Chapitre II" LE CONCILE DE TRENTE
§. L Réflexions générales
Dans le livre de l'histoire de rhumanité sont enregistrés, à une grande distance les uns des autres, certains faits dont le retentissement étonne l'univers. Un œil vulgaire se borne à les considérer avec stupeur, comme des phénomènes aussi extraordinaires qu'imprévus. Un œil observateur, au contraire, accoutumé à discerner les causes et les effets, considère ces mêmes événements comme des conséquences légitimes de principes et de doctrines enseignés d'abord par quelques philosophes, puis vulgarisés peu à peu et devenus, à la fin, familiers à toutes les classes de la société. Car, de même qu'un germe ne produit des fruits qu'autant qu'il se trouve dans un terrain convenable et entouré des conditions nécessaires à son développement, de même les doctrines ou principes philosophiques (vrais ou faux d'ailleurs) ne produisent leurs effets que lorsqu'ils
sont favorisés par les circonstances des temps. C'est ce qui explique la lenteur plus ou moins grande avec laquelle ils se développent. Au surplus, on comprend aisément qu'il en soit ainsi dans les œuvres humaines, car il est moralement impossible qu'un homme seul (même en le supposant doué d'une haute intelligence et disposant d'une grande autorité jointe à d'énergiques moyens d'action) puisse, dans le court espace de sa vie, commencer et mener à terme l'œuvre de la transformation civile ou religieuse de toute une société. Les grands changements sociaux qui surviennent en un instant et d'une manière extraordinaire, sont des résultats qui dépassent entièrement les forces humaines.
C'est pourquoi, la grande crise religieuse et sociale du XVI" siècle ne doit point être considérée, selon nous, comme ayant été causée par Luther, Calvin ou Zwingle, mais bien par de faux docteurs, beaucoup plus anciens qu'eux, et qui en propageant certaines erreurs n'en prévoyaient peut-être pas euxmêmes les dernières conséquences. Le XVI* siècle nous apparaît, dans les annales du genre humain, comme un siècle dans lequel se formula tout ce qui devait successivement s'accomplir jusqu'à notre époque et au delà. Néanmoins^ toutes les fois que l'histoire a à enregistrer une crise de ce genre, elle ne nous en indique point l'origine, mais elle se borne à nous montrer ceux qui parurent remplir alors les
principaux rôles, parce qu'ils surent cueillir à point, dans sa maturité, le fruit d'un arbre planté et grandi à Tombre du silence et de l'incurie des générations précédentes. Pour découvrir les véritables causes de ces grands bouleversements, il faut, de toute nécessité, remonter à des temps plus ou moins reculés, et se rendre exactement compte des faits.
Quand le Manichéisme s'introduisit d'Orient en Occident, personne assurément ne pensait ni aux Albigeois, ni aux Vaudois; de même, lorsque ces sectes apparurent en Europe, personne non plus ne soupçonnait que Wicleff et Jean Huss sauraient en tirer des conséquences subversives de tout ordre religieux et civil. Une fois implantées au centre de l'Europe, ces fatales doctrines se développèrent bientôt dans tous les rangs de la société. En ceci d'ailleurs il n'y a rien d'étonnant, puisque l'homme, à cause de la corruption de sa nature est beaucoup plus enclin à secouer le joug de la loi qu'à s'y soumettre. Tant que les passions humaines ne rencontrent que point ou peu d'obstacles à leur satisfaction, tout reste tranquille; car les bons gardent patiemment le silence, tandis que les méchants ne se donnent point la peine d'intriguer ni avec leurs pareils ni avec les bons. Ainsi s'explique l'impunité dont jouissent ordinairement les hommes corrompus, lorsque ceux qui pourraient les rappeler au devoir demeurent passivement spectateurs de leurs
