lui causait le langage de l'hérésiarque. Mais les princes Luthériens ne voulurent point entendre parler d'une ville d'Italie pour le Concile et exprimèrent le désir de le voir se célébrer en Allemagne, particulièrement, disaientils, afin d'éviter le danger dont Jean Hussfut la victime; mais ils oubliaient que c'étaient précisément les Allemands qui avaient fait brûler cet hérétique.

D'autres raisons portaient les Protestants à s'opposer à la célébration d'un Concile en Italie, et toutes aboutissaient à ne tenir aucun compte de l'autorité du Souverain Pontife et à remettre en question ce qui avait été jusqu'alors défini par l'Église. Vergerio , après avoir été rappelé à Rome, fut envoyé par Paul III à Naples, où se trouvait alors Charles-Quint, revenu de son expédition d'Afrique. La mission du Nonce était d'informer l'empereur de tout ce qui s'était passé en AUema-

gne. Le 5 Avril 1536, Charles-Quint vint à Rome et traita la question du Concile avec le Pape qui en proposa la convocation en plein Consistoire et nomma sept Cardinaux et un Évêque pour s'occuper de cette affaire. Mantoue restait toujours la ville désignée. Un incident douloureux se passa en cette circonstance dans la salle même du Consistoire. Le matin du 17 Avril, tandis que Paul III et les Cardinaux se disposaient pour la Chapelle Papale^ Charles-Quint, en leur présence et devant l'ambassadeur français, se plaignit hautement de François P' et se déclara prêt à le provoquer en duel pour mettre enfin un terme à leurs différends. L'ambassadeur français demanda aussitôt à l'empereur de vouloir bien s'expliquer sur ces paroles, prononcées en castillan et qu'il n'avait pas (disait-il) bien comprises. De là, une altercation que la prudence du Pontife parvint à arrêter, en témoignant le désir de s'interposer entre les deux Souverains.

Le 29 Mai, on lut et l'on approuva en Consistoire la Bulle par laquelle Paul III convoquait le Concile général à Mantoue et on la publia le 2 Juin de la même année 1536. Cette Bulle déclarait le triple but que devait se proposer le Concile: l'extirpation des hérésies, la paix entre les princes Chrétiens et la guerre contre les Turcs. Les trois Cardinaux Quignones, Trivulce e Caracciolo, personnages de la plus haute distiction, furent alors

envoyés par le Pape, le premier au Roi des Romains le second à François l«r et le troisième à Charles- Quint, pour aplanir les voies à la célébration du Concile. L'on ne députa personne à Henri VIII, déjà schismatique déclaré et qui, à cette même époque, exerça la plus cruelle vengeance contre Anne Boleyn surprise en adultère, contre le frère de cette malheureuse et contre quatre autres seigneurs anglais. Les Souverains aussi bien que les Évêques reçurent avec satisfaction Tintimation du Concile, excepté toutefois les princes luthériens qui firent assez voir, en se liguant à Smalkalde, combien ils étaient irrités contre Rome et combien ils étaient éloignés d'adhérer à la réunion projetée. Outre cette opposition, plusieurs autres difficultés suscitées par Frédéric ducdeMantoue, vinrent rendre impossible la célébration d'un Concile dans cette ville. Le Pape exposa en Consistoire ces regrettables empêchements et se vit contraint de reculer la date fixée pour l'ouverture du Concile. Il donna en conséquence de nouvelles instructions à ses Nonces, afin que ceux-ci instruisissent les Souverains des obstacles inopinément survenus et leur déclarassent en même temps la volonté bien ferme du Pontife de tenir le Synode dans une ville d'Italie, et appartenant soit à l'État de Venise soit à celui de l'Église. Au reste, le mauvais vouloir du duc de Mantoue, en cette occasion, fut une circonstance providentielle pour Paul III.

En effet, François P' n'aurait jamais laissé les Évêques français se rendre à Mantoue, à cause de la guerre qui venait d'éclater entre lui et Charles-Quint dont dépendait ce duché. Le sage Pontife n'en mit pas moins à profit cette même circonstance pour essayer d'amener une réconciliation entre Tempereur et le roi de France. A cet effet, il envoya à Paris deux hommes remarquables, Polus et Giberti, que nous avons précédemment fait connaître au lecteur. Ceux-ci devaient ensuite passer en Angleterre pour s'efforcer de faire sortir Henri VIII de la voie déplorable dans laquelle il s'était engagé. Ils avaient conçu quelque espoir de ramener ce prince devenu l'ennemi des Luthériens. Mais à peine arrivés à Paris, les envoyés Pontificaux reçurent l'ordre de s'éloigner de la Capitale. C'était là le résultat des intrigues du roi d'Angleterre. François P' refusa obstinément de voir Polus; néanmoins Giberli parvint à avoir une entrevue avec le monarque français et l'exhorta de la part du Pape à faire la paix avec l'empereur. Toutefois ces négociations demeurèrent en suspens.

