IV
Renaissance des Sciences et des Lettres,
Lorsque Dante et Giotto, l'un représentant les lettres et la poésie à son époque, l'autre élève de Cimabué et peintre fameux, apparurent ensemble en Italie, unis par les liens d'une étroite amitié, ils représentaient en quelque sorte l'alliance intime qui exista toujours entre les Arts et les Sciences.
Alors commença à renaître en Italie le goût de rétude que les révolutions du Moyen-Age avaient relégué au fond des Cloîtres, où le feu sacré s'était, en quelque sorte, conservé au milieu des ténèbres du temps et du fracas des armes, pour être ensuite
transmis aux générations futures comme un précieux héritage de la Grèce et du Latium. Une fois que la lumière eut recommencé à poindre, les Italiens surtout s'empressèrent de rechercher parmi les débris de l'antiquité les restes des chefs-d'œuvres littéraires et artistiques. Alors certains esprits (comme on en trouve toujours dans notre Péninsule) , rivalisant entre eux , semblèrent s'être donné le mot pour renouveler en Italie les plus beaux siècles de la Grèce antique et de Rome. Les protecteurs ne leur manquèrent point et empêchèrent ces généreux efforts de demeurer stériles. Car les protecteurs eux aussi sont nécessaires aux arts et aux lettres, attendu que le talent est trop souvent le patrimoine d'hommes nécessiteux. C'est ainsi que, grâce au génie d'une part et à la protection des grands de l'autre, notre pays devint de nouveau le centre du bon goût en fait d'art et de littérature et excita bientôt l'émulation des autres peuples. Déjà, au commencement du XV° siècle, les princes Italiens honoraient à l'envi les artistes et les littérateurs , qui se multiplièrent dès lors et donnèrent à l'Europe le spectacle grandiose de ce dont était capable le génie de l'Italie en littérature , en sculpture , en architecture et en peinture. Les mathématiques, en effet, y étaient déjà cultivées avec distinction à cette époque et Muller, connu sous le nom de Regiomontanus, s'était, à deux reprises différentes,
rendu à Rome, pour s'y perfectionner dans les sciences. Il y mourut et son corps fut enseveli au Panthéon l'an 1476. Ami de Bessarion et de Purbach (qu'il avait connu à Vienne), il devint extrêmement versé dans les langues grecque et latine et bien plus encore dans les mathématiques. La seconde fois qu'il se rendit à Rome, il y avait été appelé par Sixte IV à l'occasion de la réforme du Calendrier, objet, à cette époque, de profondes études dont profitèrent plus tard les mathématiciens appelés dans le même but par Grégoire XIII. Muller (qui avait eu pour maître, dans son étude du Grec, Théodore Gaza) fut nommé Evêque de Ratisbonne par Sixte IV qui voulut honorer ainsi publiquement la profonde science de cet homme remarquable. Il laissa après lui , dans la ville Éternelle , une si grande renommée, que l'on vit venir en Itahe, dans le but de recueillir ses traditions, des savants parmi lesquels nous nommerons le Chanoine Nicolas Copernic , qui occupa une chaire de mathématiques à l'Université Romaine. Cet illustre philosophe, abandonnant entièrement l'ancienne théorie astronomique de Ptolémée, suivie jusqu'alors par tous les savants et par Muller lui-même^, ressuscita les idées de Pythagore (parmi les anciens) et du Cardinal de Cusa (parmi les modernes). Le monde scientifique et littéraire se trouva alors divisé en deux camps dont l'un combattait énergiquement le nouveau système, tan-
dis que l'autre admirait la science et embrassait les principes de Copernic Cette dispute, comme chacun sait, devint encore plus vive après la prétendue Réforme Luthérienne, à l'occasion des doctrines de notre célèbre Galilée qui. né au moment où mourait Michel-Ange, sembla avoir hérité de son génie. Copernic donc, corrigeant et modifiant toutes les idées des anciens sur notre système planétaire, donna une nouvelle et plus exacte direction à l'étude de l'astronomie. Il eut à souffrir, vers la fin de sa vie, bien des oppositions, bien des jalousies et bien des haines de la part des ignorants et des demi-savants, toujours gonflés d'orgueil lorsqu'ils voient devant eux des hommes de génie (car l'orgueil a été de tout temps fils de l'ignorance ou de la science superficielle). Néanmoins, Paul III, qui savait apprécier le mérite des grands hommes même étrangers, distingua Copernic et accepta la dédicace de ses œuvres, imprimées par les soins de quelques amis. En 1543, rillustre mathématicien, sur son lit de mort, put à peine toucher d'une main déjà froide le premier volume imprimé de louvrage contenant le système qui a conservé son nom et qui était le fruit de ses profondes études sous le Pontificat de Jules II. Ce fut là l'unique consolation que ce grand homme goûta sur la terre, avant d'aller recevoir au Ciel la récompense de ses vertus.
