VIII
Faux jugements portés sur Rome, considérée au point de vue religieux.
Nous ne devons point omettre de signaler ici combien, dans certains pays et surtout en Allemagne, les esprits étaient mal disposés envers la Papauté , au moment où Luther ouvrit le champ à l'invasion des nouvelles doctrines. En France, il existait une école encore toute imprégnée des tendances du Conciliabule de Baie. De vieilles rancunes politiques empêchaient la République de Venise d'être sincèrement unie au Saint-Siège. En Hollande, en Holstein et dans la Basse-Allemagne, où le souvenir des schismes et des révolutions passés ainsi que des débats soulevés à Baie sur la question hiérarchique était encore fort vif, l'on ne sympathisait
guère avec les enseignements venant d'au delà des monts. A Wittemberg, Frédéric, Électeur de Saxe venait de fonder une Université et, pour lui donner du renom , cherchait à y attirer des hommes de mérite. Ce fut dans ce but qu'il y plaça Luther et Mélanchton qui s'étaient déjà fait remarquer l'un et l'autre par leur indépendence scientifique et qui semblaient capables de tenir tête à n'importe quelle doctrine ou autorité- Tandis que les Italiens se montraient pleins d'enthousiasme pour les beautés du Culte Catholique, rendu encore plus admirable, plus grandiose et plus sensible par le progrès des Beaux-Arts, les Allemands avec leur pays pauvre, leurs montagnes nues, leurs forêts sauvages se trouvaient naturellement portés à calculer froidement et a examiner silencieusement les dogmes. Il ne faut pas non plus passer sous silence le caractère particulier des Saxons, les compatriotes de Luther, accoutumés à une vie simple, robustes dans l'action, obstinés dans leurs convictions. D'une humeur fière et belliqueuse, ils avaient autrefois tenu en arrêt les armées Romaines sur les rives de l'Elbe et repoussé énergiquement la domination étrangère. Ils avaient plus tard affronté Tépée de Charlemagne qui ne put les dompter qu'au moyen de la Religion. Cette antique race germaine ne cessa jamais de produire des hommes insignes dans Tart de la guerre, comme ne s'en aperçurent que trop les Normands, les An-
glais et les peuples de TOuest. Âpres avoir embrassé le Christianisme, les Saxons conservèrent toujours avec la simplicité de leurs mœurs et avec la fierté de leur caractère, une grande aversion pour le faste, et ils ne pouvaient comprendre les coutumes (si différentes des leurs) des peuples méridionaux. Que ne durent donc point être les impressions de Luther traversant l'Italie et arrivant à Rome? Une âme généreuse aurait certainement apprécié tout ce que la Ville Éternelle renfermait d'admirable et aurait senti croître son attachement pour Rome Catholique. Une intelligence accoutumée à distinguer rhomme de la Religion qu'il professe, aurait su distinguer aussi la splendeur et le luxe de la Cour Romaine d'avec les enseignements traditionnels du Siège Apostolique. Mais Luther avait trop de confiance en son propre jugement, et confondant l'élément humain avec l'élément Catholique, il prit pour la Religion, à Rome, ce qui n'était que le défaut des hommes, au lieu d'y voir ce qui affermit la vérité dans les esprits. C'est ainsi que, voulant combattre les abus de la Cour Papale, il combattit la Religion elle-même et, voulant s'attaquer aux hommes, il s'attaqua à Jésus-Christ. Il ne s'apercevait pas ou il feignait de ne pas s'apercevoir que certaines pompes extérieures, certains ornements, certaines somptuosités, sont souvent les conséquences du caractère de tel ou tel peuple ou bien
de la richesse de telle ou telle ville. D'ailleurs la différence du Ciel d'Italie et de celui de Wiltemberg, le naturel poétique des races Italiennes et les tendances sévères des races Germaniques auraient du être soigneusement pesés par Luther, lorsqu'il cherchait à se rendre compte de ce qui l'avait si vivement choqué. Vouloir ôter aux Italiens le goût des arts pour faire d'eux un peuple froid et calculateur c'est tout simplement méconnaître cette diversité d'inclinations qui, réunies par le lien commun de la Foi Catholique , forme de tous les peuples répandus à la surface de la terre cette harmonieuse et admirable unité, objet constant de haine de la part du schisme et de l'hérésie. Nous ne prétendons cependant point nier, chez l'homme en général et chez l'Italien en particulier, certains défauts qui en Religion peuvent engendrer quelquefois la superstition, mais en même temps nous faisons remarquer que le Siège Apostolique ne les a jamais approuvés et qu'il les a au contraire condamnés toutes les fois que la chose a été nécessaire. Nous ne nions pas non plus l'existence, chez quelques esprits, d'une conviction en vertu de laquelle ils se croient justifiés devant Dieu par le seul usage de pratiques religieuses extérieures, multipliées et variées; mais nous savons aussi qu'une pareille doctrine n'est point celle de l'Église et qu'il faut se garder de confondre l'hypocrisie avec la Foi Catholique. C'est cependant
ce procédé injuste , consistant à attribuer à la Religion les défauts de ses ministres qui fit perdre à bien des âmes le sentiment catholique en le remplaçant par le mépris des dogmes qui devait nécessairement aboutir à l'athéisme.
Résumé des tendances générales de l'esprit humain au commencement du XV P siècle.