Tout le monde sait que Paul III conclut avec Charles-Quint et les Vénitiens une ligue contre les Turcs. Le Pontife profita alors de ses bonnes relations avec la République, pour désigner Vicence comme lieu du futur Concile; il annonça en même temps, en plein Consistoire, Tespérance qu'il avait de

voir bientôt l'empereur et le roi de France faire la paix. Prorogeant ensuite l'ouverture du Concile au 1'' Mai de Tannée suivante, il institua la célèbre Congrégation spéciale dont nous avons parlé plus haut. En outre, comme le Concile ne put pas encore se tenir celte année-là, Paul 111, voulant mettre le plus tôt possible à exécution ses désirs de réformer la Cour Romaine, nomma, en 1540, une autre Congrégation de Cardinaux, divisée en quatre Sections. Mais revenons aux négociations relatives au projet de réunion du Concile à Vicence.

Le Souverain Pontife avait tout particulièrement à cœur le rétablissement de la paix entre Charles-Quint et François P' , à cause de l'heureuse influence que cet événement n'aurait pas manqué d'exercer sur les résultats du Concile. C'est pourquoi, après avoir institué ses Légats les trois illustres CardmauxCampeggio, Simonetta etÂléandre, il se prépara à partir pour Nice, afin d'y faire entendre aux deux Souverains belligérants des paroles de paix. Mais comme il prévoyait que fort peu d'Évêques se rendraient à Vicence, il annonça qu'il se réservait de faire connaître le jour précis de l'ouverture du Concile, au moyen d'une nouvelle Bulle. Le 18 Mai 1538, le Pape eut une entrevue avec Charles-Quint à Savone; il en eut également une avec François P' hors de murs de Nice. Paul III prolongea environ un mois son séjour dans celte contrée, se servant

des trois Légats nommés plus hauts comme d'intermédiaires entre lui et les deux monarques. Ceuxci ne consentirent cependant pas à se rendre au désir du Pape qui aurait voulu les réunir en conférence et ce ne fut qu'après son départ qu'ils s'abouchèrent ensemble. Néanmoins, le Pontife obtint qu'ils s'engageraient à observer une trêve de dix ans. Comment ensuite la durée de cette trêve fut abrégée, c'est ce que nous dirons plus tard.

Le Pape^ toujours attentif à procurer la paix non-seulement entre les Souverains mais encore parmi les peuples divisés par des dissensions politiques ou religieuses, ne pouvait demeurer indifférent aux cruautés de Henri VIII, roi d'Angleterre, qui s'était déclaré chef de la Religion dans ses États. L'indignation de tous les gens de bien était d'ailleurs arrivée à son comble, après les massacres ordonnés par ce tyran luxurieux et dont avaient été victimes TÉvêque Fischer, le Chancelier Thomas Morus et jusqu'à des femmes respectables à tous égards, parmi lesquelles se trouva (comme nous l'avons dit ailleurs) la mère du Cardinal Polus. Les Vierges sacrées chassées de leurs Cloîtres, les Religieux expulsés, le Clergé persécuté, les Églises profanées et dépouillées de leurs ornements, les biens Ecclésiastiques usurpés, les tombeaux violés, les ossements de S. Thomas de Cantorbéry brûlés et ses cendres jetées dans la Tamise, les peuples scanda-

lises par des débauches et des excès inouïs, Taulorilé du Saint-Siège publiquement méprisée et tournée en dérision: tel était le lamentable spectacle que présentait alors TAngleterre. Assurément, si Paul III avait laissé tant d'iniquités impunies la Chrétienté s'en serait à bon droit étonnée et Henri VIII aurait redoublé, s'il Teut pu, de fureur. Mais il n'en fut pas ainsi: la prudence du Pontife laissa, il est vrai, à ce roi incestueux tout le temps de se convertir, mais elle n'hésita pas à le frapper des censures de l'Église, lorsqu'un délai plus long risquait d'être taxé de pusillanimité ou de connivence avec le crime. L'histoire a enregistré les événements qui survinrent ensuite en Angleterre et nous y renvoyons le lecteur. Revenons maintenant aux négociations relatives au Concile. C'est une chose vraiment digne de remarque que plus le Pape cherchait à mettre en œuvre tous les moyens propres à amener la célébration du Concile et plus il voyait se dresser devant lui de nouveaux obstacles, soit de la part des hérétiques, soit de la part des Souverains. Ceux-ci, et principalement Charles-Quint, avaient poussé Paul III à accélérer la tenue du Synode, mais lorsque le Pontife travaillait dans ce sens, un motif, mis en avant tantôt par l'un tantôt par l'autre, ne manquait jamais de venir occasionner une nouvelle prorogation. Le Pape et les Souverains, au contraire, étaient-ils d'accord, alors c'étaient les Protestants qui, à leur tour, ne voulaient