Régiomontanus et Copernic, ces deux flambeaux
de la science dans le Nord, n'éclipsèrent cependant point la gloire que notre grand mathématicien Fr. Luca Pacioli, Franciscain, s'acquit aux yeux de l'Italie et de l'Europe entière. En effet, reprenant les recherches commencées trois siècles auparavant par Fibonacci, ce fut lui qui vulgarisa l'enseignement de l'arithmétique et de l'algèbre dans toute la Péninsule. Il professa lui-même les mathématiques en beaucoup d'endroits, et notamment à Naples, à Milan, où il demeura avec Léonard de Vinci, et à Venise où il expliquait Euclide, en 1508. Il occupa aussi une chaire à l'Université Romaine, sous Léon X. Sans ce Moine Franciscain, les sciences exactes seraient encore restées dans l'enfance pendant quelque autre siècle. Léonard de Pise, il est vrai, avait plus de génie que lui, et Cardano, son disciple, le surpassait en pénétration d'esprit; mais, en revanche, il leur était supérieur à tous deux par la noblesse de ses sentiments, par la droiture de ses intentions et par son amour de la Religion et de la patrie.
D'autre part, les Belles- Lettres revenaient à une nouvelle vie. Le Cardinal Raphaël Riario, neveu de Sixte IV, avait presque entièrement élevé le palais de la Chancellerie d'après les dessins de Bramante et avec des blocs de travertin provenant, en partie des arches du Colysée qui regardaient le Mont Cœlius, en partie de l'arc de Gordien. Or, sur la, place même, située en avant de ce palais,
il faisait représenter THippolyte de Sénèqiie. Ce fut là que Thomas Inghirami s'acquit le surnom de Phèdre (ou Phédra) à cause de l'habileté avec laquelle il remplissait le rôle de ce personnage. Sa grande facilité à écrire et à parler le latin lui valut aussi d'être appelé le Cicéron de son siècle. Alexandre VI le créa Chanoine de Saint-Jean de Latran; Jules II lui fît échanger ce Canonicat contre un autre à S.Pierre et le nomma secrétaire du V* Concile général de Latran; Léon X le confirma, dans cette charge. Outre Phédra, l'Italie possédait encore Parrhasius, Sadolet, Bembo et tant d'autres qu'il serait trop long de nommer et dont un seul suffirait, à notre époque, pour maintenir l'honneur de la littérature dans notre pays. C'étaient des hommes formés par une profonde étude des auteurs anciens, grecs et latins et qui ne se présentaient dans les palais des grands que pour y recevoir richesses et honneurs, mais jamais pour les solliciter. Tout homme de talent, en effet, aime mieux vivre dans l'obscurité que d'aller mendier les faveurs des puissants du siècle: tandis que ceux-ci, lorsqu'ils apprécient réellement l'homme de mérite, vont le chercher dans l'obscurité de sa vie privée et non dans le faste des cours. L'étude de la littérature grecque et latine, ainsi encouragée par les honneurs prodigués aux savants qui s'y livraient, faisait d'heureux progrès au commencement du XVP siècle. Les esprits de cette époque semblaient s'éveiller à
une vie nouvelle et oublier entièrement le Moyen- Âge, qu'ils considéraient comme une nuit obscure, pour tourner leurs regards vers Tantiquilé. Malheureusement, ils s'éprirent beaucoup trop de celle-ci et se nourrirent plus d'idées païennes et idolâtres que des vérités Chrétiennes. Nous ne disons point cela par haine des anciens écrivains, grecs et latins (car l'équité nous oblige à reconnaître que sans eux notre littérature serait incomplète), mais seulement pour être exact dans nos appréciations historiques. Le fait est que l'amour du beau antique fut cause que les littérateurs italiens s'adonnèrent exclusivement à des fables, et perdirent peu à peu de vue les beautés et les grandeurs de la Religion Catholique. Une étude aussi approfondie des classiques eut aussi son contre-coup chez les autres nations. Aussi voyons-nous, à cette même époque, la langue grecque cultivée en Allemagne à un point tel que la plupart des savants y étaient désignés par leurs noms de famille traduits en grec. C'est ainsi que le nom de Schwartzerde (terre noire) se changea en celui de Mélanchlhon (UAaxOwj), de ce Mélanchton qui, malgré son caractère doux, paisible et ennemi des intrigues, se laissa entraîner au combat par Luther. L'impulsion la plus puissante donnée à la Renaissance des Belles-Lettres^ dans le centre de l'Europe, provint d'un Chanoine Régulier, Érasme de Rotterdam. Ce savant homme ouvrit au delà des