En présence de tant de changements survenus dans la science, dans les lettres, dans les arts et dans la politique, en présence des caractères divers et des mœurs différentes de tant de peuples appelés à prendre bientôt part à un nouvel ordre de choses , il était fort naturel que les esprits fussent profondément remués, au commencement du XVI' siècle. Toutes les forces intellectives de l'humanité semblaient alors s'être mises au service des sciences et des arts. Le ciel, la terre, les mers étaient scrutés avec une avidité nouvelle; car l'homme semblait rassasié du vieux monde. Copernic venait de tracer les orbites des corps célestes dans l'hémisphère supérieur. Colomb venait de découvrir un nouveau continent, et Vasco deOama, après avoir audacieusement doublé le Cap de Bonne Espérance, avait retrouvé la route des Indes Orientales. D'im-
menses débouchés étaient clés lors ouverts au commerce. La terre restituait les chefs d'œuvres antiques et le groupe de Laocoon (entre autres), solennellement exposé à Rome, allait faire produire à Vart italien des merveilles dont Tune devait-être le Moïse de Michel-Ange. Les manuscrits sauvés de l'injure des temps, de la barbarie des Sarrasins et de Tignorance du Moyen-Age donnaient aux études une nouvelle impulsion. Le pinceau de Raphaël inspirait aux hommes l'amour du beau. Le goût de la philologie poussait les érudits à rechercher de nouvelles doctrines et de nouveaux systèmes. Les philosophes dirigeaient spécialement leur attention sur le composé humain. Tous, en un mot, cherchaient à trouver Texplication d'un passé obscur, pour se tourner ensuite vers un avenir radieux. A côté de si grands progrès qui amélioraient, il est vrai, le bien-être matériel, mais ne contribuaient pas peu à rendre plus insoumis et plus altier Fesprit humain, on voyait les mœurs se corrompre par suite de l'augmentation des richesses et de l'aisance des familles. Les erreurs, enfantées, comme toujours, par l'orgueil, faisaient cortège aux vices du siècle. De plus, dans toutes les classes de la société, existaient certains abus criants et (il faut le reconnaître) réclamant une prompte réforme, surtout en ce qui concernait la discipline ecclésiastique. En Italie comme ailleurs, ce besoin de réforme se faisait vivement
sentir, et Paul III, voulant y subvenir, institua une Congrégation spéciale qu'il chargea d'abord d'examiner l'état disciplinaire de l'Église et de la Cour Ronoaine elle-niême et ensuite de proposer des moyens propres à réorganiser le tout selon l'esprit de Jésus- Christ et pour le plus grand bien des âmes. Cependant, comme il ne voulait pas publier lui-même les réformes qui seraient jugées nécessaires et qu'il avait d'ailleurs l'intention de convoquer un Concile général pour opposer une digue plus efficace aux nouvelles erreurs religieuses, il réserva à cette Sainte Assemblée l'examen de ce que la Congrégation spéciale aurait cru devoir proposer.
En réalité, les abus qu'il y avait à réformer en matière de discipline ecclésiastique, furent simplement un prétexte dont se servirent quelques hommes turbulents pour amener la réforme sur le terrain des croyances religieuses. La guerre ouverte et prolongée que les disciples de Wicleff et de Jean Huss avaient soutenue contre l'Église, devait enfin produire ses fruits amers, c'est-à-dire faire mépriser par les peuples l'autorité ecclésiastique et surtout Papale, tandis qu'auparavent c'étaient principalement les rois qui combattaient la Papauté. La logique des faits amena nécessairement cette lutte nouvelle et bientôt acharnée, après celle du Sacerdoce et de TEmpire, des gouvernements et de la Cour Romaine.
Les esprits se trouvaient disposés de la sorte
à accueillir toute espèce de nouveautés; l'homme était devenu plus avide des biens terrestres par l'extension du commerce et par l'accroissement des bien-être matériel; l'examen philologique de la Bible avait affaibli le respect dû à Tautorité de l'Église; chacun se sentait incliné à douter de l'avenir, à la vue du progrès général et de nouvelles découvertes tout à fait inconnues à l'antiquité: alors on comprend qu'il devenait facile de soumettre à l'examen les fondements mêmes de la Religion et de s'éloigner peu à peu de la Révélation pour ne plus ajouter foi qu'à la science. Pour cela, il suffisait d'un seul homme qui eût l'audace de lever résolument Tétendard de la révolte contre l'autorité Religieuse.
Luther, Zwingle et Calvin,
A l'époque dont nous parlons, un Religieux Augustin, que son Provincial, Staupitz, avait vivement recommandé à Frédéric, Électeur de Saxe, occupait une chaire de philosophie à l'Université de Wittemberg, fondée par ce prince en 1502. Ce Docteur à la face rubiconde et animée, au regard perçant, tout mouvement, tout ardeur, tout feu, était Martin Luther qui, pour avoir passé quelques jours à Rome, en 1510, se crut en état(comme l'ont fait
après lui bien d'autres voyageurs) de porter un jugement exact sur les mœurs , les goûts et la Religion des Romains ainsi que sur la Cour de Rome si splendide alors (sous Jules II). Il n'avait encore que vingt-sept ans, étant né en 1483 à Eisleben, dans le comté de Mansfeldj un an avant Zwingle Sans doute, il n'avait pas encore oublié Tétat misérable de sa famille ni comment le besoin de se procurer du pain l'avait autrefois réduit à chanter, en s'accompagnant lui-même, sous les fenêtres d'une veuve nommée Gotta, à Eisenach. Il se rappelait sans doute aussi sa vie claustrale, passée jusqu'alors dans de grands troubles d'esprit et dans une rigoureuse observance des règles que n'adoucissait même pas la simple vue de beautés artistiques. Ennemi de la philosophie d'Âristote , il s'était adonné à Texégèse biblique en même temps qu'à la lecture des classiques latins. Lorsqu'il reçut le bonnet de Docteur, la cérémonie fut présidée par l'Archidiacre Carlostadt (André de Bodenstein), contre lequel il déploya plus tard tant d'animosité. En passant par plusieurs Couvents de son Ordre, il s'étonnait, disait-il, de voir la Somme de S. Thomas plus feuilletée que la Bible. Celle-ci devint bientôt pour lui l'unique parole divine et lui fit prendre en dégoût la parole humaine. Cette disposition avait commencé à s'emparer de lui dès le jour où il avait quitté le siècle, uniquement pour avoir vu son ami