plus entendre parler du Concile. Âinsi^ entre les oscillations des princes, dont le mobile principal était la politique, et les contradictions des Protestants, dont le mobile était la mauvaise foi, Paul III se trouvait toujours environné de nouvelles difficultés. Néanmoins, il continuait courageusement son œuvre. En effet, ce ne fut certainement point de sa part un acte ordinaire de prudence, de sagesse et de courage que d'envoyer le Cardinal Méandre,, avec le titre de Légat, en Allemagne, pour y tenter une réconciliation des esprits sur le terrain religieux. Toutefois, ridée d'un Concile général semblait peu à peu être mise de côté par les princes, et ils ne s'occupaient plus de coopérer à sa réalisation, convaincus que la convocation d'une pareille Assemblée était devenue désormais impossible. LesÉvêques d'Allemagne au contraire, réclamaient de toutes leurs forces le Concile comme Tunique remède à tous les maux. A tant de difficultés venait s'adjoindre le désir du roi de France, qui voulait que le Concile se tînt à Lyon et non dans une ville d'Italie, où les Protestants (disait-il) ne consentiraient jamais à se rendre. On voit par là combien on était loin de s'entendre même sur la simple détermination du lieu de réunion. En attendant, pressé par les princes, tantôt pour une raison et tantôt pour une autre, de proroger le Concile, et voyant que s'il ne se rendait pas à leurs instances, il s'exposait à ne point avoir d'Évê-

ques au Synode , le Souverain Pontife se décida à en différer indéfiniment (ad arbilrium) l'ouverture. En même temps, il enjoignit à ses Nonces, accrédités auprès des divers princes, de faire savoir à ceux-ci qu'il était déterminé à faire tous ses efforts pour procurer la réunion du Concile, mais qu'eux aussi étaient obligés d'aplanir les voies en écartant , dans la mesure de leurs forces, les obstacles. Cette résolution de Paul m de proroger le Concile ad arhilrium empêchait que Ton ne tournât en dérision les Actes Pontificaux^ si, au jour fixé (comme il serait très-probablement arrivé) le Concile n'avait pu avoir lieu. Le Pape, dirigeant alors sa sollicitude d'un autre côté, s'occupa de rétablir la paix entre les princes et de réconcilier les Protestants avec l'Église. A cet effet il envoya à la Diète de Worms Thomas Campeggio, Évèque de Feltre, accompagné de quatre théologiens distingués, parmi lesquels se trouvaient Cortese et Badia, déjà connus du lecteur. Il envoya encore dans le même but à la Diète de Ratisbonne Contarini qui s'y opposa de toutes ses forces à la célébration d'un Concile national. Comme Charles-Quint venait de repasser en Italie, Paul III se rendit à Lucques, où il eut une entrevue avec l'empereur. Après la conclusion de la paix entre ce dernier et le roi de France, et lors de la célébration de la Diète de Spire, à laquelle assista le Nonce Morone, on finit par tomber d'accord, dans cette

dernière Assemblée, sur la convenance de la cité de Trente pour y tenir le Concile, à cause de la situation même de cette ville entre Tltalie et TAllemagne. Mais les Luthériens, toujours attentifs à faire échouer les projets du Pontife Romain, s'opposèrent hautement à ce choix, parce qu'ils ne voulaient pas que Tautorité du Saint-Siège intervînt d'une manière quelconque à propos de la célébration du Concile. Cependant Paul III tint ferme et, voyant s'évanouir à la fin les principales difficultés relatives à la détermination du lieu de réunion, il annonça par une Bulle que le Concile s'ouvrirait à Trente.