Alpes une véritable école d'érudition, de critique et de bon goût, laquelle suffirait à elle seule pour illustrer cette époque, d'ailleurs si célèbre par la rénovation littéraire et scientifique qui se produisit alors chez des peuples accoutumés à une littérature aride et à une science plus féconde en questions de mots qu'en questions d'un intérêt réel. Ce petit homme, décharné, délicat, dune santé chancelante, qui se disait luthérien dans l'estomac et catholique dans l'âme, parce qu'il mangeait gras le Vendredi avec une dispense du Pape, était doué d'une vaste intelligence et comprenait parfaitement les besoins de son siècle. Il réprouvait le système de Luther et disait que la prétendue Réforme ne devait pas s'appeler une tragédie mais bien plutôt une comédie attendu qu'elle finissait toujours par un mariage. Jules II rendit justice au génie d'Érasme et Léon X qui l'honorait de son amitié, même avant de monter sur le Trône Pontifical, appréciait tellement sa valeur scientifique et littéraire qu'il accepta sans difficulté la dédicace du nouveau Testament publié par les soins du savant de Rotterdam. Paul III l'aurait honoré de la Pourpre, s'il n'avait pas reconnu en lui cette humeur chagrine qui rend l'homme mécontent de tout et de tous et provoque chez les âmes déhcates indignation et dégoût. Érasme possédait à un haut degré l'esprit d'indépendance. Cet esprit, à la vérité, lorsqu'il ne sort pas
des limites de l'honnêteté et du devoir est la plus belle gloire des gens doctes; mais malheureusement, chez le personnage dont nous parlons^ il revêtait un caractère de dédain, qui se manifesta surtout à l'égard de Henri VIII , de François I" et de Charles-Quint. Il aurait beaucoup mieux fait de suivre les exemples de sou maître, qui devint plus tard Adrien VI. Quoiqu'il en soit, Érasme contribua puissamment à communiquer aux sciences en Europe une nouvelle impulsion , mais ses mordants sarcasmes et ses railleries ingénieuses furent pour beaucoup dans la bienveillance et l'estime comme dans la haine et le mépris qui s'attachèrent à sa personne, Aussi ne nous arrêterons-nous pas aux soupçons émis touchant sa foi; car, lorsque les passions sont excitées contre quelqu'un, elles ont trop souvent pour résultat d'obscurcir ses qualités et d'exagérer ses défauts.
Une fois que la science eut ainsi pris son essor et que le goût des lettres eut commencé à se répandre, on vit bientôt apparaître çà et là des hommes qui, reprenant les anciennes traditions littéraires, remirent en honneur les langues savantes. Érasme d'un côté , Reuchlin de l'autre, encourageaient l'étude du grec. Parent de Mélanchton, élève d'Hermonimus de Sparte (qui professait le grec à Paris) et de Wessel qui lui enseigna Thébreu, Reuchlin développa en Allemagne, sa patrie, le goût
de la philologie biblique. Si Érasme, avec sa haute intelligence, s'était adonné, lui aussi, à l'étude de l'hébreu, il ne se serait point trouvé dans la nécessité de se fier aux Rabbins dont les traductions ne lui fournissaient pas toujours le vrai sens littéral. Toutefois, un trop grand amour des nouveautés (même bonnes) devient souvent l'occasion de bien des erreurs que l'opposition de ceux qui craignent de s'engager dans des voies nouvelles, contribue quelquefois à nous faire éviter. C'est ainsi qu'on s'explique les vifs démêlés que Hochstrat eut à Cologne avec Reuchlin, quoique le premier eût certainement pu attaquer avec moins de violence les progrès que faisait l'ancienne philologie. Néanmoins, ces controverses eurent pour résultat final de rendre plus commune l'étude de l'hébreu et des langues orientales. Cependant, les promoteurs des nouvelles études se laissèrent parfois entraîner à des excès regrettables: les lettres anonymes virorum obscurorum d'Ulrich de Hutten (satires sanglantes dirigées contre les Moines) sont là pour l'attester. Cet écrivain était si ardent à l'action, si virulent et si élégant dans son style et en même temps si courageux sur le champ de bataille, que s'il Tavait pu, il aurait mis toute l'Europe en révolution. Les esprits d'ailleurs prenaient part aux luttes littéraires avec des dispositions bien diverses. Les uns étudiaient non sans quelques appréhensions; les autres se livraient sans
réserve à leurs recherches. Tels étaient enracinés dans la foi; tels commençaient à douter, quelquesuns timidement, plusieurs audacieusement.