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excès. Mais, quand la rigueur de la loi commence à être ressentie par les mauvais , alors ils se révoltent ouvertement, se persuadant d'abord et persuadant ensuite les autres que l'homme, en vertu de sa liberté , n'est soumis à aucune loi. Ils invoquent à l'appui de leur thèse les doctrines les plus propres à faire disparaître toute trace d'autorité , parce qu'ils savent que l'autorité (considérée sous ses différents aspects) est seule capable de mettre un frein aux passions humaines. Si donc nous examinons à la fois l'histoire et les instincts dépravés des hommes , nous reconnaîtrons que , déjà plusieurs siècles avant Luther, avait été semé le germe corrupteur de l'harmonie qui devrait toujours régner entre la société religieuse et la société civile. Ce germe , en effet, fut déposé précisément à l'époque où l'autorité religieuse était parvenue à son apogée et où l'autorité séculière s'agrandissait chaque jour en s'arrogeant des droits qui ne lui appartenaient pas et affaibhssait pou à peu, dans le but de les faire à la fin entièrement disparaître, les divers centres de pouvoir civil qui s'étaient formés à la suite du démembrement de Fempire Romain, l^es doctrines de Wicleff;, ainsi que celles de Jean Huss, furent condamnées au Concile de Constance. Mais , en même temps que les Pères de Constance anathématisaient ces erreurs, ils jetaient eux-mêmes au milieu de la société Chré-
tienne une semence funeste qui devait finir par soustraire un grand nombre de peuples au respect et à Tobéissance dus au Siège Apostolique, centre, source et racine de Tunité Catholique. Les nations Chrétiennes ne s'aperçurent point immédiatement des terribles conséfuences des doctrines wicleffites et hussites ni des dangereux principes posés par les Pères de Constance comme bases du droit public de l'Église. Elles virent plusieurs d'entre elles, entraînées par le courant du siècle, se détacher du centre de l'unité Catholique et se rallier autour de quelques hommes devenus ennemis irréconciliables de Rome, soit à la suite d'ambitions déçues, soit à la suite de condamnations honteuses. En même temps, quelques esprits plus calmes, mais animés d'un zèle hypocrite de réforme, reconnurent combien il était facile de renverser, à l'aide de si pernicieuses doctrines, les deux autorités civile et religieuse. Ils comprirent parfaitement qu'il importait beaucoup de séparer l'une de l'autre, afin que, cessant de se soutenir mutuellement, elles pussent être plus facilement détruites. Ils comprirent également qu'en s'appuyant sur le pouvoir civil (après l'avoir rendu hostile au pouvoir religieux) ils viendraient aisément à bout d'abaisser celui-ci et de le renverser dans la fange: ce qui leur permettrait ensuite de diriger tous leurs efforts contre le premier, afin de le transformer en démocratie pure. De là les lut-
tes du Sacerdoce et de TEmpire; de là les démêlés de Boniface VIII et de Philippe-le-Bel ; de là les hérésies de Wicleff et de Jean Huss , de là les décrets des IV et V" Sessions du Concile de Constance; de là le Conciliabule de Baie et la Pragmatique Sanction de Charles VII; de là Tautre Conciliabule de Pise ; de là enfin Luther, Calvin, Zwingle et les erreurs du XVP siècle.
