‹ Les Conciles généraux (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Les Légats du Concile de Trente,

Paul m aurait voulu aller lui-même présider le Concile; mais sa santé chancelante et son âge avancé l'en empêchaient, quoiqu'il fût prêt cependant à se rendre à Trente, si les intérêts de l'Église y avaient rendu sa présence absolument nécessaire. C'est pourquoi, il nomma pour le représenter au Concile trois Légats pris parmi les membres du Sacré Collège et appartenant, le premier à l'Ordre des Évêques, le second à l'Ordre des Prêtres et le troisième à l'Ordre des Diacres. C'étaient trois personnages remarquables et qui par leurs grandes quahtés, surtout par leur science, leur prudence et leur expérience, s'étaient acquis l'estime universelle. Déjà nous avons fait connaître le dernier; donnons maintenant quelques détails sur les deux autres.

Jean-Marie Del Monte avait la réputation d'être un excellent orateur et très-versé dans la science du droit. Il avait étudié à Pérouse et à Sienne, sous

des professeurs de renom et s'était bientôt fait remarquer par une grande habileté à traiter les affaires civiles et religieuses de divers Diocèses et provinces. Il remplit deux fois les fonctions de Gouverneur de Rome et se trouvait présent, en cette qualité, à Tassaut et au sac de la ville, le 6 Mai 1527. Il s'en fallut alors de peu qu'il ne fut mis à mort au Campo di Fiori, A cette époque, comme chacun sait, le Cardinal Pompeo Colonna était du parti impérial, de sorte que son habitation (le palais de la Chancellerie) fut considérée, après la prise de Rome, comme un lieu de sûreté, ce qui fut cause qu'un grand nombre de personnes s'y réfugièrent en y apportant avec elles leurs trésors. Toutefois, les soldats victorieux, dans leur fureur, n'épargnèrent ni choses ni personnes, et ce fut seulement au bout de trois jours, lors de l'arrivée de Pompeo Colonna, qu'ils commencèrent à se ralentir en quelque chose de leur cruauté. En effet, le Cardinal trouva sous bonne garde dans son palais, entre autres prisonniers, quatre Prélats condamnés par les vainqueurs à être pendus. C'étaient l'Archevêque de Pise, Mgr. BartoHni; l'Évêque de Pistoie, Mgr. Pucci; Mgr. Giberti, déjà connu du lecteur, et enfin le Gouverneur de Rome, Jean-Marie Del Monte, qui avait alors quarante ans. Le Cardinal parvint à leur sauver la vie, en les faisant fuir de nuit par le manteau de la cheminée, tandis qu'il faisait servir aux soldats un excellent

souper où d' abondantes libations vinrent distraire les esprits de ces furieux. Devenu Pape, sous le nom de Jules III, Jean-Marie Del Monte se ressouvint de cette mémorable nuit de la Saint-André et fit construire, en peperino, sur les dessins de Vignole, près de la voie Flaminienne, la petite Église de S. André qui fait encore aujourd'hui l'admiration des connaisseurs. Échappé ainsi à la mort, comme par miracle, Del Monte reçut de Clément VII divers emplois importants. Sa réputation et son caractère honorable le firent désigner par Paul III pour aller recevoir à Terracine l'empereur Charles-Quint qui revenait victorieux de son expédition de Tunis. Le même Pape, qui recherchait avec tant de soin les hommes de mérite pour leur conférer la Pourpre lui donna le chapeau de Cardinal en 1536. Après être passé du titre de S. Vital à celui de S^' Praxède, le Cardinal Del Monte fut fait Évêque suburbicaire de Palestrine. Ce fut en cette qualité qu'il présida le Concile de Trente. Le sagace Pontife ne pouvait pas d'ailleurs faire un meilleur choix, car le Cardinal Del Monte unissait, comme nous l'avons dit, à une vaste science une rare éloquence. Il était en outre d'une grande aménité dans ses manières, quoique son épaisse et longue barbe, ses yeux vifs et son long nez lui donnassent un aspect sévère. Il savait cependant allier à l'affabilité de sa conversation une certaine gravité qui ajoutait quel-

que chose de majesteux à sa taille élevée. Personne ne le surpassait en générosité, en esprit de justice et en droiture d'âme. C'est à lui que Ton doit la réforme du tribunal de la Rote.