Études Sacrées
L'impulsion ou plutôt le mouvement général communiqué aux arts^ aux sciences et aux lettres par les circonstances toutes particulières aux XV* et XVP siècles devait nécessairement donner une direction nouvelle aux études sacrées, à cause de leurs relations avec la littérature et la philosophie. La philosophie d'Aristote avait, dès le commencement du second millénaire Chrétien, pris possession des écoles à Paris. De Paris, les idées péripatéticiennes s'étaient répandues dans toute l'Europe et par suite les études sacrées s'étaient revêtues des formes aristotéliciennes qui étaient celles adoptées dans les écoles. Telle fut l'origine de la Théologie scholaslique. Alors, comme il arrive toujours dans les controverses ardentes, se produisirent des divergences de vues, selon la diversité de génie des principaux chefs. De là les écoles nominaliste et réaliste, thomiste et scotiste. S. Thomas d'Aquin et Duns Scot furent les véritables fondateurs des nouvelles écoles qui se disputèrent longtemps la préé-
minencedans le monde théologique. Les Thomistes raisonnaient toujours avec la philosophie d'Âristote à la main, et empruntaient aux œuvres du Docteur Angélique les arguments dont ils faisaient usage pour soutenir leurs opinions. L'école Scotiste différait surtout de la précédente en ce qu'elle admettait dans chaque essence douée de qualités diverses autant de formalités^ ou enlilés réelles^ distinctes entre elles et distinctes de l'être informé. Ces entités avaient un caractère métaphysique spécial et se surajoutaient en quelque sorte à Vessence même de l'être principal. Des conceptions aussi subtiles, provenant évidemment des écoles nominalistes et réalistes, si célèbres en France au Moyen-Age, tenaient les théologiens comme enfermés dans un cercle de questions arides, qui souvent aboutissaient à des efforts tout à fait infructueux pour la science et rendaient stériles de belles inteUigences.
L'étude des langues antiques fit peu à peu oublier les méthodes de raisonnement jusqu'alors usitées, en partie à cause de la multiplication des branches de connaissances, en partie à cause de la nouveauté des arguments fournis par la philologie. On commença par examiner les anciennes traductions grecques et l'on finit par traduire de nouveau les ouvrages de l'antiquité. L'étude du grec appela sur la Bible l'attention des philologues et les conduisit à l'étude de l'hébreu. La théologie scho-
lastique, qui avait régné pendant plusieurs siècles sur toutes les Universités, se vit alors peu à peu négligée. En effet , les théologiens , plus imbus qu'autrefois du goût des lettres , se mirent bientôt à taxer de barbares les phrases scholastiques et ensuite à réformer la diction théologique, en se servant d'expressions plus choisies et plus en harmonie avec le style des classiques latins. Pierre d'Ailly fut un des premiers à proposer Tétude de la Bible par dessus tout, tandis que Gerson , afin de diriger plus efficacement l'attention vers TÉcriture Sainte, la proclamait la règle suprême de foi (en faisant cependant dépendre de l'autorité de l'Église la détermination du véritable sens du texte inspiré). Ce mouvement des esprits vers la Bible, de préférence à toute autre étude sacrée, exposait la croyance du monde Chrétien à bien des dangers. Plusieurs, en effet, plaçant leur propre intelligence au dessus de l'autorité de rÉghse, tombèrent dans de graves erreurs en matière religieuse. Tel fut;, entre autres, le hollandais Jean Wessel (mort en 1489), comme on peut s'en assurer dans son Farrago rerum theologicarum, imprimé à Leipsick, en 1522, avec une préface de Luther. C'était le même qui, combattant à outrance la philosophie d'Aristote, avait reçu le nom de Magister contradiclionis, et qui, plus lard, fut regardé comme un précurseur du prétendu Réformateur. Ce fut encore lui qui , amené à Baie
par François de la Rovère (depuis Sixte IV et alors Général des Franciscains) lui demanda une Bible grecque et hébraïque, en ajoutant qu'il la préférait à la mitre que ce puissant personnage offrait de lui procurer.