Toutefois, les dernières secousses et les dernières causes occasionnelles qui favorisèrent l'avénement des idées et des faits du XVP siècle, avant la célébration du Concile de Trente, ne furent ni rares ni uniformes,mais au contraire multipliées et variées. Un grand nombre d'éléments, en effet, ont dû contribuer à produire un changement aussi radical que celui qui;, préparé depuis longtemps, bouleversa enfin l'Europe à la voix des prophètes de la^ Pseudo-Réforme. Nous croyons nécessaire de nous étendre quelque peu sur cette matière, afin que le lecteur ne se représente point cette prétendue Réforme comme étant ce qu'elle n'est pas, c'est-à-dire comme l'œuvre, soit de Luther, soit de Calvin, soit de Zwingle. Nous ne dissimulerons d'ailleurs rien de la vérité, car nous sommes profondément convaincus que la franchise historique ne profite jamais à la cause de l'erreur, tandis qu'elle sert admirablement à défendre et à fortifier la vérité. Nous serons d'autant plus volontiers sincères dans l'exposition des faits,
que nous sommes plus profondément convaincus de l'injustice qu'il y aurait à confondre la vérité du Catholicisme avec les défauts des hommes qui la professent, fussent-ils même revêtus des plus hautes dignités. Malheureusement , il arrive trop souvent que les ennemis de la Foi Catholique confondent les hommes avec les principes , les passions humaines avec les dogmes , l'exagération avec la vérité et qu'ils déduisent de ce qui frappe sensiblement leurs yeux ce qui est exclusivement du domaine de l'esprit. Aussi , s'en prennent-ils à la Religion des fautes de quelques-uns de ses ministres et, refusant d'admettre sa divine origine , ou bien ils la regardent comme une invention humaine ou tout au moins ils la croient déformée et corrompue par la perversité des hommes; comme si la lumière du soleil ou le soleil lui-même pouvaient contracter quelque souillure, en éclairant des objets immondes. C'est cependant par un raisonnement semblable que certains individus rendent odieuse la ReHgion de Jésus-Christ et passent euxmêmes facilement de la prétention de la réformer à une complète incrédulité. On comprend d'ailleurs sans peine qu'ils en arrivent là, si Ton réfléchit que la vérité n'est point en elle-même susceptible de réforme et qu'il faut par conséquent ou l'accepter comme elle est ou finir par la nier. Entrons à ce sujet, dans quelques détails qui rendront notre pen-
sée plus claire et feront voir en même temps la nature et la multiplicité des causes qui concoururent à amener la crise religieuse et sociale du XVP siècle, de sorte que la voix d'un Moine apostat suffît, à un moment donné, pour faire éclater la tempête au centre de l'Europe.
Rapports entre l'autorité Religieuse et le pouvoir civil.
Les difficultés qui, dès le Moyen-Âge, s'étaient manifestées entre l'autorité Religieuse et le pouvoir civil, et plus particulièrement entre le Sacerdoce et l'Empire, n'avaient jamais été entièrement aplanies. A mesure que des souverainetés nouvelles se formaient en Europe, soit par voie de conquête, soit par voie d'héritage, le pouvoir civil qui allait en s'agrandissant, considérait d'un œil de plus en plus soupçonneux la puissance de l'Église et semblait craindre que celle-ci ne cherchât à le dépouiller de ses prérogatives. Les légistes, plus flatteurs que réellement savants, soutinrent que l'autorité du prince était supérieure à celle de l'Église, tandis que certains docteurs voulaient au contraire faire dépendre entièrement de l'autorité de l'Église les droits des princes. En même temps, d'autres cherchaient