Alexis frappé de la foudre à ses côtés. Doué d'une imagination ardente, laissant sa pensée errer continuellement çà et là, cherchant un repos qu'il ne trouvait jamais, il se distrayait souvent de ses longues réflexions en faisant de la musique. Il se montrait en toutes choses d'une excentricité rare. Ayant été nommé prédicateur de la ville par la municipalité de Wittemberg, il mit entièrement de côté l'ancien usage de citer Aristote dans les sermons. En chaire on l'admirait beaucoup, à cause de ses connaissances bibliques; car il expliquait alors la Vulgate dont il fit longtemps grand cas, quoique plus tard il la prétendit fautive. Hautain, emporté, indépendant à l'excès, éloquent, bon écrivain, désireux de faire parler de lui, il ne sut point se contenir lorsqu'en 1517, par ordre d'Albert, Archevêque de Mayence, le Dominicain Tetzel publiait les indulgences accordées par Léon X aux Fidèles qui contribuaient par leurs aumônes à la construction de Saint-Pierre. Nous ne nous arrêterons pas ici à faire le portrait de Tetzel sur qui l'histoire est d'ailleurs assez explicite. Nous observerons seulement que s'il avait eu un zèle plus selon la science et une plus grande charité dans sa manière de combattre Terreur, il n'aurait point été calomnié ou du moins aussi maltraité qu'il Ta été par les Luthériens. C'est que tout acte non dicté par la prudence et non inspiré par la charité, au lieu de servir à la Religion, lui nuit in-
failliblement et éloigne ordinairement d'elle ou les tièdes, ou les faibles, ou ceux qui trop remplis d'eux-mêmes n'ont point assez de vertu pour supporter les fautes d'autrui. Nous n'entendons point par là justifier Luther, fort justement excommunié par Léon X en 1520, ni même accuser Tetzel. Seulement, personne ne niera que ce dernier aurait pu traiter avec moins d'animosité et plus de prudence la grave question soulevée au sujet des Indulgences par leMoine Augustin, qui d'ailleurs aurait très-probablement profité de quelque autre occasion pour se poser en hérésiarque. En effet, ayant depuis longtemps pris en haine l'autorité Ecclésiastique, Luther machinait déjà la ruine du Catholicisme et attendait seulement le moment propice que devaient lui fournir les abus du temps joints à la passion violente qui, comprimée d'abord par politique ou par crainte, devait aboutir à son union sacrilège avec Catherine Bora. Mais laissons de côté Luther ainsi que sa lutte à Wittemberg contre le Dominicain Tetzel ; laissons ce faux Réformateur sous la condamnation de plusieurs Universités, entre autres de celle de Paris; laissons le enfin au milieu des disputes soulevées par lui contre les Catholiques ou contre d'autres hérétiques comme lui. Bornons-nous à rappeler ici qu'il ne se réconcilia jamais avec l'Église et qu'il mourut dans ses erreurs, le 18 Février 1546, à Eisleben , en laissant après lui la société civile et religieuse
en proie à une crise qui dure encore et dont la dernière phase n'est autre que la négation même de Dieu.
Tournons maintenant nos re«fards vers un autre chef de secte, lequel répandit en France des doctrines tout à fait propres à augmenter la confusion (comme elles Faugmentèrent en effet) dans le camp Catholique, et parvint à détacher de l'unité de la Foi un grand nombre de villes. Nous voulons parler de Calvin dont la physionomie diffère autant de celle de Luther qu'un froid philosophe diffère d'un bouillant orateur. Calvin avait les yeux brillants et tant soit peu à fleur de tête , son front était large, son nez légèrement arqué. Sur ses lèvres on saisissait continuellement un mouvement presque imperceptible de dédain ou de mépris. Une longue barbe dont la largeur allait toujours en diminuant le faisait ressembler à un anachorète. Son teint plombé indiquait un tempérament bilieux. Il était rusé, sagace et d'un esprit subtil. Ses longues maladies avaient fini par rendre saillants chez lui les os de la face^ courber son corps et lui donner l'aspect d'un cadavre ambulant. Porté par goût à l'analyse philosophique, aux syllogismes, aux subtilités de la dialectique, il représentait fort bien dans une chaire d'enseiîjnement et aurait certainement réussi dans la diplomatie, à cause de l'art qu'il possédait de dissimuler à propos et d'attendre le moment favo-
rable. Né à Noyon , le 10 Juillet 1509 , il alla étudier à Paris où plusieurs hommes célèbres se formaient alors. Des sa jeunesse, il tournait en dérisions les pratiques religieuses de son oncle, brave menuisier chez qui il demeurait. Les pernicieuses doctrines de Luther n'avaient point encore pénétré en France, lorsque Calvin se lia étroitement avec la puritain Farel de Gap. Devenu Curé, au lieu de se dévouer au salut des âmes , il se préparait à travailler bientôt à leur perdition. Ayant formé le projet de fonder une nouvelle Église, il se mit à prêcher dans Paris, à huis-clos; mais obhgé de s'exiler, il se réfugia à Strasbourg et publia ensuite ses fameuses Insiùutwns, Avec la froideur de son caractère on a peine à s'expliquer comment il put prendre plaisir à visiter l'Arioste à Ferrare. Il s'arrêta en Suisse et y introduisit ses doctrines, surtout à Genève, où il eut à passer par bien des vicissitudes. Il se rendit ensuite à Berne , puis à Baie et de nouveau a Strasbourg, où il prit femme. Ses erreurs sur le libre-arbitre lui suscitèrent de puissants ennemis, comme aussi de dévoués amis. Tandis que, d'une part, les enseignements de Luther s'attaquaient principalement à la Constitution de l'Église, ceux de Calvin, marchant d'erreur en erreur, répandaient plus facilement de fausses idées sur le dogme. L'hérésiarque de Noyon combattait de toutes ses forces l'unité Catholique et cherchait à
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former une Église sans unité. Il n'est donc point étonnant qu'après avoir accompli leur œuvre destructive, les deux systèmes Luthérien et Calviniste en soient venus aux mains entre eux. Calvin était sujet aux migraines: Luther était souvent pris de vertiges: tous deux d'ailleurs se sentaient la conscience troublée. Calvin mourut en 1564, après sept ans de maladie et de cruelles douleurs, obstiné dans ses hérésies.