A ces théologiens de fraîche date, ennemis de la Scholaslique, vinrent s'adjoindre les philologues et les historiens qui ne pouvaient supporter une expression non conforme au goût cicéronien ou à la manière d'argumenter des anciens. Laurent Valla, Chanoine de Latran , Jean Reuchlin et plus que tous les autres Érasme, contribuèrent à doimer un aspect tout nouveau aux discussions théologiques. Aussi vit-on bientôt Paul Cortese (depuis Évêque d'Urbin) se faire un nom en théologie, en publiant à Rome, l'an 1503 ses commentaires des œuvres de Pierre Lombard, écrits dans un style tout différent de celui de ses devanciers et calqué sur celui de Cicéron. Il y avait supprimé une foule de questions, considérées dès lors comme inutiles et propres seulement à faire perdre le temps. A la même époque, florissait le célèbre Chanoine Régulier Steuco de Gubbio, gardien de la Bibliothèque Vaticane et Évêque de Kisamo, que la mort empêcha de figurer au Concile de Trente, en même temps qu'elle l'enleva trop tôt à la philologie et aux sciences. 4^ Les tendances nouvelles, c'est-à-dire l'abandon
de la théologie scholastique pour, um étude plus
exclusive de la Bible, ainsi que la substitution d'expressrorisTîfêës des classiques grecs et latins aux termes barbares précédemment introduits dans le langage théologique, produisirent chez beaucoup de personnes en Europe, lejjésir jT^^ commenter la Bible dans les Universités. La philologie biblique devint dès lors une arme dont s'emparèrent certains hommes orgueilleux pour mieux secouer le joug de toute espèce d'autorité. Cet esprit régnait déjà dans l'Université de Wittemberg, lorsque Luther et Mélanchton y furent appelés par l'Électeur de Saxe pour y enseigner publiquement. La philologie appliquée à la Bible fit donc ainsi peu à peu disparaître l'ancienne méthode péripatéticienne, particulièrement en Allemagne, où le grec et l'hébreu, dans leurs rapports avec les Livres Saints, étaient cultivés avec plus d'ardeur qu'ailleurs, tandis qu'en Italie les recherches philologiques portaient de préférence sur les classiques anciens. Une fois ce genre d'études introduit dans la science sacrée , on comprend qu'il devenait facile de passer à l'examen et à la critique de l'Écriture elle-même. L'amour-propre ne devait pas larder à se débarrasser de toute entrave et à vouloir déterminer le sens du Texte Saint, non plus en recourant à l'autorité de l'Église et des Pères, mais à celle des grammaires et des dictionnaires. Toutes les fois que l'homme se propose pour sujet d'étude un objet de Tordre naturel, la raison, à l'aide de
l'examen et de la critique, fait faire à la science des progrès merveilleux. Toutes les fois, au contraire, que l'objet de nos études appartient à l'ordre surnaturel (c'est-à-dire à la Révélation) la raison seule demeure insuffisante pour l'expliquer et pour le faire entrer dans la sphère restreinte des démonstrations des vérités naturelles. Les efforts de notre intelligence se trouvant, dans ce dernier cas, en disproportion avec l'objet, la conduisent nécessairement soit à la transformation subjective du surnaturel, c'est-à-dire à l'hérésie, soit à la négation absolue de ce même surnaturel , c'est-à-dire à l'incrédulité. C'est là un enchaînement logique qui ne manque jamais de se produire, quand l'homme met de côté l'autorité de la Révélation pour se laisser conduira entièrement et exclusivement par la raison. C'est donc à la philologie et à la critique, introduites dans l'étude de la théologie et dégagées de toute soumission à l'autorité de l'Église, qu'il faut attribuer (comme leur conséquence nécessaire) cet examen privé de la Bible qui est la véritable base de toute la Pseudo- Réforme Luthérienne. Sans doute, on n'en arriva point là du premier coup, mais insensiblement et par degrés. La vérité, en effet, ne peut s'effacer d'un trait de plume, mais seulement à diverses reprises, et selon la mesure d'ignorance ou de malice toujours croissante qui chez l'homme s'associe souvent à l'orgueil résultant de l'attache aux propres opinions.
Bien plus , quand la vérité dont il s'agit est le patrimoine non plus de quelques individus, mais de générations entières, il faut pour Teffacer, le travail lent de plusieurs siècles. De là nous pouvons déjà conclure que Luther n'a pas été le premier (même au commencement du XVP siècle) qui se soit mis à attaquer l'autorité de l'Eglise, en abandonnant toutes les anciennes traditions, pour s'en rapporter à la seule Bible, soumise à l'examen privé et à l'esprit d'indépendance.