à établir une ligue de démarcation entre les deux pouvoirs et à déterminer les attributions de chacun. Cependant la foi des peuples, plus ou moins vive, tenait les rois en respect et ceux-ci d'ailleurs trouvaient souvent dans la Religion un appui efficace, soit pour se maintenir sur leur trône, soit pour étendre leur domination. Les Papes , en effet, distribuaient les couronnes impériales ou royales et, depuis Christophe Colomb et Vasco de Gama, les nouvelles terres découvertes à l'Orient et à l'Occident de TAncien Monde. Lorsque la monarchie autrichienne fut devenue gigantesque et eut réuni sous son sceptre l'Espagne, les Flandres etc. sans compter l'Amérique, et que les autres Souverains d'Europe eurent commencé à voir de mauvais œil les rapides agrandissements de l'empire de Charles Quint, ce prince, de son côté chercha, à s'appuyer sur la foi religieuse de ses sujets et par suite sur l'autorité des Souverains Pontifes qui seuls pouvaient prêter à ses ennemis un concours redoutable. Le souvenir de la lutte entre Louis XII et Jules II était encore trop récent pour s'effacer tout à coup des esprits, après le V* Concile général de Latran. Aussi, l'Université de Paris faisait-elle alors voir que certaines tendances à restreindre l'influence de Rome n'étaient pas tout à fait mortes en France. D'autre part,^n ne peut se dissimuler que le trop grand amour de tel ou tel Pape pour ses proches compromet-
lait quelquefois l'autorité Pontificale aux yeux des souverains et en particulier des rois de France, comme on le vit sous le Pontificat d'Alexandre VI et sous celui de Léon X. Tant de rivalités, d'ambitions et de craintes, rendaient fort précaire, au commencemenit du XVP siècle, l'état politique de l'Europe. Tous les princes avaient à redouter une absorption complète de leurs États par TEmpire ou tout au moins l'abdication forcée d'une partie de leurs droits. L'invention de l'artillerie avait introduit un nouveau et terrible changement dans l'art militaire et rendait la guerre bien plus coûteuse qu'autrefois pour les princes de second ordre. Autrefois, en effet, les murs d'une ville ou d'une forteresse avec une troupe de fidèles soldats et d'abondantes provisions de bouche pouvaient permettre au Souverain d'un petit Duché de tenir en respect une armée nombreuse ; tandis que, depuis l'introduction des bouches à feu, les remparts et les murailles cessaient d'être des obstacles à la marche de l'ennemi. On le vit notamment à la Mirandole, où, comme nous l'avons noté plus haut, Jules II put entrer en triomphateur par la brèche. Les petits princes, dépourvus de ressources pécuniaires, se voyaient par conséquent réduits ou à se courber sous le joug de quelque Souverain plus puissant ou à se procurer de l'argent pour maintenir leur indépendance. Alors, ceux qui se trouvaient plus voisins
de l'empire et qui ressentaient plus que les autres le péril, voyant qu'ils pouvaient tirer des biens de l'Église l'or dont ils avaient besoin pour se défendre, ne se trouvèrent que trop portés à embrasser de nouvelles doctrines qui mettaient à Taise leur conscience. En agissant de la sorte , ils résistaient d'autant plus efficacement à l'empire qu'ils affaiblissaient l'influence religieuse, l'une de ses bases principales.
A ces conditions politiques d'un nouveau genre, qui avaient commencé à se produire au XIV siècle pour atteindre leur développement complet au commencement du XVP, vinrent s'ajouter encore celles dans lesquelles se trouvaient les lettres et les arts et qui déjà, à elles seules, auraient été capables de transformer une société.
Renaissance des Beaux- Arts,
On trouve dans la vie des peuples des moments où chacun abandonne à l'envi les anciennes traditions pour se mettre tout à coup à la recherche des nouveautés. Souvent aussi il arrive que ces nouveautés mêmes font perdre de vue les véritables biens, c'est à dire ceux qui sont les fruits de la Reli-
gion et de la morale. La transformation des mœurs des nations ne peut s'effectuer que graduellement et à l'aide du concours d'éléments divers dont plusieurs, considérés en eux-mêmes, paraissent sans influence sur cette transformation, tandis qu'ils y contribuent en réalité dans des mesures diverses. Seulement, il arrive d'ordinaire que, lorsque les temps sont mûrs pour de tels événements^, on n'en considère que les causes les plus récentes auxquelles on attribue à tort tous les effets produits.
