XVI
Les Légats à Trente,
La promotion de Morone au Cardinalat relarda tant soit peu l'arrivée des Légats à Trente. Cependant, afin de manifester combien il avait à cœur la prompte ouverture du Concile , Paul III fit précéder ses Légats par TÉvêque de la Cava , Jean Thomas de San Felice. Ce Prélat était chargé de préparer tout ce qui était nécessaire pour la célébration du Concile et il devait, avec Madruccio, Évêque de Trente (récemment nommé Cardinal) recevoir les Évêques qui se rendraient au Concile. Morone, Parisio et Polus, partis ensemble de Rome, arrivèrent à Trente le 22 Novembre 1543. Cependant, la guerre acharnée que se faisaient les Français et les Impériaux s'opposait à la venue des Évêques dont les Diocèses se trouvaient faire partie des États belligérants; car ces Prélats craignaient d'être faits prisonniers. Il s'ensuivit que quelques Évêques Italiens ou Allemands, voisins de Trente, se rendirent seuls au Concile. En présence d'un aussi petit nombre de Pères, on ne pouvait évidemment pas procéder à l'ouverture du Synode; attendu que ces quelques Évêques n'auraient pas représenté l'Église Universelle.
Mais Charles-Quint, avec sa finesse habituelle ne voulait pas qu'on lui attribuât la suspension du Concile. C'est pourquoi, il envoya à Trente ses Orateurs. C'étaient le Grand-Chancelier de Granvelle et son fils, TÉvêque d'Arras (déjà chargés d'aller représenter l'empereur à la Diète de Nureniberg), ainsi que plusieurs autres personnages, parmi lesquels se trouvait Diego Mendozza ambassadeur impérial près la République de Venise. A peine arrivés à Trente, ces Orateurs se plaignirent, dans les visites officieuses qu'ils firent aux Légats, du délai apporté à la célébration du Concile. Alors Polus, qui connaissait parfaitement l'état des choses et qui reçut le premier la visite des réprésentants de Charles-Quint, bien loin de laisser retomber sur Paul m la responsabilité de ce retard, la rejeta toute entière sur les Souverains et rappela les efforts réitérés par lesquels le Pape avait en vain essayé d'écarter les diftîcultés que l'empereur et le roi de France ne cessaient de susciter à la tenue du Concile. Le raisonnement du Cardinal fut si fort et si concluant qu'il réduisit au silence les ambassadeurs. Ceux-ci demandèrent alors deux choses aux Légats: V Si la célébration du Concile avait été agréée par toutes les autres nations? (et cette demande cachait un piège en ce qui concernait la France !2" Quel rôle leur serait réservé à eux-mêmes, en qualité d'Orateurs impériaux, dans
rAssemblée des Pères ? A ces deux questions les Cardinaux-Légats répondirent avec une entière franchise. Relativement à la première, ils assurèrent les envoyés impériaux du concours des Évêques Italiens, Hongrois, Polonais, Allemands, et même Portugais et Espagnols (selon les espérances que faisait concevoir de ces derniers le Nonce de Portugal). Quant aux Évêques Français , les Légats tournèrent fort prudemment et fort habilement la difficulté, afin de ne point éveiller trop de susceptibilités à l'endroit du roi de France. Us répondirent donc qu'ils n'étaient point certains de l'arrivée des Évêques Français, mais que ceux-ci pourraient bien survenir, à l'improviste, comme les Orateurs eux-mêmes. A la seconde demande, ils répondirent que les représentants de l'empereur devaient se souvenir qu'ils tenaient au Concile la place du Défenseur armé et du premier Avocat de l'Église; que d'ailleurs les Légats n'épargneraient rien, de leur côté, pour honorer la personne de l'Empereur. Après avoir reçu ces réponses, les Orateurs témoignèrent le désir d'être reçus, en qualité d'envoyés impériaux, avec toutes la solennité usitée en pareil cas, dans la Cathédrale de Trente et à une Séance publique. Mais les Légats s'y opposèrent, en donnant pour raison que les lettres crédentielles des Souverains devaient se lire en plein Concile et que le Concile n'était pas encore ouvert.