Mais l'intérêt propre préféré au bien commun a souvent l'art de faire naître des obstacles au moment où l'on s'y attend le moins. Paul III, dans cette Bulle d'indiclion, avait parlé en termes également affectueux de l'empereur et du roi de France. Charles-Quint se montra froissé de cette parité d'égards; ou, pour mieux dire, comme la bonne entente, rétablie à grand'peine entre les deux Souverains, venait de nouveau d'être détruite, ce prince, plein d'animosilé contre François V\ fit observer au Pape que, dans cette Bulle, le roi était traité sur le même pied que l'empereur, quoique lui, Charles, eût jusqu'alors travaillé au bien de l'Église, tandis que le roi de France pouvait tout au plus être considéré par le Père commun des Fidèles comme un enfant prodigue. Les récriminations de

Charles-Quint exposées par écrit à Paul III parvinrent à la connaissance de François P' et provoquèrent de la part de ce dernier de vives réclamations. Le Pape comprit immédiatement combien la célébration du Concile courait risque d'être retardée par suite de cette recrudescence de haine entre les deux Souverains. Il envoya alors à chacun d'eux un Légat, pour essayer de les réconcilier. C'était là une démarche vraiment digne d'un Pape qui doit avoir à cœur non-seulement les intérêts de l'Église mais encore ceux de la société et s'efforcer par conséquent d'empêcher la guerre. Paul III n'avait du reste que l'embarras du choix pour désigner des Légats. Deux hommes cependant lui parurent aptes entre tous les autres à remplir la mission qu'il voulait leur confier. L'un était le célèbre Sadolet, déjà connu avantageusement en France. Le Souverain Pontife le nomma son Légat auprès de François I". L'autre était Contarini et fut envoyé à Charles-Quint; car ce prince, ami des belles-lettres, ne pouvait manquer d'accueillir avec distinction ce Cardinal qui jouissait d'une grande réputation comme mathématicien et géographe et illustrait ainsi des sciences que Tempereur honorait d'une protection spéciale. Par ces deux légations, non-seulement Paul III se conformait aux sentiments que lui inspirait sa qualité de Père commun des Fidèles, mais encore il maintenait ainsi dans toute sa force l'influence du Saint-

Siège auprès de ces deux puissants monarques. Il est vrai que le Souverain Pontife se vit frustré dans ses désirs, mais ce fâcheux résultat fut uniquement causé par la trop vive inimitié du roi et de l'empereur. Lorsque la guerre eût éclaté entre eux, le Pape ne cessa de s'employer à calmer leurs esprits, et son entrevue avec Charles-Quint, à Busseto, fit connaître au monde entier que dans le but de procurer la paix entre les princes Chrétiens, un Pape est toujours prêt à tout affronter, fût-il d'une santé débile , comme Paul III, et dût-il ne recueillir d'autre fruit de ses sacrifices que la satisfaction d'avoir rempli son devoir.

A la vérité, dans cette entrevue, Paul III, voyant l'inutilité de ses efforts pour obtenir de Charles-Quint (comme gage de paix) Tinvestiture du Milanais en faveur de l'un des deux fils de François P% fit la proposition de donner cette principauté à son propre fils ou à son neveu. Mais, d'autre part, on doit reconnaître que ce ne fut qu'en désespoir de cause qu'il en agit ainsi. Pallavicini, dans son histoire du Concile de Trente, nie le fait dont il s'agit, malgré les assertions contraires de Sarpi. Tout en professant d'une manière générale un grand respect pour l'autorité de l'Éminentissime historien, nous ne saurions la suivre dans ce cas particulier, en face des graves témoignages qui nous sont fournis par les auteurs contemporains. Nous

nous séparons de lui, en celle occasion, d'autant plus volontiers que nous ne voyons pas en quoi ce fait obscurcirait la réputation de Paul III. En effet, par celte combinaison le Pape espérait à la fois ménager l'amour-propre de François P' (qui ne voulait point consentir à laisser le Milanais entre les mains de Charles-Quint) et resserrer les liens qui unissaient déjà le Saint-Siège h Tempire, dans Tintérêt de la paix Européenne.

Cependant, afin que Rome possédât un nombre suffisant de Cardinaux capables de rendre par retendue de leur science d'importants services au futur Concile, Paul III revêtit (entre autres) de la Pourpre Corlese et Badia, le fameux jurisconsulte Marcel Crescenzio et Morone . Il nomma ce dernier son Légal au Concile avec Parisio et Réginald Polus. Ces trois hommes réunissaient les plus précieuses qualités : une rare habileté à traiter les affaires religieuses, et cette quaHté resplendissait surtout chez Morone; une science consommée du droit, qui brillait surtout chez Parisio; enfin une profonde doctrine Ihéologique jointe à r assemblage de toutes les vertus , comme on le remarquait surtout chez Polus. Les trois Légats avaient reçu l'ordre de ne procéder à l'ouverture du Concile que lorsqu'ils verraient réunis à Trente un nombre suffisant de Prélats venus d'Italie, de France, d'Espagne et d'Allemagne.

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