Les Beaux-Arts , par exemple , ne semblent point posséder en eux mêmes le pouvoir d'amener una transformation sociale. Cependant, si nous les considérons unis à d'autres causes, parmi lesquelles nous rangerons les sciences et les lettres, ils constituent un élément de cette force impulsive qui, résultant de l'action commune de plusieurs influences , meut à certaines époques l'esprit humain et rend un siècle plus ou moins célèbre selon la nature de ces influences. Même en Religion , un esprit attentif reconnaîtra sans peine que les Beaux-Arts exercent une action notable sur le maintien ou sur la destruction du Culte. On ne trouvera donc point étonnant qu'en étant venu à parler des grands événements arrivés au XVP siècle, nous nous étendions quelque peu sur ce qui concerne le progrès des Beaux-Arts en Italie; car ceux-ci furent pour Luther une occasion de scandale et, selon nous, un
obstacle de plus à rintroduction de l'hérésie protestante dans la Péninsule.
Depuis bien des siècles, l'Italie n'était plus accoutumée à admirer les grandioses productions de l'art grec et romain. Quand Cimabué, le premier, se mit à observer avec soin certains artistes venus de Grèce qui peignaient dans une chapelle de Florence, on peut dire qu'une lueur expirante de l'antique civilisation grecque vint communiquer une nouvelle vie à l'art de la peinture en Italie. Alors, avec Giotto, l'ami de Dante, commença cette série de peintres célèbres qui, comme nous le verrons, vient aboutir à Raphaël. L'Italie accueillit avec avidité les productions de leur génie et honora tout particulièrement ces grands hommes. Toutefois, ils ne pouvaient guère s'inspirer des modèles de l'antique peinture grecque ou romaine; car ceux-ci détruits ou enfouis sous le sol, ne permettaient point encore au goût de se développer sûrement en s'alimentant aux meilleures sources. Les œuvres de la sculpture, au contraire, pouvaient mieux résister à l'action du temps: aussi la découverte de plusieurs statues antiques d'un travail admirable, donna-t-elle naissance en Italie, dès la fin du Xlir siècle, à une école qui produisit alors André de Pise, célèbre sculpteur et architecte. Contemporain de Giotto, il sut mettre à profit les débris d'antiquités rapportés par les Pisans dans leur patrie parmi le butin de leurs vie-
toites, et abandonnant les modèles outrés de son temps il introduisit dans son art le goût des anciens. La façade de 5"* Maria del Fiore^ à Florence, offrit bientôt aux regards (avec un légitime orgueil, dans des temps où l'ignorance artistique était si grande ailleurs), la statue de Boniface VIII, entre celles de S. Pierre et de S. Paul. A partir de ce moment, la sculpture commença à marcher dans la voie du beau, pour nous donner au XVP siècle un Michel-Ange et au XIX' un Canova. Lorsque l'on découvrit à Rome, dans la vigne de Féhx de Fredisora (propriété des Chanoines Réguliers de S. Pierre aux Liens) le fameux groupe de Laocoon (pour ne parler que de celui-là) toute la ville se mit en fête. Julien de S.Gallo, célèbre architecte de Jules II, et l'immortel Buonarotti furent immédiatement chargés par le Pape d'examiner ce chef-d'œuvre. Quand ensuite on le transporta solennellement au Vatican^ le peuple Romain fut transporté d'un tel enthousiasme que ce jour semblait un véritable jour d'ovations rendues aux trois sculpteurs Rhodiens, Agésandre, Polydore et Athénodore, auteurs (selon Pline) de ce groupe fameux qui exprime si admirablement la douleur et les angoisses du Prêtre d'Apollon, se débattant avec ses deux enfants sous les étreintes des serpents. Les fouilles qui amenèrent la découverte d'autres statues précieuses, les bronzes et statuettes antiques retrouvés dans le Tibre furent autant d'impulsions nouvel-