Entre ces deux hommes, on en vit bientôt surgir un troisième, plus modéré en apparence mais en réalité aussi acharné qu'eux contre la vérité Catholique. Lorsqu'en 1513 une forte armée de Suisses, réunie par Matthieu Schinner, Cardinal de Sion et Légat de Jules II, descendit en Italie pour y défendre le Pape, les soldats de Claris avaient avec eux un aumônier. Ce prêtre, nommé Zwingle, assista à la bataille de NovarC;, si glorieuse pour ses compatriotes et à celle de Marignan qui leur fut si fatale. A cette époque, il n'avait point encore manifesté ses opinions au sujet des nouvelles croyances, ni ouvert son cœur à la corruption. Né un an après Luther, il devait se faire un jour chef de secte en Suisse. Il avait étudié à Baie et à Berne et était sourtout redevable aux Dominicains du bienfait de l'instruction. Il s'était en outre appliqué, à Vienne en Autriche, à l'astronomie, à la physique et à la philosophie d'alors. Il possédait plusieurs langues
savantes et avait un goût prononcé pour la lecture des classiques grecs et latins, ce qui ne contribua pas peu à former son style. D'un caractère joyeux, il aimait la musique, à laquelle s'adonnait d'ailleurs particulièrement le Clergé de cette époque. Nommé Curé de Glaris et ordonné par l'Évêque de Constance (mais seulement après avoir obtenu le Bénéfice paroissial), il se mit à étudier la théologie d'après une nouvelle méthode, en manifestant hautement son aversion pour l'ancienne. Il s'apphqua surtout à l'étude du Nouveau-Testament dont il cherchait à éclaircir le texte en confrontant entre eux les passages correspondants des divers écrivains sacrés et en y ajoutant ses propres commentaires. Devenu d'une complète indépendance de jugement^ il consultait indifféremment les écrivains anciens et modernes. Ensuite, il prit goût aux doctrines de Wicleff et de Jean Huss, mais se trouva bientôt en présence de tant d'opinions différentes et de tant de croyances opposées entre elles, que Tincertitude et le doute finirent par s'emparer entièrement de son esprit. Ses recherches abstraites sur les dogmes de la Rehgion l'amenèrent à confronter ceux-ci avec la pratique des Fidèles. L'ignorance du peuple en fait de choses religieuses d'une part, et les abus existant chez le Clergé, d'autre part, l'indignèrent grandement. Ayant changé de Cure, il vécut d'une manière plus austère en témoignant un grand dégoût pour les désordres
(le son siècle. Cependaiil, il trouva aisément le moyen d'acquérir de nouvelles connaissances et en même temps de se mettre en relations avec des hommes de mérite, à l'Abbaye d'Einsiedlen , où il avait été appelé par TAbbé Conrad. Là, il commença à dévoiler ses projets et à exposer ses idées sur la Réforme de l'Église, il débuta par faire effacer de la porte du Monastère l'inscription: Hîc eslplena remissio omnium peccatorum a culpa et poena. Il réforma ensuite plusieurs communautés de femmes. Mais il ne s'en tint pas là. Il écrivit, en effet, à Hugues, Évêque de Constance, en l'exhortant à supprimer dans ce Diocèse certaines pratiques religieuses qui lui semblaient puériles et ridicules et étaient (disait-il) une source de maux graves et difficiles à guérir. Ami du Cardinal de Sion, il lui insinuait l'idée d'une Réforme générale à introduire dans FÉglise et le poussait également à abolir certains usages Chrétiens, propres (d'après sa manière de voir) à rendre le peuple non point croyant mais superstitieux. Il exposait au même Cardinal le danger de l'incrédulité auquel la Renaissance des sciences et des lettres exposait bien des âmes en affaiblissant (disait-il) la Foi parmi les Chrétiens; comme si le Catholicisme craignait la lumière de la vérité et n'avait point au contraire pour mission de démasquer partout l'erreur. Il s'imaginait sot tement qu'une fois le libre-examen admis en
malières religieuses, la superstition, mère de l'incrédulité, se découvriiait facilement. Comme le peuple, à cette époque, était en général plus instruit que pendant les siècles précédents , il n'était pas étonnant qu'en apercevant certains abus parmi les Moines et chez lesClercs, il perdît quelquefois la confiance qu'il avait accordé jusqu'alors et aux uns et aux autres. Néanmoins, Zwingle en concluait que le peuple se trouvait exposé par là à ne plus jamais ajouter foi à ce que des Ministres du Sanctuaire, vicieux et ignorants, lui enseignaient dans leurs prédications. Selon cet hérésiarque, les Fidèles ne considéraient plus les Ordres Rehgieux que comme des plantes parasites de la société et les Clercs et les Prélats (dénués de science et de vertu) que comme des hommes trafiquant de la Religion et l'enseignant uniquement par intérêt. C'était par de semblables réflexions (empreintes, on le voit, du caractère de l'hypocrisie et de la calomnie) que Zwingle s'efforçait dé convaincre le Cardinal de Sion du besoin urgent d'une Réforme radicale, si Ton voulait empêcher le peuple de tomber du mépris de la Religion dans l'incrédulité. Il voulait que cette Réforme commençât par le Haut-Clergé; car on ne pourra censurer efficacement^ disait-il, les vices des laïcs que lorsque ceux-ci verront les Princes de l'Église exempts de ces mêmes vices et le Clergé tant séculier que régulier) cesser de scandahser les Fidèles