Après avoir apaisé, en différentes parties de l'Italie, des discordes civiles; après avoir exercé avec zèle, prudence et dextérité plusieurs charges de la plus haute importance, dans le gouvernement tant civil qu'Ecclésiastique, il s'était acquis, on le conçoit, une réputation immense et justement méritée auprès de toutes les classes de la société. Ajoutons que les Impériaux, les Français et les partisans des Farnèse (qui l'avaient en aversion pour raisons politiques) rendirent cependant hommage à sa vertu, lors du Conclave de 1550 , dans lequel il fut élu Pape. Devenu Vicaire de Jésus-Christ et Souverain des États de l'Église, il se montra digne de lui-même. Il déclara une guerre à outrance aux usuriers qui voulaient faire renchérir le prix du blé. 11 rendit à Octave Farnèse le Duché de Parme, en exigeant qu'on n'y admit plus de garnisons étrangères. 11 déploya beaucoup de sollicitude pour le bien-être du peuple et veilla à ce que tous les objets de première nécessité fussent maintenus à bas prix. Il célébra l'Année Sainte et pourvut à la continuation du Concile de de Trente, en y envoyant comme Légat le Cardinal Crescenzio et comme Nonces l'Évêque de Vérone, Lippomani et l'Évêque de Manfredonia, Pighini. Son

un

Pontificat, qui dura à peine cinq ans, fut extrêmement fécond en œuvres utiles. Il eut beaucoup à souffrir par suite des guerres qui éclatèrent alors entre les Souverains; mais son amour pour la justice lui faisait déclarer hautement à chacun son devoir. La pénurie du trésor public l'obligea, à son grand regret, d'augmenter les impôts, ce qui excita contre lui quelques murmures. Néanmoins, tout le monde à la fin loua ses vertus et il fut généralement regretté, bien qu'il se soit rencontré (comme d'ordinaire) quelques détracteurs qui essayèrent en vain d'obscurcir sa renommée, après sa mort, survenue le 23 Mars 1555. Son corps repose dans les caveaux du Vatican. L'histoire a consigné, dans ses éternelles pages, les brillantes qualités dont fit preuve au Concile de Trente cet insigne Légat Pontifical qui vit plus tard ses mérites si justement récompensés par la Tiare. Rome, où il vint au monde en 1487, conservera toujours un souvenir précieux de Jules III, de même qu'elle a conservé avec soin le nom du père de ce Pontife, Vincent Ciocchi, jurisconsulte fameux. La famille des Ciocchi, originaire de Monte Sansovino,en Toscane, était venue se fixer à Rome et y avait changé son nom contre celui de Del Monte.

Le second Légat de Paul III au Concile de Trente était Cervini qui devint, lui aussi, Pape, sous le nom de Marcel II. Quoique d'origine To-

scane, il était né à Monte Jano dans les Marches. Malgré la faiblesse de sa santé, il s'appliqua avec ardeur à l'étude et acquit une profonde connaissance des langues grecque et latine , ainsi que des mathématiques et du droit. Il était, en outre, fort versé dans la mécanique et cultivait l'art du dessin. Le Cardinal Farnèse, plus célèbre alors par la protection dont il entourait les savants que par ses grandes richesses , ne manqua point de venir en aide à Cervini , qui s'étabUt à Rome , en 1524. On rapporte (et la singularité du fait n'échappera point au lecteur) que ce fut ce savant homme qui rassura Clément VII, réfugié alors à Tivoli, tandis que toute l'Italie était dans l'attente d'un déluge universel. Après que la peste eût éclaté à Rome, il se retira à Montepulciano, où il traduisit le Ve Amicitia de Cicéron. Il revint à Rome en 1530, puis retourna pour affaires de famille à Montepulciano , où il combina le mariage de sa sœur Cintia avec Bellarmini, union qui eut pour fruit le célèbre Cardinal Bellarmin. Le mérite de Cervini, de même que celui de tant d'autres hommes émincnts de son temps n'échappa point à Paul III qui , n'étant que Cardinal , l'avait déjà honoré de sa protection, et, devenu Pape, montra l'estime singulière qu'il faisait de lui en le nommant conseiller et gouverneur du jeune Cardinal Farnèse, neveu du Pontife. C'était là d'ailleurs un

acte de haute prudence et de grande sagacité que la postérité aurait dû voir plus souvent imiter. En effet, ceux qui, à un âge encore peu avancé et dépourvus par conséquent de l'expérience nécessaire du monde, se trouvent, par suite de certaines circonstances sociales, investis de hautes dignités ont besoin d'avoir toujours auprès d'eux de sages et désintéressés conseillers , afin de ne point demeurer exposés à la risée du vulgaire et au mépris des gens instruits. C'est pourquoi Paul III, voulant pourvoir à la réputation de son neveu, mit à ses côtés Cervini, en 1538 ;, afin de donner plus de poids à la légation du jeune Cardinal que le Pape envoyait à Charles-Quint. Cervini remplit encore le même office en accompagnant le Cardinal Farnèse dans sa légation en France. Il s'y trouvait encore, lorsque le Pape voulant récompenser son mérite lui donna le Chapeau pour le nommer, l'année d'après, son Légat auprès de Charles-Quint. Cervini accompagna l'empereur dans différents voyages et refusa, en cette occasion, une pension annuelle de 10,000 scudi que lui offrait ce Monarque. Cette conduite lui enleva toute tentation de se plier plus tard aux volontés impériales, lorsqu'il siégea en quahté de Légat au Concile de Trente.