les données à Fart italien , pour lui faire admirer et imiter le goût des anciens, et lui faire en même temps oublier les productions du Moyen-Age, qui cependant étaient déjà un résultat remarquable des efforts du génie humain, dépourvu alors de modèles grecs. Mais toutes ces découvertes artistiques, il faut bien le reconnaître , ravivaient dans les âmes les souvenirs du paganisme. Aussi, l'esprit païen inspira-il souvent d'une manière regrettable, non-seulement les Beaux-Arts, mais encore la littérature elle-même. Si la peinture n'avait pas été cultivée alors par des hommes pleins de foi et si les peintres avaient habituellement pris pour sujets de leurs tableaux les fables de l'antiquité, à coup sûr, la Renaissance des Beaux- Arts en Itahe , au lieu de servir à rehausser la splendeur du Culte Catholique, aurait puissamment contribué à l'œuvre de Luther. L'exemple de plusieurs littérateurs, qui identifièrent trop leurs idées avec celles des auteurs anciens, grecs et latins^, est là pour prouver pleinement notre assertion. Si d'ailleurs il s'agit de la peinture, il ne faut pas oublier que le peuple apprend plus par les yeux que par les oreilles: de sorte que, familiarisé avec les représentations des fables du paganisme, il aurait bien facilement abandonné la foi de ses ancêtres. Heureusement il n'en fut pas ainsi. L'art de la peinture, ressuscité providentiellement en Italie, inspiré dès ses premiers instants par la Religion et fécondé par
Tesprit Catholique, devint l'un des plus grands obstacles à la subversion de la Foi et à^ l'affaiblissement des liens qui unissent les Fidèles au Pasteur. Ainsi la peinture italienne eut deux gloires: 1^ celle d'être parvenue au beau véritable, sans modèles anciens (ce qui ne peut se dire ni de la sculpture, ni de l'architecture); 2.^ d'avoir admirablement contribué à maintenir l'esprit Catholique en Italie. Déjà le S. François peint sur fond d'or par Cimabué, les figures expressives de Giotto, la vie de S" Catherine, Vierge et Martyre, retracée à Assise par le pinceau de Buffalmacco (célébré per Boccace), les mosaïques Chrétiennes de Cavallini et son Crucifix de marbre (qui parla, dit-on, à S^' Brigitte et qui fut miraculeusement sauvé de l'incendie de Saint-Paul) avaient disposé les esprits des artistes italiens à sinspirer du sentiment religieux que les premiers restaurateurs des Beaux-Arts surent en effet si bien rendre. L Assomption d'un élève de Giotto, Simon Memmi (le même qui fut ami de Pétrarque, et fit le portrait de Laure), émouvait profondément les Fidèles qui en admirant ce tableau sentaient s'accroître en eux le désir du Ciel. La Madeleine de Thaddée Gaddi (que Giotto avait tenu sur les fonts-baptismaux inspirait la pénitence. Au Campo Santo dePise, étaient représentées des scènes de la vie des SS. Pères. Cette œuvre était due à l'habile pinceau de Pierre Laurati que l'on réputait supérieur à Cimabué et à
Giotto, peut-être à cause du tableau où il prit pour sujet la Sainte Vierge enfant, montant au Temple avec ses parents. Les Apôtres, d'Ambroise Lorenzetti , peintre de Sienne, rappelaient au peuple le Symbole, puisque chacun d'eux en tenait à la main un article écrit. Le même artiste, dans sa Nativité de la Sainte Vierge, semblait avoir compris toute l'importance de ce grand événement pour le salut du genre humain. Le sentiment Catholique devenait ainsi de plus en plus vif en Italie, grâce aux nouvelles peintures. La délicieuse figure de la Vierge saluée par l'Archange Gabriel , œuvre du Bienheureux Angélico de Fiésole, ravissait quiconque était admis à la contempler. Bientôt se révéla le génie de Léonard de Vinci dont l'inimitable pinceau nous fait assister, en quelque sorte, à la dernière Cène du Sauveur. En contemplant ce chef-d'œuvre, on ne sait qu'admirer le plus de l'élégance et de la perfection de la peinture ou de l'expression de l'amour dont chacun des Apôtres paraît animé envers le Divin Maître. En laissant inachevée la tête de Noire-Seigneur, l'artiste sembla témoigner qu'il se sentait incapable de reproduire dignement cette Face Adorable, tandis qu'il n'éprouvait aucune difficulté à représenter ici-bas , dans la personne de Judas, le vice monstrueux de l'ingratitude. La peinture devenait ainsi chaque jour un moyen de plus en plus puissant d'exciter les Fidèles à la piété.