par un mauvais usage de ses riches Bénéfices. Zwingle visait à détruire non-seulement le Clergé séculier et la Hiérarchie Ecclésiastique mais encore et surtout les Ordres Religieux qu'il désignait , dans sa haine, par l'expression injurieuse à'essaims de pieux fainéants y s engraissant des sueurs du peuple. Il réclamait l'abolition des cérémonies superstitieuses (comme il les appelait) et conseillait l'abandon de certains dogmes, déclarés par lui (avec une jactance et une ignorance inouïes) toul-à-fait absurdes et plus propres à froisser le sens commun qu'à augmenter la piété des personnes raisonnables. Tel était l'ensemble générale des réformes que Zwingle proposait au Cardinal de Sion, Animé d'un pareil esprit, l'hérésiarque commença à prêcher dans l'Église de l'Abbaye ce qu'il appelait le pur Évangile, Ceci se passait un an avant que •'Luther commençât à déclamer publiquement contre les indulgences. Avec un raffinement d'hypocrisie, Zwingle exhortait ses nombreux auditeurs à s'adresser à Dieu, non point par des vœux stériles, ou par de longs pèlerinages ou par des offrandes destinées à orner des images sans vie. Résister aux tentations, réprimer les désirs coupables , éviter toute injustice, secourir les malheureux, consoler les affligés, voilà (disait-il, en s'adressant au peuple) les œuvres qui sont agréables à Dieu. Poursuivant alors sur ce ton, il n'omettait point (selon son habitude) de
reprocher en termes injurieux aux membres du Clergé leur ignorance et leurs désordres. Il concluait que c'était le Clergé lui-même qui avait égaré le peuple crédule et sans instruction, en élevant à la dignité de bonnes œuvres des pratiques vaines et inutiles. Aussi (ajoutait-il), les Fidèles cherchent seulement à obtenir la rémission de leurs fautes , sans jamais cesser de les commettre, parce qu'ils croient trouver dans les faveurs de l'Église des moyens faciles d'expiation. U parla, en une occasion de ce genre, des prières adressées à la Vierge et à la suite de son discours pathétique et animé en apparence d un esprit apostolique, mais en réalité inspiré par une haine intense et un violent désir de se venger du Clergé, beaucoup, dit-on, de ceux qui avaient préparé leur offrande pour l'Église s'abstinrent de la donner. Toutefois, Zwingle rencontra de courageux adversaires dans son auditoire même et surtout parmi les Moines de l'Abbaye, à cause des maximes hérétiques qu'il avait proférées en essayant de les couvrir du voile d'un faux zèle. Il est à remarquer qu'à cette même époque Léon X, ignorant ce qui se passait à Einsiedlen, faisait (au moyen du Nonce Pucci) parvenir à Zwingle un diplôme qui lui conférait le titre de Chapelain Pontifical avec une pension. Mais l'hérésiarque refusa le tout peu de temps après. Étant venu, en 1518, à Zurich, où il avait été nommé Curé, Zwingle déclara
qu'il voulait faire revivre la prédication apostolique, comme elle avait lieu dans les temps antérieurs à Charlemagne. Il se mit dès lors à prêcher à sa mode, déblatérant contre les abus de l'époque et blessant en même temps les sentiments Catholiques de beaucoup de ceux qui l'écoutaient. De là deux partis: lun tout en sa faveur et l'autre contre lui. Les imprudences de Frère Bernard Samson, qui publiait les Indulgences à Zurich même, fournirent un prétexte à Zwingle pour se fortifier dans ses opinions erronées et à ses partisans pour les défendre. Ceux-ci cependant diminuèrent de nombre, lorsque dans la lutte engagée entre François P' et, Charles-Quint, leur chef se fut efforcé d'empêcher le canton de Zurich de prendre parti pour l'empereur. C'est que ce Novateur avait pour maxime politique la neutralité de la Suisse et qu'il était alors l'âme du canton. A propos de la question de l'abstinence, une controverse des plus vives eut encore lieu entre Zwingle et le§ Catholiques. Ce fut à cette même époque qu'il déclara ne reconnaître d'autre autorité que la Bible, en ajoutant que les décisions de l'Église n'obligeaient personne, toutes les fois qu'elles n'étaient pas fondées sur l'Évangile. Il pubhait ainsi sa profession de foi, mais, en cherchant à expliquer quels étaient les caractères de la vraie Religion, il confondait (comme font toujours les hérétiques) les principes mêmes avec les qualités personelles des
Ministres Sacrés. Il exhortait chacun à poser en principe la liberté de conscience et à tolérer le mariage des Ecclésiastiques. Il exprimait en outre le désir de voir TÉvêque de Constance se mettre à la tête de la Réforme. Il rencontra parmi les Prêtres et les Moines plus d'un redoutable antagoniste , dans la chaire et au dehors. L'Évêque de Constance, voyant la violence de ces disputes, intima aux deux partis d'observer le silence jusqu'à la célébration du prochain Concile général, mais il ne fut obéi ni d'un côté ni de l'autre. Zwingle s'étant ensuite tourné vers le Grand-Conseil et Tayant pris pour arbitre de ses doctrines, vit s'augmenter notablement le nombre de ses partisans. Après qu'il eut publié son Jugement de Dieu sur les Images^ on commença de toutes parts à renverser les statues des Saints. Des réunions populaires eurent lieu. La Messe fut déclarée abolie, en 1525, et Zurich se mit à la tête du mouvement. L'hérésiarque continua alors à battre en brèche les anciennes doctrines, notamment le célibat des Prêtres, et prit lui-même une femme. Il supprimait les Couvents et en faisait appliquer les revenus à l'entretien de professeurs de grec et de latin. A la fin, la révolution opérée par lui dans les idées religieuses eut son contrecoup dans le soulèvement des Anabaptistes. Jusqu'alors tout s'était passé assez paisiblement; désormais le sang devait couler.
Zwingle enseignait encore plusieurs autres erreurs sur le Baptême et sur TEucharistie , niant, contrairement à Luther, la présence réelle. Ces deux prétendus Réformateurs ne pouvaient vivre en paix, car Luther, plus orgueilleux encore que Zwingle, ne voulait jamais transiger. Néanmoins, leurs amis communs finirent par obtenir qu'une entrevue aurait lieu à Marbourg, où les deux chefs de secte se rendirent en effet, chacun avec plusieurs docteurs de son parti. Fjà, ils tombèrent d'accord au sujet de 14 articles qu'ils souscrivirent. Toutefois la Suisse embrassa plus volontiers les enseignements de Zwingle que ceux de Luther.