Les espérances des ambassadeurs furent ainsi trompées. Cependant , comme les Légats craignaient de les voir partir, et non sans scandale pour tout le monde, ils leur promirent de les recevoir en cérémonie dans la grande salle du palais de Parisio, c'est-à-dire du plus ancien Cardinal. Les Orateurs de Charles-Quint se rendirent donc en grand apparat au lieu indiqué. L'Évêque d'Ârras prononça alors en latin un long discours qui ne fit point sur les assistants une heureuse impression, attendu qu'il contenait plusieurs phrases et expressions offensives à l'endroit du roi de France et quelques allusions blessantes dirigées contre Paul IIL 11 est inutile de dire qu'il rapportait à l'empereur tout le mérite de la célébration du Concile. Il excusa l'absence de Charles-Quint, surpris, disait-il, par la guerre qui éclata au moment même où l'on intima le Concile. Il rappela l'entrevue de Nice, le danger que présentaient alors non-seulement la voie de terre mais encore celle de mer , à cause de Talliance des Turcs avec le roi de Fiance. C'étaient encore les mêmes périls qui avaient retardé l'arrivée des Orateurs impériaux à Trente. Il donna l'assurance que Charles-Quint viendrait en personne au Concile, si les besoins de l'Église rendaient sa présence réellement nécessaire; il annonça enfin comme prochaine l'arrivée des Prélats de l'Empire, aussitôt que les roules seraient redevenues sures
par la cessation de la guerre. Après ce discours, chacun s'en retourna chez soi et alors commença, de la part des ambassadeurs, une série d'intrigues. On aurait dit que le Pape n'était pour rien dans la tenue du Concile , à voir l'insistance avec laquelle les envoyés impériaux s'appliquaient à persuader chacun que la réunion de cette solennelle Assemblée était uniquement due à la sollicitude de Tempereur. Ensuite les deux de Granvelle, père et fils, partirent pour la Diète de Nuremberg, et peu de temps après, ne voyant point arriver d'Évêques, Mendozza repartit pour Venise. Alors Paul III, qui s'était transporté à Bologne, fit venir Parisio pour savoir de lui le véritable état des choses ; après quoi, tout bien considéré et attentivement pesé en particulier comme en Consistoire, il se détermina, après le retour de Polus, à rappeler également Morone , et exposa dans une Bulle les motifs qui rendaient nécessaire une nouvelle prorogation du Concile de Trente. Ces motifs, en somme, se réduisaient à l'absence des Évêques que la guerre empêchait d'entreprendre le voyage.
Ainsi la oruerre fut la véritable cause de la suspension du Concile. Paul III, non content d'en avoir informé la Chrétienté, s'efforça d'écarter ce grave obstacle à ses desseins et renouvela ses tentatives en faveur de la paix. A cet effet, il envoya le Cardinal Farnèse à François F et à Charles-Quint avec
mission d'exhorter les deux monarques à se réconcilier. Mais tout fut inutile. Les esprits étaient trop exaspérés et chacun de ces deux princes ne cherchait plus qu'à humilier son rival. Charles-Quint, dans l'espoir de fortifier son autorité en Allemagne, s'efforça alors de gagner les Protestants. La Diète de Spire, tenue en 1544, nous le montre suffisamment. On y suspendit, au profit des hérétiques, l'édit d'Augsbourg et on leur accorda au détriment des Catholiques, une entière liberté en matière religieuse. Le Pape, à cette nouvelle, montra un vif mécontentement et fut sur le point de quitter le rôle de pacificateur pour remplir celui de juge à l'égard de l'empereur et du roi de France et faire usage de son pouvoir spirituel, afin de ramener au devoir celui des deux Souverains qui aurait persisté à favoriser le Protestantisme et à s'opposer à la paix. Néanmoins, cédant aux instances des Cardinaux, il prit un parti moins énergique et envoya à ces deux princes pour tâcher dé les fléchir, deux des membres les plus distingués du Sacré Collège: (îrimano à François P' et Morone à Charles-Quint. Le Brève Monitorium de Paul III à l'empereur est demeuré célèbre , à cause du courage qu'y déploya le Souverain Pontife, en reprochant à Charles les décrets de la Diète de Spire, et aussi à cause de la dociUté dont ce prince fit preuve en recevant cette pièce et en y répondant. Dieu disposa enfin que la paix fût con-
due entre l'empereur et le roi de France, satisfaits tous les deux dans leur ambition, à la suite de victoires remportées de part et d'autre. Un traité fut arrêté et signé, le 17 Septembre 1544, à Crespy. L'un des articles portait que les deux monarques uniraient leurs forces contre les Turcs. Eléonore, sœur de Charles-Quint et femme de François P% eut tout le mérite de cette paix. Cet événement important et si ardemment désiré de tous les gens de bien réjouit particulièrement l'âme du vénérable Pontife qui ordonna immédiatement, en actions de grâce, des processions à Rome et des prières dans toute la Chrétienté. En même temps, il envoya à François P', pour le féliciter de sa part, l'ancien Nonce Dandini , ami du roi, et à Charles-Quint , l'Archevêque d'Amalfi, Mgr Sfondrato , le même qui, marié avant d'être entré dans les Ordres, était devenu père du futur Grégoire XIV. Ensuite, le 19 Novembre, le Souverain Pontife révoqua par une Bulle spéciale celle qui suspendait le Concile, dont l'ouverture fut fixée au quatrième Dimanche de Carême de l'année suivante, c'est-à-dire au 15 Mars 1545. Paul III envoya alors l'Évêque de la Cava à Trente, en qualité dlnternonce, afin de s'occuper des préparatifs du Concile; de plus, il fit choix de trois Cardinaux, auxquels il conféra le titre de Légats. C'étaient le Cardinal-Évêque de Palestrine, Jean-Marie Del Monte (depuis Jules III), le Cardinal Marcel Cer-
vini (depuis Marcel II) et le Cardinal Réginald Polus, déjà connu de nos lecteurs. Ce dernier n'arriva à Trente qu'après ses deux Collègues, à cause des dangers auxquels il se trouvait exposé de la part de Henri VIII.