Après que Cervini fut revenu à Rome, le Pape, afin de pouvoir plus souvent le consulter voulut qu'il habitât dans son palais de S.Marc. Alors le Car-

dinal pourvut aux besoins de son Diocèse deReggio, en y envoyant le célèbre Jésuite Laynez, l'un des premiers compagnons de S. Ignace et en qui replendissaient toutes les vertus Chrétiennes. Cette mesure était d'autant plus sage que Cervini n'était point encore consacré Évêque et ne le fut qu'après son avènement à la Papauté. Laynez put ainsi exercer dans le Diocèse, avec pleine et entière liberté, le ministère Apostolique. La sagesse, la prudence et l'habileté de Cervini dans le maniement des affaires déterminèrent Paul III à le nommer son Légat au Concile de Trente. Malgré la faiblesse de sa constitution, le Cardinal représentait admirablement bien la majesté du Vicaire de Jésus-Christ dans cette Sainte Assemblée. Sa taille élevée compensait la délicatesse de ses traits qui cependant avaient une expression frappante de gravité et inspiraient à tous le respect. Ses cheveux étaient d'un blond foncé, ses yeux noirs et son regard sympathique indiquaient la perspicacité de son esprit ; sa physionomie belle et régulière lui conciliait d'avance tous les cœurs, quoique son visage respirât un certain air de sévérité plutôt que d'humeur joyeuse. Plein de douceur dans ses rapports extérieurs , et sachant au besoin agréablement plaisanter, il ne séparait jamais d'un profond respect pour la justice cette facilité qu'il avait de converser avec les hommes. Il était d'un rare

courage et le montra bien en remplissant Toffice de Légat à Trente , lorsqu'il dut lutter contre les prétentions de Charles-Quint. L'empereur, mécontent de la translaliondu Concile à Bologne et voyant le Cardinal défendre intrépidement les droits du Siège Apostolique, d'ami et d'admirateur qu'il était de Cervini, devint dès lors son ennemi. Après que le Concile eût été transféré, Paul III nomma ce grand homme son Légat en divers pays, sans omettre de le consulter dans les occasions difficiles, et en le rappelant même pour cela plusieurs fois à Rome. Cervini aimait et protégeait les savants , au point que sa maison pouvait passer pour une véritable Académie. Son exemple contribua beaucoup à encourager les saines études. Jules III se servit, lui aussi, des conseils de cet homme remarquable. On avait à Rome une très-haute idée de sa science, depuis qu'on l'avait vu chargé avec Morone, Sforza et Polus de réformer l'Université Romaine. Il avait été transféré du siège Épiscopal de Reggio à celui de Gubbio et se trouvait dans cette dernière ville lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de Jules III. Rentré à Rome pour prendre part au Conclave, il y fut élu Pape le 9 Avril 1555. Simple Évêque et ensuite Cardinal, il avait assurément fait preuve de grandes qualités, mais devenu Pape, il en déploya de bien plus grandes encore. Il est vrai qu'il ne régna que vingt-deux jours; mais dans un

aussi court espace de temps, il esquissa pour ainsi dire à grand traits ce qu'il s'était proposé d'accomplir pendant le cours de son Pontificat. 11 comprenait les maux qu'une trop grande affection du Souverain Pontife pour ses proches peut causer à l'Église; c'est pourquoi, il ne voulut jamais que ses deux neveux (fils de son frère Alexandre) habitassent dans le Palais Apostolique , ou même s'en approchassent. Plein de zèle pour le maintien de la discipline Ecclésiastique, il désirait que tous les Prêtres s'employassent à procurer le salut des âmeS;, sans dissiper leur esprit en s'occupant d'affaires séculières. D'une fermeté inébranlable lorsqu'il s'agissait de faire respecter les droits de la justice , il n'admettait à cet égard l'intervention d'aucune influence étrangère ; aussi, lorsque les Auditeurs de Rote vinrent lui présenter leurs hommages (et cela n'arriva qu'une seule fois) il leur témoigna son mécontentement, en leur disant qu'ils devaient consacrer tout leur temps à examiner les causes soumises à leur jugement et ne point le dépenser en d'autres occupations. Favorable à une réforme universelle, il dirigea son attention jusque sur les abus introduits dans la musique d'Église et le fameux Paleslrina put seul lui faire modifier sur ce point ses résolutions, grâce à l'admirable et harmonieuse méthode de composition, qui a conservé le nom du grand Maestro,

Restreint clans ses dépenses personnelles, généreux envers les pauvres , magnifique à l'égard des savants dont il aimait à se voir entouré , il persévéra jusqu'à la fin dans la règle de vie qu'il s'était tracée. Une plaie, occasionnée autrefois par une chute de cheval, alors qu'il accompagnait l'empereur Charles-Quint dans les Flandres , s'étant rouverte et envenimée lui donna d'abord la fièvre; puis il perdit tout-à-coup le sentiment et succomba, croit-on, à une apoplexie. Son corps repose dans les sépultures du Vatican.

Tel fut, au Concile de Trente, l'un des reprétants de Paul III à qui il devait succéder (après son Collègue Del Monte) sur la Chaire de S. Pierre.

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