Après que les nouvelles doctrines se furent suffisamment propagées parmi le peuple, les esprits des Catholiques et des Prétendus-Réformés s'échauffèrent de telle sorte qu'on en vint bientôt aux mains. Zwingle, accoutumé à la guerre, n'abandonna point les siens dans la mêlée et reçut à Cappel une blessure mortelle. Il expira, à la tète de ses troupes, en persévérant obstinément dans l'hérésie
Doctrines de Luther^ de Calvin et de Zwingle,
La publication des Indulgences fournit, comme nous l'avons vu, à Luther Toccasion d'engager une lutte acharnée contre l'autorité de l'Église. Ayant commencé à traiter des Indulgences, il était bien naturel qu'il en vint à parler de la Satisfaction, Après avoir dénié à l'Église le pouvoir de remettre, en tout ou en partie, la peine temporelle due au péché, au moyen des Indulgences, c'est à dire par l'application des mérites de Jésus-Christ et des Saints, l'ex-Moine Augustin ne connut plus de frein et il se mit à nier la nécessité de la Satisfaction. Il considérait les pénitences infligées par les anciens Canons de l'Église non point comme des peines satisfactoires et dues au péché, mais comme des peines médicinales et destinées seulement à prévenir les rechûtes. Ainsi , une œuvre de pénitence n'était point , selon lui , un remède aux péché commis mais un simple préservatif contre les péchés à commettre. Il s'ensuivait que les Indulgences n'avaient à ses yeux aucune valeur intrinsèque. Une fois tombé dans de si capitales erreurs, Luther ne s'arrêta point là, mais élargissant au contraire le cercle de ses
fausses doctrines il refusa de reconnaître à TÉglise le pouvoir de remettre les péchés par l'absolution, et lui concédait seulement celui de les déclarer remis en vertu de la foi en Jésus-Christ dont les mérites nous seraient alors appliqués ou imputés. Il torturait le sens de S. Paul, lorsque l'Apôtre dit que: Justus ex fide vivitj et que nous sommes justifiés par la foi. Par suite, la Contrition n'avait plus aucune valeur, la Confession devenait inutile et les œuvres satisfactoires, comme les jeûnes les mortifications, la continence, l'aumône etc. étaient sans efficacité. Le système de Luther ôtait, on le voit, tout mérite aux bonnes œuvres, et n'admettait d'autres mérites que ceux de Jésus-Christ qui nous seraient imputés au moyen de la foi. Car, d'après cet hérésiarque , l'homme commet toujours le mal mais lorsque les mérites de Jésus-Christ, viennent à lui être imputés, ils l'empêchent d'être considère comme coupable. Les conséquences légitimes de pareils principes étaient la négation de la prescience divine et du libre-arbitre humain incompatible, selon Luther, avec la corruption de notre nature. Cela n'empêcha pas plus tard le Novateur de modifier sur ce point ses erreurs dans la célèbre Confession d'Augsbourg. Une autre conséquence delà doctrine luthérienne était que les Sacrements sont simplement des signes destinés à exciter la foi des Chrétiens; encore les réduisait-il à deux : le Baptême et la Cène
(c'était le nom sous lequel les hérétiques désignaient rEucharistie). Cependant la Confession d'Augsbourg admettait aussi la Pénitence. Les Anabaptistes et les Sociniens se chargèrent de tirer, au sujet du Baptême des enfants, plusieurs autres corollaires du système de Luther. Plus tard, celui-ci nia contre Carlosladt la transsubstantiation. Il admettait cependant la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, en vertu des paroles de la consécration, mais il enseignait en même temps que la substance du pain et du vin demeurait. Calvin, nous l'avons vu, rejetant absolument la dogme de la présence réelle, prétendait que l'Eucharistie contenait seulement la figure de Jésus-Christ. Tout en reconnaissant Noire-Seigneur comme réellement présent dans le Très-Saint-Sacrement, Luther par un enchaînement de contradictions qui lui étaient propres, ne permettait pas qu'on adorât l'Hostie consacrée et supprima l'Élévation à la Messe, à laquelle il enleva d'abord le caractère de Sacrifice pour en arriver ensuite à l'abolir entièrement, ne laissant subsister que la Communion sous les deux espèces.
La rémission des péchés par la foi seule, et la suppression des œuvres satisfactoires devaient avoir pour conséquences la négation du Purgatoire, l'inutilité des prières pour les défunts et de l'invocation des Saints. Après avoir attaqué toutes ces vérités Catholiques, Luther devait en venir à nier
le caractère du Sacerdoce et par suite le Hiérarchie Ecclésiastique. En abolissant les Sacrements, il faisait cesser l'indissolubilité du Mariage. Il appela le Pape l'Antéchrist et proclama que la Bible était la seule autorité dans l'Église et l'unique règle de foi. Mais, comme tous les Novateurs, l'hérésiarque ne niait l'autorité légitime que pour se l'attribuer exclusivement à lui-même. En effet, ne tranchait-il point du Pape lorsqu'il imposait aux Fidèles de ne lire que la Bible et seulement dans la traduction faite par lui, surtout afin de faire oublier l'Épître de S. Jacques, dans laquelle il est si explicitement parlé de la nécessité des bonnes œuvres? Les lois humaines , selon lui , n'obligeaient point les baptisés , mais, en 1525, on vit Tapplication que firent de celte maxime les paysans allemands. Sans entrer dans plus de détails (car l'erreur engendre l'erreur, vu qu'il est beaucoup plus facile de nier une vérité que de la prouver) nous ajouterons seulement que les doctrines de Luther, en provoquant les mauvaises passions, sont destructives de toute autorité dans l'ordre religieux aussi bien que dans l'ordre civil; qu'elles conduisent insensiblement la société à la négation de toute vérité et qu'enfin elles introduisent la Révolution dans l'État et la destruction absolue du Culte dans l'Église. Les erreurs luthériennes , formulées peu à peu et sans se rattacher à un système préconçu, n'avaient point d'autre mérite que
celui d'avoir été déjà suivies en pratique par un grand nombre de sectaires à partir du moment où le Manichéisme fit sa réapparition en Europe.
Les doctrines de Zwingle propagées en même temps que celles de Luther , s'accordaient avec elles sur certains points et en différaient sur d'autres. Luther en Allemagne, aussi bien que Zwingle en Suisse, levait Tétendard de la révolte contre l'autorité de l'Église. Zwingle précéda Luther de peu de mois dans la carrière de Novateur, et il commença, lui aussi, par attaquer les Indulgences. De là il n'y avait qu'un pas à la négation du Purgatoire. L'invocation des Saints et la croyance à leur intercession étaient aussi pour lui des actes de superstition. La Messe fut déclarée abolie, conformément à ses enseignements. Les œuvres satisfactoires comme les jeûnes etc. furent proclamées par lui inutiles. Le célibat ecclésiastique devait également, selon lui, être supprimé. De même que Luther, Zwingle n'arriva point du premier coup à formuler l'ensemble de ses hérésies. Comme le faux-prophète de Wittemberg , il connaissait les doctrines de Wicleff et avait étudiées celles de Jean Huss. Il savait parfaitement ce qui s'était passé à Constance et à Baie , au sujet des réformes à introduire dans l'Église Froissé de voir autour de lui certains abus et certaines pratiques, il se persuada qu'il était lui-même appelé à réformer les mœurs
du peuple Chrétien. Ayant déjà en aversion le Culte Catholique en général, il détestait surtout les nombreuses dévotions introduites par les Ordres Religieux dans leurs Églises; car la haine qu'il nourrissait envers eux lui faisait supposer qu'ils se proposaient en cela beacoup plus leur intérêt propre que le salut des âmes. Il se persuada de la sorte que toutes ces nouvelles pratiques de piété ne servaient qu'à faire taire la conscience et non à l'exciter au repentir des fautes commises et qu elles accoutumaient les Fidèles à se contenter d'accomplir certains actes extérieurs, au lieu de pratiquer la vertu. 11 oubliait que par les choses sensibles l'homme est souvent et facilement attiré aux choses invisibles et spirituelles.