D'ailleurs, le soin avec lequel tous ces illustres peintres travaillaient l'attitude de leurs personnages et les précautions qu'il prenaient pour les draper ou les couvrir modestement empêchaient qu'un art aussi noble que le leur ne devint un danger pour les mœurs publiques. Fra Bartolomeo, du Couvent de S. Marc , Dominicain et élève de Léonard de Vinci, s'était plus profondément pénétré qu'aucun autre de la nécessité de cette réserve. C'est qu'il entendait souvent la parole enflammée de Savonarole, tonnant continuellement, du haut de la chaire, contre les scandales et l'immodestie, avec tant d'efficacité que les Florentins brûlèrent un jour sur la place publique à la suite de ses prédications, un monceau d'images lascives ou obscènes. Aussi Fra Bartolomeo devint-il un maître dans l'art de prêcher au peuple par la peinture, et son Jugement universel^ où il représenta les tribus d'Israël devant le tribunal de Dieu, imprimait un salutaire effroi aux méchants, tandis qu'il répandait la consolation dans l'âme des bons. Les gracieuses figures de Notre-Dame , dues au pinceau du jeune Giorgione , Vénitien, inspiraient la confiance en Marie à quiconque les contemplait, et VAssomplion du Titien (que nous avons nous même admirée à Venise) ravit tellement l'âme qu'elle vous fait en quelque sorte oublier la terre pour suivre la Vierge entrant triomphalement dans le Ciel. Mais puisque nous parlons
du Ciel, ne semble-t-il pas que Raphaël d'Urbin y soit allé chercher les modèles de ses Vierges, de ses Enfants elésus et de ses Anges et qu'il y ait contemplé le Christ même dans sa gloire pour en retracer ensuite les traits dans le prodigieux tableau de la Transfiguration et poser en quelque sorte aux peintres futurs une limite que tous les efforts du génie humain ne pourront jamais dépasser.
A l'époque où la Vénétie, la Lombardie, la Toscane et les États Pontificaux possédaient une multitude d'artistes qui illustraient par leurs pinceaux le siècle d'or auquel nous donnerions volontiers le nom de siècle de Jules 11^ les architectes, eux aussi, se distinguaient en Italie. Bramante et San-Gallo construisaient leurs* magnifiques Églises et Michel-Ange réformant les plans de Bramante, concevait le dessein hardi de surmonter la Basilique Vaticane d'un second Panthéon d' Agrippa et devenait l'auteur de la coupole de S. Pierre. L'architecture contribuait de la sorte à la gloire de la Religion, en donnant au peuple, par ces œuvres majestueuses, une idée de la grandeur de Dieu et du triomphe remporté par le Christianisme sur l'idolâtrie. Ainsi la peinture, la sculpture et l'architecture se mettaient à Tenvi au service de la Religion du Christ. Les Fidèles qui de toutes les parties du monde^ venaient en Italie pour y vénérer le tombeau des Apôtres , en traversant la Péninsule ou en
séjournant à Rome, se sentaient épris du goût des arts et saisis d'admiration pour des chefs-d'œuvres qui leur inspiraient l'amour de Notre Seigneur et une tendre dévotion à la Sainte Vierge et aux Saints. Cependant tant de merveilleuses productions des Beaux-Arts , à la fin du XVP siècle, tout en portant le peuple à la vertu et en lui remettant sous les yeux les exemples des héros Chrétiens, devaient aussi répandre autour d'elles un éclatante splendeur qui ne pouvait que mécontenter les ennemis de Rome et devenir de leur part l'objet de la plus sanglante critique.