Ainsi, selon Zwingle, l'ancien esprit du Christianisme s'était entièrement perdu et avait été remplacé par des dévotions nouvelles et multipliées, propres seulement à contenter les yeux et l'amourpropre mais incapables de corriger les mœurs et d'exercer la charité Chrétienne. 11 s'ensuivait (toujours selon l'hérésiarque) que l'on s'imaginait être justifié devant Dieu par cela seul qu'on fréquentait les Églises des Religieux pour s'y adonner aux nouvelles dévotions. Regardant celles-ci ou plutôt toutes les pratiques Chrétiennes comme autant de moyens lucratifs inventés par les Clercs et comme autant de causes de refroidissement pour l'esprit
Catholique, Zwingle se mit à les combattre avec acharnement, s'imaginant travailler ainsi à la réforme de l'Église, ou plutôt cherchant à en reverser entièrement les fondements. Car bien loin d'avoir été appelé par Dieu à prêcher la vérité, il était évidemment poussé par l'esprit de ténèbres à propager l'erreur. Sans doute on ne peut nier que certains abus résultaient de cette multiplicité de dévotions; mais se mettre, sans y être autorisé, à attaquer les abus introduits dans la discipline Ecclésiastique, constituait un abus beaucoup plus grand que tous les autres, attendu que c'était méconnaître l'idée que l'on doit avoir de l'autorité de l'Église et introduire l'anarchie en Religion. L'Église a son Chef; Elle a ses Évêques qui ont reçu de Jésus-Christ l'autorité nécessaire pour la gouverner , sous la dépendance de Pierre. Telle est la constitution de l'Église Catholique et quiconque s'arroge le droit de lui imposer des nouveautés ou de critiquer ses pratiques s'érige par là-m.ême en juge ou du Pape ou des Évêques. Au lieu de contribuer au bien et à la prospérité de la Rehgion, il lui fait plus de mal que ne lui en ont fait les Païens et les Juifs. En effet, nier la Religion Catholique est toujours une grande erreur , bien que découlant logiquement d'autres erreurs , tandis que se prétendre Catholique et s'ériger en juge des doctrines et des pratiques du Christianisme, sans en avoir reçu de Jésus-Christ
la mission, comme l'ont reçue le Pape et les Évèques sous la dépendance du Pape , c'est là une contradiction flagrante. Car se déclarer Catholique sans respecter et vénérer, surtout par l'obéissance, ceux qui sont revêtus de l'autorité Ecclésiastique, c'est nier de fait le Catholicisme; et quand les laïques ou les simples Prêtres, s'attribuent le droit de juger les choses de la Foi, ils renversent ainsi les principes constitutifs de l'infaillibilité de TÉglise, et deviennent par conséquent plus dangereux que les Païens et les Juifs. Si, de plus, ils unissent à ces jugements présomptueux en matière de foi des personnalités blessantes, ils se montrent par là-même dépourvus de cette charité qui est la marque du vrai Catholique. Or, qui donna jamais à Zwingle (bien qu'il fut membre du Clergé) le droit déjuger les diverses pratiques de dévotion introduites par les Religieux? Le Catholique a sa règle de conduite toute tracée lorsqu'un scandale vient à frapper ses ses yeux, et c'est l'Évangile qui la lui trace. La maxime corripe eum inler te et ipsum solum et cette autre die Ecclesiae indiquent suffisamment au disciple de Jésus-Christ ce qu'il doit faire en pareil cas tout en laissant à l'autorité Ecclésiastique le soin de juger. Zwingle s'écarta complètement de cette règle de conduite, lorsqu'il se mêla de condamner les abus et surtout les personnages de son époque, sans en excepter les Prêtres et les Pré-
lats. A partir de ce moment , il cessait d'être Catholique, en cessant de croire à rautorité de l' Église pour n'avoir plus foi qu'en la sienne propre. Dès lors, il n'agissait plus en Catholique, attendu que le signe distinctif du Catholique est la charité, comme l'avouait un Grec athée luimême, Lucien de Samosate. La charité, en effet, est la marque la plus sûre à laquelle Jésus-Christ veut que l'on reconnaisse ses disciples: In hoc (ditil à ses Apôtresj cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem fJoan. XIII, 3S,) Notre-Seigneur ne parle point ici de cette apparente charité de certains hypocrites qui, tout en exposant les défauts vrais ou faux du prochain, ont soin d'ajouter sournoisement qu'ils sont bien loin de s'en réjouir, qu'ils s'en affligent même, mais qu'ils se voient forcés de les révéler par amour pour la vérité. Déjà cette seule remarque suffirait pour montrer que Zwingle n'était point un réformateur, mais bien un perturbateur, puisqu'il encourageait les haines et les vengeances sanguinaires.
Luther en vint jusqu'à nier le libre-arbitre de l'homme, pour tout attribuer à la grâce du Christ. Zwingle en arriva au contraire à nier la grâce du Christ pour attribuer entièrement l'œuvre de la justification au libre-arbitre de l'homme. On voit par-là que Zwingle était plus Pélagien qu'inventeur
d'une doctrine nouvelle. Comme conséquence forcée de ses principes, il admettait que les grands hommes de l'antiquité, quoique païens, se trouvaient sauvés à cause des vertus morales qu'ils avaient pratiquées. On voit par là quelle transformation ridée chrétienne avait subie chez Zwingle, malgré tout ce que Basnage ait pu dire à ce sujet pour le défendre. Les doctrines de Zwingle ne pouvaient manquer de porter des fruits que nous voyons récolter de nos jours en Suisse.
Entre les Luthériens et les Zvvingliens ressuscitant d'anciennes hérésies viennent se placer les Calvinistes. Recueillant les erreurs déjà semées par Luther, Zwingle et plusieurs autres, Calvin (dont Fesprit était naturellement porté à la méditation) les formula et en composa un système. Il commença, lui aussi, par considérer avec mépris certains abus qui s'étaient accumulés avec le temps et qu'il appartenait au Siège Apostolique seul de corriger ou de faire entièrement disparaître. En conséquence, il se traça à lui même une tâche de réformateur, sans avoir reçu de l'Église aucune mission à cet égard. Sortant alors du droit sentier, il tomba inévitablement dans l'hérésie et n'eut point de peine à trouver des partisans, à l'époque où les erreurs de Luther venaient de pénétrer en France et y avaient disposé les esprits à accepter des innovations propres, disait-on, à réformer la
discipline de l'Église et les mœurs des Fidèles. A coup sûr, Alexandre VI, Jules II et Léon X n'étaient point fort populaires en France, où Ton conservait au contraire un excellent souvenir de Louis XII, le Père du peuple. Un assez grand nombre de Français nourrissaient même une antipathie plus ou moins vive contre ces Pontifes: contre le premier, à cause des anecdotes fausses no exagérées qui circulaientsur son compte; contre le second, à cause de son caractère et de ses exploits guerriers; contre le troisième, à cause de son luxe et de ses libéralités. Il n'est donc point étonnant que bien des esprits, déjà pervertis depuis longtemps, se soient ralliés autour du premier venu, dès qu'ils lui virent lever l'étendard de la révolte contre le Siège Apostolique. Le peuple, en etfet, confond aisément les individualités avec les principes, et lorsqu'il se persuade, à tort ou à raison, que celui qui commande est vicieux, il en conclut immédiatement qu'on ne doit plus respecter son autorité. Calvin se rendait parfaitement compte de cette disposition des esprits. Irrité, d'une part, de voir les Moines exercer sur la multitude une grande influence, grâce surtout à leur assistance charitable, appuyée de certaines pratiques de dévotion; croyant d'autre part l'autorité Épiscopale considérablement affaiblie pour des motifs qu'il serait trop long d'exposer ici, il se mit résolument à la tête d'une violente opposition dirigée contre le Saint-Sié-
ge. Il trouva d'ailleurs le terrain tout préparé pour y développer ses erreurs. Le Clergé était peu instruit ou occupé d'études dont le style et la méthode étaient généralement ceux du Moyen-Âge. Ceux qui (surtout parmi les laïques) se sentaient attirés par l'élégance littéraire des anciens classiques, d'une part rencontraient de nombreux ennemis de la philologie et d'autre part se montraient eux-mêmes pleins d'aversion pour la théologie scholastique, persuadés que la nouvelle méthode d'études était beaucoup plus efficace que l'ancienne pour arriver à la connaissance des vérités religieuses. Tel était l'état de la France et de plusieurs autres parties de TEurope. Deux camps se trouvaient donc en présence. L'un renfermait ceux qui, animés d'un esprit indépendant el libéral^ s'appliquaient à l'histoire, à la critique et à la philologie; l'autre comprenait ceux qui, rejetant toute nouveauté même bonne, voulaient maintenir exclusivement en honneur l'étude de la philosophie d'Aristote. D'autres, toutefois, se tenaient sur la réserve, et c'étaient ceux qui, ne pactisant entièrement ni avec les premiers ni avec les seconds, adhéraient fermement à l'autorité du Siège Apostolique, tout en étant disposés à accueillir les bons résultats provenant de la Renaissance des sciences et des lettres. Ce derniers ne combattaient pas, mais veillaient attentivement à ce que les débats acharnés des deux autres partis ne portassent point atteinte à la vérité,
et ils se tenaient prêts, au besoin, à la défendre et à lui assurer la victoire.
Du choc des deux partis que nous venons de décrire et dont les différends s'étendaient aussi aux matières religieuses, on vit jaillir une multitude d'écrits qui, commençant par de petits traités spirituels et finissant par des ouvrages de polémique dogmatique , eurent pour résultat d'enflammer de plus en plus les esprits des deux côtés. Le livre de Calvin , connu sous le nom à' Institutions , fut publié dans ces circonstances et accueilli avec beaucoup d'enthousiasme par un grand nombre de gens qui ne surent point prévoir ses conséquences. Nous omettons de rapporter ici les petites guerres de plume, les dédains et les vengeances auxquels cet ouvrage donna lieu, car l'histoire nous en a conservé le récit jusqu'au dernier épisode , qui fut celui du bûcher. Bornons nous donc simplement à résumer la doctrine de l'hérésiarque.
Calvin ne reconnaissait qu'une seule règle de foi, la Sainte Écriture, dont le sens véritable nous est manifesté (disait-il) par des inspirations intérieures. Il n'admettait point la transsubstantiation dans l'Eucharistie, où (selon lui) nous ne recevrions Jésus-Christ qu'au moyen de la Foi. 11 enseignait que la prédestination et la réprobation étaient déterminées par la volonté absolue de Dieu , indé-
pendamment de la prescience divine s'exerçant sur les bonnes et sur les mauvaises œuvres de Thomnie. Ainsi , d'après Calvin , Dieu , par sa seule volonté, donnerait à Thomme prédestiné^ indépendamment des œuvres de celui-ci, la foi et la justice que ne pourraient plus désormais lui faire perdre n'importe quelles fautes, attendu qu'aucun péché (disait-il) n'est imputé aux prédestinés. Depuis le péché originel, il regardait la volonté de l'homme comme étant devenue incapable d'opérer le bien pour la vie éternelle, mais comme pouvant seulement commettre le mal. Par suite, il nous serait impossible de résister à la concupiscence et nous ne posséderions pas la liberté a necessitate^ mais simplement la liberté a coactione. Aussi Calvin concluait-il que les bonnes œuvres ne servent absolument de rien au salut et que l'homme est justifié par la Foi seule. Quant aux Sacrements , il n'en conservait que deux: le Baptême et la Cène (l'Eucharistie); encore n'étaient-ils pour lui que des moyens d'exciter en nous la Foi. Enfin, il n'admettait ni la discipline de l'Église Catholique, ni le Culte extérieur. Dans ces principes hérétiques et subversifs de toute autorité et de toute vérité CathoUques se trouve renfermé le système entier de Calvin, lequel n'est au fond qu'un ensemble coordonné des erreurs du temps, jointes à celles des siècles précédents.
En présence des doctrines de Luther, de Calvin et de Zwingle, à la vue du grand nombre d'âmes qui se perdaient par suite de la propagation de pareilles hérésies, en face de tant d'abus n'existant malheurusement que trop parmi le peuple Chrétien, du relâchement survenu dans la discipline ecclésiastique et de la discorde qui s'était introduite entre les princes au nom des intérêts religieux, Paul III crut nécessaire de ne point différer davantage la convocation d'un Concile général. C'était en effet là l'unique remède capable de guérir les maux de jla société et de lui en épargner de plus terribles encore dans l'avenir.